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Et si le réchauffement climatique c’était aussi cela ? (2)

Le gel qui vient de sévir pose de multiples questions sur le devenir des vignobles. Quelques pistes sont évoquées.

Les vignes au premier plan sont gelées, alors que celles situées plus haut sur le coteau sont épargnées (Environs de Cadillac).

Si beaucoup d’argent a été mis sur la table ces dernières années pour comprendre l’impact du réchauffement sur les vignes – en termes de précocité, de changement du goût, ou encore de pression parasitaire – il semble que d’autres aspects liés au changement climatique et aux répercussions sociales n’aient pas été pris en compte.


Le carménère, cépage délaissé à cause de ses problèmes de maturité, et connaissant un renouveau.
Source : Wikipedia.

1. Les cépages. Certes, tout le monde songe à des cépages qui résistent mieux à la chaleur annoncée – plusieurs domaines du Bordelais s’intéressent à nouveau à des cépages presque oubliés, comme le carménère, ou même étrangers à la région, comme la syrah rhodanienne – mais personne n’a songé à des variétés qui pourraient avoir un débourrement bien plus tardif. Sauf erreur de ma part. Si les épisodes de gel deviennent récurrents, il y a fort à parier qu’il faudra aussi songer à ces nouvelles conditions. Serait-ce la quadrature du cercle ? Une réflexion sur la question serait intéressante à mener, quitte à faire un aveu d’échec, et donc à penser à d’autres pistes. Sociales notamment.

Une parcelle, un climat, un terroir ; la Bourgogne comme ultime modèle. Vosne-Romanée.

2. Hommes et femmes du vin. Tout notre modèle tend vers une fragmentation toujours plus poussée des territoires et terroirs du vin. Le nec plus ultra étant pensé comme un vin de terroir, on ne s’étonnera pas que l’on oriente les structures du vignoble français vers davantage d’émiettement. Avec de petites productions hyper localisées. De quelle marge de manœuvre les domaines entrés dans cette logique disposent-t-ils en cas de cataclysme ? Presque aucune s’ils n’ont pas de stock.
Des logiques collectives n’auraient-elles pas tout leur intérêt dans un cadre climatique bouleversé ? La question de l’assurance mériterait justement une réflexion collective. Si elle est pour l’instant chère et peu intéressante – ce qui explique les probables 10 % de domaines couverts – aucune démarche globale n’a pour l’heure été menée à ma connaissance. Le serpent se mord la queue. Si tout le vignoble engageait une solide réflexion sur la question, les presque 50 000 exploitations viticoles deviendraient à coup sûr une clientèle bien plus alléchante pour les assureurs. Surtout si l’on y adjoint le maraîchage et l’arboriculture… Les motards n’avaient-ils pas engagés un bras de force avec les assureurs il y a plusieurs années avant d’avoir gain de cause ?

Cartographie des espaces sensibles au gel, marais de Goulaine (vignoble nantais).

[source complète en bas de page]

3. Les paysages. Certains espaces se situent en situation de fort potentiel gélif. Ainsi des bas-fonds, des contre-pentes, ou des espaces dans lesquels une nappe d’air froid peut être bloquée par subsidence. Ces espaces peuvent aisément être repérés et cartographiés. Une telle démarche avait été faite il y a plusieurs années par des géographes autour du marais de Goulaine (Nantes). Elle pourrait être reproduite à une échelle plus large en France. À l’heure des SIG, rien de plus facile que de cartographier à la parcelle les espaces les plus menacés, et de faire des analyses sérieuses : pente, exposition, distance à un couvert végétal ou un fleuve, influence de l’urbanisation.

Îlots viticoles autour de Saint-Émilion, des données pourraient y être associées…(copie d’écran sous QGIS).

Et puis aussi de réfléchir aux travaux éventuels à mener. Les parcelles labourées ont-elles réellement mieux accusé le coup que celles qui étaient enherbées ? Autant d’éléments de connaissance qui pourraient être utiles pour prévenir de nouvelles situations de crise.

Les vignes au 1er plan, encore enherbées, sont gelées. Celles qui ont été labourées paraissent épargnées (Pessac-Léognan).

