Le bar à vin : un lieu emblématique des nouvelles consommations

Les bars à vin font désormais partie de notre environnement quotidien. Et pourtant, il y a peu encore, le géographe Gilles Fumey évoquait à leur propos un caractère « incongru ». Son étonnement provenait de ce que pour la première fois, le vin paraissait quitter la table pour être servi pour lui-même. C’était là rompre une tradition qui voudrait que la consommation du vin se fasse à table.

Jean-François de Troy, 1735, Le Déjeuner d’huîtres, Huile sur toile, 180 × 126 cm, Musée Condé, Chantilly, France.

Voire. Il y aurait beaucoup à dire sur la question. J’ai déjà évoqué ce tableau de Caillebotte qui montre le vin comme une boisson-alimentation. Celle-ci permettait aux ouvriers d’avoir un apport d’énergie tout en travaillant. Tout comme les poilus pendant la Grande Guerre. Boire du vin à table, en célébrant les accords mets-vins est sinon récent, au moins pendant longtemps réservé à une certaine élite.

Les bars à vin se sont en tout cas banalisés. L’histoire et la géographie de leur propagation dans le monde restent à écrire. Probablement venus des États-Unis, sans doute nés dans les petits restaurants italiens de la communauté américaine, ou encore inspirés des bars à tapas espagnols (à l’occasion de voyages fait par des Américains à Barcelone), comme le laisse sous-entendre le journaliste du New York Times Eric Asimov, les bars à vin sont désormais devenus un phénomène mondial.

Aussi paraît-il séduisant de les comprendre comme une porte d’entrée de la mondialisation dans nos villes… et dans nos verres. Dans nos villes : il serait intéressant de retracer leur apparition en France même. Gageons que le phénomène a dû commencer dans les plus grandes villes, et probablement à Paris, pour se propager dans le reste de la hiérarchie urbaine. Il n’est d’ailleurs pas certain que beaucoup de villes moyennes ou petites aient leur bar à vin. Ou pas encore.

Vignoble du Priorat (Catalogne, Espagne), une très ancienne région viticole aujourd’hui en plein essor du fait de la demande mondiale.

Dans nos verres : nombreux sont les bars à vins qui proposent des crus issus du monde entier. On trouvera aussi bien des vins provenant des régions traditionnelles, Bordeaux, Toscane, ou encore Jerez pour certains bars à vins anglais très spécialisés par exemple, que des régions au développement international plus récent et à présent à la mode. Priorat pour l’Espagne, Marlborough pour la Nouvelle-Zélande, Maipo pour le Chili.

Source : Grolière, C., 2014, p. 65. Données à partir de 52 enquêtes.

Dans nos villes et dans nos verres justement parce que les bars à vins s’adressent à l’une des franges de la population les plus ouvertes à la mondialisation. Étudiants et cadres ou professions intellectuelles supérieures semblent être les consommateurs les plus assidus. C’est bien ce que montre l’étude menée sous ma direction par Clémence Grolière dans un mémoire de Master 1 qui porte sur les bars à vin à Bordeaux.

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L’étude se trouve ici : MemoireM1R_2014_ClémenceGROLIÈRE

Élément particulièrement intéressant de l’étude à mon sens, les bars à vin sont des lieux davantage fréquentés par les femmes que par les hommes.

Source : Grolière, C., 2014, p. 67. Données à partir de 52 enquêtes.

Ce sont donc bien de nouvelles manières de boire le vin qui émergent dans notre société et dans le monde. J’avais ouvert ce blog avec optimisme ; je continue dans cette voie. On s’inscrit bien dans une tendance dans laquelle le nombre de consommateurs.trices réguliers.ières ne cesse de diminuer, alors que le nombre de non consommateurs.trices s’accroît.

France Agrimer, Étude quinquennale 2010 sur la consommation de vin en France, 2010.

Les « occasionnels » deviennent par conséquent le groupe dominant au sein duquel les nouvelles tendances apparaissent. Elles reposent sur une consommation de plus en plus débarrassée de ses codes (la fameuse association met-vin qui propose sur de nombreuses contre-étiquettes d’associer tel vin avec un plat en sauce ou un gibier… que l’on mange bien rarement) pour privilégier un plaisir instantané (on glisse sur un autre standard, « on est sur le fruit », « une belle minéralité ») et plus fun (moins compliqué, plus jouissif, ne nécessitant pas de recourir à des connaissances presque ésotériques). Et surtout, le vin est au cœur d’une convivialité renouvelée, moins hiérarchique et plus horizontale.

Le comté de Mendocino (Californie), hier à l’ombre des prestigieuses vallées de la Napa et de la Sonoma, aujourd’hui en pleine effervescence.

Nous sortons d’une culture bourgeoise du vin, fondée sur une éducation qui privilégiait des vignobles-monuments (le classement de 1855 pour le Bordelais, que tout œnophile se devait de connaître sur le bout des doigts pour briller en société et asseoir son pouvoir), pour passer à une culture urbaine, cosmopolite, avide de nouvelles découvertes spatiales, souvent exotiques, parfois traversées à l’occasion d’un voyage. Colchagua (Chili), Mendocino (Californie), Montsant (Catalogne) deviennent par exemple les espaces les plus valorisés par cette nouvelle culture.
Pour peu que les producteurs soient attentifs à l’environnement et aux personnes travaillant sur le domaine ou vivant dans son immédiate proximité, et ils peuvent aisément briser les anciennes hiérarchies les plus établies pour apparaître sur la scène mondiale.

Tout le monde ne s’appelle pas Álvaro Palacios ou Eben Sadie, mais de profonds changements affectent bel et bien le monde du vin.


 

Référence :
Clémence Grolière, 2014, L’Émergence des bars à vin à Bordeaux et dans la Communauté Urbaine de Bordeaux. Localisation, Mondialisation, Consommation, Mémoire présenté en vue de l’obtention du Master 1 « Géographie Science de l’Espace et du Territoire », sous la dir. de Raphaël Schirmer, Université Bordeaux Montaigne, 88 p.


 

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