Réchauffement climatique : peur sur la vigne (1)

Vallée de Limari (Chili), été austral 2015, je traverse le vignoble, quand soudain quelque chose arrête mon regard dans le paysage. Aux côtés de rangées de vignes verdoyantes se trouvent des vignes en piteux état.

Leur feuillage a presque disparu.

Les ceps ont tout l’air d’être morts.

Ils sont abandonnés. Alors même que les pieds donnent l’impression qu’ils ont été plantés il y a quelques années seulement.

Je ne connaîtrai la raison qu’un peu plus tard : les producteurs n’ayant plus suffisamment d’eau pour irriguer toutes leurs vignes, ils choisissent sciemment de laisser mourir certaines d’entre-elles. Une explication que confirme la Viña Maipo dans une interview. Une image choquante, à laquelle nous ne sommes pas habitués, confortés dans notre idée que nos capacités techniques parviennent à maîtriser tout l’espace dans lequel nous vivons. Ne suffit-il pas d’amener de l’eau pour transformer la région la plus ingrate en pays de Cocagne ? Ce fut le cas hier en Afrique, aujourd’hui en Chine (avec le barrage des Trois-Gorges par exemple). C’était ainsi mettre fin à l’insécurité ancestrale des populations face à la sécheresse, comme la décrivait John Steinbeck dans son roman Au dieu inconnu (1933).

Revenons aux vignes mortes. Voilà bien une terrible manifestation du réchauffement climatique. Elle est certes moins brutale et destructrice que les cyclones tropicaux, comme Pam qui a dévasté l’archipel des Vanuatu, mais sa violence s’inscrit dans la durée. La vallée de Limari est affectée depuis plusieurs années par une sécheresse dramatique, qui vient d’ailleurs d’être stoppée par des pluies diluviennes tout aussi inquiétantes. L’avenir paraît sombre. Nous sommes entrés dans l’Anthropocène.

Source : Greenpeace.

Le dépérissement de ces vignes témoigne en effet des changements globaux qui affectent notre planète et dont nous portons la responsabilité. La vigne est ainsi considérée comme une sentinelle qui nous alerte de modifications souvent difficile à percevoir au quotidien, et pourtant déjà bien présentes. L’ONG Greenpeace avait fait poser des gens nus dans le vignoble bourguignon pour attirer l’attention du grand public et des politiques sur la question du réchauffement climatique. Une équipe de chercheurs avait fait le buzz sur Internet en postant une vidéo anxiogène, montrant la disparition future de nombreux vignobles parmi les plus réputés. Le vignoble bordelais, la vallée de la Napa (Californie), ou la vallée de la Hunter (Australie) seraient condamnés à disparaître. Je reviendrai sur cette vidéo plus loin.

Il est indubitable que la vigne enregistre les modifications du climat. Déjà Emmanuel Leroy Ladurie utilisait les dates de vendanges pour démontrer des oscillations climatiques et notamment caractériser le « Petit âge glaciaire ». L’actuelle avancée des dates de vendanges qui caractérise de nombreux vignobles de par le monde est impressionnante : en une cinquantaine d’années, les vendanges du Château Haut-Brion ont par exemple reculé d’un bon mois.

Les dates de vendanges au Château Haut Brion
Source : Château Haut-Brion.

Les effets du réchauffement climatique se perçoivent aussi en termes de répartition spatiale. Jancis Robinson s’étonne des nouveaux vignobles qui entrent sans cesse dans son Atlas. Aux vins norvégiens ou hollandais répondent les difficultés des vignobles australiens. « Je me demande qui sera le premier à planter des vignes au Pôle Nord ou au Pôle Sud« . écrit-elle.

Un exemple de ce que pourrait être les évolutions du climat de l’Ouest américain. Source : Jones, 2007.

De nombreux scientifiques tirent bien sûr la sonnette d’alarme en suggérant que des vignobles vont soit disparaître, soit être profondément menacés et par la même occasion devoir réagir. Parmi les études sérieuses, citons celles de Gregory Jones ou plus récemment celle dirigée par Hervé Quesnol.

Tous s’accordent sur une avancée des stades phénologiques de la vigne. C’est-à-dire que le débourrement, la véraison ou encore la floraison sont avancés dans la saison. De multiples paramètres, observés aussi bien par des caméras que par des stations météorologiques, analysés grâce à de multiples techniques (analyses physico-chimiques, statistiques, modèles numériques, etc) sont déployés pour comprendre l’évolution des climats dans les régions viticoles.

Station météo du Château Lafite (Pauillac, Médoc).

Le constat est sans appel. « (…) Plusieurs régions européennes risquent de basculer d’un type de climat à un autre d’ici la fin du XXIe siècle, ou de se trouver dans une position délicate de « limite climatique », par exemple le Val de Loire, la région bordelaise et la Champagne. » (Changement climatique et terroirs viticoles, p. 114). Selon certains scénarios, le climat champenois pourrait même ressembler à ceux qui existent actuellement à Santiago du Chili ou dans la vallée de la Napa (ibid., p. 154).

Sur le bassin de la Loire par exemple, une tendance « à une diminution de l’acidité totale et à une augmentation de la teneur en sucre est observée. (…) Par conséquent le degré d’alcool probable a augmenté de 10° à plus de 12,5° pour le cabernet franc et d’environ 10,5° à plus de 12° pour le chenin. (…) Ces changements dans la composition des baies se traduisent dans la qualité des vins produits » (ibid., p. 176).

Au total, le « comportement de la vigne a été influencé par ces changements climatiques, ce qui se traduit par une avancée des dates de vendanges, accompagnée d’une augmentation de la teneur en sucre et une diminution de l’acidité des raisins » (ibid., p. 188).

 

Soit. Mais cette phrase induit un nouveau type de questionnement.

Une augmentation de la teneur en sucre et une diminution de l’acidité des raisins : n’est-ce pas justement ce que l’on a reproché au critique Robert Parker de provoquer du fait de ses notations ? Ne lui a-t-on pas reproché, du fait de ses goûts, de pousser les viticulteurs à produire des vins en surmaturité (donc beaucoup moins acides) avec des arômes de compote ou de confiture plus que de fruit ? N’est-ce pas ainsi que l’on a qualifié la parkerisation de vignobles comme Bordeaux ?

Souvenons-nous du commentaire de Michael Broadbent dans le documentaire Mondovino (2004) :

« (…) Je peux vous donner un exemple précis : Château Kirwan, des Schyler. Ça ne se vendait pas très bien. Ça n’a jamais été un vin très excitant.
Arrive Rolland.
Le vin n’est plus identifiable par son terroir comme un Château Kirwan. Mais ça se vend. Bon sang, qu’est-ce qu’on peut dire ? Parce que les vins sont plus riches, plus doux, avec des tanins soyeux. Davantage au goût du plus grand nombre. Je ne me souviens plus de son 1er millésime. Mais j’ai compris ce qui se passait. (…) Tout à coup, Parker a donné 94 points à Kirwan! Ou je ne sais plus quelle note. Ce qui a enchanté les Schyler !
 » (Citation vers 1 h 06 mn du documentaire).

Les vins alsaciens sont-ils moins acides uniquement parce que le climat se réchauffe ?
Colmar, Alsace.

Et si ses manifestations du réchauffement climatique étaient aussi à mettre en relation avec des pratiques sociales et culturelles ? Et si notre goût du vin entraînait des modifications que nous attribuons trop facilement au réchauffement climatique ? Les dates de vendanges ne seraient-elles pas, aussi, corrélées à ce que nos sociétés demandent comme types de vin ?

À suivre… (ici)