Archives de catégorie : Production

Champagne ou prosecco ?

L’âpre concurrence entre les vins pétillants invite à reconsidérer certaines positions. Le champagne est menacé dans sa position hégémonique.

Paysage de Champagne, l’église de Chavot-Courcourt.

Alors, pendant les fêtes, avez-vous été plutôt champagne ou prosecco ? Luxe traditionnel ou simplicité plus exotique ? Quel que fût votre choix, vous aurez sans doute remarqué à quel point une multitude de vins mousseux d’origines diverses a fait son apparition sur les linéaires des supermarchés ou les rayons des cavistes.

Une entreprise imitant le champagne (Finger Lakes – USA).

Le phénomène n’est pas nouveau, le champagne fait l’objet de nombreuses copies depuis bien longtemps. Des vins cherchant à l’imiter existaient sur presque tous les continents, et certaines régions viticoles ont pu bâtir leur prospérité sur de tels vins. La région des Finger Lakes, sous le lac Ontario aux États-Unis, en offre un bel exemple. Et les Champenois eux-mêmes ont investis dans d’autres régions viticoles pour produire des vins avec tout leur savoir-faire, en Californie avec Chandon dès le début des années 1970, plus récemment en Chine ou en Angleterre. On ne s’étonnera pas que les cartes puissent être légèrement brouillées.


Couverture de la revue Wine Spectator, numéro de décembre 2016.

Récemment d’ailleurs, la revue Wine Spectator proposait un numéro spécial sur le Champagne, avec certes des pages sur la région éponyme, mais aussi une présentation de “value-priced bubblies from around the world” (des bulles à prix abordables à travers le monde). Et de citer la Californie, l’Espagne (avec le cava catalan), le prosecco, d’autres régions européennes (le Trento, l’Emilie-Romagne, l’Alsace, la Loire…) ou encore des pays du Nouveau Monde, Australie, Nouvelle-Zélande, ou Afrique du Sud. Bref, les “bulles” sont devenues un phénomène mondial.

Combien de bouteilles débouchées à minuit…

On a peine à imaginer le nombre de bouteilles qui ont dû être ouvertes pour célébrer la nouvelle année 2017, depuis Sydney en Australie (dès 15 heures, heure française le 31 décembre) à San Francisco (le lendemain, à 9 heures du matin heure française). La fête planétaire. Avec le lendemain, peut-être d’ailleurs une gueule de bois globalisée… Vive la rotation de la terre et les fuseaux horaires !

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Les cartes mondiales de la production de vins mousseux sont justement en train de se recomposer. Le prosecco vient de dépasser les exportations de champagne pour l’Europe. Le premier aurait vendu 77 millions de litres en 2016 contre 58 millions pour le second. Et pour répondre à cette demande toujours plus grande, les Italiens ont décidé d’agrandir l’aire d’appellation de près de 3000 ha.

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Si votre orgueil national vient d’être ébranlé, comme ce fut sans doute le cas avec la position de la France dans le monde, rassurez-vous, la Champagne domine encore largement en valeur. Elle génère un chiffre d’affaires de 1,4 milliard d’euros, pour seulement 789 millions d’euros pour le vin italien. Le vin de Champagne est donc un vin avec une très forte valorisation, je ne vous apprends rien. Ses concurrents ne formeraient pour la plupart d’entre eux que de pâles imitations, tout juste bonnes à être rangées sur les rayons low cost des supermarchés. Certains professionnels en sont convaincus, rien ne paraît pouvoir ébranler leur position.

« Je suis optimiste pour la Champagne, notre survie ne dépend pas du prix. Nous devons nous recentrer sur le vin de luxe et le haut du marché ».

Source : Prosecco Boom Raises Questions in Champagne.

Curieusement, il me semble avoir entendu quasiment le même discours au milieu des années 1980 quand les premiers vins australiens ou néo-zélandais ont fait leur apparition dans les supermarchés européens. On sait ce qu’il en est aujourd’hui de cette supposée inébranlable suprématie française. Où en seront les concurrents de la Champagne dans 30 ans ? D’autant que les façons de consommer les vins pétillants changent à grande vitesse. Reprenons un regard américain :

« Les alternatives de grande qualité au champagne n’ont jamais été aussi abondantes. Le vin mousseux a longtemps été un élément incontournable des occasions spéciales, mais il devient désormais intéressant comme vin dont on peut profiter toute l’année, en apéritif ou lors d’un dîner, où il se marrie avec une toute une gamme de mets ».

Source : Wine Spectator, 15 décembre 2016, p. 53.

Une paysage de Vénétie, région d’origine du prosecco.
Source : Casa Gialla.

Bref, une mue vers des vins de terroir. Il n’est d’ailleurs pas évident aux yeux de nombreux consommateurs – à tort sans doute – d’identifier le champagne avec une telle approche. Son imaginaire de luxe plutôt urbain le place à des années lumières des logiques de cailloux. Ses concurrents ont tout à construire, puisqu’on ne sait presque rien d’eux. À commencer par la mise en valeur de leurs spectaculaires paysages, comme ceux de Vénétie. Si le cava est en difficulté en ce moment, l’interprofession catalane cherche quant à elle à mettre en place une hiérarchie de villages, et ce n’est pas pour rien.

Les vins pétillants sont l’un des derniers bastions auquel la mondialisation s’attaque. Nul doute à cela, d’importants changements vont apparaître dans les années à venir.

Question subsidiaire. Quel vin risque-t-on de boire à la Maison blanche à partir du 20 janvier ? [Cliquez ici – avec grande prudence – pour avoir la réponse].

La France n’est plus le 1er pays producteur de vin. Et alors ?


Marianne et le vin, une longue histoire.  Salon d’honneur de la mairie de Reims.

 

 

 

Chaque année, au moment des vendanges, la presse s’émeut de voir notre pays relégué au rang de second producteur mondial. Et quel grand soulagement lorsque l’Italie perd de nouveau sa prééminence (non méritée, bien entendu). On touche aux intérêts supérieurs de la France !

Copie d’écran, Le Monde, 14 septembre 2016.

Et alors ? Il s’agit là de volumes, et non de valeurs. Et quand bien même. Dans le monde qui est le nôtre, ce ne sont plus ces flux qui sont primordiaux, mais bien d’autres aspects, parmi lesquels ce que je serais tenté d’appeler l’intelligence du vin. C’est-à-dire une sorte de maelstrom composé d’une infinité de paramètres qui font qu’un vin sera acheté par un consommateur, et qu’il lui apportera du plaisir et du rêve.

