Vins australiens : une nouvelle approche

A mille lieux de l’image que nous donnons de nos vins et de nos vignobles, une publicité de l’État d’Australie méridionale (South Australia) pour la vallée de la Barossa. Musique de Nick Cave and the Bad Seeds (voir le film Les Ailes du Désir de Wim Wenders – 1987), images sensuelles, violentes aussi, forte présence féminine, acteurs de 30-40 ans. On devine le public visé.

Cette seconde vidéo s’inscrit dans la même veine.

Le but : faire de l’Australie méridionale une région à forte identité en matière de gastronomie et de vin. Pour le ministre du tourisme Leon Bignell, « cette campagne de publicité aidera à renforcer l’image de l’Australie méridionale comme destination gastronomique et viticole de choix, promouvoir la Barossa aura un effet sur le reste de l’État. »
Mais c’est aussi l’occasion pour l’Australie de chercher à modifier l’image très dégradée de ses vins. La croissance exponentielle des exportations de vins australiens en direction du Royaume-Uni et des États-Unis, à partir du milieu des années 1980, s’est faite grâce à des vins industriels, faciles à boire, vendus à des prix modiques en supermarchés, avec un marketing décoiffant.

On se rappellera le choc que fut le design des bouteilles de Casella Wines (marque Yellow Tail) dans le monde feutré de la vigne et du vin.

Des codes qui rappellent plus la bière ou les premix que le vin, sans doute pour la première fois un animal sur une étiquette (rompant avec l’esthétique vieux parchemin / écriture gothique des bouteilles européennes), l’utilisation de signes de ponctuation qui renvoient à Internet… Difficile de monter en gamme avec de tels vins, et l’Australie souffre à présent d’une grave crise de mévente.

Le pays cherche donc à promouvoir des vins de meilleure qualité, produits par des familles et non des industriels, en direction de son propre marché (et oui, l’Australie aussi boit de plus en plus de vin) mais aussi de l’Asie. Une attention accrue est donnée aux questions d’imaginaire culturel sans lesquelles il est difficile de vendre des vins à forte valeur ajoutée.

Les vins du Président

Les 30 et 31 mai, des vins provenant du palais de l’Élysée seront vendus lors d’une vente au enchères. D’après le catalogue, « le produit de cette vente sera destiné à renouveler en partie la cave de l’Élysée, avec le souci d’y faire, comme il est de tradition, place tant aux grandes propriétés qu’aux petits vignobles moins réputés, et de faire apprécier aux invités de la Présidence de la République la variété de nos terroirs. » On ne connaît certes pas le contenu intégral de la cave, mais ce qui est vendu montre une polarisation très prononcée sur les grandes régions viticoles françaises, Bordeaux et Bourgogne en tête.

Difficile de savoir si la carte est représentative de l’ensemble de la cave présidentielle (la Champagne paraît tout de même peu représentée), mais elle montre une géographie du vin assez classique. On notera tout de même la forte présence de l’Alsace, et à l’inverse les faibles traces laissées par la Loire et le Rhône, enfin l’absence totale de l’extrême Sud méditerranéen…

Espérons que les achats de vins de l’Élysée seront effectivement marqués par davantage d’éclectisme. Le fait que du muscadet soit servi à Matignon est déjà un grand pas dans la reconnaissance de ce vin.
Le rôle des présidents ou des ministres est essentiel pour asseoir la notoriété d’un vignoble. Roger Dion le rappelait dans son Histoire de la vigne et du vin, à propos de l’influence de Louis XIV sur la géographie de la vigne et du vin en France. Les vins américains sont introduits sur la table de la présidence depuis Lyndon B. Johnson (1963-1969). Lors de l’élection de Barack Obama, le chroniqueur Mike Steinberger appelait à un changement de politique en la matière ; après les années Bush (un président moins « vino-friendly »), il semblait important pour la notoriété du vignoble US qu’un sursaut se produise. A ce propos, on pourrait citer la bourde – mais en est-ce vraiment une ? – effectuée à l’annonce du dîner d’investiture du 21 janvier 2013 du second mandat du président américain Barack Obama, lorsqu’un vin californien est qualifié de « champagne » et non de « champagne de Californie », voire même de « sparkling wine »… Les Champenois n’ont pas apprécié !
Même le Royaume-Uni promeut ses vins depuis une dizaine d’année avec Chapel Down, et Nyetimber depuis peu (Decanter, mai 2013). Ce qui risque de poser des problèmes : ce dernier producteur a annoncé qu’il ne fournirait pas de vin de 2012 tant l’année fut mauvaise.

