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Vin en vrac, idées en vrac… (2)

Les anciens chais de Bercy, ancienne plaque tournante du vin de négoce en France

Le monde du vin s’est manifestement bâti autour de cette idée qu’un vin de qualité est un vin en bouteille. La mise en bouteille à la propriété est un des points majeurs du rapport de force entre les négociants et les producteurs. On le voit avec le Château Mouton Rothschild, qui pour la première fois en 1924 dans le Bordelais, effectue la mise en bouteille au domaine. Seulement… Les Appellations d’Origine Contrôlée obligent à réaliser cette opération d’embouteillage dans l’aire de production, ce qui ne fut pas sans freiner l’industrialisation du secteur (on pensera au contraire à certains fromages très industrialisés, dont le « vrac » de lait a souvent une origine géographique bien large et permet des acteurs de toute autre dimension).

Car le vrac fut longtemps l’objet de toutes les suspicions. En termes de qualité d’abord, il faisait plutôt penser aux gros rouges du Languedoc-Roussillon, coupés avec des vins d’Algérie dans le port de Sète, avant d’être envoyés à Bercy. En termes de fraude aussi, la crainte que les produits soient échangés ou dénaturés fut longtemps un élément dépréciateur. La fraude sur les pinots noirs destinés au Red Bicyclette de l’américain Gallo s’inscrit dans cette longue histoire de tromperies, sans doute plus faciles à réaliser avant la mise en bouteilles (même si, on le sait, les faussaires peuvent être très imaginatifs). D’ailleurs, il y a toujours cette idée bien ancrée en nous que le vrac est techniquement plus facile à manipuler : l’article sur la désalcoolisation des vins américains fera grincer de nombreuses dents tant il va à l’encontre de nos conceptions sur la noblesse de cette boisson…

Source : Daily Mail, 18 Octobre 2007.

Et pourtant, le vrac présente aujourd’hui de nombreux atouts. Tout d’abord pour réduire les émissions de carbone d’une denrée désormais échangée aux quatre coins du monde. L’utilisation de bateaux pour le vrac permet des économies d’énergies qui sont d’une toute autre nature que les 65 grammes gagnés par bouteille de Champagne… Le fait que le vin puisse être mis en bouteille sur le lieu de consommation diminue notablement la pollution engendrée par le transport. Le supermarché anglais Tesco a mis en place un tel acheminement grâce à des barges qui remontent la rivière Mersey entre Liverpool et Manchester où se trouve le centre de conditionnement. Ceci permettrait d’économiser l’équivalent de 50 camions par semaine.

Un supermarché américain : le vin est présenté sous de multiples formes, contenants et volumes.

Des solutions commencent à faire leur chemin afin que les villes ne soient plus touchées par les incessantes navettes de camion qui approvisionnent les consommateurs. Bruges inaugure une petite révolution en mettant en place un système de pipeline pour la distribution de la bière dans les restaurants et cafés de la ville ! Ne pourrait-on pas imaginer quelque chose de similaire pour le vin ? Certes, de nombreux préjugés devront être éliminés.

On touche là un dernier point important de la question : le vrac permet de s’orienter vers d’autres conditionnements. Les Américains sont bien plus ouverts en la matière que nous ne le sommes. Les consommateurs sont moins marqués par la sempiternelle bouteille. Une étude du groupe américain Gallo montre une utilisation sans doute plus banale des « box ».


Source : 2014 Gallo Consumer Wine Trends

Fait suffisamment rare pour être noté, on peut voir un bag in box de chardonnay dans le 1er épisode de la série Breacking Bad, à l’occasion d’une fête entre amis. Ce qui renvoie bien au « large social gathering » (grande réunion entre amis) évoqué par le document ci-dessus.

Breacking Bad, épisode 1 saison 1 (vers 11 mn). Les femmes se servent en chardonnay, alors que les hommes boivent plutôt des bières.

La vente de vin au verre dans les restaurants – qui gagnent ainsi davantage d’argent à volume égal – entraîne aussi un renouveau du bag-in-box. Comme quoi, les frontières peuvent bouger.

Il nous faudrait réfléchir aux conditionnements et aux usages qui touchent le vin de demain. La question du développement durable sera de plus en plus prégnante dans le choix des consommateurs. Tyler Colman a déjà tenté de dessiner une carte des approvisionnements en vin les plus respectueux de la planète pour les États-Unis. Elle coupe le pays en deux : toute la façade Ouest du pays a tout intérêt à prendre son vin en Californie ou en Oregon ; les grands centres urbains atlantiques devraient privilégier l’Europe.

Ligne de partage entre les approvisionnements centrés sur la vallée de Napa ou le vignoble bordelais.
Source : Tyler Colman, Pablo Päster.