Des paysages de qualité pour des vins de qualité.
Banyuls – Collioure.

Bien sûr, les aspects liés au terroir ou aux éléments identitaires sont essentiels. Le vignoble français est résolument engagé dans cette voie, avec des vins de qualité qui renvoient dans notre imaginaire à tel ou tel lieu. En particulier par leurs caractéristiques organoleptiques. Le classement des Climats du vignoble bourguignon s’inscrit dans cette logique.

Mais bien d’autres paramètres transparaissent aujourd’hui. Certains sont évidents, comme l’intime relation qui se lie avec une gastronomie de qualité. Ou un accueil et une offre touristique bien pensés. Ou encore a possibilité de toucher les professionnels qui importent les vins, par des foires ou des salons. Je ne vous apprends rien.

Mais vous remarquerez en lisant les lignes ci-dessus, que l’Italie comme l’Espagne sont passées maîtres en la matière. Il n’est que de penser au Barolo ou à la Rioja pour s’en convaincre.

Du matériel allemand pour des vins blancs… rhodaniens.

D’autres paramètres interviennent avec force. La qualité des matériels ou des techniques viti-vinicoles. La formation des viticulteurs, mais aussi celle de tous les cadres qui les entourent : droit, commerce, marketing, etc. La capacité pour l’État à détenir et définir une vision stratégique de l’avenir du monde du vin. L’Australie avait ouvert la voie il y a plusieurs années avec des plans stratégiques, suivie par les États-Unis ou l’Espagne. La France donne plutôt l’impression d’avancer en ordre dispersé ; à preuve la réforme qui devait structurer le vignoble en grands bassins de production est restée lettre morte. [voir une analyse ici par exemple, p. 16] Le Plan stratégique de France Agrimer – que j’avais évoqué ici – paraît déjà être tombé dans les oubliettes.

Un chardonnay de la vallée de la Sonoma (Chalk Hill Winery) pour la Première Dame des États-Unis dans la série House of Cards (S1E1, vers 35 mn). Une publicité mondiale…

Enfin et surtout : la capacité à développer un soft power dans le domaine du vin. Ce que réalise avec une puissance difficile à mesurer, mais non moins certaine, le cinéma américain.
Bref, il serait temps de ne plus penser le monde du vin en termes de volumes, mais bien en le regardant avec d’autres critères. D’autres critères beaucoup plus difficile à quantifier, parce qu’ils relèvent de l’intelligence.

Du gel, des vignes et des hommes

Le vignoble des Riceys (Champagne) : un relief en cuvette, une position septentrionale, des risques de gel accrus.

De nombreux vignobles viennent d’être touchés par une vague de gels répétitifs. Les destructions de bourgeons semblent importantes d’après les premiers retours des viticulteurs. On imagine – ou plutôt, on imagine mal ! – combien cela doit être dur de voir une année de labeur réduite à néant par un coup de gel. La viabilité de nombreuses entreprises est parfois en jeu lorsqu’une récolte est partiellement détruite ou vient à manquer. À plus longue échéance, cela peut aussi entraîner une perte de marchés. C’est ce qui était arrivé à certaines régions atlantiques lorsque les gels de 1981 et de 1986 avaient favorisés une percée des vins du Nouveau Monde en Angleterre. Comme les supermarchés n’avaient pas de volumes conséquents en vins blancs, je pense notamment au muscadet, les chardonnays d’Australie ou de Nouvelle-Zélande eurent tôt fait de prendre la place. Certes, ce ne fut pas la seule raison… mais cette étincelle (oui, on fait mieux comme image pour du gel) favorisa la crise.

Les conséquences à moyen et long termes peuvent donc être terribles, pour une exploitation ou pour un vignoble dans son ensemble.

Un flux de Nord-Est apporte de l’air froid sur l’Europe en arrière d’une perturbation (marquée « L » sur la carte, au Nord-Est de l’Ecosse).
Source : NOAA.

Revenons sur le gel de la fin avril 2016. Que s’est-il passé ? « Ce temps est provoqué par une dépression centrée vers le Benelux, originaire des hautes latitudes et envoyée là par une forte poussée anticyclonique vers le Groenland ». De l’air froid issu des régions septentrionales descend en direction du Sud, et donc des régions viticoles.

Le froid s’abat sur l’Europe.
Source : Meteo 60 (Excellent site au demeurant !)

Les températures nocturnes chutent pour devenir négatives au petit matin. Des températures entre -4°c et -6° c sont enregistrées dans le vignoble de Vouvray. – 3,5° c dans l’Est de la France à Chablis.

La vallée de la Napa (Californie) : des pâles permettent de brasser l’air et de lutter contre le gel.

À un moment même où les vignes ont leurs premiers bourgeons. Les dégâts sont d’autant plus sévères. Les vignobles les plus hauts en latitude sont bien sûr les plus exposés : la Champagne, la Bourgogne, le val de Loire pour la France, mais aussi la Suisse ou l’Allemagne. Et certains vignobles du Nouveau Monde sont tout autant concernés, sinon même plus, par ces phénomènes : le Canada, le Chili ou la Nouvelle-Zélande par exemple. Ils peuvent aussi être dévastés par des gels. Ce fut le cas des Finger Lakes dont je parlais il y a peu. La région fut décrétée en « désastre agricole » par les autorités de l’État de New York tant les bourgeons de vignes furent détruits au printemps. À Geneva, la température tombe à son plus bas niveau à -21,1 °c le 6 mars 2014 pendant toute une semaine de grand froid…

Des chaufferettes utilisées par les viticulteurs suisses (canton de Vaud) en période de risque de gel.

De quels moyens disposent les viticulteurs pour lutter contre ces gelées ? Des chaufferettes peuvent être allumées pour réchauffer les basses couches de l’air. C’est dans doute la méthode la plus ancienne, même si j’ignore depuis quand elle est utilisée. D’autres systèmes ont été inventés : soit la protection des vignes par une gangue de glace – système très coûteux et fort consommateur en eau… pour une utilisation très irrégulière -, soit l’utilisation de pâles qui brassent l’air, sans doute le système le plus répandu aujourd’hui.


La protection des vignes par aspersion. La vidéo est en anglais, mais on voit bien le mécanisme.

La Nouvelle-Zélande avait il y a quelques années utilisé un nombre incalculable d’hélicoptères pour en arriver au même effet… Effet catastrophique en termes d’image et de développement durable ; la presse de l’époque parlait de « film de guerre« . De toute façon, il est difficile de protéger tout un vignoble, seules certaines parcelles peuvent être sauvées.

