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Amazon, le vin et les pendaisons de crémaillère

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Depuis le 23 septembre dernier, Amazon-France a ouvert une épicerie en ligne. Un « rayon » vin est proposé aux internautes. Rien de très surprenant à cela, l’entreprise le fait déjà aux États-Unis depuis 2012 (après plusieurs échecs), et en Chine depuis peu. « L’arrivée se veut discrète, mais constitue une violente secousse pour la distribution traditionnelle » écrit Morgan Leclerc sur le site LSA. C’est peut-être vrai pour les boîtes de conserve ou l’alimentation bébé, cela reste à démontrer dans le domaine du vin. Ou alors, Amazon va devoir faire de sacrés progrès…

Pourquoi ? Tout d’abord parce qu’il n’y a aucun système de classement des vins par régions. Il faut donc utiliser le moteur de recherche. Vous cherchez un vin de Tokaj ? Impossible de trouver, le site vous propose des livres ou des posters. Et pourtant, il y a bien des références. Afrique du Sud ? C’est seulement sur la 2e page de recherche que vous trouverez une bouteille perdue au milieu des sachets de thé. En tapant « Languedoc », seulement quelques références apparaissent, sans que l’on comprenne bien ce qui apparaît sur près de 600 vins de cette région… Pas certain que cela motive les amateurs de vin.

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

D’autant que l’on se rend rapidement compte que l’on a affaire à un algorithme qui ne doit pas y connaître grand chose dans le domaine du vin… On se demande même s’il y a un être humain un tant soit peu connaisseur derrière ! Du calvados apparaît au milieu des vins (rappelons à Amazon que c’est une boisson faite à base de jus de pomme distillé), tout comme des boissons aromatisées « à base de vin » (on est à la limite de la légalité, la grande distribution doit séparer ces boissons du vin proprement dit dans les étals), ou pire, l’utilisation de termes protégés par la loi. Un « bordeaux blend » pour un vin néo-zélandais… pas certain de que le CIVB apprécie.

 

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Ou encore un « Pinot brut rosé Champagne » allemand. Quand on sait combien les Champenois sont chatouilleux quant à l’utilisation de ce terme, nul doute qu’Amazon va devoir corriger sa copie.

Les erreurs viennent tout simplement, au delà de la négligence, de la traduction automatique. Un domaine Moss Wood devient un « Moss Vale bois ruban ». Un Lion’s Pride est rebaptisé « Fierté Réserve 2013 sec du Lion ». Les accents français sont bien délicats à gérer : la cuvée Les Crès du domaine Borie les Vitarèles finit par ressembler à un vin tchèque…

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Le plus amusant, et ce peut-être une bonne idée d’achat si vous célébrez une pendaison de crémaillère, un Paringa Estate devient un « Paringa immobilière ». Et oui, estate se traduit par domaine…

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Mais il est aussi des lacunes culturelles ! Un cognac « grande champagne » n’est pas un vin de Champagne ! Et c’est pourtant là qu’on le trouve…

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Les AOC ont leurs subtilités qu’Amazon méconnaît. L’Entre-Deux-Mers devient :

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Bref, tout cela ne paraît pas très sérieux. Cela provient tout simplement de l’agrégation de catalogues qui sont ceux des fournisseurs d’Amazon. Ce qui explique la géographie de leur approvisionnement. On pourra facilement trouver des vins anglais dans la catégorie des vins pétillants ; ils proviennent d’un fournisseur situé au Royaume-Uni. De nombreux vins ont leur année d’élaboration indiquée sous la forme « 2014er », parce qu’ils sont au catalogue d’un magasin allemand.

Les vins pétillants sur Amazon.fr
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Champ_Mousseux

De là provient aussi l’importance relative données aux vins du Sud-Ouest et du Languedoc-Roussillon ; ils sont proposés par deux fournisseurs spécialisés dans ces vins.

Les vins tranquilles français sur Amazon.fr
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Vins_tranquilles

Aussi l’offre ne cesse-t-elle de s’étoffer. À mesure que de nouveaux magasins ou négociants sont agrégés à la base de données, le nombre et l’origine des vins varient. Je ferai sans doute une nouvelle carte un jour, si Amazon facilite la tâche des consommateurs en classant ses vins par régions et pays. C’est sans doute le moins que l’on puisse attendre d’un tel site.

