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Et si le réchauffement climatique c’était aussi cela ? (1)

À nouveau un terrible épisode de gel, peut-être le plus violent depuis 25 ans. Serait-ce paradoxalement une manifestation du réchauffement climatique ?

Vigne grillée par le gel (Pessac-Léognan).

Un nouvel épisode gélif a très sévèrement touché de nombreux vignobles français, et sans doute aussi d’Italie. On imagine difficilement la détresse et les futures difficultés économiques engendrées par la destruction des bourgeons de vignes. D’autant plus que certaines régions avaient déjà été durement frappées l’an dernier à la même époque.

De multiples élans de solidarité apparaissent, ici et . Puissent aussi les régions des viticulteurs et des arboriculteurs touchés être déclarées par l’État en situation de cataclysme naturel. La solidarité nationale sera dès lors engagée, à une échelle bien plus importante.

Nuage de fumée généré par l’incendie de Cissac-Médoc (le 21 avril 2017), deux canadairs en action (sur la droite de l’image).

Les mêmes à la hauteur de Pontet-Canet (Pauillac) après s’être chargés en eau dans l’estuaire de la Gironde.

Au même moment, le vignoble bordelais – et peut-être d’autres vignobles, dans le grand Sud-Ouest au moins – expérimentent un épisode de sécheresse qui sévit… dès le printemps ! Les pluies ont en effet été bien rares depuis l’automne dernier, et les nappes phréatiques sont déjà en situation critique. Symbole traumatisant de cette sécheresse, les premiers feux de forêts ont fait leur apparition dès le mois d’avril… Un fléau que l’on aurait pensé réservé aux mois d’été. La commune de Cissac, dans le Médoc, a connu un incendie dévastateur en lisière des vignobles. Comme un avertissement sur ce que réservent les prochains mois. Même si la pluie est tombée ces derniers jours, on doute que ce ne soit suffisant.

Et si le réchauffement climatique c’était aussi cela ? Non pas seulement une élévation continue des températures moyennes – ce que l’on enregistre déjà – mais aussi des évènements climatiques extrêmes, gel, grêle, abats d’eau ou tout au contraire absence de précipitations ? C’est bien ce que les experts du GIEC déclarent :

Les experts s’attendent également à ce que le réchauffement climatique provoque des événements météorologiques extrêmes plus intenses, tels que les sécheresses, pluies diluviennes et – cela est encore débattu – des ouragans plus fréquents.

Quant au gel, avec la douceur du printemps et l’avance végétative de près de 15 jours à laquelle nous avons assisté, rien de bien surprenant – hélas – à ce que le gel ne s’abattent sur les vignes. Doublement hélas : on doit s’attendre à ce que le phénomène deviennent plus récurrent encore.

Un anticyclone sur le proche Atlantique suscite des flux de Nord Nord-Est sur la France, et fait dégringoler les températures aux premières heures du matin.

source : Meteo60

Après un printemps précoce, un évènement climatique permet la multiplication des vagues de gel matinales. Une situation qui pourrait probablement devenir « normale » dans les années qui viennent.

Sommes-nous prêts à envisager cette éventualité ? Le monde viticole est-il armé pour faire face à des épisodes violents devenus plus récurrents ?

À suivre…

Réchauffement climatique : peur sur la vigne (2)

Mécanisation des apports d’amendements. Les Riceys, Champagne.

Il ne s’agit guère de nier le réchauffement climatique, bien au contraire. Il est plutôt question d’essayer de montrer que la vigne n’est peut-être pas un aussi bon indicateur du réchauffement climatique que l’on peut le croire au premier abord. Pourquoi ?

Tout d’abord parce que les vignes sont trop souvent pensées par les climatologues comme une plante qui n’enregistre pas de contraintes autres que climatiques. Ce qui est éminemment faux. Elles sont insérées dans des vignobles, ce qui veut dire qu’elles interagissent avec nos sociétés et ses évolutions. À commencer par celle du monde viticole lui-même.

Des vignes sur le plateau du fait de la mécanisation, Saumur-Champigny.