Reste la question de l’assurance, mais elle semble être peu répandue sauf erreur de ma part. Ce que semble confirmer ce taux de 10 % mentionné pour le vignoble français dans son ensemble (qui est aussi concerné par d’autres fléaux, grêle par exemple). La prise de risque est souvent inconsciemment incorporée par le monde agricole et viticole. On le voit dans cette interview : « mère Nature décide ». Certains collègues géographes font donc la différence entre l’aléa climatique et le risque, qui est lui bien social et culturel. Planter des vignes dans certaines régions, la Champagne par exemple, ou dans certaines situations délicates, des parcelles en bas de pente sous un coteau dans une cuvette qui accumulera de l’air froid – est bien un choix social.

Des vignes surplombent le marais de Goulaine (Nantes en arrière-plan) : un secteur particulièrement gélif.

Tout comme la date de la taille : elle conditionne la période de débourrement. Tailler tôt pour avoir une longue saison végétative, et donc des vins de qualité, amène dans les régions atlantiques à s’exposer au gel. Tailler tard, et donc retarder le débourrement de la vigne pour se défendre du risque de gel entraîne un retard de développement de la plante, et donc le risque d’avoir une saison obérée par l’arrivée des premières perturbations. Un choix cornélien à faire, et qui renvoie bien à des questions sociales, économiques ou encore culturelles.

Une technique déjà très utilisée pour le raisin de table, la protection par des filets (Sicile).

Et d’ailleurs, on touche là un beau paradoxe de la législation viti-vinicole en France. Alors qu’il est possible d’intervenir sur les conditions dites « naturelles » en chauffant l’air à l’approche d’un gel, il est interdit pour ces mêmes raisons de protéger les vignes par des filets pour lutter contre la grêle ou les oiseaux. Ou alors, pas en Appellation d’Origine Contrôlée. Curieux, non ?

Des tests sont visiblement en cours en Bourgogne. Les paysages risquent d’en prendre un coup. N’est-ce pas cette même région qui vient d’être inscrite à la Liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO pour ses climats ?

Une nouvelle carte des pesticides en France

Traitement des vignes.

Sans doute aurez-vous vu cette carte proposée par l’émission Cash Investigation du 2 février 2016 (en replay ici) : les pesticides dangereux. Elle pose de multiples problèmes de cartographie, et fausse donc sa lecture.


Tout d’abord parce que des valeurs absolues ne doivent pas « colorier » entièrement un espace, ici les départements, car elles intègrent sinon un effet de taille. Les grands départements apparaîtront surreprésentés. Il est donc nécessaire de passer à une représentation en cercles proportionnels.

Ensuite parce que la discrétisation proposée (difficile à lire d’ailleurs) repose sur des seuils conventionnels (les valeurs en milliers de tonnes), alors qu’elle devrait se faire en fonction de toute la série statistique. C’est là que l’on peut intégrer la superficie de l’espace considéré. Idéalement, en ne prenant pas tout le département, mais la Surface Agricole Utilisée (ce qui retire par exemple la haute montagne non cultivée dans certains départements) du RGA 2010. Pour davantage de finesse, j’ai également retranché les surfaces en culture biologique, puisque normalement non traitées. Les données se trouvent ici [Pesticides].

Plusieurs discrétisations peuvent alors être proposées.

En tranchant dans le vif, on peut faire émerger les départements qui ont un taux de pesticides supérieur à la moyenne par rapport à ceux qui sont en dessous.

Une France contrastée

Ou alors privilégier une discrétisation par moyennes emboîtées, ce qui donne davantage de finesse à la carte.

Les deux France des pesticides

Une autre méthode peut être utilisée afin de dégager des écarts par rapport à la distribution en utilisant l’algorithme de Jenks [voir ici en page 22]; elle permet d’atteindre un autre degré de précision.

Les deux France des pesticides v.2

Certes, ces différentes cartes ne modifient pas du tout au tout celles de Cash Investigation. Notamment parce que les départements français ont globalement (à part les départements insulaires) des dimensions similaires (ils sont créés par la Révolution française pour que tout le territoire puisse être atteint en une journée de cheval). Et la faiblesse relative de l’agriculture bio n’amène pas beaucoup de variations non plus. Les surfaces ne dépassent jamais plus de 16 % de la SAU.

Mais tout de même. Une opposition France de l’Ouest / France de l’Est apparaît plus nettement. La première est davantage sous l’emprise des pesticides, avec des « régions » particulièrement concernées : un grand Bassin Parisien auquel on peut adjoindre le Nord de la France, terre des grandes cultures céréalières ou industrielles ; un quart Nord-Ouest avec des contrastes importants (moins de pesticides à l’intérieur, mais le Finistère et la Loire-Atlantique plutôt concernées par le phénomène, avec la viticulture et le maraîchage) ; enfin un grand Sud-Ouest viticole ou arboricole. C’est la France des grands espaces, souvent mécanisés.

La France de l’Est est globalement moins touchée par l’utilisation des pesticides, à l’exception des espaces viticoles (Champagne, Alsace, vallée du Rhône et pourtour méditerranéen). En fait, ce sont les régions de montagne (le vide du Massif Central est particulièrement expressif), plutôt orientée vers l’élevage, souvent de manière extensive, qui utilisent le moins de pesticides.

In fine, c’est sans doute moins la question climatique qui intervient comme on le dit – même si elle doit avoir son rôle – que l’insertion des différentes régions dans la mondialisation. Ce qui procède donc d’un choix de société : nous avons souhaité avoir des régions agricoles puissantes, créatrices d’emplois, exportatrices dans le monde entier (et avons-nous véritablement le choix ?). Certaines dégagent des revenus considérables – à nuancer tout de même -, d’autres sont bien plus à la peine, on le voit avec les éleveurs en ce moment.

On me le reprochera peut-être, mais je n’irai pas plus loin dans l’analyse des données.

Le débat est complexe, et nous manquons cruellement d’informations. Un lointain rapport de 2004 évoquait ce point ; il ne me semble pas que l’on ait beaucoup progressé sur la question. Preuve en est l’accès à l’information (voir ci-dessous).

Les données utilisées par Cash Investigation manquent de précisions, et traduisent bien la difficulté à se procurer des données fiables et précises :

Les données avec lesquelles nous avons travaillé proviennent du ministère de l’Écologie. Le ministère de l’Agriculture exerce également un droit de regard sur leur publication. Elles sont confidentielles et couvrent une période qui s’étend de 2008 à 2013 (et de 2009 à 2013 pour l’outre-mer).