Avec pourquoi pas une réflexion de longue durée pour aider les viticulteurs les plus exposés à trouver d’autres terres. Hormis dans quelques rares appellations prestigieuses pour lesquelles les situations sont délicates à faire évoluer, ce n’est pas ce qui manque dans de nombreux vignobles français. N’estime-t-on pas que dans une région comme celle de Bordeaux, près de la moitié des exploitants proches de la retraite n’a pas de successeur. Une mobilité des parcelles, accompagnée dans la durée, serait tout à fait envisageable. La solidarité nationale pourrait ainsi jouer avant les difficultés, et non a posteriori comme c’est le cas aujourd’hui. Surtout si le phénomène devient bien de plus en plus récurrent.

L’utilisation de l’hélicoptère, un grand non-dit de nombreux vignobles (vignoble de Lavaux, Suisse).

4. Les hélicoptères. De grâce, évitons de tels moyens ! Je comprends difficilement que l’on puisse me vanter les mérites d’un terroir à l’heure du développement durable alors qu’il aura été survolé par une flopée d’hélicoptères… Je ne retrouve malheureusement pas la vidéo, mais la presse néo-zélandaise avait évoqué il y a quelques années, « Apocalypse Now dans les vignes », à grand renforts de Walkyrie ! L’image est désastreuse. Heureusement que la presse française, – plutôt médusée ? – n’a guère réagi au problème.

Vent, poussières, grêle, oiseaux, insectes… on arrête tout ou presque, mais à quel prix ?
(vignes en Sicile, pour du raisin de table).

5. Le terroir finalement. Nous voulons des vins de terroir, pour lesquels l’action humaine doit être la moindre possible – ou prétendue telle, nuance -, mais sans accepter toute l’ambiguïté de cette logique. En plus du gel, d’autres problèmes majeurs apparaissent aussi : traitement des vignes contre les maladies ou les ravageurs, éventuel recours à l’irrigation, protection contre la grêle. Un professionnel me disait que l’on pourrait utiliser des protections en plastique pour lutter contre tel ou tel insecte au lieu de traiter. Si l’idée me choque d’un point de vue paysager, elle mérite que l’on s’y attarde en ce qui concerne l’impact sur la nature. Qu’est-ce qui est le mieux ?
Un débat sur la question sera sans doute inévitable dans les années qui viennent, sauf à figer l’évolution des vignobles ou à connaître de nouveaux cataclysmes. Auquel cas, il serait nécessaire que les producteurs soient économiquement protégés.

Le gel ? Un révélateur de tensions qui traversent le vignoble français au début du XXIe siècle, et pour lesquelles un débat serait à engager.

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Source : JACOB, C., JULIEN, B., JULLIOT, D., MICHOUET, R., 1998, Les Agricultures spécialisées face aux risques naturels. Canton du Loroux-Bottereau et communes de Basse et Haute-Goulaine, Maîtrise des Sciences et techiques d’aménagement, IGARUN, Nantes, 107 pages.

Et si le réchauffement climatique c’était aussi cela ? (1)

À nouveau un terrible épisode de gel, peut-être le plus violent depuis 25 ans. Serait-ce paradoxalement une manifestation du réchauffement climatique ?

Vigne grillée par le gel (Pessac-Léognan).

Un nouvel épisode gélif a très sévèrement touché de nombreux vignobles français, et sans doute aussi d’Italie. On imagine difficilement la détresse et les futures difficultés économiques engendrées par la destruction des bourgeons de vignes. D’autant plus que certaines régions avaient déjà été durement frappées l’an dernier à la même époque.

De multiples élans de solidarité apparaissent, ici et . Puissent aussi les régions des viticulteurs et des arboriculteurs touchés être déclarées par l’État en situation de cataclysme naturel. La solidarité nationale sera dès lors engagée, à une échelle bien plus importante.

Nuage de fumée généré par l’incendie de Cissac-Médoc (le 21 avril 2017), deux canadairs en action (sur la droite de l’image).

Les mêmes à la hauteur de Pontet-Canet (Pauillac) après s’être chargés en eau dans l’estuaire de la Gironde.

