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20 mesures pour 2020

Le centre Loisium (Langenlois, Autriche) : un centre touristique cité dans le rapport.

Un nouveau rapport vient de paraître. Il ne porte pas seulement sur la vigne et le vin, mais pour la première fois cherche à agir « en faveur de la gastronomie et de l’œnologie françaises ». C’est au moins le 10e rapport sur le sujet depuis l’an 2000. Ce qui atteste d’un certain malaise, je ne vous surprendrai pas.

Existe-t-il d’ailleurs un domaine d’activité qui ait connu tant de rapports et d’études (on en trouvera la liste ici) ? Il est possible d’en douter. Ce qui témoigne d’un puissant pouvoir de lobbying du monde viticole auprès de certaines instances nationales voire européennes. Et bien sûr d’une part importante de création de richesses au sein de notre pays. Mais tout de même : s’il y a presque 3 fois plus d’étudiants à l’Université française (1,5 millions de personnes) que d’exploitants agricoles (600 000, pour seulement 70 000 viticulteurs), les premiers intéressent bien moins les rapports officiels…

Cette multiplication de rapports en dit long sur les incertitudes, les hésitations, et le choc que le Nouveau Monde a entraîné dans une planète des vins aux contours encore bien stables il y a une trentaine d’années. Un choc économique, mais plus encore un choc culturel.

Cliquer sur ce lien pour télécharger le rapport

C’est bien ce qu’évoque ce pré-rapport qui pose tout simplement la question de savoir « comment la cuisine et les vins français peuvent (…) ré-enchanter le monde ? » (p. 2). Vaste programme.

La réponse est complexe, et le rapport propose des analyses intéressantes qui dépassent bien entendu le strict cadre des vins : parmi bien d’autres propositions, publier un guide Michelin à l’échelle mondiale (proposition 5, p. 5), porter l’effort sur la formation initiale et continue (proposition 10, p. 7), en facilitant l’accueil de jeunes étrangers (proposition 20, p. 10) qui seront autant d’ambassadeurs de la gastronomie et des vins français.

En matière de tourisme, la proposition 14 demande « [d’] investir dans des hébergements hôteliers au milieu des vignes avec des lieux de discussion et des centres d’informations sur les vins » (p. 8). Ce qui permettrait sans doute de lever un blocage majeur en termes de fréquentation des vignobles. C’est tout particulièrement le cas dans le vignoble bordelais qui manque cruellement d’hébergements.

L’offre d’hébergement dans le vignoble bordelais

Mais justement, combien de touristes souhaitent-ils réellement dormir dans les vignobles ? Ne faudrait-il pas aussi tenir compte d’une réflexion sur des parcours, des destinations, depuis des villes emblématiques ? Avec la possibilité de rayonner autour de ces grandes villes ? Toujours à propos de l’exemple bordelais, je suis toujours impressionné de voir à quel point le Sauternais, bénéficiant pourtant d’une aura mondiale, n’est pas capable d’attirer de véritables flux touristiques. La réponse n’est-elle pas à chercher, aussi, dans ses liens à Bordeaux, Arcachon, voire même Paris ? Alors même que sur place, hormis quelques illustres châteaux, c’est plutôt le marasme qui règne.

Touristes dans un minibus dans la vallée de la Hunter (Australie).

La vallée de la Hunter en Australie, pourtant éloignée de près de 3 heures de route de Sydney, résout fort bien ce problème en proposant aux touristes une prise en charge directe depuis l’aéroport international. Tel n’est pas le cas à Bordeaux. Et il n’est pas certain que ce soit non plus le cas à Lyon, Strasbourg ou même Aix-en-Provence.

Enfin, le rapport propose, une fois encore, de s’inspirer du modèle du Nouveau Monde.
Marque et vin de cépage deviennent l’horizon indépassable des rapports sur le vin.

Copie d’écran du rapport, p. 9.

Joli paradoxe par rapport à ce qui est évoqué plus haut dans le document, puisqu’on désire « mettre l’accent sur la convivialité, l’authenticité, le terroir » (p. 3). Je doute que les marques et les vins de cépage aillent dans ce sens. Mais surtout, cette fascination pour le Nouveau Monde est bien dangereuse, elle ne mesure aucunement toutes les conséquences qu’il y aurait à industrialiser le monde du vin. J’ai déjà évoqué cette question (ici et ici, et dans un texte ). C’est un véritable choix de société ; il faudrait que nos élites en aient conscience avant de prendre des décisions dans tel ou tel sens.