Source : Quels pesticides dangereux sont utilisés près de chez vous ?, France-TV, 2 février 2016.

Il serait bien plus intéressant d’avoir des informations par communes.

Il est tout de même extraordinaire que ces données ne soient pas publiques. On trouve des embryons d’informations sur le site Agreste, mais difficiles à lire, et seulement par bassins viticoles… Tout comme d’ailleurs celles qui concernent les agriculteurs eux-mêmes : très exposés aux traitements qu’ils utilisent – on remarquera sur la photo ci-dessus que le producteur ne se protège pas… pensant sans doute que la cabine suffira bien -, aucune information fiable n’est disponible à ma connaissance. Il y a pourtant plusieurs années, la Mutualité Sociale Agricole avait déclaré mener des analyses en ce sens… Que ne sont-elles devenues publiques ? La Revue du Vin de France évoquait naguère une véritable omerta dans la profession.

Une chose est certaine : la pression monte dans l’opinion publique. Ni les pouvoirs publics ni le monde agricole ne pourront bien longtemps rester sourds à ces demandes de transparence.

Réchauffement climatique : peur sur la vigne (2)

Mécanisation des apports d’amendements. Les Riceys, Champagne.

Il ne s’agit guère de nier le réchauffement climatique, bien au contraire. Il est plutôt question d’essayer de montrer que la vigne n’est peut-être pas un aussi bon indicateur du réchauffement climatique que l’on peut le croire au premier abord. Pourquoi ?

Tout d’abord parce que les vignes sont trop souvent pensées par les climatologues comme une plante qui n’enregistre pas de contraintes autres que climatiques. Ce qui est éminemment faux. Elles sont insérées dans des vignobles, ce qui veut dire qu’elles interagissent avec nos sociétés et ses évolutions. À commencer par celle du monde viticole lui-même.

Des vignes sur le plateau du fait de la mécanisation, Saumur-Champigny.

L’un des changements les plus visibles qui touchent le monde viticole, c’est la mécanisation du travail agricole. Elle entraîne de multiples bouleversements. De nombreux vignobles ont connu des modifications dans leurs parcellaires. Les pentes les plus prononcées peuvent ainsi être abandonnées au profit d’espaces plus plans. Cela peut donner un véritable glissement depuis les anciens coteaux en direction des plateaux qui encadrent les vallées. Les vignobles les plus mécanisés ont bien connu ce phénomène, sur les bords de la Loire, en Gironde, ou encore en Champagne. Cela a entraîné une incidence sur le vin lui-même : les viticulteurs recherchent davantage de maturité pour que les raisins se décrochent mieux des grappes. L’acidité baisse. N’est-ce pas justement ce que l’on enregistre à propos du réchauffement climatique ?

Tout le vignoble n’est pas récolté à la machine me direz-vous. C’est vrai. Mais d’autres paramètres devraient être pris en compte. Les viticulteurs sont de mieux en mieux formés : ils ont donc de bien meilleures connaissances sur la plante et sur les mécanismes de la vinification. Le graphique ci-dessous montre qu’ils sont les plus diplômés du monde agricole en ce qui concerne le Secondaire de cycle court.

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RGA_formation
Source : Primeurs n° 281, février 2012 « Jeunes agriculteurs, parmi les actifs les mieux formés ».

Autrement dit, ce sont les BTS viticulture-œnologie que l’on voit ressortir ici. Ces professionnels mieux formés, en constante relation avec leur clientèle, ne font plus les vins acides et de mauvaise qualité que l’on trouvait encore dans les années 1950. Qu’ils soient en coopérative ou viticulteurs indépendants, ils sont aujourd’hui très encadrés. Des techniciens et des œnologues les conseillent depuis la vigne jusqu’au chai. Il serait par exemple intéressant de mesurer l’impact des vendanges en vert, c’est-à-dire le fait de supprimer certaines grappes de raisins pour améliorer la concentration de celles qui restent. Le fait que cette pratique soit aujourd’hui contestée n’est pas non plus sans avoir des incidences sur les productions pour ceux qui l’abandonnent. Dans un autre registre, les modalités de paiement des raisins ont pu changer : les coopératives se sont engagées dans la voie de la qualité. Elles rémunèrent de moins en moins leurs adhérents au volume mais en fonction de paramètres qualitatifs. Or, les efforts les plus importants, sans doute à la suite de l’œnologue Émile Peynaud (1912-2004), ont porté dans tous les vignobles sur le fait de vendanger des raisins sains et mûrs. Gages d’un vin de qualité. On retombe sur la même constatation que tout à l’heure.

À ce propos, comment ne pas évoquer la fermentation malolactique ? Émile Peynaud fut parmi les premiers œnologues à travailler sur la question, à en comprendre les mécanismes, et donc à la maîtriser. Alors qu’elle pouvait être déclenchée sans que l’on comprenne vraiment pourquoi ni comment, qu’elle pouvait même demeurer partielle sans qu’on le veuille, elle est désormais contrôlée par les producteurs. Avec même une période – les années 1980-1990 ? – pendant lesquelles on en a abusé dans bon nombre de vignobles ; le consommateur n’était-il pas avide de vins blancs avec des arômes grillés, torréfiés, évoquant le miel, et des goûts lactés ?
Le résultat : des vins moins acides, encore une fois…

Traitement de la vigne, vallée de la Moselle. Une récolte assurée tous les ans, même dans une région difficile.

On pourrait encore invoquer le contrôle des maladies de la vigne. Grâce aux progrès des prévisions météorologiques, les viticulteurs savent bien mieux quand traiter la vigne, ou quand vendanger. Et je ne fais même pas référence ici à des appareils comme les réfractomètres qui permettent de bien connaître l’évolution du sucre dans le raisin. Les traitements chimiques font en tout cas qu’il n’y a plus d’années catastrophiques. Elles sont plus ou moins bonnes, mais il y a toujours des récoltes… (et de la pollution, mais c’est une autre thématique). Et de bien meilleures qualités que ce ne fut le cas il y a encore 50 ans. La peur de perdre toute une récolte pouvait entraîner les viticulteurs à vendanger trop tôt, lorsque le temps n’est pas favorable. J’avais retrouvé dans les archives de Ouest France une chronique tenue par un vigneron dans les années 1950 ; il ne cessait de blâmer les « verjutiers » qui cédaient à la panique du fait d’un temps pluvieux (voir par exemple Ouest France des 6-7 août 1949). La pression est bien moindre aujourd’hui. Quelle incidence cela a-t-il dans la longue durée sur le goût des vins ?