Le lien entre la notoriété des vignobles et les grands de ce monde est manifeste. Les processus d’imitation permettent de susciter des modes dans la consommation des vins. On le verra avec la musique ou le cinéma dans un autre post. Wait and see.

Une vidéo sur le site du journal Le Monde

DION, R., 1959, Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe siècle, Paris, Flammarion, 768 pages

Vignoble du Haut-Douro (Portugal)

Sans doute l’un des paysages de vignes parmi les plus exceptionnels au monde : le Haut-Douro. Des pentes imposantes façonnées dans le schiste sombre, un nombre de terrasses viticoles inimaginable, de la polyculture qui ajoute une touche de diversité, une architecture vernaculaire remarquable (murs blanchis à la chaux et tuiles canals pour les quintas, c’est-à-dire les domaines viticoles), la quiétude du fleuve Douro et de ses affluents. Un paysage inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
Le vin ne pouvait prendre son nom, jusqu’à une réforme récente liée au tourisme et à la vente directe, qu’une fois entreposé dans la ville de Porto, ou plus exactement à Vila Nova de Gaia. A une distance de plus de 100 km.

Photo de ce coteau, prise depuis la rive opposée de l’affluent.

Chine : du « cabernet d’Est » au vin de glace

Le fameux caviste londonien Berry Bros & Rudd (BBR) vient d’annoncer la vente prochaine de vin de glace produit en Chine. Un vin dont on ne pourra douter de la qualité, noté 16 / 20 par Jancis Robinson. Un vin dont le haut de gamme sera vendu à près de 60 euros la bouteille de 37,5 ml… Un vin produit avec les conseils de spécialistes canadiens, utilisant un cépage hybride présent sur le continent nord-américain (le vidal), planté dans la région du Liaoning, à proximité du lac Huanlong, aux confins des frontières coréenne et russe. Difficile de trouver les vignes

La Chine serait désormais le 5e producteur mondial de vin, si l’on croit les statistiques de l’OIV. Des statistiques à manier avec prudence : la définition du vin n’est pas très stricte en Chine (d’autres alcools peuvent être englobés dans cette grande catégorie) et il s’agit d’une estimation. Mais tout de même : alors que les premières vignes destinées à une commercialisation seraient plantées à la fin du XIXe siècle, la Chine produirait déjà l’équivalent du quart de celle de la France. En volume certes, et non en valeur. Mais la qualité des vins ne cesse de s’accroître. Plusieurs compagnies européennes investissent le pays : Moët Hennessy a par exemple conclu un accord avec le chinois VATS Group pour produire des vins rouges dans la province du Yunnan, aux pieds de l’Himalaya, et des vins de méthode champenoise dans la région autonome du Ningxia. Le désormais cinquième producteur mondial – devant le Royaume-Uni, tout un symbole – attire les convoitises.

On trouve donc des vignobles qui évoluent à plusieurs vitesses. Ici, dans une vallée au Sud de la ville de Taiyuan des vignes détenues par de petits viticulteurs qui vendent des raisins sur la route ou à des entreprises qui les vinifient.

On remarquera le système de culture en pergola, avec des ceps enterrés l’hiver pour les protéger du froid (fréquemment -10° c), et des cultures intercalaires (tomates ou haricots).

Une production traditionnelle, sans doute liée à la christianisation d’une partie de la population. Là, à proximité de Pékin, des investissements imposants, mélangeant tourisme et production de vin. Le château, hybride de château de la Loire et de château bordelais, appartient à la compagnie Changyu (alliée au groupe bordelais Castel), dont les vins de glace sont proposés par BBR.

Plus loin la grande région viticole de Chine, la péninsule du Shandong, autour de la ville de Yantai, avec probablement des vignobles ici.


La Chine est passée en peu de temps d’une production copiant les vins occidentaux du siècle dernier, pour son marché intérieur, à des vins de la globalisation.

De Lanzarote à New York

Pourquoi une photo de Lanzarote (Canaries) en en-tête ? Tout d’abord à cause des paysages extraordinaires : les vignes sont plantées dans des trous creusés dans les sables volcaniques (des lapillis) et cernées de murets pour les protéger du vent et retenir l’humidité.

Les murets sont construits à partir de pierres de basaltes, transportées depuis la périphérie des volcans.

Un travail de titan pour un vignoble qui se développe dans des conditions extrêmes, pour ne pas dire « impossibles » (Les Vins de l’impossible, 1990). Le bonheur du géographe : tout déterminisme est réfuté !