Je suis donc loin d’être sûr qu’il s’agisse de ré-enchanter le monde avec des telles mesures. La domination française en matière de gastronomie et de vin provient de la puissance culturelle artistique et étatique acquise par la France sous la monarchie, au moins depuis Louis XIV, et longtemps prorogée par la République. Cela participait de la grandeur de la France.
Ce monde n’est plus.

Souper chez le prince de Conti au Temple, 1766, Huile sur toile par Michel Barthélémy Ollivier (1712-1784), Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. Le raffinement français dans toute sa splendeur.

En revanche, les préoccupations sociétales qui sont au cœur d’un probable ré-enchantement du monde sont oubliées : rien n’apparaît par exemple sur l’environnement dans ce rapport. Lorsque l’on se rendra compte à quel point le Nouveau Monde est en avance sur cette question en matière de vins, il sera sans doute déjà trop tard pour imposer nos normes. Car c’est bien ce que le Nouveau Monde est en train de faire, et cela dans tous les domaines.

Et il le fait avec une arme redoutable, son industrie cinématographique. Films et séries TV hollywoodiennes forment un soft power d’une influence remarquable. Répondre par un documentaire officiel (p. 10) – qui s’adressera à qui d’ailleurs ? – laisse tout de même rêveur…

 


CONSEIL DE PROMOTION DU TOURISME, 20 Mesures pour 2020 en faveur de la gastronomie et de l’œnologie françaises, Rapport d’étape, Rapporteurs : Alain Ducasse et Guy Savoy. En coopération avec Georges Blanc, Guy Martin et Guy Job (partenaire de Joël Robuchon) ; Coordination-rédaction : Philippe Faure, assisté de Pascal Confavreux.

Le Plan Stratégique de FranceAgrimer (1) : une nette influence du Nouveau Monde


Le vignoble de Sancerre. Des campagnes profondément humanisées.

FranceAgrimer vient de rendre public son rapport intitulé Plan stratégique sur les perspectives de la filière vitivinicole à l’horizon 2025 (daté du 14 mai 2015).

PlanStratégiqueVin

Nul doute à cela, c’est un travail sérieux qui mène une analyse rigoureuse des forces et des faiblesses de la filière viti-vinicole, et propose 73 mesures réunies en 21 objectifs. Cela concerne aussi bien la conquête des marchés extérieurs, la réponse à demande sociétale pour une agriculture plus respectueuse de l’environnement (sans d’ailleurs que la porte des OGM ne soit explicitement fermée…*), la modernisation les entreprises, ou encore les questions de gouvernance.

Je ne me prononcerai pas ici sur le bien-fondé de certaines propositions, n’en ayant ni la légitimité ni les compétences. En revanche, il semble particulièrement intéressant de décrypter le regard que porte le rapport en matière de relation à l’espace et de compréhension d’un monde viti-vinicole dont nous sommes les héritiers.

Première remarque. Si les rapports sont bien nombreux à se pencher sur le secteur du vin (depuis les rapports César, Berthomeau, Dubrule ou Pomel pour n’en citer que quelques-uns), il s’agit d’un rapport qui fait figure de plan stratégique. Il est donc dans la droite ligne de ce que le Nouveau Monde a mis en place : à l’image tout d’abord de l’Australie, puis des États-Unis (Wine Vision 2020, introuvable sur le web), ou de l’Argentine et du Chili, plus tard repris par l’Espagne, il s’agit de définir les forces et faiblesses du secteur, et de chercher à remédier aux difficultés en proposant des mesures ciblées.

Autant ces plans sont efficients dans certains pays du Nouveau Monde, tant le nombre d’acteurs est limité, tant la gamme de vin proposée est plus simple (l’Australie ne proposant par exemple dans les années 1990 quasiment que des vins d’entrée de gamme pour partir à la conquête du monde), et surtout, tant ces vignobles fonctionnent réellement sur des modalités de cluster. La réalité française est tout autre. Un exemple : comment concilier OGM et respect de l’environnement ? Il n’est pas certain que les laudateurs des premiers puissent s’entendre avec les producteurs « bio » par exemple, et vice-versa.

