Le Plan Stratégique de FranceAgrimer (1) : une nette influence du Nouveau Monde


Le vignoble de Sancerre. Des campagnes profondément humanisées.

FranceAgrimer vient de rendre public son rapport intitulé Plan stratégique sur les perspectives de la filière vitivinicole à l’horizon 2025 (daté du 14 mai 2015).

PlanStratégiqueVin

Nul doute à cela, c’est un travail sérieux qui mène une analyse rigoureuse des forces et des faiblesses de la filière viti-vinicole, et propose 73 mesures réunies en 21 objectifs. Cela concerne aussi bien la conquête des marchés extérieurs, la réponse à demande sociétale pour une agriculture plus respectueuse de l’environnement (sans d’ailleurs que la porte des OGM ne soit explicitement fermée…*), la modernisation les entreprises, ou encore les questions de gouvernance.

Je ne me prononcerai pas ici sur le bien-fondé de certaines propositions, n’en ayant ni la légitimité ni les compétences. En revanche, il semble particulièrement intéressant de décrypter le regard que porte le rapport en matière de relation à l’espace et de compréhension d’un monde viti-vinicole dont nous sommes les héritiers.

Première remarque. Si les rapports sont bien nombreux à se pencher sur le secteur du vin (depuis les rapports César, Berthomeau, Dubrule ou Pomel pour n’en citer que quelques-uns), il s’agit d’un rapport qui fait figure de plan stratégique. Il est donc dans la droite ligne de ce que le Nouveau Monde a mis en place : à l’image tout d’abord de l’Australie, puis des États-Unis (Wine Vision 2020, introuvable sur le web), ou de l’Argentine et du Chili, plus tard repris par l’Espagne, il s’agit de définir les forces et faiblesses du secteur, et de chercher à remédier aux difficultés en proposant des mesures ciblées.

Autant ces plans sont efficients dans certains pays du Nouveau Monde, tant le nombre d’acteurs est limité, tant la gamme de vin proposée est plus simple (l’Australie ne proposant par exemple dans les années 1990 quasiment que des vins d’entrée de gamme pour partir à la conquête du monde), et surtout, tant ces vignobles fonctionnent réellement sur des modalités de cluster. La réalité française est tout autre. Un exemple : comment concilier OGM et respect de l’environnement ? Il n’est pas certain que les laudateurs des premiers puissent s’entendre avec les producteurs « bio » par exemple, et vice-versa.

Seconde remarque, sur le fond cette fois. Parmi les points qui semblent obérer la compétitivité française : « un système de production fondé exclusivement sur les signes de l’origine et de la qualité » (p. 9). Quelles en sont les conséquences ?

Plan stratégique, p. 10.

et :

Plan stratégique, p. 10.

Au total, je cite, « la France est pénalisée en terme de compétitivité prix (la moyenne des rendements en France est structurellement / culturellement faible voire très faible par rapport à ses concurrents ce qui affecte substantiellement la compétitivité des produits et des entreprises). » p. 11.
Que faudrait-il à l’inverse ? Des « marques fortes intégrées dans des groupes puissants » comme cela existe dans le Cognac et la Champagne (p. 10).

Marques commerciales versus signes de qualité. N’est-ce justement pas ce que le Nouveau Monde propose ? Des marques connues et facilement identifiables, vendues par quelques producteurs très puissants (Gallo aux États-Unis, Concha y Toro au Chili, Casella Wines en Australie), qui tirent leurs vins de régions peu identifiées. Ou lorsqu’elles le sont, il s’agit en réalité d’appellations qui reposent uniquement sur des délimitations sans cahiers des charges. Ce qui veut dire par exemple que la question des rendements est totalement libre.
On pourra lire ici une comparaison entre le modèle proposé par le Nouveau Monde et le modèle français.

Ce premier modèle met l’accent sur la vini-culture, ce qui se passe dans la winery ou la bodega pour aller vite, et s’appuie sur de simples producteurs de raisin. Une vision beaucoup plus industrielle.


Parcellaire de format industriel au Chili (vallée de Colchagua).

À l’inverse, les Signes de qualité comme les Appellations d’Origine Contrôlée, ont été créés dans des espaces ruraux ; ils mettent l’accent sur la viti-culture. Le modèle français s’appuie sur des producteurs dont les exploitations sont de dimensions modestes, familiales ; elles animent le tissu rural. Une vie dense, marquée bien souvent par une longue succession de villages, comme en Alsace, en Bourgogne ou sur les bords de Loire.

La longue succession de villages alsaciens, un monde densément peuplé.

Les AOC ont justement donné plus de puissance aux producteurs contre les négociants pour limiter ce processus d’industrialisation des productions. C’est donc un choix de société. Le petit vin de terroir à forte typicité en est l’aboutissement. Et ce modèle fonctionne. Dans la durée, il a permis un maintien d’un tissu rural vivant. D’un point de vue économique, les chiffres sur les revenus des exploitants agricoles français montrent combien les secteurs les plus industrialisés (céréales, cochon, etc…) sont en difficulté, alors que seuls les exploitants en vin paraissent connaître un mieux-être.

Enfin, si notre offre peut sans doute paraître compliquée, l’Italie, sur laquelle le rapport pointe à plusieurs reprises les succès sur les marchés internationaux, n’est pas un modèle de simplicité… Plus de 450 AOC en France, pour plus de 300 DOC (Denominazione di origine controllata) en Italie. C’est donc un faux débat.

Vouloir se conformer au modèle proposé par le Nouveau Monde entraîne à se fourvoyer.

Il est bien dommage qu’un tel rapport ne prenne pas en compte des réalités spatiales et culturelles, qui sont le résultat d’une longue histoire, de fortes identités, pour se borner à une vision technique et économique. La question territoriale, si elle est bien annoncée dans le document (p. 4), est en réalité complètement évacuée. D’ailleurs, en ce qui concerne la réflexion sur le tourisme, le rapport est bien court (p. 19):

Plan stratégique, p. 19.

Je laisse le blanc, qui au-delà du simple effet de mise en page, en dit long…


 

* : Mesure 65 : « Repréciser le cadre réglementaire des autorisations d’expérimentation des nouveaux cépages et clones » (p. 28). Il faut lire entre les lignes… Qu’est-ce qu’un « nouveau » cépage, sinon un OGM ? Le respect de l’environnement passe-t-il par l’utilisation d’espèces génétiquement modifiées ? Vaste débat qu’on ne tranchera pas ici, mais dont on notera le langage politiquement correct.

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