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Le vignoble autrichien : les forces métropolitaines

Véritable antienne des géographes, les vignobles sont à comprendre dans leurs interrelations avec les villes.

Le Palais de Schönbrunn, vu depuis les vignes plantées dans l’Orangerie (Vienne).

Profitant d’un voyage en Autriche à l’invitation de l’Österreich Wine Marketing, j’ai eu la chance de participer à la nouvelle formule lancée par Vinexpo, Vinexpo Explorer (11-12 sept. 2017). L’occasion pour moi de revenir sur le rôle des villes dans l’affirmation des vignobles dans une ère mondialisée.

Certes, le lien ville-vignoble est ancien et complexe, et surtout essentiel : pour comprendre la genèse d’un vignoble, comme pour analyser les réseaux que celui-ci peut tisser dans le monde. Bordeaux, Reims ou Cognac sont des cas d’école bien connus. Le géographe Roger Dion l’avait magistralement démontré dans son Histoire de la Vigne et du Vin (1959).

Origine des personnes participant à Vinexpo Explorer en Autriche

[Cliquez pour agrandir la carte]

Vienne et Vinexpo Explorer en offrent un autre exemple. Cela se traduit tout d’abord par l’animation de réseaux entre des producteurs autrichiens d’une part, et des professionnels du vin d’autre part, importateurs pour la plupart d’entre eux. 90 personnes, de 31 nationalités, rencontrent 85 producteurs autrichiens, avec une volonté très nette de pénétrer les nouveaux marchés asiatiques et russe.

Vendant leurs vins presque exclusivement en Allemagne, les Autrichiens souhaitent pénétrer les marchés asiatiques.

La ville facilite bien sûr l’animation d’un tel évènement. Elle permet le recours à un aéroport international, à des professionnels de l’hôtellerie et de la restauration, et plus symboliquement à un lieu marquant, une synecdoque géographique de la ville de Vienne. L’essentiel des échanges entre les producteurs et les personnalités extérieures se passe en effet dans l’orangerie du château de Schönbrunn. Un cadre magique, qui contribue à parfaire l’image de qualité et d’inscription dans une longue histoire des vins autrichiens.

L’orangerie de Schönbrunn, dans laquelle se tient Vinexpo Explorer.

On le voit, aussi bien les équipements que les symboles forts de l’histoire autrichienne ou viennoise sont mis à profit.

À ce propos, Vienne jouit d’une particularité plutôt unique : la très forte proximité d’une partie des vignobles du pays. Cette métropole européenne doit être l’une des rares capitales – sinon l’unique capitale ? – qui noue les relations aussi intimes avec un vignoble. Le vignoble de Setúbal (Lisbonne) n’est plus que l’ombre de lui-même, Madrid n’est pas directement associée à un vignoble particulier. C’est tout l’inverse ici. L’un des dîners se tient par exemple dans une des institutions viennoises que sont les Heuriger ; c’est-à-dire des tavernes tenues par des producteurs qui ont le droit de vendre leur vin dans un tel cadre. Avec tout le folklore autrichien qui peut y être associé, aussi bien en termes de gastronomie que de musique ou de costume traditionnel… La plupart des Heuriger se situe aux portes de la ville, sur sa marge septentrionale, où se situent encore des vignes.

La cour intérieure d’un Heuriger… encore calme.

Et d’ailleurs, les vignobles les plus importants sont peu éloignés de Vienne, à l’exception de la Styrie. La Wachau ou le Burgenland sont à peine situés à une heure de voiture de la capitale. C’est un avantage considérable que de pouvoir présenter ses vins ou les paysages viticoles qui leurs sont associés aussi près des autres infrastructures évoquées. Et quels paysages ! Comment ne pas être conquis ?

Dürnstein (vignoble de la Wachau) sur les bords du Danube.

Des maisons colorées, des cigognes sur les toits, un paysage typique de l’Europe centrale. Le village de Rust sur les bords du Lac de Neusiedl, connu pour ses exceptionnels vins liquoreux.

La qualité perçue d’un vin ne dépend donc pas d’uniques aspects organoleptiques au sens strict, mais tient aussi de la construction de sa renommée. Celle-ci passe par l’élaboration de réseaux locaux ou mondiaux, ce que le Bordelais ou la Champagne ont particulièrement bien réussi dans la longue durée. C’est aussi le cas d’autres vignobles, en relation avec des villes dynamiques qui permettent de jouir d’éléments ou de facteurs propices à l’émergence de vignobles de qualité. Les vignoble de Pénèdes ou de Montsant avec Barcelone, les vallées de la Napa ou de Sonoma avec San Francisco, la vallée de la Hunter avec Sydney… A l’inverse, certains vignobles pâtissent d’une relation détériorée ou de l’absence d’une ville dynamique et puissante. Dans le premier cas, comment ne pas songer aux liens ambigus entre le Beaujolais et Lyon ? Dans le second, on pourrait sans doute citer nombre d’îles, qu’il s’agisse de la Corse ou de la Sardaigne, de certaines îles grecques ou espagnoles, comme les Canaries.

