Archives de catégorie : Publications

Bistrot ! De Baudelaire à Picasso

Une splendide exposition, un discours sur le « bistrot » et la France.

La Cité du Vin, Bordeaux.

C’est une très belle exposition que présente la Cité du Vin de Bordeaux jusqu’au 21 juin. Forte d’une centaine d’œuvres, elle présente une multitude d’auteurs des XIXe et XXe siècles.

Louis Aragon, Charles Baudelaire, Jean Béraud, Charles Camoin, Otto Dix, Robert Doisneau, Raoul Dufy, Jean-Louis Forain, Jörg Immendorf, Léon Lhermitte, André Masson, Pablo Picasso, Jean-François Raffaëlli, Mark Rothko, Patti Smith, Henri de Toulouse-Lautrec, Jacques Villon, Edouard Vuillard et bien d’autres…

Si la peinture domine, elle laisse aussi la place à d’autres formes d’art, la littérature bien sûr avec par exemple Baudelaire et Les Fleurs du Mal (1857), mais aussi le cinéma.

Garçon ! (1983) de Claude Sautet.

Bref, ne manquez pas cette exposition. Un splendide catalogue permet de retrouver les œuvres, ou de tout de même les contempler si vous ne pouvez venir à Bordeaux.


Couverture du livre publié chez Gallimard.

Puis-je tout de même me permettre deux critiques ? La première est mineure – l’exposition est déjà un tour de force -, la seconde me semble plus incontournable.

Tout d’abord, le géographe que je suis reste un peu sur sa faim – ou sa soif… – en ce qui concerne les relations que les bistrots entretiennent avec l’espace. Il est dommage que le café ne soit pas davantage restitué dans la complexité qu’il apporte à nos villes. Voire même nos villages. Le sujet est trop vite évacué à mon goût.


L’exposition évoque à peine la relation du bistrot à l’espace.

Et pourtant, les bistrots contribuent à l’ambiance des centres-villes, ou de quartiers plus interlopes. Ports, anciens faubourgs industriels, banlieues. Comment ne pas songer à Zola et à son roman L’Assommoir ? Le bistrot, c’est aussi la misère et l’alcoolisme. Il émane de l’exposition une certaine esthétisation du café. L’ouvrage évoque d’ailleurs un « espace du désir » (p. 115), « une bohème de rêve » (p. 136)… S’il mentionne bien « une ivresse à deux sous« , le sujet n’est en fait pas traité. Mais j’ai bien conscience que l’exposition n’a pas vocation à tout dire ou montrer.

La seconde critique tient au discours qui est mené quant à notre identité. Ayant eu la chance d’assister au vernissage de l’exposition, quel ne fut pas mon étonnement d’entendre à travers les discours officiels que le “bistrot” devient quasiment une invention française… Je comprends mieux d’où cela provient. On lira dans le catalogue, sous la plume de l’historien Pascal Ory, que le « café [est] un mythe français » (p. 15). Je cite :

(…) investi d’une double fonction mythique [,] il est identifié par les Français comme par les étrangers, à la culture française ; son histoire et son organisation sont vues comme une métonymie de la société française, au point que la “terrasse de café”, le “garçon de café” appartiennent aujourd’hui aux stéréotypes nationaux (…).

Soit. Et il est incontestable que le café rencontre notre histoire culturelle, sociale et politique à plusieurs reprises. Mais ne pourrait-on pas en dire autant de nombreux pays ? Que serait l’Italie sans ses cafés, ses nombreux lecteurs de journaux attablés en terrasse – ce qui est sans doute moins le cas aujourd’hui, mais n’est-on pas dans le domaine du mythe – et une certaine conscience politique ?

Scène du film La Dolce Vita sur la Via Veneto, célèbre artère romaine. On remarquera que les garçons de café sont … aussi en uniforme. F. Felini, 1960.

 

La Dolce vita. Une bouteille de Cinzano.

Et l’Espagne ? Le Barrio Chino de Barcelone que dépeint Jean Genet dans le Journal du voleur (1949) est-il fait de multiples bistrots moins réels que ne le sont les nôtres ? Et d’ailleurs, lorsque Woody Allen tourne dans cette même ville, les scènes en terrasse de cafés sont nombreuses. Un américain aurait-il pu imaginer et restituer l’ambiance de Barcelone sans faire référence à ces lieux ?

L’actrice Rebecca Hall sur une terrasse, à Barcelone. Woody Allen, Vicky Cristina Barcelona (2008).

