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La fin des droits de plantation ou « la ferme des mille vignes »

Vignes récemment plantées sur les bords du Rhône.

Au 1er janvier 2016, le monde du vin vient de connaître un changement majeur : la libéralisation des plantations de vignes. Enfin presque… Celle-ci touche pour l’instant la catégorie des vins dits sans indication géographique, les Appellations d’Origine Contrôlée (AOC) sont toujours contingentées. Et c’est sans doute souhaitable.

Il y avait donc des droits de plantation direz-vous ? En effet, le vignoble français est étroitement contrôlé depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le Décret n°53-977 du 30 septembre 1953 « relatif à l’organisation et l’assainissement du marché du vin et à l’orientation de la production viticole » encadre strictement la plantation de vignes. Un principe qui sera d’ailleurs étendus à la Communauté Européenne, puisque repris en 1970 dans le droit européen par l’Organisation Commune du Marché Viti-vinicole (dite OCM-vin). Quels étaient les buts d’une telle régulation ?

Source : Décret n°53-977 du 30 septembre 1953.

En simplifiant, on cherche alors à éliminer les cépages hybrides gros producteurs (comme le noah ou le baco), à diminuer la surface viticole de la France alors en surproduction, ou encore à améliorer la qualité des vins en poussant les viticulteurs à créer des AOC. Dans la longue durée, on perçoit bien combien les surfaces en vignes sont venues se concentrer sur les espaces les plus qualitatifs, globalement ceux possédant des AOC.

Concentration et diminution des vignes en France (1970-2010)
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surf_1970_2010Sources : RGA 1970 – 2010

Le phénomène s’est développé en permettant aux viticulteurs professionnels d’acquérir des droits de plantation que délaissaient (un peu contraintes tout de même…) les régions les moins aptes à produire des vins de qualité. Ou pensées comme telles.

Le transfert des droits de plantation en Loire-Atlantique

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Figure n° 63

Source : R. Schirmer, 2010, Le Muscadet, PUB, p. 307.

On le voit nettement à l’échelle de la Loire-Atlantique, dont la frange Nord a petit à petit abandonné toute vigne, à l’exception des Coteaux de la Loire, au profit du Sud, et notamment du Sèvre-et-Maine. Un processus que l’on rencontre ailleurs.

Il en va de même à l’échelle européenne :

« Une organisation commune du marché viti-vinicole a été progressivement mise en œuvre depuis 1962 dans le cadre de la Politique agricole commune (PAC). Le but de la PAC est d’atteindre les objectifs de l’article 33 du traité, et notamment, dans le secteur viti-vinicole, de stabiliser les marchés et garantir un niveau de vie équitable pour les viticulteurs. La réalisation de ces objectifs suppose, d’une part, l’adaptation des besoins aux ressources en agissant sur l’offre par la gestion appropriée du potentiel viticole (…) et, d’autre part, le recours à des mécanismes de marché pour préserver son équilibre et éviter les excédents (…) ».

Source : Bahans, J.-M., Menjucq, M., 2003, Droit du marché viti-vinicole, Féret, p. 129

Autrement dit, l’action sur l’offre de vin – via les surfaces viticoles – a été conçue comme l’instrument qui stabiliserait les marchés et permettrait une relative prospérité du monde du vin. Un monde viticole, faut-il le rappeler, alors pensé comme étant celui de la petite exploitation familiale. La volonté de protéger le monde du vin d’une industrialisation telle que la connaissent au contraire d’autres domaines agricoles, de la céréaliculture au secteur laitier, guide le législateur. Les vignobles ont donc échappé à ceci :

La Beauce à 300 km/h…
[vous n’êtes pas obligés de regarder la vidéo en entier…]

La régulation a eu pour objet de maintenir des campagnes viticoles denses, faites d’une multitude de petites exploitations paysannes. À des degrés divers selon les régions bien sûr. Mais on touche aux mythes fondateurs de la France. C’est sans doute la Bourgogne qui est allée le plus loin dans ce sens, tant dans l’exacerbation d’un folklore vigneron que dans la consécration de ses « climats« . On lira avec profit les travaux de Gilles Laferté et d’Olivier Jacquet.