Et finalement, la géographie mondiale des vignobles de qualité ne serait-elle pas, à cette échelle au moins, le reflet de la géographie des villes ou métropoles les plus insérées dans la mondialisation ?

Vinexpo : bizarreries et autres chinoiseries

Vinexpo est l’occasion de saisir certaines tendances de la planète du vin, parfois surprenantes.

Vinexpo est un lieu particulier. Je vous passe le brouhaha des hélicoptères, le monde dans les allées, et l’extrême chaleur de cette année. Mais comme à chaque édition, on peut y déceler des tendances ; certaines disparaîtront rapidement, d’autres devraient s’affirmer. En tout cas, elles disent beaucoup d’une planète des vins qui se cherche, se renouvelle, ou parfois se perd un peu.

L’irruption du design dans la bouteille de vin. On a connu les Italiens plus inspirés…

Rupture des codes. Comme dans bien d’autres domaines, on assiste à des tentatives pour briser des codes bien établis. À commencer par la bouteille de vin elle-même. Elle est assaillie de partout, parfois avec un mauvais goût avéré – cela n’engage que moi – parfois en la remplaçant par un contenant moins… noble. La canette commence à apparaître, à destination de jeunes urbains moins soucieux de paraître. À moins justement que ce soit justement là que réside un jour la petite touche cool tant en vogue.


Canettes pour le vin. Une population ciblée bien spécifique.

Anciens pays ressuscités. Avec un stand de la Géorgie et un autre de la Grèce, les très vieux pays producteurs de vin sont à l’honneur. Certes, leurs productions sont encore confidentielles, mais ils ont des attraits remarquables dans l’actuelle planète des vins, tout particulièrement aux Etats-Unis avec la diaspora grecque par exemple. Ce sont des paysages à couper le souffle, on pense bien sûr aux îles comme Santorin. Ce sont aussi des techniques impressionnantes, avec souvent des ceps vieux de 150 à 300 ans semble-t-il, enroulés sur eux-mêmes, directement sur le sol.

Cep de vigne à même le sol, enroulé sur lui même. Source : domaine Argyros. (photo d’une photo prise sur le stand).

Une technique qui renvoie directement à l’Antiquité, elle est évoquée dans l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien. Ce sont encore des cépages peu connus et aux noms assez improbables (et tout aussi difficiles à prononcer pour nous).


Un délice trop peu connu, et hélas non importé en France.

 

Ce sont enfin des vins assez ignorés. Si vous en avez l’occasion, empressez-vous de goûter du vin santo. Un vin passerillé que l’on retrouve sur les bords de la Méditerranée, et qui est impressionnant de complexité aromatique. Un bonheur !


Ao Yun, vin de luxe chinois lancé par le groupe LVMH.

 

 

Nouveaux pays en pleine effervescence. Les Chinois sont impressionnants. En quelques dizaines d’années, ils vont parvenir à faire ce que d’autres régions ont mis beaucoup plus de temps à concrétiser, ou même n’ont pas réussi à faire. À l’évidence, beaucoup de capitaux et de technologie sont apportés, mais tout de même. Le premier vin de luxe chinois est déjà là, vendu à 300 dollars la bouteille. Le prix d’un Cheval blanc de petite année, comme 2013, d’un bon Pavie 2015, ou d’un Angélus-bu-par-James-Bond-himself. Comme ça, du jour au lendemain…

Région du Ningxia. On reconnaît la présence d’investisseurs internationaux d’origine française.

Et puis c’est aussi la présence de régions viticoles entières, alors que jusqu’à présent, on ne voyait que des entreprises. Pour la première fois à ma connaissance, une région viticole chinoise est représentée par un groupe de producteurs, celle de Ningxia. On n’est pas encore en présence de producteurs issus de la paysannerie, et les investissements spéculatifs paraissent dominer, mais il se passe indéniablement quelque chose.


Un mélange surprenant, Riesling, Chardonnay, et Seyval Blanc.

 

 

Enfin l’interdit. Le retour des hybrides, par les Américains. Ne prenez pas le terme d’interdit au pied de la lettre, certains cépages hybrides sont tolérés, mais notre histoire officielle a tout fait pour les supprimer ou les exclure des vins d’AOC. Ils sont donc largement méconnus. Aussi « interdit » doit-il être pris au sens de peu digne de leur porter de l’intérêt. J’ai eu la possibilité de goûter du catawba, du cayuga, ou encore du vidal. Une expérience parfois déroutante, tant nos canons organoleptiques peuvent nous mettre des ornières.

Vinexpo 2015 : des airs de vin cépage ?