Enfin, que serait le Chili sans les cafés populaires de Valparaiso ? Comme sans doute dans bon nombre de villes portuaires du monde, les débits de boisson y sont légions. Mais ces cafés sont de véritables lieux de mémoire pour l’âme chilienne. Mythe ou réalité, Pablo Neruda, Gabriela Mistral – tous deux prix Nobel de Littérature -, le futur président Allende seraient venus dans les bistrots des bas-fonds de la ville. Leur présence nourrit l’identité de la jeune démocratie chilienne, tout autant que le tourisme…

Valparaiso, Chili. Les terrasses de la ville font partie de son mythe.

Le bistrot, mythe de la nation française ? On est presque en face d’une prophétie autoréalisatrice.
Il ne manquait plus qu’une exposition pour s’en convaincre.

Dom Pérignon démasqué ! (lectures d’été)

Ou plutôt masqué… à l’occasion de l’inscription de la Champagne à l’UNESCO, les Champenois ont voulu rendre justice à l’histoire : Dom Pérignon n’est pas l’inventeur du vin de champagne. Le mythe à été construit au XIXe siècle ; il était temps de lui faire un sort.

 

 

Le village de Cramant, dans la Côte des Blancs de Champagne.

J’en profite donc pour attirer votre attention sur trois excellents ouvrages parus récemment, qui vous permettront d’approfondir vos connaissances sur deux vignobles qui viennent d’être inscrits à l’UNESCO, et un troisième espace qui pourrait bien l’être un jour.

Champagne ! Histoire inattendue est écrit par deux historiens spécialistes des vins et de la région : Claudine Wolikow et Serge Wolikow. L’ouvrage inscrit son propos dans la longue durée, puisqu’il replace le vignoble dans son contexte régional, national et mondial depuis le XVIIe siècle jusqu’à nos jours. Ce livre est richement illustré, ce qui le rend particulièrement intéressant à lire.

 Vosnes-Romanée, un village emblématique de la Côte-de-Nuits (Bourgogne)

Climats du vignoble de Bourgogne. Un patrimoine millénaire exceptionnel est un ouvrage « officiel » puisque publié sous la direction de l’Association pour l’inscription des climats de Bourgogne au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

On le lira donc avec un certain recul ; l’histoire sociale est bien moins présente que dans le précédent ouvrage, et il a résolument pour but de montrer l’exceptionnalité du vignoble. Ceci dit, il s’appuie tout de même sur les travaux menés par la Chaire Unesco de Dijon, à laquelle participe l’historien Jean-Pierre Garcia, principal rédacteur de cet ouvrage. On y trouvera également une riche illustration faites de documents d’archives, de cartes (dont celle de la Côte de Beaune, insérée dans l’ouvrage) et de photographies (parfois trop surfaites à mon goût…).

 Les chais du Château Lafite, en arrière plan ceux de Cos d’Etournel (Médoc).

Estuaire de la Gironde. Paysages et architectures viticoles est un excellent ouvrage sur le patrimoine des rives gauches (le Médoc) et droites (du Nord de l’agglomération bordelaise à la Charentes, en passant par le Blayais). Rédigé par deux conservateurs du patrimoine*, Alain Beschi et Claire Steimer, le livre s’intéresse aux paysages, aux domaines viticoles, et tout particulièrement aux bâtiments viticoles (cuviers et chais).

Un ouvrage particulièrement riche, très bien illustré. Un seul bémol, le regret de ne pas disposer d’un glossaire qui permettrait d’éclairer un vocabulaire parfois trop technique pour les béotiens.

Bonnes lectures.


 

Références :

Claudine Wolikow, Serge Wolikow, Champagne ! Histoire inattendue, Éd. de l’Atelier, 2012, 287 pages.

Climats du Vignoble de Bourgogne. Un patrimoine millénaire exceptionnel, Ouvrage collectif, Préface de Bernard Pivot, Collection « Le Verre et l’assiette », Éd. Glénat, 224 pages.

Estuaire de la Gironde. Paysages et architectures viticoles, Alain Beschi, Claire Steimer, avec la collaboration de Caroline Bordes, Jennifer Riberolle et Yannis Suire, Collection Images du patrimoine. Éd. Lieux Dits, 2015, 192 pages, 500 images.

* Service du patrimoine et de l’Inventaire de la région Aquitaine

Réchauffement climatique : peur sur la vigne (1)

Vallée de Limari (Chili), été austral 2015, je traverse le vignoble, quand soudain quelque chose arrête mon regard dans le paysage. Aux côtés de rangées de vignes verdoyantes se trouvent des vignes en piteux état.

Leur feuillage a presque disparu.

Les ceps ont tout l’air d’être morts.

Ils sont abandonnés. Alors même que les pieds donnent l’impression qu’ils ont été plantés il y a quelques années seulement.

