Les châteaux bordelais dans les menus américains (1850-1919)


Château Mouton Rothschild

Quels vins pouvaient boire les Américains dans la période 1850-1919 ? Quels châteaux étaient présents sur les tables des restaurants ? Quels secteurs du bordelais étaient les plus représentés ?

Autant de questions pour lesquelles je commence à avoir un début de réponse.
Après avoir effectué un dépouillement des menus déposés dans le fonds What’s on the menu? de la Bibliothèque publique de New York (New York Public Library), les premiers résultats apparaissent. Résultats qui sont partiels, puisque le travail n’est pas terminé (je travaille actuellement sur la période 1950-2012).

En tout cas, pour la période 1850-1919, il est possible de cartographier les résultats à une échelle mondiale. Trois cartes sont nécessaires. La Guerre de Sécession (1861-1865) aux États-Unis et le développement du phylloxera en Europe à partir de 1863 créent en effet une rupture conséquente. Attention, le nombre de vins proposés n’est pas le même sur les différentes cartes, il faut les comparer avec prudence.

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Elles montrent en tout cas le développement du vignoble américain d’une part, et d’autre part bien sûr la suprématie de l’Europe. Les vignobles les plus renommés sont présents : Porto, Madère, Jerez ou encore le vignoble hongrois avec notamment les vins de Tokay. L’Allemagne, de façon plutôt surprenante, est également très bien représentée. Mais surtout, c’est l’âge d’or du vignoble français, dominé par Bordeaux, la Champagne, et à un degré moindre Cognac et la Bourgogne.
Le menu ci-dessous donne un bon exemple de ce que peut être une carte juste avant la période de la Prohibition (1919-1933).

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Fleischmann’s Vienna Restaurant, 30 novembre 1917.

Allons plus dans le détail maintenant. Vous l’aurez remarqué, ce menu indique clairement certains domaines : château de Pez, de Pontet-Canet, Yquem. Il est possible d’en retrouver près d’une centaine au travers des différents menus.

Copie d’écran

La carte se trouve sur une page dédiée – ici, appelée Wine in « What’s on the menu? » NYPL – que je compléterai au fur et à mesure de l’avancée de mes travaux (dans le temps, et dans l’espace : la même opération peut être effectuée avec la Bourgogne, la Champagne, la Californie, etc…). Wait and see

La suprématie du Médoc et du vignoble de Sauternes est écrasante. On se situe après le classement de 1855 qui consacre les châteaux Lafite, Latour, Margaux, ou Yquem. Haut-Brion, situé dans la périphérie de Bordeaux, apparaît également. Le vignoble de Saint-Émilion est en revanche bien peu représenté, alors que l’Entre-deux-Mers et la rive droite de l’estuaire de la Gironde sont inconnus des tables américaines.


Château Pontet-Canet

La surreprésentation de certains domaines est intéressante, elle montre le rôle majeur que tient alors le négoce bordelais. Pontet-Canet domine de façon écrasante les cartes des menus ; il fut la propriété de la famille de négociants Cruse (600 références sur 3650). Tout comme le château de Bouliac, aujourd’hui disparu*, mais naguère propriété de cette même famille.

Au total, ces menus reflètent un ordre mondial, bâti autour de la France, celui de la 2e moitié du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Il a aujourd’hui volé en éclat ; les Sauternes sont par exemples plongés dans une grave crise de mévente (à l’exception de quelques grands domaines).

* une caserne de gendarmerie est construite à sa place.