L’un des changements les plus visibles qui touchent le monde viticole, c’est la mécanisation du travail agricole. Elle entraîne de multiples bouleversements. De nombreux vignobles ont connu des modifications dans leurs parcellaires. Les pentes les plus prononcées peuvent ainsi être abandonnées au profit d’espaces plus plans. Cela peut donner un véritable glissement depuis les anciens coteaux en direction des plateaux qui encadrent les vallées. Les vignobles les plus mécanisés ont bien connu ce phénomène, sur les bords de la Loire, en Gironde, ou encore en Champagne. Cela a entraîné une incidence sur le vin lui-même : les viticulteurs recherchent davantage de maturité pour que les raisins se décrochent mieux des grappes. L’acidité baisse. N’est-ce pas justement ce que l’on enregistre à propos du réchauffement climatique ?

Tout le vignoble n’est pas récolté à la machine me direz-vous. C’est vrai. Mais d’autres paramètres devraient être pris en compte. Les viticulteurs sont de mieux en mieux formés : ils ont donc de bien meilleures connaissances sur la plante et sur les mécanismes de la vinification. Le graphique ci-dessous montre qu’ils sont les plus diplômés du monde agricole en ce qui concerne le Secondaire de cycle court.

[Cliquez pour agrandir]
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Source : Primeurs n° 281, février 2012 « Jeunes agriculteurs, parmi les actifs les mieux formés ».

Autrement dit, ce sont les BTS viticulture-œnologie que l’on voit ressortir ici. Ces professionnels mieux formés, en constante relation avec leur clientèle, ne font plus les vins acides et de mauvaise qualité que l’on trouvait encore dans les années 1950. Qu’ils soient en coopérative ou viticulteurs indépendants, ils sont aujourd’hui très encadrés. Des techniciens et des œnologues les conseillent depuis la vigne jusqu’au chai. Il serait par exemple intéressant de mesurer l’impact des vendanges en vert, c’est-à-dire le fait de supprimer certaines grappes de raisins pour améliorer la concentration de celles qui restent. Le fait que cette pratique soit aujourd’hui contestée n’est pas non plus sans avoir des incidences sur les productions pour ceux qui l’abandonnent. Dans un autre registre, les modalités de paiement des raisins ont pu changer : les coopératives se sont engagées dans la voie de la qualité. Elles rémunèrent de moins en moins leurs adhérents au volume mais en fonction de paramètres qualitatifs. Or, les efforts les plus importants, sans doute à la suite de l’œnologue Émile Peynaud (1912-2004), ont porté dans tous les vignobles sur le fait de vendanger des raisins sains et mûrs. Gages d’un vin de qualité. On retombe sur la même constatation que tout à l’heure.

À ce propos, comment ne pas évoquer la fermentation malolactique ? Émile Peynaud fut parmi les premiers œnologues à travailler sur la question, à en comprendre les mécanismes, et donc à la maîtriser. Alors qu’elle pouvait être déclenchée sans que l’on comprenne vraiment pourquoi ni comment, qu’elle pouvait même demeurer partielle sans qu’on le veuille, elle est désormais contrôlée par les producteurs. Avec même une période – les années 1980-1990 ? – pendant lesquelles on en a abusé dans bon nombre de vignobles ; le consommateur n’était-il pas avide de vins blancs avec des arômes grillés, torréfiés, évoquant le miel, et des goûts lactés ?
Le résultat : des vins moins acides, encore une fois…

Traitement de la vigne, vallée de la Moselle. Une récolte assurée tous les ans, même dans une région difficile.

On pourrait encore invoquer le contrôle des maladies de la vigne. Grâce aux progrès des prévisions météorologiques, les viticulteurs savent bien mieux quand traiter la vigne, ou quand vendanger. Et je ne fais même pas référence ici à des appareils comme les réfractomètres qui permettent de bien connaître l’évolution du sucre dans le raisin. Les traitements chimiques font en tout cas qu’il n’y a plus d’années catastrophiques. Elles sont plus ou moins bonnes, mais il y a toujours des récoltes… (et de la pollution, mais c’est une autre thématique). Et de bien meilleures qualités que ce ne fut le cas il y a encore 50 ans. La peur de perdre toute une récolte pouvait entraîner les viticulteurs à vendanger trop tôt, lorsque le temps n’est pas favorable. J’avais retrouvé dans les archives de Ouest France une chronique tenue par un vigneron dans les années 1950 ; il ne cessait de blâmer les « verjutiers » qui cédaient à la panique du fait d’un temps pluvieux (voir par exemple Ouest France des 6-7 août 1949). La pression est bien moindre aujourd’hui. Quelle incidence cela a-t-il dans la longue durée sur le goût des vins ?