Je ne connaîtrai la raison qu’un peu plus tard : les producteurs n’ayant plus suffisamment d’eau pour irriguer toutes leurs vignes, ils choisissent sciemment de laisser mourir certaines d’entre-elles. Une explication que confirme la Viña Maipo dans une interview. Une image choquante, à laquelle nous ne sommes pas habitués, confortés dans notre idée que nos capacités techniques parviennent à maîtriser tout l’espace dans lequel nous vivons. Ne suffit-il pas d’amener de l’eau pour transformer la région la plus ingrate en pays de Cocagne ? Ce fut le cas hier en Afrique, aujourd’hui en Chine (avec le barrage des Trois-Gorges par exemple). C’était ainsi mettre fin à l’insécurité ancestrale des populations face à la sécheresse, comme la décrivait John Steinbeck dans son roman Au dieu inconnu (1933).

Revenons aux vignes mortes. Voilà bien une terrible manifestation du réchauffement climatique. Elle est certes moins brutale et destructrice que les cyclones tropicaux, comme Pam qui a dévasté l’archipel des Vanuatu, mais sa violence s’inscrit dans la durée. La vallée de Limari est affectée depuis plusieurs années par une sécheresse dramatique, qui vient d’ailleurs d’être stoppée par des pluies diluviennes tout aussi inquiétantes. L’avenir paraît sombre. Nous sommes entrés dans l’Anthropocène.

Source : Greenpeace.

Le dépérissement de ces vignes témoigne en effet des changements globaux qui affectent notre planète et dont nous portons la responsabilité. La vigne est ainsi considérée comme une sentinelle qui nous alerte de modifications souvent difficile à percevoir au quotidien, et pourtant déjà bien présentes. L’ONG Greenpeace avait fait poser des gens nus dans le vignoble bourguignon pour attirer l’attention du grand public et des politiques sur la question du réchauffement climatique. Une équipe de chercheurs avait fait le buzz sur Internet en postant une vidéo anxiogène, montrant la disparition future de nombreux vignobles parmi les plus réputés. Le vignoble bordelais, la vallée de la Napa (Californie), ou la vallée de la Hunter (Australie) seraient condamnés à disparaître. Je reviendrai sur cette vidéo plus loin.

Il est indubitable que la vigne enregistre les modifications du climat. Déjà Emmanuel Leroy Ladurie utilisait les dates de vendanges pour démontrer des oscillations climatiques et notamment caractériser le « Petit âge glaciaire ». L’actuelle avancée des dates de vendanges qui caractérise de nombreux vignobles de par le monde est impressionnante : en une cinquantaine d’années, les vendanges du Château Haut-Brion ont par exemple reculé d’un bon mois.

Les dates de vendanges au Château Haut Brion
Source : Château Haut-Brion.

Les effets du réchauffement climatique se perçoivent aussi en termes de répartition spatiale. Jancis Robinson s’étonne des nouveaux vignobles qui entrent sans cesse dans son Atlas. Aux vins norvégiens ou hollandais répondent les difficultés des vignobles australiens. « Je me demande qui sera le premier à planter des vignes au Pôle Nord ou au Pôle Sud« . écrit-elle.

Un exemple de ce que pourrait être les évolutions du climat de l’Ouest américain. Source : Jones, 2007.

De nombreux scientifiques tirent bien sûr la sonnette d’alarme en suggérant que des vignobles vont soit disparaître, soit être profondément menacés et par la même occasion devoir réagir. Parmi les études sérieuses, citons celles de Gregory Jones ou plus récemment celle dirigée par Hervé Quesnol.

Tous s’accordent sur une avancée des stades phénologiques de la vigne. C’est-à-dire que le débourrement, la véraison ou encore la floraison sont avancés dans la saison. De multiples paramètres, observés aussi bien par des caméras que par des stations météorologiques, analysés grâce à de multiples techniques (analyses physico-chimiques, statistiques, modèles numériques, etc) sont déployés pour comprendre l’évolution des climats dans les régions viticoles.

Station météo du Château Lafite (Pauillac, Médoc).

Le constat est sans appel. « (…) Plusieurs régions européennes risquent de basculer d’un type de climat à un autre d’ici la fin du XXIe siècle, ou de se trouver dans une position délicate de « limite climatique », par exemple le Val de Loire, la région bordelaise et la Champagne. » (Changement climatique et terroirs viticoles, p. 114). Selon certains scénarios, le climat champenois pourrait même ressembler à ceux qui existent actuellement à Santiago du Chili ou dans la vallée de la Napa (ibid., p. 154).