Robert Parker
Source : Wikimedia

Enfin, et il y aurait sans doute d’autres éléments à prendre en compte, les changements de goûts des consommateurs est essentiel à prendre en compte. J’avais déjà évoqué le rôle de Robert Parker, mais je pense que davantage que sa seule influence (réelle ou supposée), c’est celle de toute une société qu’il faut prendre en compte. Le géographe Jean-Robert Pitte évoque par exemple notre tendance à manger et boire sucré. Mais plus encore, le fait que l’on ait abandonné le vin-alimentation pour un vin de meilleure qualité, source de plaisir, et bu à certains moments de la semaine n’est pas sans conséquences.

Ces éléments n’auraient-ils pas une influence sur les dates de vendange ?

La réponse à la question ne peut être que complexe. Elle invite à davantage appréhender le réchauffement climatique afin de mieux cerner ses incidences futures.

La Chine n’est pas le deuxième vignoble mondial… de vin

Vendanges des raisins dans la province de Taiyuan (capitale du Shanxi).

La nouvelle faisant grand bruit, je ne peux m’empêcher de réagir. Non, la Chine n’est pas le deuxième vignoble mondial… de vin. Nuance. À la suite de la conférence de presse de l’Organisation Internationale de la Vigne et du Vin (OIV) du 27 avril 2015, toute la presse française et étrangère s’est emballée : « la Chine est passée devant la France ! » Horresco referens. Les Anglais se moquent : « c’est assez pour que les Français crachent de dégoût leur sauvignon blanc ».

Tous les articles sont bâtis sur le même schéma. On part d’une statistique fournie par l’OIV et propagée par l’AFP partout dans le monde, en France, en Australie ou au Royaume-Uni.

Hebergeur d'imageSource : Le Monde avec AFP, 27 avril 2015.

Les titres font peur !

Avant de nous rassurer. Ce qui compte, c’est la valeur des vins et des échanges. Ouf, nous sommes sauvés, la France demeure largement devant le reste du monde. Les petits vins du Xinjiang font pâle figure face à nos fleurons que sont les vins de Champagne, de Bordeaux ou de Bourgogne. Pour ne pas parler des eaux-de-vie de Cognac, dont il se vend cinq bouteilles toutes les secondes !

On chanterait presque la Marseillaise, une larme à l’œil.

Il est remarquable de voir à quel point les commentaires passent des superficies en vignes… au vin. Sans voir que les premières données incorporent aussi d’autres éléments. Car les statistiques de l’OIV intègrent aussi les raisins de table et les raisins secs ! Autant de raisins qui ne seront pas vinifiés.

Source : OIV, Présentation PPT, 27 avril 2015, p. 4.

On ne s’étonnera donc pas de voir des pays comme la Turquie, l’Iran ou l’Égypte parmi les premiers vignobles mondiaux… de raisins.

D’ailleurs, la carte de l’OIV elle-même renforce le discours ambiant : comme elle montre les données avec une représentation en aires colorées (il s’agit d’une carte choroplète), elle sur-représente les grands pays, et rend presque invisible les plus petits. La Russie devient un gros producteur, alors que la Moldavie (13e producteur en réalité, devant la Russie) n’apparaît pour ainsi dire pas. D’ailleurs, qui pourrait la repérer aisément sur ce type de carte ? Et puis l’Alaska et la Sibérie en entier produisent du vin…
Il faudrait en réalité faire une carte en cercles proportionnels. Ce qui donne la carte ci-dessous, avec une discrétisation qui repose sur les quantiles de façon à faire ressortir des groupes de pays en fonction de leur contribution à la production totale. Ce qui n’est peut-être pas la meilleure représentation, mais a le mérite de la clarté.

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Carte_prod_2011

Production mondiale de raisin (2011)

Maintenant, si l’on s’intéresse aux vins, le classement est bien différent. La Chine n’est plus que le 8e producteur mondial…

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Prod_10Les 10 premiers producteurs mondiaux de vin

On n’aurait cependant tort de se moquer de ses productions. Ce pays va très vite, comme dans d’autres secteurs. J’avais déjà évoqué le fait que des vins chinois soient vendus à Londres chez l’emblématique caviste Berry Bros. Une dégustation de la revue Decanter avait il y a peu sacré un vin chinois. Au delà de la Chine, on assiste bien à une explosion du nombre de pays produisant des vins de qualité. On trouvera d’autres éléments ici ou .

Vignes irriguées en Provence, la fin d’un stress hydrique incontrôlé, la possibilité de faire des vins de meilleure qualité.

Enfin, on remarquera à quel point notre pays est sensible en la matière. Toutes ces évolutions touchent à notre identité profonde. Le journal Le Monde évoquait le fait que la France soit toujours le 1er pays producteurs de vin pour s’en réjouir face à la crise. Cet équilibre géographique n’est nullement le fruit d’un hasard ou d’une supériorité naturelle, il est le fruit d’un équilibre géopolitique, constitué dans la durée, qui touche aussi bien aux techniques (l’irrigation fut longtemps interdite dans les régions méditerranéennes), qu’aux renommées (le vin est probablement l’un des derniers éléments de la splendeur de la France, hier encore adulée pour sa langue, ses écrivains, son artisanat d’art et bien sûr sa gastronomie) ou au goût même du vin (un vin rouge fut longtemps synonyme de vin de Bordeaux).

Dans le domaine du vin, cette apogée est sans doute placée à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Que l’OIV, fondée en 1924, soit située à Paris témoigne bien de cette domination de la France sur le reste du monde.

Le moscato, une mode qui est arrivée à vive allure aux États-Unis…

Un monde qui change. Et qui change à vive allure. Le succès des vins italiens aux États-Unis, désormais premier marché mondial, devant la France, est là pour le rappeler. L’engouement pour les proseccos italiens, les cavas catalans ou les moscatos américains montre aussi à quel point le consommateur a changé, et ne recherche plus forcément du champagne. Le vin traduit les évolutions de nos sociétés. De la même manière qu’il n’y a plus de « grands hommes », il n’est pas certains que l’idée de « grands vins » demeure chez bon nombre de nos contemporains.

Réchauffement climatique : peur sur la vigne (1)

Vallée de Limari (Chili), été austral 2015, je traverse le vignoble, quand soudain quelque chose arrête mon regard dans le paysage. Aux côtés de rangées de vignes verdoyantes se trouvent des vignes en piteux état.

Leur feuillage a presque disparu.

Les ceps ont tout l’air d’être morts.

Ils sont abandonnés. Alors même que les pieds donnent l’impression qu’ils ont été plantés il y a quelques années seulement.

