Vins bio : une géographie de la périphérie ?

La géographie des vignes bio en France ne reflète pas celle des vignobles les plus renommés. La démarche de conversion, individuelle, devrait être repensée pour permettre l’existence de véritables territoires bio.

La diminution drastique du nombre d’insectes en Europe
nécessite de repenser les pratiques agricoles. Vignoble de Jurançon (64)

Si la France accuse bel et bien un retard sur ses voisins en ce qui concerne l’agriculture bio (avec seulement 7,5% des superficies converties), le phénomène est comparable en ce qui concerne le vin : la moyenne s’établit à 8,5 % des surfaces viticoles. Il y a certes eu une progression de l’ordre de 7% des surfaces entre 2017 et 2018, mais elle ne compense pas le retard que nous avons sur certains pays plus engagés dans cette voie. L’Italie et l’Espagne connaissaient ces chiffres en 2015… La première serait déjà à 15,5 % de ses surfaces en 2018.

Source : Agence bio, données 2018
[cliquez pour agrandir]

A l’échelle de la France, la géographie du bio apparaît très contrastée. En nombre d’exploitations ou en surfaces par départements, elle laisse bien ressortir les vignobles les plus importants, Languedoc-Roussillon, Rhône ou Bordelais. Deux exceptions majeures doivent d’ores et déjà être notées : la quasi-absence d’orientation bio en Champagne et dans le Cognac : autour de 1% des surfaces pour la Marne et la Charente…

[cliquez pour agrandir]

Une lecture plus fine peut être faite. Tout d’abord en ce qui concerne les croissances en surfaces bio depuis 2011. Les départements qui connaissent les plus grandes transformations ne sont pas ceux auquel on pourrait penser de prime abord. Au contraire, les vignobles du Languedoc, du Rhône Nord ou d’Alsace semblent avoir fait le plein de leurs conversions pendant la période, alors que le dynamisme apparaît bien plus dans des vignobles périphériques. Hormis de micro-vignobles – les Landes par exemple – les croissances les plus remarquables se font dans les Alpes-de-Haute-Provence ou dans la périphérie toulousaine. Une exception notable : la Gironde. Alors qu’elle peinait à suivre l’engagement général, un sursaut semble apparaître (+ 14,9 % en 2017-2018). L’émission Cash-Investigation du 2 février 2016 sur les pesticides a été un véritable coup de semonce dans le vignoble.

[cliquez pour agrandir]

Les tendances semblent similaires si l’on s’intéresse cette fois à la proportion de vignes bio. Les premiers départements qui sont le plus engagés dans la voie du bio ne sont pas les plus renommés ou les plus importants en matière de vigne et vin. Une nouvelle géographie se dessine. Elle conforte encore cette impression de vignobles bio plutôt placés en périphérie, dans lesquels on pourrait placer le Rhône Sud (encore peu valorisés il y a quelques décennies à l’exception de Châteauneuf-du-Pape). C’est d’ailleurs bien ce que montrait Frédérique Célérier dans sa thèse sur la géographie du vignoble bio à d’autres échelles.

Comment comprendre cette surreprésentation du bio en périphérie ?

A défaut de mener des enquêtes précises, plusieurs pistes peuvent être envisagées. On pourrait tout d’abord penser qu’il y a des sensibilités régionales ou départementales, accompagnées parfois d’un engagement au niveau politique. C’est bien le cas de la Drôme (17% des surfaces) qui mise sur cette orientation depuis plusieurs années déjà. Ce qui permet aussi de renoncer a contrario à une explication liée au climat : s’il est sans doute plus difficile de produire en bio dans un climat océanique doux – favorable au développement des champignons – que dans une régions sèche et ventée, le rattrapage de la Gironde montre que c’est aussi – et sans doute surtout – affaire de volonté. Le tourisme et la présence régulière de consommateurs de l’Europe du Nord doit aussi favoriser l’essor du bio dans la France de l’Est, comme dans certains secteurs de montagne ou sur les littoraux.

Cassis (13), le tourisme international et la gastronomie locale incitent les producteurs à s’orienter vers le bio (78.6 % des surfaces en 2018)

Une démarche « économique », qui vise à faire que les exploitations ou les territoires viticoles s’engagent dans le bio de manière à se faire repérer par la presse ou les acheteurs, doit bien exister aussi. Dans un océan de propositions de vins de qualité, comment se faire connaître aujourd’hui, surtout lorsque l’on est dans une région ou une AOC peu renommée, sinon en se convertissant au bio ? La réponse est cynique, mais il semble bien qu’il y ait de cela. Elle ne suffit pas pour autant ; on peut songer à l’âge des exploitants. Une étude globale montrait que les producteurs bio sont plus jeunes et plus diplômés que leurs confrères ou consœurs. Il est possible de supposer que pour beaucoup de jeunes, l’installation ou l’acquisition de terres se fait dans des espaces plus périphériques, moins renommés et ayant un prix du foncier accessible. Pour prendre l’exemple de la Gironde, Pauillac – même si quelques grands domaines prestigieux sont en bio ou en biodynamie sans être certifiés – ne présente que 13,4 % de vignes bio, Saint-Émilion près de 12,6 % alors que Saint-Christoly dans le Blayais grimpe à 62,4 %. Le prix moyen du foncier avoisine le million d’euros l’hectare pour la première, et 18 000 euros pour la dernière…

Il faudrait enfin songer à un phénomène majeur particulièrement bien mis en évidence par Frédérique Célérier dans ses recherches : l’existence de réseaux, avec des leaders parfois historiques, qui ont pu emmener une partie de leurs voisins vers une conversion bio. Parfois par imitation, en voyant que la pratique est faisable et qu’elle ouvre de nouveaux marchés, parfois par émulation, notamment dans le cadre de cercles de réflexion.

Des communes se proclament « territoires », les vignobles devraient pouvoir le faire aussi.

Et c’est sans doute là que le bât blesse : l’inexistence de territoires bio, au sens que pourrait avoir un système d’appellations entièrement bio, aisément reconnaissable par le consommateur, ne facilite pas le processus de conversion. Ce serait à n’en pas douter un aiguillon majeur au développement de cette viticulture. Pour l’instant, le choix du passage au bio ne relève que d’un choix individuel, sans logique territoriale. L’INAO a refusé l’existence de tels territoires, sans doute sous la pression de la viticulture conventionnelle. C’était il y a déjà plusieurs années ; l’engouement des consommateurs et l’âpre concurrence mondiale nécessiteraient la réouverture de ce dossier. Les appellations n’ont fondamentalement guère évolué depuis leur création en 1935, il serait louable que pour leur centenaire, elles redeviennent des « noyaux d’élite » comme le proclamait en son temps Georges Kühnholtz-Lordat (1963). Cela ne pourra se faire que par un engagement environnemental et éthique fort.


Sources : Agence bio 2018 et Douanes 2018

Frédérique Célérier, Vins et vignerons biologiques en France, une approche territoriale : les exemples du Bordelais et de la Vallée du Rhône. Géographie. Université Michel de Montaigne – Bordeaux III, 2016.

Kuhnholtz-Lordat, Georges, La  Genèse  des  appellations  d’origine  des  vins,  Chaintré,  Collection Avenir Œnologie, 1963