Au même moment, le vignoble bordelais – et peut-être d’autres vignobles, dans le grand Sud-Ouest au moins – expérimentent un épisode de sécheresse qui sévit… dès le printemps ! Les pluies ont en effet été bien rares depuis l’automne dernier, et les nappes phréatiques sont déjà en situation critique. Symbole traumatisant de cette sécheresse, les premiers feux de forêts ont fait leur apparition dès le mois d’avril… Un fléau que l’on aurait pensé réservé aux mois d’été. La commune de Cissac, dans le Médoc, a connu un incendie dévastateur en lisière des vignobles. Comme un avertissement sur ce que réservent les prochains mois. Même si la pluie est tombée ces derniers jours, on doute que ce ne soit suffisant.

Et si le réchauffement climatique c’était aussi cela ? Non pas seulement une élévation continue des températures moyennes – ce que l’on enregistre déjà – mais aussi des évènements climatiques extrêmes, gel, grêle, abats d’eau ou tout au contraire absence de précipitations ? C’est bien ce que les experts du GIEC déclarent :

Les experts s’attendent également à ce que le réchauffement climatique provoque des événements météorologiques extrêmes plus intenses, tels que les sécheresses, pluies diluviennes et – cela est encore débattu – des ouragans plus fréquents.

Quant au gel, avec la douceur du printemps et l’avance végétative de près de 15 jours à laquelle nous avons assisté, rien de bien surprenant – hélas – à ce que le gel ne s’abattent sur les vignes. Doublement hélas : on doit s’attendre à ce que le phénomène deviennent plus récurrent encore.

Un anticyclone sur le proche Atlantique suscite des flux de Nord Nord-Est sur la France, et fait dégringoler les températures aux premières heures du matin.

source : Meteo60

Après un printemps précoce, un évènement climatique permet la multiplication des vagues de gel matinales. Une situation qui pourrait probablement devenir « normale » dans les années qui viennent.

Sommes-nous prêts à envisager cette éventualité ? Le monde viticole est-il armé pour faire face à des épisodes violents devenus plus récurrents ?

À suivre…

Du gel, des vignes et des hommes

Le vignoble des Riceys (Champagne) : un relief en cuvette, une position septentrionale, des risques de gel accrus.

De nombreux vignobles viennent d’être touchés par une vague de gels répétitifs. Les destructions de bourgeons semblent importantes d’après les premiers retours des viticulteurs. On imagine – ou plutôt, on imagine mal ! – combien cela doit être dur de voir une année de labeur réduite à néant par un coup de gel. La viabilité de nombreuses entreprises est parfois en jeu lorsqu’une récolte est partiellement détruite ou vient à manquer. À plus longue échéance, cela peut aussi entraîner une perte de marchés. C’est ce qui était arrivé à certaines régions atlantiques lorsque les gels de 1991 et de 1996 avaient favorisés une percée des vins du Nouveau Monde en Angleterre. Comme les supermarchés n’avaient pas de volumes conséquents en vins blancs, je pense notamment au muscadet, les chardonnays d’Australie ou de Nouvelle-Zélande eurent tôt fait de prendre la place. Certes, ce ne fut pas la seule raison… mais cette étincelle (oui, on fait mieux comme image pour du gel) favorisa la crise.

Les conséquences à moyen et long termes peuvent donc être terribles, pour une exploitation ou pour un vignoble dans son ensemble.

Un flux de Nord-Est apporte de l’air froid sur l’Europe en arrière d’une perturbation (marquée « L » sur la carte, au Nord-Est de l’Ecosse).
Source : NOAA.

Revenons sur le gel de la fin avril 2016. Que s’est-il passé ? « Ce temps est provoqué par une dépression centrée vers le Benelux, originaire des hautes latitudes et envoyée là par une forte poussée anticyclonique vers le Groenland ». De l’air froid issu des régions septentrionales descend en direction du Sud, et donc des régions viticoles.

Le froid s’abat sur l’Europe.
Source : Meteo 60 (Excellent site au demeurant !)

Les températures nocturnes chutent pour devenir négatives au petit matin. Des températures entre -4°c et -6° c sont enregistrées dans le vignoble de Vouvray. – 3,5° c dans l’Est de la France à Chablis.

