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Vinexpo 2015 : des airs de vin cépage ?

Le stand de Cahors est juste à côté de celui de l’Argentine

L’affirmation des vins de cépage n’est pas nouvelle, mais elle semble s’amplifier d’année en année. Vinexpo, le salon des vins organisé à Bordeaux tous les 2 ans (cette année du 14 au 18 juin 2015), ne contredit pas cette tendance. Il va de soit que cela n’empêche pas qu’il y ait coexistence avec d’autres manières de nommer les vins, mais tout de même. Quatre exemples parmi bien d’autres conforteront mon propos.

On connaît déjà la stratégie de certains vignobles pour se placer sous l’ombrage de régions paradoxalement plus renommées pour leurs vins de cépage à base de malbec. Pour ceux ou celles qui l’ignorent, la région de Cahors, grande productrice de ce cépage en France (localement appelé Auxerrois), s’appuie sur la renommée des vins argentins pour conquérir les marchés internationaux. Elle s’inscrit donc dans cette tendance qui veut que le cépage soit le point de repère primordial donné au consommateur, avant même la région d’origine. On trouvera des éléments d’explication sur cette tendance ici. Et une autre interprétation que l’on doit aux vins de pays d’Oc.


Visuel utilisé par le stand de l’IGP pays d’Oc sur le salon Vinexpo. S’en suit une longue liste de cépages…

Vaste débat, qui considère les AOC comme un carcan du fait de l’obligation d’utiliser tel ou tel cépage par exemple. L’un des moyens pour se faire une opinion serait justement de déguster des vins… avec des verres spécifiquement prévus pour les cépages.

La nouvelle gamme de verres propose une entrée par les cépages

Le fabricant de verre autrichien Riedel s’engouffre dans la voie en proposant une gamme de verres qui répond à cette entrée par le cépage. Avec bien sûr le plus imposant d’entre eux, le verre que l’on retrouve dans les films ou séries américaines : le verre à pinot noir, ou verre bourguignon. J’avais déjà évoqué le goût du personnage d’Olivia Pope pour ces verres dans la série Scandal. On les retrouve désormais partout… même chez Ikea. C’est dire ! Tout un symbole de la mondialisation.

Une scène banale de la série : Olivia Pope (Kerry Washington) buvant dans un verre inspiré des verres de type bourguignon.
Source : Scandal, saison 2 épisode 18.

Et justement : comment ne pas terminer avec le marché américain, premier marché mondial pour le vin ? Une conférence fort intéressante « Inside the US market » en collaboration avec la revue Wine Spectator, dont on pourra lire des éléments ici (en Anglais) insistait sur les opportunités que représente le marché américain. Réunissant rien moins que certains des acteurs les plus importants de ce pays (Annette Alvarez-PetersCostco ; Mel Dick – Southern Wine and Spirits ; ou Stephen Rust ; Diageo entre autres), elle met bien sûr l’accent sur ses spécificités. Au nombre desquelles apparaît bien sûr le rôle des marques commerciales que ces puissantes entreprises distribueront dans leurs supermarchés, leurs caves ou leurs restaurants. De la marque commerciale au cépage, il n’y a bien sûr qu’un pas. Tout incite le consommateur à choisir un cépage donné en fonction de son repas par exemple (un cabernet pour accompagner les viandes distribuées par Ruth’s Chris steakhouse, une des premières chaînes américaines, représentée lors de la conférence par Helen Mackey).

Annette Alvarez-Peters insiste sur le fait de bien comprendre le marché américain pour pouvoir espérer s’y installer.

Autant d’éléments qui, une fois encore, montrent combien la planète des vins change. Les anciennes manières de dénommer les vins par régions cèdent peu à peu le pas face aux dénominations par cépages. L’équilibre des pays producteurs et consommateurs ne cesse de changer, alors qu’on l’a longtemps cru immuable. Une aire de production et de consommation, centrée autour de l’Océan Pacifique, naît sous nos yeux. Même l’équilibre entre les salons professionnels dédiés au vin connaît une réorganisation frappante : Vinexpo est vivement concurrencé par le salon Prowein de Düsseldorf (Allemagne).

Si l’on s’intéresse au nombre d’exposants, le salon allemand domine nettement son concurrent historique.

[Cliquez sur les cartes pour les agrandir]
Nombre et origine des exposants de Vinexpo
Carte_Vinexpo_2015_2

Nombre et origine des exposants de Prowein
Carte_Prowein_2015_2

Et la tendance est impressionnante : Düsseldorf gagne des exposants d’un salon à l’autre, ce qui n’est pas le cas de Vinexpo. J’avais déjà évoqué cette évolution en 2013.

