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Champagne ou prosecco ?

L’âpre concurrence entre les vins pétillants invite à reconsidérer certaines positions. Le champagne est menacé dans sa position hégémonique.

Paysage de Champagne, l’église de Chavot-Courcourt.

Alors, pendant les fêtes, avez-vous été plutôt champagne ou prosecco ? Luxe traditionnel ou simplicité plus exotique ? Quel que fût votre choix, vous aurez sans doute remarqué à quel point une multitude de vins mousseux d’origines diverses a fait son apparition sur les linéaires des supermarchés ou les rayons des cavistes.

Une entreprise imitant le champagne (Finger Lakes – USA).

Le phénomène n’est pas nouveau, le champagne fait l’objet de nombreuses copies depuis bien longtemps. Des vins cherchant à l’imiter existaient sur presque tous les continents, et certaines régions viticoles ont pu bâtir leur prospérité sur de tels vins. La région des Finger Lakes, sous le lac Ontario aux États-Unis, en offre un bel exemple. Et les Champenois eux-mêmes ont investis dans d’autres régions viticoles pour produire des vins avec tout leur savoir-faire, en Californie avec Chandon dès le début des années 1970, plus récemment en Chine ou en Angleterre. On ne s’étonnera pas que les cartes puissent être légèrement brouillées.


Couverture de la revue Wine Spectator, numéro de décembre 2016.

Récemment d’ailleurs, la revue Wine Spectator proposait un numéro spécial sur le Champagne, avec certes des pages sur la région éponyme, mais aussi une présentation de “value-priced bubblies from around the world” (des bulles à prix abordables à travers le monde). Et de citer la Californie, l’Espagne (avec le cava catalan), le prosecco, d’autres régions européennes (le Trento, l’Emilie-Romagne, l’Alsace, la Loire…) ou encore des pays du Nouveau Monde, Australie, Nouvelle-Zélande, ou Afrique du Sud. Bref, les “bulles” sont devenues un phénomène mondial.

Combien de bouteilles débouchées à minuit…

On a peine à imaginer le nombre de bouteilles qui ont dû être ouvertes pour célébrer la nouvelle année 2017, depuis Sydney en Australie (dès 15 heures, heure française le 31 décembre) à San Francisco (le lendemain, à 9 heures du matin heure française). La fête planétaire. Avec le lendemain, peut-être d’ailleurs une gueule de bois globalisée… Vive la rotation de la terre et les fuseaux horaires !

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Les cartes mondiales de la production de vins mousseux sont justement en train de se recomposer. Le prosecco vient de dépasser les exportations de champagne pour l’Europe. Le premier aurait vendu 77 millions de litres en 2016 contre 58 millions pour le second. Et pour répondre à cette demande toujours plus grande, les Italiens ont décidé d’agrandir l’aire d’appellation de près de 3000 ha.

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Si votre orgueil national vient d’être ébranlé, comme ce fut sans doute le cas avec la position de la France dans le monde, rassurez-vous, la Champagne domine encore largement en valeur. Elle génère un chiffre d’affaires de 1,4 milliard d’euros, pour seulement 789 millions d’euros pour le vin italien. Le vin de Champagne est donc un vin avec une très forte valorisation, je ne vous apprends rien. Ses concurrents ne formeraient pour la plupart d’entre eux que de pâles imitations, tout juste bonnes à être rangées sur les rayons low cost des supermarchés. Certains professionnels en sont convaincus, rien ne paraît pouvoir ébranler leur position.

« Je suis optimiste pour la Champagne, notre survie ne dépend pas du prix. Nous devons nous recentrer sur le vin de luxe et le haut du marché ».

Source : Prosecco Boom Raises Questions in Champagne.

Curieusement, il me semble avoir entendu quasiment le même discours au milieu des années 1980 quand les premiers vins australiens ou néo-zélandais ont fait leur apparition dans les supermarchés européens. On sait ce qu’il en est aujourd’hui de cette supposée inébranlable suprématie française. Où en seront les concurrents de la Champagne dans 30 ans ? D’autant que les façons de consommer les vins pétillants changent à grande vitesse. Reprenons un regard américain :

« Les alternatives de grande qualité au champagne n’ont jamais été aussi abondantes. Le vin mousseux a longtemps été un élément incontournable des occasions spéciales, mais il devient désormais intéressant comme vin dont on peut profiter toute l’année, en apéritif ou lors d’un dîner, où il se marrie avec une toute une gamme de mets ».

Source : Wine Spectator, 15 décembre 2016, p. 53.

Une paysage de Vénétie, région d’origine du prosecco.
Source : Casa Gialla.

Bref, une mue vers des vins de terroir. Il n’est d’ailleurs pas évident aux yeux de nombreux consommateurs – à tort sans doute – d’identifier le champagne avec une telle approche. Son imaginaire de luxe plutôt urbain le place à des années lumières des logiques de cailloux. Ses concurrents ont tout à construire, puisqu’on ne sait presque rien d’eux. À commencer par la mise en valeur de leurs spectaculaires paysages, comme ceux de Vénétie. Si le cava est en difficulté en ce moment, l’interprofession catalane cherche quant à elle à mettre en place une hiérarchie de villages, et ce n’est pas pour rien.

Les vins pétillants sont l’un des derniers bastions auquel la mondialisation s’attaque. Nul doute à cela, d’importants changements vont apparaître dans les années à venir.

Question subsidiaire. Quel vin risque-t-on de boire à la Maison blanche à partir du 20 janvier ? [Cliquez ici – avec grande prudence – pour avoir la réponse].