Je ne connaîtrai la raison qu’un peu plus tard : les producteurs n’ayant plus suffisamment d’eau pour irriguer toutes leurs vignes, ils choisissent sciemment de laisser mourir certaines d’entre-elles. Une explication que confirme la Viña Maipo dans une interview. Une image choquante, à laquelle nous ne sommes pas habitués, confortés dans notre idée que nos capacités techniques parviennent à maîtriser tout l’espace dans lequel nous vivons. Ne suffit-il pas d’amener de l’eau pour transformer la région la plus ingrate en pays de Cocagne ? Ce fut le cas hier en Afrique, aujourd’hui en Chine (avec le barrage des Trois-Gorges par exemple). C’était ainsi mettre fin à l’insécurité ancestrale des populations face à la sécheresse, comme la décrivait John Steinbeck dans son roman Au dieu inconnu (1933).

Revenons aux vignes mortes. Voilà bien une terrible manifestation du réchauffement climatique. Elle est certes moins brutale et destructrice que les cyclones tropicaux, comme Pam qui a dévasté l’archipel des Vanuatu, mais sa violence s’inscrit dans la durée. La vallée de Limari est affectée depuis plusieurs années par une sécheresse dramatique, qui vient d’ailleurs d’être stoppée par des pluies diluviennes tout aussi inquiétantes. L’avenir paraît sombre. Nous sommes entrés dans l’Anthropocène.

Source : Greenpeace.

Le dépérissement de ces vignes témoigne en effet des changements globaux qui affectent notre planète et dont nous portons la responsabilité. La vigne est ainsi considérée comme une sentinelle qui nous alerte de modifications souvent difficile à percevoir au quotidien, et pourtant déjà bien présentes. L’ONG Greenpeace avait fait poser des gens nus dans le vignoble bourguignon pour attirer l’attention du grand public et des politiques sur la question du réchauffement climatique. Une équipe de chercheurs avait fait le buzz sur Internet en postant une vidéo anxiogène, montrant la disparition future de nombreux vignobles parmi les plus réputés. Le vignoble bordelais, la vallée de la Napa (Californie), ou la vallée de la Hunter (Australie) seraient condamnés à disparaître. Je reviendrai sur cette vidéo plus loin.

Il est indubitable que la vigne enregistre les modifications du climat. Déjà Emmanuel Leroy Ladurie utilisait les dates de vendanges pour démontrer des oscillations climatiques et notamment caractériser le « Petit âge glaciaire ». L’actuelle avancée des dates de vendanges qui caractérise de nombreux vignobles de par le monde est impressionnante : en une cinquantaine d’années, les vendanges du Château Haut-Brion ont par exemple reculé d’un bon mois.

Les dates de vendanges au Château Haut Brion
Source : Château Haut-Brion.

Les effets du réchauffement climatique se perçoivent aussi en termes de répartition spatiale. Jancis Robinson s’étonne des nouveaux vignobles qui entrent sans cesse dans son Atlas. Aux vins norvégiens ou hollandais répondent les difficultés des vignobles australiens. « Je me demande qui sera le premier à planter des vignes au Pôle Nord ou au Pôle Sud« . écrit-elle.

Un exemple de ce que pourrait être les évolutions du climat de l’Ouest américain. Source : Jones, 2007.

De nombreux scientifiques tirent bien sûr la sonnette d’alarme en suggérant que des vignobles vont soit disparaître, soit être profondément menacés et par la même occasion devoir réagir. Parmi les études sérieuses, citons celles de Gregory Jones ou plus récemment celle dirigée par Hervé Quesnol.

Tous s’accordent sur une avancée des stades phénologiques de la vigne. C’est-à-dire que le débourrement, la véraison ou encore la floraison sont avancés dans la saison. De multiples paramètres, observés aussi bien par des caméras que par des stations météorologiques, analysés grâce à de multiples techniques (analyses physico-chimiques, statistiques, modèles numériques, etc) sont déployés pour comprendre l’évolution des climats dans les régions viticoles.

Station météo du Château Lafite (Pauillac, Médoc).

Le constat est sans appel. « (…) Plusieurs régions européennes risquent de basculer d’un type de climat à un autre d’ici la fin du XXIe siècle, ou de se trouver dans une position délicate de « limite climatique », par exemple le Val de Loire, la région bordelaise et la Champagne. » (Changement climatique et terroirs viticoles, p. 114). Selon certains scénarios, le climat champenois pourrait même ressembler à ceux qui existent actuellement à Santiago du Chili ou dans la vallée de la Napa (ibid., p. 154).

Sur le bassin de la Loire par exemple, une tendance « à une diminution de l’acidité totale et à une augmentation de la teneur en sucre est observée. (…) Par conséquent le degré d’alcool probable a augmenté de 10° à plus de 12,5° pour le cabernet franc et d’environ 10,5° à plus de 12° pour le chenin. (…) Ces changements dans la composition des baies se traduisent dans la qualité des vins produits » (ibid., p. 176).

Au total, le « comportement de la vigne a été influencé par ces changements climatiques, ce qui se traduit par une avancée des dates de vendanges, accompagnée d’une augmentation de la teneur en sucre et une diminution de l’acidité des raisins » (ibid., p. 188).

 

Soit. Mais cette phrase induit un nouveau type de questionnement.

Une augmentation de la teneur en sucre et une diminution de l’acidité des raisins : n’est-ce pas justement ce que l’on a reproché au critique Robert Parker de provoquer du fait de ses notations ? Ne lui a-t-on pas reproché, du fait de ses goûts, de pousser les viticulteurs à produire des vins en surmaturité (donc beaucoup moins acides) avec des arômes de compote ou de confiture plus que de fruit ? N’est-ce pas ainsi que l’on a qualifié la parkerisation de vignobles comme Bordeaux ?

Souvenons-nous du commentaire de Michael Broadbent dans le documentaire Mondovino (2004) :

« (…) Je peux vous donner un exemple précis : Château Kirwan, des Schyler. Ça ne se vendait pas très bien. Ça n’a jamais été un vin très excitant.
Arrive Rolland.
Le vin n’est plus identifiable par son terroir comme un Château Kirwan. Mais ça se vend. Bon sang, qu’est-ce qu’on peut dire ? Parce que les vins sont plus riches, plus doux, avec des tanins soyeux. Davantage au goût du plus grand nombre. Je ne me souviens plus de son 1er millésime. Mais j’ai compris ce qui se passait. (…) Tout à coup, Parker a donné 94 points à Kirwan! Ou je ne sais plus quelle note. Ce qui a enchanté les Schyler !
 » (Citation vers 1 h 06 mn du documentaire).

