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Paysages du vin : Marsala (Sicile)


Hélas, bien peu de grands vignobles ont connu un déclin aussi prononcé que celui de Marsala. Les paysages attestent des difficultés que connaît la région : hormis une poignée de grandes maisons de négoce, deux ou trois tout au plus, le reste fait pâle figure. Le quartier vinicole de la ville n’est plus que l’ombre de lui-même. Certains chais sont abandonnés, alors que d’autres sont heureusement reconvertis, notamment pour être utilisés par le Musée archéologique de la ville.
Anciens chais vinicoles reconvertis pour le musée.


Chais abandonnés.

Quant au vignoble, il faut bien dire que son extension n’est pas à la hauteur de sa renommée. L’auréole viticole qui cerne la ville, surtout située au Sud-Sud-Ouest, laisse rapidement la place à de la polyculture, avec ça et là encore quelques tâches de vignes. Le tout largement dévoré par l’urbanisation croissante. Le vignoble a dû considérablement diminuer depuis l’heure de gloire de ce vin muté, c’est-à-dire fin XIXe – début XXe siècle.


Vignes protégées du vent par des filets. Urbanisation en arrière-plan.

Car ce vignoble s’inscrit dans la famille des vins de Porto, Jerez ou Madère. Autant de vignobles dont la prospérité date de la fin de l’Époque Moderne, et surtout du XIXe siècle. Autant de vignobles dont les évolutions sont à comprendre par le rôle du commerce anglais. On remarquera une grande similitude de l’architecture des chais avec ceux que l’on peut trouver à Jerez ou à Porto.


Des paysages qui ne sont pas sans rappeler ceux de Sanlúcar de Barrameda.


Foudres et tonneaux dans les chais de l’entreprise Fleurio.

La technique de la solera est d’ailleurs utilisée, à l’imitation du vignoble andalou.

Les vins de Marsala se seraient développés sous l’influence d’un négociant anglais, John Woodhouse (1768-1826). Son rôle serait certainement à relativiser ; il doit inscrire son action dans le vaste mouvement de la présence commerciale anglaise dans l’Atlantique et la Méditerranée. Londres s’approvisionne aussi en vins depuis ses possessions de Malte ou de Chypre. C’est peut-être une raison essentielle du déclin du Marsala : l’éloignement relatif de la métropole, surtout par rapport à Porto ou Madère, et plus encore le fait que les Anglais n’aient pas fondé de véritable colonie comme c’est le cas pour ces deux derniers vignobles. Les liens sont plus ténus.


Bouteille destinée au marché anglais (« Inghilterra« )

Ajoutons à cela une image de « vin de sauce » et sans doute une qualité insuffisante dans les années 1970-1980, et l’on comprendra pourquoi le vignoble est en difficulté. Comme les autres vignobles de vins mutés, mais avec ici un déclin beaucoup plus prononcé.

Hélas encore, la présence de bouteilles de Marsala dans le film Le Parrain 3 n’aura pas suffit à redonner un engouement pour ce vignoble…


Andy Garcia, Al Pacino, deux bouteilles de la marque Florio. Le Parrain 3, film de Francis Ford Coppola, 1990.

De Lanzarote à New York

Pourquoi une photo de Lanzarote (Canaries) en en-tête ? Tout d’abord à cause des paysages extraordinaires : les vignes sont plantées dans des trous creusés dans les sables volcaniques (des lapillis) et cernées de murets pour les protéger du vent et retenir l’humidité.

Les murets sont construits à partir de pierres de basaltes, transportées depuis la périphérie des volcans.

Un travail de titan pour un vignoble qui se développe dans des conditions extrêmes, pour ne pas dire « impossibles » (Les Vins de l’impossible, 1990). Le bonheur du géographe : tout déterminisme est réfuté !

Ensuite, ce vignoble témoigne d’une première mondialisation, celle de la conquête espagnole en direction de l’Amérique. Comme avec les vignobles portugais des Açores ou de Madère, les marins ont besoin d’îles-relais avant de traverser l’Atlantique. Le vignoble ne se comprend pas sans ce rôle ; les viticulteurs inventent des techniques savantes pour produire coûte que coûte le vin que les marins et les commerçants demandent.
Ce vignoble est désormais l’objet d’une seconde mondialisation : à mesure que l’intérêt mondial pour le vin croît, les consommateurs les plus avisés recherchent de nouvelles régions, de nouveaux cépages, de nouvelles sensations. Aux États-Unis, cette mondialisation est perçue comme heureuse, comme en atteste cet article d’Eric Asimov paru dans le New York Times du 16 janvier 2012 :

« Boire uniquement des vins de régions consacrées est un peu comme toujours dîner dans le même restaurant. Vous ne pouvez pas vous tromper […] mais sans les bienfaits de l’exploration, vous passez à côté de beaucoup de choses. Rien n’est plus vrai aujourd’hui pour les amateurs de vin, alors même que de plus en plus de gens ont accès à des grands vins issus de régions de plus en plus diversifiées. Pourtant, de toutes les régions du monde situées hors des sentiers battus, aucune n’est plus lointaine que les Îles Canaries. […] Jusqu’à il y a peu, les Américains n’avaient que peu d’opportunités pour boire les vins des Canaries. Cela a complètement changé depuis ces cinq dernières années, grâce au travail acharné d’un importateur […] qui propose des vins de plus d’une douzaine de producteurs représentant une variété de terroirs différents ».

J’en propose une lecture quelque peu différente ici. Toujours est-il que les Américains sont mus par la sensation de vivre une ère particulière de la mondialisation viti-vinicole. Un Golden Age caractérisé par des vins de qualité, originaires des endroits les plus insoupçonnés de la planète, à des prix tout à fait abordables pour les classes moyennes. La globalisation joue en la faveur des consommateurs. Quel en est le moteur ? New York.

« New York City is currently the greatest wine city on the planet. » écrit Dr Vino (de son vrai nom Tyler Colman) sur son blog.

COLMAN T. (2008) Wine Politics. How Governments, Environmentalists, Mobsters, and Critics Influence the Wine We Drinks, Berkeley, University of California Press, 186 p.

Les Vins de l’impossible. Vins, vignes, vignerons, 1990, HUETZ de LEMPS, A., PITTE, J.-R., PLANHOL, X. de, ROUDIE, P., Grenoble, Glénat, 94 pages.