Seconde remarque, sur le fond cette fois. Parmi les points qui semblent obérer la compétitivité française : « un système de production fondé exclusivement sur les signes de l’origine et de la qualité » (p. 9). Quelles en sont les conséquences ?

Plan stratégique, p. 10.

et :

Plan stratégique, p. 10.

Au total, je cite, « la France est pénalisée en terme de compétitivité prix (la moyenne des rendements en France est structurellement / culturellement faible voire très faible par rapport à ses concurrents ce qui affecte substantiellement la compétitivité des produits et des entreprises). » p. 11.
Que faudrait-il à l’inverse ? Des « marques fortes intégrées dans des groupes puissants » comme cela existe dans le Cognac et la Champagne (p. 10).

Marques commerciales versus signes de qualité. N’est-ce justement pas ce que le Nouveau Monde propose ? Des marques connues et facilement identifiables, vendues par quelques producteurs très puissants (Gallo aux États-Unis, Concha y Toro au Chili, Casella Wines en Australie), qui tirent leurs vins de régions peu identifiées. Ou lorsqu’elles le sont, il s’agit en réalité d’appellations qui reposent uniquement sur des délimitations sans cahiers des charges. Ce qui veut dire par exemple que la question des rendements est totalement libre.
On pourra lire ici une comparaison entre le modèle proposé par le Nouveau Monde et le modèle français.

Ce premier modèle met l’accent sur la vini-culture, ce qui se passe dans la winery ou la bodega pour aller vite, et s’appuie sur de simples producteurs de raisin. Une vision beaucoup plus industrielle.


Parcellaire de format industriel au Chili (vallée de Colchagua).

À l’inverse, les Signes de qualité comme les Appellations d’Origine Contrôlée, ont été créés dans des espaces ruraux ; ils mettent l’accent sur la viti-culture. Le modèle français s’appuie sur des producteurs dont les exploitations sont de dimensions modestes, familiales ; elles animent le tissu rural. Une vie dense, marquée bien souvent par une longue succession de villages, comme en Alsace, en Bourgogne ou sur les bords de Loire.

La longue succession de villages alsaciens, un monde densément peuplé.

Les AOC ont justement donné plus de puissance aux producteurs contre les négociants pour limiter ce processus d’industrialisation des productions. C’est donc un choix de société. Le petit vin de terroir à forte typicité en est l’aboutissement. Et ce modèle fonctionne. Dans la durée, il a permis un maintien d’un tissu rural vivant. D’un point de vue économique, les chiffres sur les revenus des exploitants agricoles français montrent combien les secteurs les plus industrialisés (céréales, cochon, etc…) sont en difficulté, alors que seuls les exploitants en vin paraissent connaître un mieux-être.

Enfin, si notre offre peut sans doute paraître compliquée, l’Italie, sur laquelle le rapport pointe à plusieurs reprises les succès sur les marchés internationaux, n’est pas un modèle de simplicité… Plus de 450 AOC en France, pour plus de 300 DOC (Denominazione di origine controllata) en Italie. C’est donc un faux débat.

Vouloir se conformer au modèle proposé par le Nouveau Monde entraîne à se fourvoyer.

Il est bien dommage qu’un tel rapport ne prenne pas en compte des réalités spatiales et culturelles, qui sont le résultat d’une longue histoire, de fortes identités, pour se borner à une vision technique et économique. La question territoriale, si elle est bien annoncée dans le document (p. 4), est en réalité complètement évacuée. D’ailleurs, en ce qui concerne la réflexion sur le tourisme, le rapport est bien court (p. 19):

Plan stratégique, p. 19.

Je laisse le blanc, qui au-delà du simple effet de mise en page, en dit long…


 

* : Mesure 65 : « Repréciser le cadre réglementaire des autorisations d’expérimentation des nouveaux cépages et clones » (p. 28). Il faut lire entre les lignes… Qu’est-ce qu’un « nouveau » cépage, sinon un OGM ? Le respect de l’environnement passe-t-il par l’utilisation d’espèces génétiquement modifiées ? Vaste débat qu’on ne tranchera pas ici, mais dont on notera le langage politiquement correct.