Robert Parker
Source : Wikimedia

Enfin, et il y aurait sans doute d’autres éléments à prendre en compte, les changements de goûts des consommateurs est essentiel à prendre en compte. J’avais déjà évoqué le rôle de Robert Parker, mais je pense que davantage que sa seule influence (réelle ou supposée), c’est celle de toute une société qu’il faut prendre en compte. Le géographe Jean-Robert Pitte évoque par exemple notre tendance à manger et boire sucré. Mais plus encore, le fait que l’on ait abandonné le vin-alimentation pour un vin de meilleure qualité, source de plaisir, et bu à certains moments de la semaine n’est pas sans conséquences.

Ces éléments n’auraient-ils pas une influence sur les dates de vendange ?

La réponse à la question ne peut être que complexe. Elle invite à davantage appréhender le réchauffement climatique afin de mieux cerner ses incidences futures.

Réchauffement climatique : peur sur la vigne (1)

Vallée de Limari (Chili), été austral 2015, je traverse le vignoble, quand soudain quelque chose arrête mon regard dans le paysage. Aux côtés de rangées de vignes verdoyantes se trouvent des vignes en piteux état.

Leur feuillage a presque disparu.

Les ceps ont tout l’air d’être morts.

Ils sont abandonnés. Alors même que les pieds donnent l’impression qu’ils ont été plantés il y a quelques années seulement.

Je ne connaîtrai la raison qu’un peu plus tard : les producteurs n’ayant plus suffisamment d’eau pour irriguer toutes leurs vignes, ils choisissent sciemment de laisser mourir certaines d’entre-elles. Une explication que confirme la Viña Maipo dans une interview. Une image choquante, à laquelle nous ne sommes pas habitués, confortés dans notre idée que nos capacités techniques parviennent à maîtriser tout l’espace dans lequel nous vivons. Ne suffit-il pas d’amener de l’eau pour transformer la région la plus ingrate en pays de Cocagne ? Ce fut le cas hier en Afrique, aujourd’hui en Chine (avec le barrage des Trois-Gorges par exemple). C’était ainsi mettre fin à l’insécurité ancestrale des populations face à la sécheresse, comme la décrivait John Steinbeck dans son roman Au dieu inconnu (1933).

Revenons aux vignes mortes. Voilà bien une terrible manifestation du réchauffement climatique. Elle est certes moins brutale et destructrice que les cyclones tropicaux, comme Pam qui a dévasté l’archipel des Vanuatu, mais sa violence s’inscrit dans la durée. La vallée de Limari est affectée depuis plusieurs années par une sécheresse dramatique, qui vient d’ailleurs d’être stoppée par des pluies diluviennes tout aussi inquiétantes. L’avenir paraît sombre. Nous sommes entrés dans l’Anthropocène.

Source : Greenpeace.

Le dépérissement de ces vignes témoigne en effet des changements globaux qui affectent notre planète et dont nous portons la responsabilité. La vigne est ainsi considérée comme une sentinelle qui nous alerte de modifications souvent difficile à percevoir au quotidien, et pourtant déjà bien présentes. L’ONG Greenpeace avait fait poser des gens nus dans le vignoble bourguignon pour attirer l’attention du grand public et des politiques sur la question du réchauffement climatique. Une équipe de chercheurs avait fait le buzz sur Internet en postant une vidéo anxiogène, montrant la disparition future de nombreux vignobles parmi les plus réputés. Le vignoble bordelais, la vallée de la Napa (Californie), ou la vallée de la Hunter (Australie) seraient condamnés à disparaître. Je reviendrai sur cette vidéo plus loin.

Il est indubitable que la vigne enregistre les modifications du climat. Déjà Emmanuel Leroy Ladurie utilisait les dates de vendanges pour démontrer des oscillations climatiques et notamment caractériser le « Petit âge glaciaire ». L’actuelle avancée des dates de vendanges qui caractérise de nombreux vignobles de par le monde est impressionnante : en une cinquantaine d’années, les vendanges du Château Haut-Brion ont par exemple reculé d’un bon mois.

Les dates de vendanges au Château Haut Brion
Source : Château Haut-Brion.