Les vins alsaciens sont-ils moins acides uniquement parce que le climat se réchauffe ?
Colmar, Alsace.

Et si ses manifestations du réchauffement climatique étaient aussi à mettre en relation avec des pratiques sociales et culturelles ? Et si notre goût du vin entraînait des modifications que nous attribuons trop facilement au réchauffement climatique ? Les dates de vendanges ne seraient-elles pas, aussi, corrélées à ce que nos sociétés demandent comme types de vin ?

À suivre… (ici)

Vin en vrac, idées en vrac… (1)

La coopérative de Loncomilla (San Javier, région de Maule, Chili), productrice de vins en vrac équitables

Le salon des vins en vrac (World Bulk Wine) s’est tenu il y a peu de temps… à Amsterdam (du 24 au 25 novembre 2014). Des exposants venus de différents pays s’y rencontraient, certains d’entre-eux bien surprenants pour qui s’intéresse au monde du vin. Un exposant malaisien, un autre belge, et 10 exposants moldaves… Cela témoigne probablement d’une nouvelle géographie de la vigne et du vin, et de dynamiques moins visibles à l’échelle du globe.

Origine des exposants du salon des vins en vrac

Le lieu dans lequel se tient le salon en dit beaucoup non pas sur la production mais sur le transport du vin. Amsterdam, une ville proche du 1er port européen, et actuel 4e port mondial, Rotterdam, par lequel une bonne partie du vin européen est envoyé dans le reste du monde. L’exposant malaisien est d’ailleurs spécialisé dans le fret à destination de l’Asie et particulièrement de la Chine. Le groupe belge travaille dans le domaine de l’embouteillage en plastique. Enfin, si la Moldavie est bien un pays anciennement producteur de vin, aujourd’hui 14e producteur européen, elle ne jouit pas d’une grande notoriété…

Autant d’éléments qui pourraient témoigner d’une certaine organisation mondiale de la production de vin. Certains pays ou régions viticoles à faible notoriété sembleraient se spécialiser dans le vrac. Les pays du Nouveau Monde ont assis une part de leur stratégie de conquête des marchés internationaux par le biais d’une production de vrac importante.

Part du vrac (« bulk ») et des bouteilles dans les exportations du Nouveau Monde

Source : Rabobank Industry Note # 468 – December 2014

C’est tout particulièrement le cas du Chili et de ses flux à destination de la Chine.

La géographie des exposants espagnols tendrait à accréditer cette idée. La présence écrasante – peut-être due à une initiative politique – de producteurs de la Mancha n’est pas fortuite. Premier vignoble européen avec près de 450 000 hectares, longtemps orienté dans la production de vins de masse, il produit des vins très largement issus du système coopératif avec une faible valorisation. Tout comme les Pouilles en Italie, ou le Languedoc-Roussillon.

Les exposants espagnols au World Bulk Wine 2014

La carte ci-dessous montre bien cette répartition mondiale des producteurs de vrac. Les pays du Nouveau Monde, mais aussi l’Espagne et l’Italie, se détachent nettement. La France privilégie la mise en bouteille (clic pour agrandir).

 

Carte_exports_vrac_JenksLes pays exportateurs de vin en vrac dans le monde

Dès lors, cette production de vin en vrac finit par prendre des allures de matière première ou de banale production marchande. Avec la libération des échanges et la suppression de très nombreuses frontières dans le monde – l’Australie vient par exemple de signer des accords de libre échange avec la Chine -, rien n’est plus facile que de s’approvisionner sur de multiples « spots ». Le cas est extrême, mais bien révélateur : la société 8th Estate Winery de Hong-Kong vend des vins dont les raisins viennent de l’État de Washington pour les 2007, de Toscane, du Piedmont et de Bordeaux pour les 2008, d’Australie (vallées de McLaren et de Clare) pour les 2010, de Bordeaux pour les 2011…

Un vin de syrah « produit » à Hong-Kong…

C’est donc une géographie très fluide qui se dessine sous nos yeux. Elle est loin de l’image très construite et stable qu’ont de nombreuses personnes en ce qui concerne le monde du vin. Le parallèle avec d’autres secteurs agricoles est tentant

Et pourtant, les origines du vrac ne sont-elles pas anciennes ? N’en trouve-t-on pas de nombreux témoignages, et ce depuis que le vin est échangé sur des distances importantes grâce à la marine fluviale ou maritime ? Le transport de vin en tonneaux, à moins que ceux-ci ne soient dûment identifiés comme venant de tel ou tel producteur, s’apparente au vrac actuel. Seule l’ampleur du phénomène et l’extension des destinations bouleversent la donne.

Bening Simon (vers 1483-1561), Le Marché de vin à Bruges.
Allemagne, Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Abteilung Karten und Bilder.

Ce sont plutôt les échanges de vin en bouteille qui forment l’exception d’un point de vue historique. Ils ont pourtant durablement impressionné notre regard.

À suivre…


 

Un incubateur à wineries (Walla Walla)

L’incubateur à wineries, Walla Walla (État de Washington, USA).

Quoi de plus surprenant qu’un incubateur à wineries, c’est-à-dire à entreprises produisant du vin ? Alors que nous sommes habitués en Europe à penser le monde du vin en termes de disparitions des exploitations, ou de diminution des surfaces plantées (voire même d’arrachage), la région viticole de Walla Walla a développé un espace pour permettre la naissance et la stabilisation d’entreprises dédiées à la production et la vente de vin. Cette région est en plein essor viticole ; elle est passée de quelques hectares de vignes au début des années 1980, à 300 ha en 2000, et à près de à 800 ha aujourd’hui. Le nombre de wineries ne cesse également de croître, on compte désormais une centaine entreprises.

Comment fonctionne l’incubateur ? Les entreprises qui s’y installent ont un loyer réduit pendant 6 ans et bénéficient de la synergie créée par le cluster de wineries. Elles travaillent de concert, s’épaulent en ce qui concerne les techniques, ou encore bénéficient de la proximité de la ville pour la vente directe.

Les différences avec nos traditions sont assez impressionnantes. Nous pensons le monde du vin comme étant avant tout familial et paysan. Ici, il s’agit bel et bien d’entreprises ; elles peuvent acheter des raisins à un grape grower (littéralement celui qui produit les raisins).

Achat de raisins, mais vinification et élevage des vins sur place. Kontos Cellars.