Le village de Vosne-Romanée (Bourgogne).

La conséquence ? Un négoce français et même européen plutôt petit, atomisé. Surtout au regard de ce que connaît le Nouveau Monde, dont on rappellera que le premier producteur mondial est californien, le groupe Gallo.

Et c’est justement ce modèle qui inspire la Commission européenne en 2008 lorsqu’elle décide sous la présidence de Mariann Fischer Boel de libéraliser le secteur viti-vinicole communautaire pour lutter contre la concurrence des vins du Nouveau Monde. Le constat est simple : nos opérateurs ne sont pas assez puissants pour lutter à armes égales contre les entreprises américaines, chiliennes ou australiennes. Il est donc nécessaire de libéraliser le secteur viti-vinicole de manière à leur permettre de monter en puissance.

Installations vinicoles de dimension industrielle (vallée de la Barossa, Australie).

Une politique qui s’inscrit dans une pensée libérale plus vaste qui propose, pour réduire le coût de la PAC, de supprimer l’obligation de jachère et les quotas laitier. Dont acte, le secteur laitier est par exemple libéralisé depuis avril 2015. Une « ferme des mille vaches » est apparue, au grand dam des tenants de l’exploitation paysanne.

On remarquera à ce propos que le monde viticole est tout de même un lobby puissant : il a réussi à limiter la libéralisation du secteur. On pourra lire les points de vue des professionnels dans ce rapport de 2010. Mais un lobby moins puissant qu’il n’y paraît, puisque la mesure est en demi-teinte : les AOC sont exclues de la réforme jusqu’en 2018, et seuls les vins sans IG sont pour l’instant libres de plantation.

Quelles sont les conséquences de cette dérégulation ?

Vignes sur le terril d’Haillicourt.
Source : La Voix du Nord.

Tout d’abord, et c’est effectivement le côté sympathique de l’affaire, des vignes vont pouvoir être plantées partout. La Normandie et la Bretagne, pour en rester à la France, se réjouissent déjà. Mais il y a fort à parier que ces plantations seront limitées, et qu’elles se feront à l’initiative de quelques passionnés, de restaurants ou d’hôtels. Sans doute sur un modèle proche de ce qui existe déjà sur les terrils du Nord de la France ou à bientôt à Rouen.

Dans les régions viticoles déjà existantes, il est possible que de puissants opérateurs (négoce et/ou grande distribution) mettent en place des filières pour s’approvisionner en vin avec des volumes conséquents et les revendre en entrée de gamme. Le maire d’une commune de Champagne s’est fait l’écho d’une telle crainte. On pourrait imaginer que ce soit également le cas pour des vins peu valorisés, comme le rosé, ou les boissons fruitées à base de vin (du chardonnay à la pêche par exemple).

Évolution des ventes de vins tranquilles en bag in box par catégorie
Source : FranceAgriMer,Les Ventes de vin tranquilles en grande distribution, 2013.

Avec la montée en puissance du bag in box et la faible valorisation des vins qui sont vendus par ce biais en grande distribution, on peut s’attendre à une banalisation de cette boisson qu’est le vin. Pour ressembler à ce qui peut se faire dans le domaine des spiritueux, de l’eau ou de la bière par exemple.

Bière dont on rappellera qu’elle vient de connaître des fusions d’entreprises sans précédent. Avec désormais quelques grands brasseurs mondiaux qui dominent l’essentiel du marché mondial (voir l’infographie ici). Le monde du vin européen était à des années lumières de telles stratégies. C’est peut être justement un verrou qui vient de sauter et devrait permettre un rattrapage. Avec des conséquences sur des paysages qui témoigneront de cette industrialisation. Monotonie paysagère, et diminution drastique du nombre d’exploitants dans les vignobles les moins valorisés…

Désolé de vous accabler, mais voilà ce que cela peut donner en Australie, dans la région du Riverland. Ça rappelle un peu la Beauce, non ?

Parcelles démesurées, région du Riverland (Australie du Sud).

Des « fermes des mille vignes » risquent bien d’apparaître*.


 

* : le nombre de ceps de vignes sera bien sûr sans commune mesure. Pour une exploitation de 100 ha, on peut facilement atteindre les 500 000 pieds.