Les effets du réchauffement climatique se perçoivent aussi en termes de répartition spatiale. Jancis Robinson s’étonne des nouveaux vignobles qui entrent sans cesse dans son Atlas. Aux vins norvégiens ou hollandais répondent les difficultés des vignobles australiens. « Je me demande qui sera le premier à planter des vignes au Pôle Nord ou au Pôle Sud« . écrit-elle.

Un exemple de ce que pourrait être les évolutions du climat de l’Ouest américain. Source : Jones, 2007.

De nombreux scientifiques tirent bien sûr la sonnette d’alarme en suggérant que des vignobles vont soit disparaître, soit être profondément menacés et par la même occasion devoir réagir. Parmi les études sérieuses, citons celles de Gregory Jones ou plus récemment celle dirigée par Hervé Quesnol.

Tous s’accordent sur une avancée des stades phénologiques de la vigne. C’est-à-dire que le débourrement, la véraison ou encore la floraison sont avancés dans la saison. De multiples paramètres, observés aussi bien par des caméras que par des stations météorologiques, analysés grâce à de multiples techniques (analyses physico-chimiques, statistiques, modèles numériques, etc) sont déployés pour comprendre l’évolution des climats dans les régions viticoles.

Station météo du Château Lafite (Pauillac, Médoc).

Le constat est sans appel. « (…) Plusieurs régions européennes risquent de basculer d’un type de climat à un autre d’ici la fin du XXIe siècle, ou de se trouver dans une position délicate de « limite climatique », par exemple le Val de Loire, la région bordelaise et la Champagne. » (Changement climatique et terroirs viticoles, p. 114). Selon certains scénarios, le climat champenois pourrait même ressembler à ceux qui existent actuellement à Santiago du Chili ou dans la vallée de la Napa (ibid., p. 154).

Sur le bassin de la Loire par exemple, une tendance « à une diminution de l’acidité totale et à une augmentation de la teneur en sucre est observée. (…) Par conséquent le degré d’alcool probable a augmenté de 10° à plus de 12,5° pour le cabernet franc et d’environ 10,5° à plus de 12° pour le chenin. (…) Ces changements dans la composition des baies se traduisent dans la qualité des vins produits » (ibid., p. 176).

Au total, le « comportement de la vigne a été influencé par ces changements climatiques, ce qui se traduit par une avancée des dates de vendanges, accompagnée d’une augmentation de la teneur en sucre et une diminution de l’acidité des raisins » (ibid., p. 188).

 

Soit. Mais cette phrase induit un nouveau type de questionnement.

Une augmentation de la teneur en sucre et une diminution de l’acidité des raisins : n’est-ce pas justement ce que l’on a reproché au critique Robert Parker de provoquer du fait de ses notations ? Ne lui a-t-on pas reproché, du fait de ses goûts, de pousser les viticulteurs à produire des vins en surmaturité (donc beaucoup moins acides) avec des arômes de compote ou de confiture plus que de fruit ? N’est-ce pas ainsi que l’on a qualifié la parkerisation de vignobles comme Bordeaux ?

Souvenons-nous du commentaire de Michael Broadbent dans le documentaire Mondovino (2004) :

« (…) Je peux vous donner un exemple précis : Château Kirwan, des Schyler. Ça ne se vendait pas très bien. Ça n’a jamais été un vin très excitant.
Arrive Rolland.
Le vin n’est plus identifiable par son terroir comme un Château Kirwan. Mais ça se vend. Bon sang, qu’est-ce qu’on peut dire ? Parce que les vins sont plus riches, plus doux, avec des tanins soyeux. Davantage au goût du plus grand nombre. Je ne me souviens plus de son 1er millésime. Mais j’ai compris ce qui se passait. (…) Tout à coup, Parker a donné 94 points à Kirwan! Ou je ne sais plus quelle note. Ce qui a enchanté les Schyler !
 » (Citation vers 1 h 06 mn du documentaire).

Les vins alsaciens sont-ils moins acides uniquement parce que le climat se réchauffe ?
Colmar, Alsace.

Et si ses manifestations du réchauffement climatique étaient aussi à mettre en relation avec des pratiques sociales et culturelles ? Et si notre goût du vin entraînait des modifications que nous attribuons trop facilement au réchauffement climatique ? Les dates de vendanges ne seraient-elles pas, aussi, corrélées à ce que nos sociétés demandent comme types de vin ?

À suivre… (ici)