Les vins tranquilles du monde sur Amazon.fr
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Vins_monde

En espérant aussi que l’offre devienne plus exotique. C’est à mon sens ce qu’il y a de plus frustrant dans ce que l’on peut trouver sur Internet : la géographie des vins proposés est somme toute bien banale au regard de ce que ce médias pourrait permettre. J’écrivais déjà en 2009 : « Internet devrait insuffler une nouvelle modernité dans le monde du vin. Tant en ce qui concerne l’approvisionnement en crus issus de la planète entière, qu’en ce qui concerne les connaissances que le web marchand pourrait apporter. L’interactivité que permet le média plaide dans le même sens. Fort paradoxalement, dans la dialectique entre le caractère novateur du Net versus le monde plus feutré et plus classique du vin, le second semble l’emporter. » Je concluais d’ailleurs mon article ainsi : « Bref, un goût amer perdure lorsque l’on s’intéresse à la vente de vin par Internet et aux novations que le média pourrait introduire. A ce jour en tout cas. ».

Il n’est pas certain que la situation ait beaucoup évolué depuis.
Hélas.

 


 

Méthodologie : Dépouillement de 43 pages sur 51 à la date du mardi 29 septembre (soit 1279  vins sur approximativement 1500 ) pour les vins tranquilles français et étrangers. Dépouillement exhaustif des vins pétillants à cette même date (144 vins).

 

Amazon et le vin

Amazon vient d’ouvrir son site chinois à la vente de vins en ligne. Une première à plus d’un titre.
Tout d’abord parce que c’est la première fois qu’une nation non européenne vend directement du vin à une autre nation non européenne grâce à Internet. Forcément, avec Internet, tout est nouveau… Mais tout de même : depuis plusieurs siècles, l’essentiel des ventes de vin se faisait au sein de l’Europe. Il existait certes des cas de vente du Chili en direction des États-Unis depuis le milieu du XXe siècle par exemple, mais cela restait très limité. Au moins avant le milieu des années 1980. Autant dire à quel point c’est récent à l’échelle de la longue histoire de la vigne et du vin.

Origine des vins proposés par Amazon Chine
(cliquer sur la carte pour l’agrandir)
Carte_Amazon_Chine

Ensuite, (au delà des valeurs sûres que sont la France et l’Espagne), les pays du Nouveau Monde, Australie en tête, prennent une importance remarquable. Ceci renvoie bien sûr à la nouvelle configuration que prend la planète des vins, très influencée par la montée en puissance de ces derniers pays. Une carte centrée sur la Chine permet de comprendre tout de suite leur proximité relative (on en trouvera une ici), tous groupés autour du Pacifique.
Certainement l’origine des vins sera-t-elle modifiée d’ici peu : on s’étonnera de l’absence de certains pays, comme l’Italie ou les États-Unis, peut-être pour des raisons de fournisseurs ou d’accords commerciaux. J’essaierai de modifier la carte de temps à autres.

Enfin, et peut-être surtout, le discours sur les vins est légèrement différent de ce que nous sommes habitués à connaître en Europe. L’entrée par « cépage », comme le montre la capture d’écran ci-dessous, est essentielle.


Source : Amazon.cn ; capture d’écran en date du 7 octobre 2013.

Et si l’on se réfère à ce qu’Amazon peut vendre en ligne aux États-Unis, on notera que la définition de la catégorie « vin » n’est pas aussi stricte qu’en Europe. Par exemple pour le Japon, du saké et du vin aromatisé au thé (« artificiel et naturel » sic) sont proposés.

Origine des vins vendus par Amazon US
(cliquer sur la carte pour l’agrandir)
Carte_Amazon_US
Source : Amazon.com ; capture d’écran en date du 7 octobre 2013.

C’est aller à l’encontre de la définition du vin admise par les pays membres de l’Organisation Internationale de la Vigne et du Vin : « Le vin est exclusivement la boisson résultant de la fermentation alcoolique complète ou partielle du raisin frais, foulé ou non, ou du moût de raisin. Son titre alcoométrique acquis ne peut être inférieur à 8,5% vol. » (OIV, Définition de base (18/73). Cette définition reprend une loi française de 1889, dite loi de Griffe.
Une définition qui exclut tout autre type de fruit, et en toute logique, toute aromatisation. Ce qui n’est pas le cas ici.

Rappelons-le, les États-Unis ne font plus partie de l’OIV, justement parce qu’ils considèrent cette réglementation comme trop restrictive. Ne freine-t-elle pas la possibilité d’industrialiser le secteur du vin pour en faire un produit de consommation courante ?
Une idée qui fait son chemin en Europe même : après l’essor des vins aromatisés aux copeaux de bois (permis depuis 2006 dans l’élevage des vins hors AOC, depuis 2009 pendant la fermentation, et « à l’essai » dans certaines AOC), les vins… pardon… les boissons à base de vin aromatisé au fruit font un tabac dans les supermarchés. Blanc au sirop de pêche, rouge au goût de fraise artificielle.

Le monde du vin évolue très rapidement.

Merci à H.W. pour la traduction.