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Paysages du vin : la vallée del Elqui (Chili)

Panorama de la vallée en direction du village de Pisco Elqui

Les paysages de la vallée del Elqui au Chili figurent certainement parmi les plus impressionnants au monde. Ce qui vaut à cette vallée d’être classée cette année comme 5e destination mondiale à visiter (sur 52… dont la Bourgogne, classée 15e, ou le canton de Vaud, 41e) par le New York Times. Le journal met l’accent sur les paysages nocturnes : le ciel étoilé est époustouflant, du fait de la faiblesse de l’humidité dans l’air qui permet une excellente visibilité. Le NYT évoque aussi les paysages liés aux activités viticoles et de maraîchage ; je reviens sur ce point.

Taille en pergola et filets de protection des vignes

J’ajoute volontiers les paysages sonores : la vallée est extraordinairement calme et silencieuse. Par moment, on entend seulement quelques oiseaux (aux cris déroutants pour nos oreilles d’Européens) et le vent… Le vent siffle à travers les filets qui servent à le freiner pour ne pas nuire aux cultures.

Le stupéfiant contraste entre la vallée et ses parois

La beauté des paysages provient de la force du contraste, plutôt rare dans le monde avec une telle intensité, entre des coteaux escarpés totalement arides et le fond de vallée irrigué. L’aridité est liée à un phénomène d’up welling, c’est-à-dire de remontée d’eau profonde et froide due au courant marin de Humboldt. Ceci provoque un phénomène de stabilité de l’air avec un anticyclone présent sur le proche océan, qui empêche quasiment toutes précipitations. Sauf quand le courant s’inverse, à l’occasion du phénomène d’El Niño. La vallée del Elqui est située non loin du désert d’Atacama, désert le plus aride au monde. Seuls des brouillards se forment quotidiennement l’été avant de se dissiper dans la matinée.

Carte des courants marins, le courant froid de Humboldt remonte le long des côtes du Chili et du Pérou

On remarquera que des phénomènes similaires, mais de moindres portées, touchent d’autres vignobles de l’hémisphère Sud (côtes de l’Afrique du Sud et de l’Australie occidentale) et Nord (Calidornie).

Les coteaux de granite, qui est souvent caché sous une épaisse couche de matériaux détritiques, forment des pentes remarquables

La pente très prononcée des coteaux participe de la beauté des paysages. La vallée pénètre directement à l’intérieur des Andes, encore actives tectoniquement parlant. Le village de Pisco Elqui est situé à près de 1300 mètres d’altitude, alors que les sommets qui l’environnent culminent aisément à plus de 3000 mètres. En outre, la faible végétation présente sur les parois renforce l’impression d’avoir des murs infranchissables autour de soi. D’ailleurs, nul chemin ne permet de les gravir. Il n’y a rien d’autre que des cailloux (du granite pour l’essentiel) ou quelques cactus…


Le village de Montegrande. A gauche, les installations d’une distillerie artisanale

Tout au contraire, la vallée fait figure de long ruban de vie. Plusieurs villages ou petites villes se succèdent les uns aux autres tout au long du cours d’eau ou sur de rares vallées affluentes. Bien entendu, l’eau est l’élément qui permet de donner à la vallée son aspect si verdoyant. La principale culture est la vigne. Les raisins sont utilisés pour produire des raisins de table, du vin, et du pisco. Il s’agit d’une eau-de-vie (aguardiente) dont le Pérou et le Chili se réclament. Les frontières ont coupé un vaste bassin d’approvisionnement sans doute orienté vers le port de Pisco (Pérou). L’historien chilien José del Pozo atteste de la fabrication d’eaux-de-vie dès le XVIe siècle dans le cadre de grands domaines coloniaux espagnols.


Jeunes vignes en pergolas. On voit bien la structure en carré qui permettra de soutenir les différentes branches des vignes. Avec de vieilles vignes, la couverture devient complète

La plupart des vignes sont taillées sous la forme de pergolas. Une ancienne technique qui permet de produire des gros rendements. Cela donne des paysages très verts lorsque les feuilles sont présentes ; elles forment un tapis végétal presque continu, perché en hauteur.
La taille Guyot commence à apparaître dans certains secteurs, comme autour de la Viña Falernia. Un signe de modernité pour obtenir des vins de meilleure qualité

La Viña Falernia en bas de la vallée del Elqui

Seule ombre au tableau, une grande misère sociale. Plus on remonte dans la vallée, et plus la pauvreté, sous toutes ses formes, paraît prégnante.

Puisse le tourisme parvenir à davantage développer la vallée.

Paysages du Chili : la recherche de la qualité

Le vignoble chilien n’exporte vraiment des vins que depuis le milieu des années 1980. Devenu le 10e producteur mondial et le 9e exportateur, il dépasse certains pays européens comme le Portugal ou l’Allemagne. Le pays connaît par conséquent des dynamiques très rapides que les paysages permettent de lire. Elles touchent tant la géographie des vignes que le discours des entreprises, notamment par le biais de l’architecture.

En ce qui concerne la géographie des vignes, elle évolue à plusieurs échelle. En premier lieu en ce qui concerne la répartition des vignobles au sein du pays même : de nouvelles régions sont explorées, en relation avec les cépages et la demande internationale. Alors que le pays produit majoritairement du cabernet-sauvignon, il tend à s’orienter vers de nouveaux cépages : de la syrah par exemple dans la vallée del Elqui à l’extrême Nord du pays, ou du pinot noir dans la région plus fraîche de Bío Bío. A une échelle plus locale, la recherche qualitative pousse les Chiliens à chercher davantage de fraîcheur, soit en se rapprochant de la mer, soit en partant à la conquête des coteaux. Le Chili passe donc de parcellaires très plans, souvent d’un seul tenant, avec d’immenses parcelles géométriques, à des parcellaires beaucoup plus chahutés, parfois disjoints, beaucoup moins monotones, et situés sur les coteaux. On pourra en voir un exemple ici, dans la vallée de l’Aconcagua, ou là (dans ce texte page 10) pour l’entreprise Ventisquero.


Paysage typique du Chili, les Andes en arrière-plan. Vallée de Maule.


Nouvelles plantations sur les coteaux. Vallée de Colchagua.

En ce qui concerne l’architecture des entreprises produisant du vin, le Chili paraît dual. Alors qu’une partie des domaines conserve et met en valeur d’anciens bâtiments, souvent blanchis à la chaux avec des tuiles canals et parfois une avancée supportée par des colonnes qui rappelle les patios des anciennes casas patronales (maison de maître), d’autres penchent pour une architecture résolument novatrice.


Chais de la Viña Casa Silva. Vallée de Colchagua.

On retiendra deux exemples très proches, les bodegas Las Niñas et Montes. Si le premier édifice joue sur la transparence grâce à l’emploi d’une paroi en polycarbonate translucide (architecte Mathias Klotz), le second paraît quasiment enterré, et se devine à peine dans le paysage (d’autant qu’il est conçu selon les principes du Feng Shui…). Transparence, intégration : comment mieux dire que le vin est « naturel » ? Les discours sur le vin mettent aujourd’hui l’accent sur une supposée non intervention humaine… Le « terroir » dans une version minimaliste. Une version bien en vogue.


Viña Las Niñas. Vallée de Colchagua.


Viña Montes. Vallée de Colchagua.