Sur le bassin de la Loire par exemple, une tendance « à une diminution de l’acidité totale et à une augmentation de la teneur en sucre est observée. (…) Par conséquent le degré d’alcool probable a augmenté de 10° à plus de 12,5° pour le cabernet franc et d’environ 10,5° à plus de 12° pour le chenin. (…) Ces changements dans la composition des baies se traduisent dans la qualité des vins produits » (ibid., p. 176).

Au total, le « comportement de la vigne a été influencé par ces changements climatiques, ce qui se traduit par une avancée des dates de vendanges, accompagnée d’une augmentation de la teneur en sucre et une diminution de l’acidité des raisins » (ibid., p. 188).

 

Soit. Mais cette phrase induit un nouveau type de questionnement.

Une augmentation de la teneur en sucre et une diminution de l’acidité des raisins : n’est-ce pas justement ce que l’on a reproché au critique Robert Parker de provoquer du fait de ses notations ? Ne lui a-t-on pas reproché, du fait de ses goûts, de pousser les viticulteurs à produire des vins en surmaturité (donc beaucoup moins acides) avec des arômes de compote ou de confiture plus que de fruit ? N’est-ce pas ainsi que l’on a qualifié la parkerisation de vignobles comme Bordeaux ?

Souvenons-nous du commentaire de Michael Broadbent dans le documentaire Mondovino (2004) :

« (…) Je peux vous donner un exemple précis : Château Kirwan, des Schyler. Ça ne se vendait pas très bien. Ça n’a jamais été un vin très excitant.
Arrive Rolland.
Le vin n’est plus identifiable par son terroir comme un Château Kirwan. Mais ça se vend. Bon sang, qu’est-ce qu’on peut dire ? Parce que les vins sont plus riches, plus doux, avec des tanins soyeux. Davantage au goût du plus grand nombre. Je ne me souviens plus de son 1er millésime. Mais j’ai compris ce qui se passait. (…) Tout à coup, Parker a donné 94 points à Kirwan! Ou je ne sais plus quelle note. Ce qui a enchanté les Schyler !
 » (Citation vers 1 h 06 mn du documentaire).

Les vins alsaciens sont-ils moins acides uniquement parce que le climat se réchauffe ?
Colmar, Alsace.

Et si ses manifestations du réchauffement climatique étaient aussi à mettre en relation avec des pratiques sociales et culturelles ? Et si notre goût du vin entraînait des modifications que nous attribuons trop facilement au réchauffement climatique ? Les dates de vendanges ne seraient-elles pas, aussi, corrélées à ce que nos sociétés demandent comme types de vin ?

À suivre… (ici)

Dictionnaire de Nantes (et muscadet)

Le Dictionnaire de Nantes, sous la direction de Dominique Amouroux, Alain Croix, Thierry Guidet, Didier Guivarc’h, vient de sortir en librairie.

Une somme magistrale sur Nantes… et ses environs. Le vignoble nantais n’est pas oublié, j’ai eu la chance de pouvoir participer à cet ouvrage. Trois entrées sur le vignoble : « muscadet », « gros-plant » et « Vin (commerce du) ».

J’avais proposé une iconographie qui n’a pas été retenue, j’en profite pour la mettre ici.
Une carte du vignoble.

Carte_vignoble_nantais2

Et des copies d’écran de films dans lesquels on peut voir du muscadet ou du gros-plant !

Les Valseuses : 1 h 09′ 37
Gérard Depardieu, Patrick Dewaere, Jeanne Moreau boivent du Muscadet au restaurant
Film de Bertrand Blier, 1974

Une Chambre en ville : 9’31
« Voulez-vous un verre de gros plant ? » propose Danièle Darrieux à Richard Berry,
Réalisation Jacques Demy, 1982.

En vidéo :
Le Grand Restaurant : 13′ 32
Louis de Funès et Paul Préboist :
Réalisation Jacques Besnard, 1966.

J’ajoute une copie d’écran d’un film que j’ai revu récemment, Les Demoiselles de Rochefort (1967). Il semblerait que le vin que Danielle Darrieux serve aux deux danseurs de la troupe (George Chakiris et Grover Dale) soit du muscadet. Difficile de statuer définitivement. Mais Jacques Demy étant nantais, je ne serais pas surpris qu’il s’agisse d’un petit clin d’œil à la ville. Ce qui compléterait la célèbre réplique de Maxence le marin :
« Je pars en perm’ à Nantes ».

Enfin une perspective prise depuis la butte de la Roche (Le Loroux-Bottereau) qui permet d’embrasser à la fois le vignoble, le marais de Goulaine et la ville de Nantes en arrière.

Un des lieux du vignoble nantais où de jeunes producteurs réalisent aujourd’hui des vins de grande finesse, je pense tout particulièrement à Pierre-Marie Luneau et son muscadet « Terre de pierre« .