Or, cette carte est fausse : les vins de Bordeaux ne partent pas du port de Bordeaux, mais prennent souvent la route avant d’être envoyés par Rouen ou Rotterdam. Ce qui amoindrirait encore leur aire concurrentielle si l’empreinte carbone venait à être inscrite sur les bouteilles…
Ce qui risque bien d’être le cas tôt ou tard. Il vaudrait mieux anticiper.

Vin en vrac, idées en vrac… (1)

La coopérative de Loncomilla (San Javier, région de Maule, Chili), productrice de vins en vrac équitables

Le salon des vins en vrac (World Bulk Wine) s’est tenu il y a peu de temps… à Amsterdam (du 24 au 25 novembre 2014). Des exposants venus de différents pays s’y rencontraient, certains d’entre-eux bien surprenants pour qui s’intéresse au monde du vin. Un exposant malaisien, un autre belge, et 10 exposants moldaves… Cela témoigne probablement d’une nouvelle géographie de la vigne et du vin, et de dynamiques moins visibles à l’échelle du globe.

Origine des exposants du salon des vins en vrac

Le lieu dans lequel se tient le salon en dit beaucoup non pas sur la production mais sur le transport du vin. Amsterdam, une ville proche du 1er port européen, et actuel 4e port mondial, Rotterdam, par lequel une bonne partie du vin européen est envoyé dans le reste du monde. L’exposant malaisien est d’ailleurs spécialisé dans le fret à destination de l’Asie et particulièrement de la Chine. Le groupe belge travaille dans le domaine de l’embouteillage en plastique. Enfin, si la Moldavie est bien un pays anciennement producteur de vin, aujourd’hui 14e producteur européen, elle ne jouit pas d’une grande notoriété…

Autant d’éléments qui pourraient témoigner d’une certaine organisation mondiale de la production de vin. Certains pays ou régions viticoles à faible notoriété sembleraient se spécialiser dans le vrac. Les pays du Nouveau Monde ont assis une part de leur stratégie de conquête des marchés internationaux par le biais d’une production de vrac importante.

Part du vrac (« bulk ») et des bouteilles dans les exportations du Nouveau Monde

Source : Rabobank Industry Note # 468 – December 2014

C’est tout particulièrement le cas du Chili et de ses flux à destination de la Chine.

La géographie des exposants espagnols tendrait à accréditer cette idée. La présence écrasante – peut-être due à une initiative politique – de producteurs de la Mancha n’est pas fortuite. Premier vignoble européen avec près de 450 000 hectares, longtemps orienté dans la production de vins de masse, il produit des vins très largement issus du système coopératif avec une faible valorisation. Tout comme les Pouilles en Italie, ou le Languedoc-Roussillon.

Les exposants espagnols au World Bulk Wine 2014

La carte ci-dessous montre bien cette répartition mondiale des producteurs de vrac. Les pays du Nouveau Monde, mais aussi l’Espagne et l’Italie, se détachent nettement. La France privilégie la mise en bouteille (clic pour agrandir).

 

Carte_exports_vrac_JenksLes pays exportateurs de vin en vrac dans le monde

Dès lors, cette production de vin en vrac finit par prendre des allures de matière première ou de banale production marchande. Avec la libération des échanges et la suppression de très nombreuses frontières dans le monde – l’Australie vient par exemple de signer des accords de libre échange avec la Chine -, rien n’est plus facile que de s’approvisionner sur de multiples « spots ». Le cas est extrême, mais bien révélateur : la société 8th Estate Winery de Hong-Kong vend des vins dont les raisins viennent de l’État de Washington pour les 2007, de Toscane, du Piedmont et de Bordeaux pour les 2008, d’Australie (vallées de McLaren et de Clare) pour les 2010, de Bordeaux pour les 2011…

Un vin de syrah « produit » à Hong-Kong…

C’est donc une géographie très fluide qui se dessine sous nos yeux. Elle est loin de l’image très construite et stable qu’ont de nombreuses personnes en ce qui concerne le monde du vin. Le parallèle avec d’autres secteurs agricoles est tentant

Et pourtant, les origines du vrac ne sont-elles pas anciennes ? N’en trouve-t-on pas de nombreux témoignages, et ce depuis que le vin est échangé sur des distances importantes grâce à la marine fluviale ou maritime ? Le transport de vin en tonneaux, à moins que ceux-ci ne soient dûment identifiés comme venant de tel ou tel producteur, s’apparente au vrac actuel. Seule l’ampleur du phénomène et l’extension des destinations bouleversent la donne.

Bening Simon (vers 1483-1561), Le Marché de vin à Bruges.
Allemagne, Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Abteilung Karten und Bilder.

Ce sont plutôt les échanges de vin en bouteille qui forment l’exception d’un point de vue historique. Ils ont pourtant durablement impressionné notre regard.

À suivre…