Ensuite, ce vignoble témoigne d’une première mondialisation, celle de la conquête espagnole en direction de l’Amérique. Comme avec les vignobles portugais des Açores ou de Madère, les marins ont besoin d’îles-relais avant de traverser l’Atlantique. Le vignoble ne se comprend pas sans ce rôle ; les viticulteurs inventent des techniques savantes pour produire coûte que coûte le vin que les marins et les commerçants demandent.
Ce vignoble est désormais l’objet d’une seconde mondialisation : à mesure que l’intérêt mondial pour le vin croît, les consommateurs les plus avisés recherchent de nouvelles régions, de nouveaux cépages, de nouvelles sensations. Aux États-Unis, cette mondialisation est perçue comme heureuse, comme en atteste cet article d’Eric Asimov paru dans le New York Times du 16 janvier 2012 :

« Boire uniquement des vins de régions consacrées est un peu comme toujours dîner dans le même restaurant. Vous ne pouvez pas vous tromper […] mais sans les bienfaits de l’exploration, vous passez à côté de beaucoup de choses. Rien n’est plus vrai aujourd’hui pour les amateurs de vin, alors même que de plus en plus de gens ont accès à des grands vins issus de régions de plus en plus diversifiées. Pourtant, de toutes les régions du monde situées hors des sentiers battus, aucune n’est plus lointaine que les Îles Canaries. […] Jusqu’à il y a peu, les Américains n’avaient que peu d’opportunités pour boire les vins des Canaries. Cela a complètement changé depuis ces cinq dernières années, grâce au travail acharné d’un importateur […] qui propose des vins de plus d’une douzaine de producteurs représentant une variété de terroirs différents ».

J’en propose une lecture quelque peu différente ici. Toujours est-il que les Américains sont mus par la sensation de vivre une ère particulière de la mondialisation viti-vinicole. Un Golden Age caractérisé par des vins de qualité, originaires des endroits les plus insoupçonnés de la planète, à des prix tout à fait abordables pour les classes moyennes. La globalisation joue en la faveur des consommateurs. Quel en est le moteur ? New York.

« New York City is currently the greatest wine city on the planet. » écrit Dr Vino (de son vrai nom Tyler Colman) sur son blog.

COLMAN T. (2008) Wine Politics. How Governments, Environmentalists, Mobsters, and Critics Influence the Wine We Drinks, Berkeley, University of California Press, 186 p.

Les Vins de l’impossible. Vins, vignes, vignerons, 1990, HUETZ de LEMPS, A., PITTE, J.-R., PLANHOL, X. de, ROUDIE, P., Grenoble, Glénat, 94 pages.

Viticulteurs de tous les pays, réjouissez-vous !

Le phénomène est sans précédent : alors que la consommation de vin décline en Europe (tout du moins en quantité), elle augmente dans de très nombreux pays, tant sur le continent Nord-américain qu’en Asie. Une nouvelle aire géographique de consommation, mais aussi de production du vin, se créé sous nos yeux : au vieux centre méditerranéen vient s’ajouter une aire pacifique. Des pays traditionnellement consommateurs de bière, comme l’Australie ou le Canada, connaissent un nouvel engouement pour le vin. Mais ce sont surtout les États-Unis qui connaissent une progression qui ne laisse pas d’étonner.
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Soixante-quinze ans après la fin de la Prohibition (1919-1933), ils sont devenus le quatrième producteur mondial de vin, et sans doute déjà le premier consommateur mondial. Disons le clairement : ils sont devenus la puissance qui insuffle les nouvelles dynamiques dans le monde viti-vinicole. C’est déjà le cas depuis les années 1960 en termes d’architecture et de tourisme. C’est de plus en plus le cas en ce qui concerne la consommation du vin. Une consommation qui ne cesse de progresser dans le quotidien des Américains. Surtout dans les grandes villes.
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Leur rôle est comparable à l’échelle mondiale à ce que fut celui de l’Angleterre des XVIIIe et XIXe siècle pour l’Europe. Les États-Unis sont désormais une plaque tournante de l’économie viti-vinicole. Mieux, il deviennent un pays prescripteur de goûts, avec un remarquable effet de construction ou de transformation des territoires du vin. L’échelle de leur implication est devenue globale, tant le faible coût des transports et leur rapidité ont contracté le temps et l’espace. Aux régions du Haut-Douro (Portugal), de Marsala (Sicile) ou de Bordeaux, très largement façonnées par les Anglais, répondent à présent les vignobles de Barbaresco (Piémont), de Coonawarra (Australie) ou bien sûr de la Napa Valley.