Dom Pérignon démasqué ! (lectures d’été)

Ou plutôt masqué… à l’occasion de l’inscription de la Champagne à l’UNESCO, les Champenois ont voulu rendre justice à l’histoire : Dom Pérignon n’est pas l’inventeur du vin de champagne. Le mythe à été construit au XIXe siècle ; il était temps de lui faire un sort.

 

 

Le village de Cramant, dans la Côte des Blancs de Champagne.

J’en profite donc pour attirer votre attention sur trois excellents ouvrages parus récemment, qui vous permettront d’approfondir vos connaissances sur deux vignobles qui viennent d’être inscrits à l’UNESCO, et un troisième espace qui pourrait bien l’être un jour.

Champagne ! Histoire inattendue est écrit par deux historiens spécialistes des vins et de la région : Claudine Wolikow et Serge Wolikow. L’ouvrage inscrit son propos dans la longue durée, puisqu’il replace le vignoble dans son contexte régional, national et mondial depuis le XVIIe siècle jusqu’à nos jours. Ce livre est richement illustré, ce qui le rend particulièrement intéressant à lire.

 Vosnes-Romanée, un village emblématique de la Côte-de-Nuits (Bourgogne)

Climats du vignoble de Bourgogne. Un patrimoine millénaire exceptionnel est un ouvrage « officiel » puisque publié sous la direction de l’Association pour l’inscription des climats de Bourgogne au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

On le lira donc avec un certain recul ; l’histoire sociale est bien moins présente que dans le précédent ouvrage, et il a résolument pour but de montrer l’exceptionnalité du vignoble. Ceci dit, il s’appuie tout de même sur les travaux menés par la Chaire Unesco de Dijon, à laquelle participe l’historien Jean-Pierre Garcia, principal rédacteur de cet ouvrage. On y trouvera également une riche illustration faites de documents d’archives, de cartes (dont celle de la Côte de Beaune, insérée dans l’ouvrage) et de photographies (parfois trop surfaites à mon goût…).

 Les chais du Château Lafite, en arrière plan ceux de Cos d’Etournel (Médoc).

Estuaire de la Gironde. Paysages et architectures viticoles est un excellent ouvrage sur le patrimoine des rives gauches (le Médoc) et droites (du Nord de l’agglomération bordelaise à la Charentes, en passant par le Blayais). Rédigé par deux conservateurs du patrimoine*, Alain Beschi et Claire Steimer, le livre s’intéresse aux paysages, aux domaines viticoles, et tout particulièrement aux bâtiments viticoles (cuviers et chais).

Un ouvrage particulièrement riche, très bien illustré. Un seul bémol, le regret de ne pas disposer d’un glossaire qui permettrait d’éclairer un vocabulaire parfois trop technique pour les béotiens.

Bonnes lectures.


 

Références :

Claudine Wolikow, Serge Wolikow, Champagne ! Histoire inattendue, Éd. de l’Atelier, 2012, 287 pages.

Climats du Vignoble de Bourgogne. Un patrimoine millénaire exceptionnel, Ouvrage collectif, Préface de Bernard Pivot, Collection « Le Verre et l’assiette », Éd. Glénat, 224 pages.

Estuaire de la Gironde. Paysages et architectures viticoles, Alain Beschi, Claire Steimer, avec la collaboration de Caroline Bordes, Jennifer Riberolle et Yannis Suire, Collection Images du patrimoine. Éd. Lieux Dits, 2015, 192 pages, 500 images.

* Service du patrimoine et de l’Inventaire de la région Aquitaine

80e anniversaire de la fin de la Prohibition (1919-1933)

Le 5 décembre 1933 marque la fin de la Prohibition aux États-Unis. 80 ans plus tard, ce pays est certainement devenu le 1er consommateur mondial de vin. C’est dire la croissance vertigineuse de la consommation de vin, à l’inverse de ce qui apparaît en Europe. J’ai déjà évoqué ce point à plusieurs reprises, ici et .

Or, ce qui est le plus surprenant, c’est de voir combien l’espace américain est toujours marqué par les conséquences de cette période de prohibition des alcools.

Il y a encore peu de temps, l’autorité chargée de contrôler la vente d’alcools dans l’État de New York (New York State Liquor Authority) a demandé au caviste Wine Library, détenu par le célèbre Gary Vaynerchuk, de cesser ses ventes par correspondance vers cet État. Le magasin est effectivement situé dans le New Jersey, à quelques kilomètres de la frontière de l’État de New York, mais juste à la limite de l’agglomération (26 km de Manhattan à vol d’oiseau…).

Un comble dans ce pays si libéral d’un point de vue économique. Dr Vino, c’est-à-dire Tyler Colman, considère que les 50 Etats correspondent à 50 nations souveraines (Wine Politics, p. 89). Et en effet, à l’échelle fédérale, les États-Unis sont une mosaïque de territoires aux réglementations bien différentes. Les déboires d’Amazon, qui avait essayé à plusieurs reprises de pénétrer le marché du vin, étaient en partie expliquées par la configuration cloisonnée du territoire américain. A l’heure d’Internet !


Source : Free the Grapes!

Un groupe de pression existe depuis 1998 qui cherche à modifier le maquis de lois : Free the Grapes! La carte interactive qu’il propose est intéressante.

Elle tend à se simplifier dans le temps.

Gageons que la littérature et le cinéma américains continueront à être profondément inspirés par cette période si particulière. On trouvera une liste de films ici. Et une scène mémorable du film de Billy Wilder Certains l’aiment chaud / Some Like It Hot (1959) avec Tony Curtis et Marilyn Monroe. Celui-ci feint d’être insensible aux femmes. Champagne, séduction, en pleine Prohibition.

Référence : COLMAN, Tyler, 2008, Wine Politics. How Governments, Environmentalists, Mobsters, and Critics Influence the Wine We Drinks, Berkeley, University of California Press, 186 p.