La vallée de la Napa (Californie) : des pâles permettent de brasser l’air et de lutter contre le gel.

À un moment même où les vignes ont leurs premiers bourgeons. Les dégâts sont d’autant plus sévères. Les vignobles les plus hauts en latitude sont bien sûr les plus exposés : la Champagne, la Bourgogne, le val de Loire pour la France, mais aussi la Suisse ou l’Allemagne. Et certains vignobles du Nouveau Monde sont tout autant concernés, sinon même plus, par ces phénomènes : le Canada, le Chili ou la Nouvelle-Zélande par exemple. Ils peuvent aussi être dévastés par des gels. Ce fut le cas des Finger Lakes dont je parlais il y a peu. La région fut décrétée en « désastre agricole » par les autorités de l’État de New York tant les bourgeons de vignes furent détruits au printemps. À Geneva, la température tombe à son plus bas niveau à -21,1 °c le 6 mars 2014 pendant toute une semaine de grand froid…

Des chaufferettes utilisées par les viticulteurs suisses (canton de Vaud) en période de risque de gel.

De quels moyens disposent les viticulteurs pour lutter contre ces gelées ? Des chaufferettes peuvent être allumées pour réchauffer les basses couches de l’air. C’est dans doute la méthode la plus ancienne, même si j’ignore depuis quand elle est utilisée. D’autres systèmes ont été inventés : soit la protection des vignes par une gangue de glace – système très coûteux et fort consommateur en eau… pour une utilisation très irrégulière -, soit l’utilisation de pâles qui brassent l’air, sans doute le système le plus répandu aujourd’hui.


La protection des vignes par aspersion. La vidéo est en anglais, mais on voit bien le mécanisme.

La Nouvelle-Zélande avait il y a quelques années utilisé un nombre incalculable d’hélicoptères pour en arriver au même effet… Effet catastrophique en termes d’image et de développement durable ; la presse de l’époque parlait de « film de guerre« . De toute façon, il est difficile de protéger tout un vignoble, seules certaines parcelles peuvent être sauvées.

Reste la question de l’assurance, mais elle semble être peu répandue sauf erreur de ma part. Ce que semble confirmer ce taux de 10 % mentionné pour le vignoble français dans son ensemble (qui est aussi concerné par d’autres fléaux, grêle par exemple). La prise de risque est souvent inconsciemment incorporée par le monde agricole et viticole. On le voit dans cette interview : « mère Nature décide ». Certains collègues géographes font donc la différence entre l’aléa climatique et le risque, qui est lui bien social et culturel. Planter des vignes dans certaines régions, la Champagne par exemple, ou dans certaines situations délicates, des parcelles en bas de pente sous un coteau dans une cuvette qui accumulera de l’air froid – est bien un choix social.

Des vignes surplombent le marais de Goulaine (Nantes en arrière-plan) : un secteur particulièrement gélif.

Tout comme la date de la taille : elle conditionne la période de débourrement. Tailler tôt pour avoir une longue saison végétative, et donc des vins de qualité, amène dans les régions atlantiques à s’exposer au gel. Tailler tard, et donc retarder le débourrement de la vigne pour se défendre du risque de gel entraîne un retard de développement de la plante, et donc le risque d’avoir une saison obérée par l’arrivée des premières perturbations. Un choix cornélien à faire, et qui renvoie bien à des questions sociales, économiques ou encore culturelles.

Une technique déjà très utilisée pour le raisin de table, la protection par des filets (Sicile).

Et d’ailleurs, on touche là un beau paradoxe de la législation viti-vinicole en France. Alors qu’il est possible d’intervenir sur les conditions dites « naturelles » en chauffant l’air à l’approche d’un gel, il est interdit pour ces mêmes raisons de protéger les vignes par des filets pour lutter contre la grêle ou les oiseaux. Ou alors, pas en Appellation d’Origine Contrôlée. Curieux, non ?

Des tests sont visiblement en cours en Bourgogne. Les paysages risquent d’en prendre un coup. N’est-ce pas cette même région qui vient d’être inscrite à la Liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO pour ses climats ?