Celui-ci peut d’ailleurs être situé relativement loin du lieu de vinification. Par exemple, l’entreprise Corvus achète ses raisins dans les environs de la vallée de la Columbia, à une distance assez importante de Walla Walla.

La winery Corvus achète des raisins produits à plus de 100 km de son siège.

Nous pensons aussi nos régions viticoles comme étant des espaces anciens et constitués, souvent depuis des siècles. Ici, tout est neuf : la viticulture était encore absente ou anecdotique il y a encore peu, nombreux sont les producteurs de fruits ou de légumes (oignons en particulier) qui se sont reconvertis du fait du succès du vin. Aussi les zones dédiées à la vigne se construisent-elles sous nos yeux. Tout d’abord à une échelle régionale, avec la mise en place des grandes AVA (pour une définition, voir ici), ensuite à une échelle plus locale avec la création de terroirs.

Parcelles de vignes dominant la plaine irriguées et traditionnellement vouée à l’arboriculture ou au maraîchage.

Par exemple, la découverte de terrasses alluviales constituées de cailloux, très proches de ce qui existe à Châteauneuf-du-Pape, incite les producteurs à créer une sous-appellation autour de ce milieu. Le succès rencontré par un producteur français installé à Walla Walla avec son vin Cayuse génère une effervescence autour de ce terroir (au sens très restrictif du terme).

Une ressemblance évidente avec le vignoble de Châteauneuf-du-Pape.

Enfin, et c’est sans doute un élément parmi les plus surprenants, les relations entre la ville et les campagnes – mais s’agit-il bien de campagnes au sens où nous l’entendons en Europe? – sont bien différentes. Presque tout part de la ville. Les wineries disposent fréquemment de locaux, en ville même, pour promouvoir leur vin. Certaines rues sont une succession de magasins dédiés au wine tasting et à la vente de vin.

De nombreuses boutiques de vin apparaissent dans les rues de Walla Walla.

Cela existe en France aussi, à Saint-Émilion ou Colmar, où certains producteurs sont présents en ville même. Mais le phénomène n’a pas l’importance qu’il prend aux États-Unis. Et la plupart des consommateurs n’imagine pas découvrir le vin d’un producteur autre part que sur l’exploitation même, à proximité des ceps. À l’inverse, certaines wineries n’ont même pas de vignes autour d’elles (on regardera ici l’exemple de Long Shadows), celles-ci pouvant se trouver bien plus loin. La relation à l’espace, et la façon de percevoir le monde du vin, sont bien différentes.

On ne s’étonnera donc pas que la ville puisse donner naissance à des entreprises produisant du vin, sans que des vignes n’y soient rattachées, et sans que l’on puisse même les percevoir. Un autre monde.

Cet incubateur pourrait-il servir de modèle à transposer en Europe de façon à redonner une dynamique à certaines régions viticoles ? Cela semble difficile au premier abord, notamment pour les différences culturelles qui ont été évoquées ci-dessus. En outre, le réseau scolaire agricole permet d’assurer la formation des futurs professionnels du CAP à l’école d’ingénieur en passant par le lycée viticole. La personne qui s’installe possède déjà un bagage technique. Enfin, une bonne partie des installations se fait en reprenant des fermes ou des terres préexistantes.

Mais tout de même, l’idée n’est peut-être pas à éliminer immédiatement. En matière de développement touristique notamment. Et en ce qui concerne les exploitations viticoles, ne pourrait-on pas imaginer que certaines jeunes exploitations ne s’installent directement en ville ? Mise en place de circuits courts, création d’une clientèle, et animations oeno-touristiques diverses permettraient de créer des liens forts entre des producteurs et leur nouvelle clientèle.

Ne pourrait-on pas rêver, à Bordeaux, Lyon ou Nantes, d’une rue dédiée au vin ?


 

Le Brésil et le vin


Importations de vin au Brésil (2000-2013)

Pour suivre la Coupe du Monde de Football au Brésil, buvez du vin brésilien ! Et pour vous rafraîchir, pourquoi pas un vin de glace… Car le pays est en effet à la fois consommateur et producteur de vin (14e producteur mondial). On l’oublie trop souvent.

Premier importateur d’Amérique Latine, le pays a doublé ses importations de vin, tant en volume qu’en valeur, en une dizaine d’année.


Volume et valeur des importations de vin au Brésil (2000-2013)
Source : OEMV

La forte croissance économique et la formation d’une classe moyenne urbaine suscitent un développement croissant du goût pour le vin. Hier réservée à la petite élite économique et intellectuelle du pays, cette boisson tend à devenir l’apanage des classes sociales urbaines les plus aisées. Même les telenovelas s’en font l’écho.


Copie d’écran de la série Avenida Brasil
« Nina derrama vinho no chão para Carminha limpar »

Pour visionner l’extrait, c’est ici, mais c’est vraiment si vous n’avez rien d’autre à faire…

Encore une fois, le vin devient un véritable marqueur de modernité, d’adhésion à la mondialisation, et d’ouverture sur le monde. Et notamment le monde proche ; l’Amérique Latine est désormais le premier fournisseur du Brésil. Le Chili a dépassé le Portugal, et l’Argentine connaît une progression remarquable qui devrait lui valoir de bientôt doubler l’ancienne métropole. À l’inverse, les anciens pays traditionnellement pourvoyeurs de vins, France et Italie, sont en déclin.

Le Brésil se tourne vers les pays du Nouveau Monde et principalement le Chili. À telle enseigne que les vallées viticoles chiliennes sont devenues une destination privilégiée pour les touristes brésiliens.


Jeune couple brésilien en voyage de noce, Viña Casa Silva (vallée de Colchagua, Chili, 2012).

Les statistiques de visites touristiques dans le vignoble chilien confirment la très forte présence brésilienne.


Nombre de touristes par pays d’origine dans le vignobles chilien (2010)
Source : Diagnóstico del Turismo del Vino en Chile.

Ce qui veut dire, volens nolens, à quel point l’éducation des Brésiliens au vin se fait de plus en plus par des vins… avec indication de cépage.

On ne s’étonnera donc pas de voir les producteurs de vins brésiliens reprendre cette manière de dire le vin. Par exemple, le producteur Campos de Cima (Rio Grande do Sul) (présent en France lors des Rencontres du Clos de Vougeot 2013 auxquelles j’avais pu participer) élabore une gamme de vin avec certains des cépages internationaux les plus plantés au monde : merlot, chardonnay, mais aussi de manière plus surprenante viognier. La boucle est bouclée.

Le Brésil intègre la mondialisation de la planète viti-vinicole en adhérant aux nouveaux modes de consommation et de présentation du vin.