Évolution 2013-2015 pour Prowein
Carte_Prowein_2013_2015_2

Évolution 2013-2015 pour Vinexpo
Carte_Vinexpo_2013_2015_2

La mondialisation modifie l’équilibre géopolitique bâti autour de la France depuis plusieurs siècles.

Pourquoi des vins de cépage ? (4)

Derniers éléments que l’on pourrait envisager pour comprendre l’engouement pour les vins dénommés par cépage : la distribution et la consommation.

Pour la distribution, et notamment la « grande » distribution, cela permet un classement des vins non plus par région d’origine (avec de ce fait même un nombre astronomique de références!) mais par types de vin. Pétillant, rouge, blanc, rosé… A l’intérieur de chaque catégorie, quelques cépages. Une illustration aidera à comprendre : une photo prise dans un Supermarché Waitrose à Londres en 2012.

Un zoom sur les concurrents directs du Chablis :

photo_ UK2

Cela simplifie considérablement l’offre, et pour le commerçant, l’approvisionnement, la logistique, la manutention, etc… Il n’y a plus de cabernet australien ? Qu’importe, un cabernet chilien fera bien l’affaire !

On remarquera de ce fait que tous les vins sont mis sur le même plan, et dans le cas présent à des prix relativement proches. Tel vin de l’AOC Chablis est juste à côté d’un chardonnay espagnol, d’un californien, d’un chilien et de deux australiens. Ils auront à vol d’oiseau effectué 500 km pour le premier, et 2, 17, 23 et 34 fois plus pour les autres. Ce qui veut dire combien, pour être compétitifs, de tels vins doivent avoir des coûts de production moindres. On est bien en pleine mondialisation.

Origine des vins de chardonnay dans le supermarché

Chablis

Pour le consommateur, cela permet de pénétrer facilement le monde des vins, dont on sait combien il est intimidant pour les néophytes. Ne pas connaître les régions, les années, les types de vins, les producteurs, pour ne pas parler du vocabulaire du vin, est angoissant.
A l’inverse, entrer par les cépages est à la portée de quiconque.

D’ailleurs, aurez-vous remarqué le nombre de livres sur le vin qui ont à présent une entrée par cépage ? Un exemple : le livre de la blogueuse Ophélie Neiman (Miss Glouglou) :

Nul doute, l’entrée par le cépage progresse. Un exemple ici à l’aéroport de Lyon, dans une brasserie : la carte des vins est classée par cépage, même si quelques régions environnantes apparaissent.

Cepages

Pourquoi des vins de cépage ? (2)

Dénommer les vins par le cépage plutôt que la région de production est une pratique directement influencée par un professionnel américain, Frank Schoonmaker (1905-1976). Importateur de vin new-yorkais, il joue un rôle de véritable Pygmalion pour les Américains.

Son initiation au vin commence comme souvent par un voyage en Europe, dont il tirera un livre en 1927. Son engouement pour le vin se révèle lorsqu’il travaille à la fin de la Prohibition pour la célèbre revue intellectuelle américaine The New Yorker (accès aux archives payant…). Elle lui demande d’écrire des textes sur le vin.
Retournant en Europe et plus particulièrement en France, il est alors éduqué par Raymond Beaudouin, fondateur de la Revue du Vin de France. Il travaille ensuite avec Alexis Lichine (1913-1989), bien connu pour son Encyclopédie des vins et des alcools (1967), ainsi que pour la propriété qu’il a détenu dans le Médoc (Prieuré Lichine). Schoonmaker écrit plusieurs livres sur le vin et devient aux États-Unis une autorité en la matière.

Sa position sur le fait de citer le cépage apparaît très tôt : dans The Complete Wine Book (1934), il s’élève déjà contre le fait de nommer les vins américains avec des noms européens comme Saint-Julien, Sauternes, Tokay… « Le label idéal pour un vin américain sera de porter un nom américain » (p. 45). Il demande donc que le vin soit identifié par le lieu de production, l’année et le nom du propriétaire ou du producteur, et qu’en outre soit indiqué le nom de cépage (« the grape variety from wich the wine is made », p. 45). Notons qu’il ne s’agit pas dans la conception de l’auteur de se limiter au seul cépage. Il serait en tout cas à l’origine de l’utilisation du terme « varietal » (que l’on peut traduire par cépage), ce qui demande à être vérifié.