Le stand de Cahors est juste à côté de celui de l’Argentine

L’affirmation des vins de cépage n’est pas nouvelle, mais elle semble s’amplifier d’année en année. Vinexpo, le salon des vins organisé à Bordeaux tous les 2 ans (cette année du 14 au 18 juin 2015), ne contredit pas cette tendance. Il va de soit que cela n’empêche pas qu’il y ait coexistence avec d’autres manières de nommer les vins, mais tout de même. Quatre exemples parmi bien d’autres conforteront mon propos.

On connaît déjà la stratégie de certains vignobles pour se placer sous l’ombrage de régions paradoxalement plus renommées pour leurs vins de cépage à base de malbec. Pour ceux ou celles qui l’ignorent, la région de Cahors, grande productrice de ce cépage en France (localement appelé Auxerrois), s’appuie sur la renommée des vins argentins pour conquérir les marchés internationaux. Elle s’inscrit donc dans cette tendance qui veut que le cépage soit le point de repère primordial donné au consommateur, avant même la région d’origine. On trouvera des éléments d’explication sur cette tendance ici. Et une autre interprétation que l’on doit aux vins de pays d’Oc.


Visuel utilisé par le stand de l’IGP pays d’Oc sur le salon Vinexpo. S’en suit une longue liste de cépages…

Vaste débat, qui considère les AOC comme un carcan du fait de l’obligation d’utiliser tel ou tel cépage par exemple. L’un des moyens pour se faire une opinion serait justement de déguster des vins… avec des verres spécifiquement prévus pour les cépages.

La nouvelle gamme de verres propose une entrée par les cépages

Le fabricant de verre autrichien Riedel s’engouffre dans la voie en proposant une gamme de verres qui répond à cette entrée par le cépage. Avec bien sûr le plus imposant d’entre eux, le verre que l’on retrouve dans les films ou séries américaines : le verre à pinot noir, ou verre bourguignon. J’avais déjà évoqué le goût du personnage d’Olivia Pope pour ces verres dans la série Scandal. On les retrouve désormais partout… même chez Ikea. C’est dire ! Tout un symbole de la mondialisation.

Une scène banale de la série : Olivia Pope (Kerry Washington) buvant dans un verre inspiré des verres de type bourguignon.
Source : Scandal, saison 2 épisode 18.

Et justement : comment ne pas terminer avec le marché américain, premier marché mondial pour le vin ? Une conférence fort intéressante « Inside the US market » en collaboration avec la revue Wine Spectator, dont on pourra lire des éléments ici (en Anglais) insistait sur les opportunités que représente le marché américain. Réunissant rien moins que certains des acteurs les plus importants de ce pays (Annette Alvarez-PetersCostco ; Mel Dick – Southern Wine and Spirits ; ou Stephen Rust ; Diageo entre autres), elle met bien sûr l’accent sur ses spécificités. Au nombre desquelles apparaît bien sûr le rôle des marques commerciales que ces puissantes entreprises distribueront dans leurs supermarchés, leurs caves ou leurs restaurants. De la marque commerciale au cépage, il n’y a bien sûr qu’un pas. Tout incite le consommateur à choisir un cépage donné en fonction de son repas par exemple (un cabernet pour accompagner les viandes distribuées par Ruth’s Chris steakhouse, une des premières chaînes américaines, représentée lors de la conférence par Helen Mackey).

Annette Alvarez-Peters insiste sur le fait de bien comprendre le marché américain pour pouvoir espérer s’y installer.

Autant d’éléments qui, une fois encore, montrent combien la planète des vins change. Les anciennes manières de dénommer les vins par régions cèdent peu à peu le pas face aux dénominations par cépages. L’équilibre des pays producteurs et consommateurs ne cesse de changer, alors qu’on l’a longtemps cru immuable. Une aire de production et de consommation, centrée autour de l’Océan Pacifique, naît sous nos yeux. Même l’équilibre entre les salons professionnels dédiés au vin connaît une réorganisation frappante : Vinexpo est vivement concurrencé par le salon Prowein de Düsseldorf (Allemagne).

Si l’on s’intéresse au nombre d’exposants, le salon allemand domine nettement son concurrent historique.

[Cliquez sur les cartes pour les agrandir]
Nombre et origine des exposants de Vinexpo
Carte_Vinexpo_2015_2

Nombre et origine des exposants de Prowein
Carte_Prowein_2015_2

Et la tendance est impressionnante : Düsseldorf gagne des exposants d’un salon à l’autre, ce qui n’est pas le cas de Vinexpo. J’avais déjà évoqué cette évolution en 2013.

Évolution 2013-2015 pour Prowein
Carte_Prowein_2013_2015_2

Évolution 2013-2015 pour Vinexpo
Carte_Vinexpo_2013_2015_2

La mondialisation modifie l’équilibre géopolitique bâti autour de la France depuis plusieurs siècles.