L’influence de Schoonmaker est en tout cas manifeste. Tout d’abord dans la pratique immédiate de nommer le vin en faisant référence au cépage, avec les producteurs Wente et Concannon qui suivront volontairement ses recommandations. Ensuite dans la durée, ses ouvrages serviront de bréviaires à de nombreux consommateurs américains, tout comme ses chroniques dans la célèbre revue Gourmet ou dans l’International Herald Tribune.

Frank Schoonmaker tient donc un rôle considérable dans la construction du goût américain pour le vin, et bien sûr, dans la façon de le nommer. Une influence qui devient à présent mondiale.

Références :
SCHOONMAKER, F., 1927, Through Europe on two dollars a day, New York, McBride, 225 p.
SCHOONMAKER, F., MARVEL, T., 1934, The Complete Wine Book, Simon and Schuster, New-York, 315 p.
www.frankjohnsonselections.com/frank schoonmaker.pdf

Pourquoi des vins de cépage ? (1)

Tonneaux de vins sur l’île de Madère (Funchal) : les cépages (sercial, verdelho et malvoisie) sont indiqués

Nommer les vins par cépage et non par région de production, comme le font les USA, procède de multiples facteurs. Tentons d’en explorer certains à partir d’aujourd’hui et dans les semaines qui viennent.

La première raison que l’on peut invoquer provient de la difficulté, voire de la quasi impossibilité, qu’ont eut les colons européens à produire des vins sur le continent nord-américain à partir de la variété de vigne européenne, Vitis vinifera. Les difficultés climatiques ne sont pas à négliger : la façade Nord-Est du continent américain est beaucoup plus froide que la façade atlantique de l’Europe. Elle est longée par le courant marin froid du Labrador et peut être affectée par des coulées d’air très froid, comme ce fut le cas cet hiver 2013-2014. Mais surtout, les colons américains sont confrontés à des maladies de la vigne ou des insectes ravageurs dont ils ignorent tout aux XVIIe et XVIIIe siècles. Avec en particulier le phylloxera, originaire du Mississippi et des États du Sud-Est des États-Unis.
Il faudra attendre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle pour parvenir à contourner ce ravageur, justement par greffage de souches américaines résistantes au puceron. En attendant, les colons américains essaient tous les cépages possibles et imaginables, qu’ils soient importés d’Europe, ou locaux. Une attitude pionnière, expérimentale, qui doit contribuer à mettre l’accent sur le cépage.

Certains producteurs américains vont en effet utiliser les vignes sauvages américaines pour produire du vin. C’est par exemple le cas du catawba, qui est un croisement issu de Vitis labrusca, une espèce de vigne américaine, et de Vitis vinifera, la souche européenne. Nicolas Longworth (1783 -?), considéré comme l’un des pères de la production de vins aux États-Unis, utilise ce cépage dans l’Ohio pour produire du « sparkling wine ». Comme je travaille sur les menus des restaurants américains, je ne résiste pas à donner un exemple de carte des vins sur lequel figurent un « Longworth’s Dry Catawba » et un « Longworth’s Sparkling Catawba ».

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Un zoom sur les lignes :
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Un menu proposé par le restaurant Irving House (New-York) en 1852. D’ailleurs, de fort nombreuses mentions de catawba, isabel ou scuppernong sont imprimées sur les menus de la fin du XIXe siècle. Leur succès sera éphémère, les vins produits ont un goût « foxé », c’est-à-dire marqué par des arômes animaux.

N’oublions cependant pas que certains vignobles européens précisent aussi les cépages. Les vins de l’île de Madère déclarent souvent, sur la bouteille même, être produits à partir de sercial ou de bual (un « Sercial Madeira, 1869 » au Café Savarin (sl) en 1900). Certains vignobles italiens en font de même, pour les malvoisies, les muscats, ou les nebbiolo (citons un « Nebiolo spumante » en 1899). Ce serait encore le cas des vignobles germaniques, avec le riesling (un « Deidesheimer Kieselberg Riesling Auslese, 1876 » proposé par l’Union Square Hotel, (sl ; NY ?) en 1892).

Bref, de multiples facteurs se conjuguent pour faire apparaître la mention de cépage sur la bouteille ou le tonneau de vin dès le XIXe siècle, peut-être même avant pour certains vignobles européens. La pratique n’est pas aussi récente que l’on veut bien le dire.