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Révolution : une appellation pour un cépage. Le pinot gris de Vénétie


Une grappe de pinot gris. Source : Wikipedia.

 

Imagineriez-vous une Appellation d’Origine Contrôlée Syrah du Rhône ? Chardonnay de Champagne ? Ou encore Chenin de la Loire ? Cela vous paraît aller à l’encontre de la tradition du monde du vin, qui met à l’honneur un territoire et non un cépage ? Et bien les Italiens l’ont fait. Une appellation Pinot grigio (pinot gris) vient de naître. Que l’on soit pour ou contre, séduit ou choqué, c’est un changement sans précédent qui apparaît là.

Certes, il existe de nombreuses appellations qui reposent sur un cépage : la Bourgogne et ses vins rouges (pinot noir) ou blancs (chardonnay), le Muscadet (melon de Bourgogne), voire même les vins d’Alsace (avec une mention de cépage, qui peut être du riesling, du gewurztraminer, ou encore justement du pinot gris). D’autres régions viticoles s’identifient pleinement à un cépage dominant dans un bouquet de cépages différents : la Rioja et le tempranillo, le Chianti et le sangiovese, le Tokaj et le furmint. Mais personne n’avait osé, pu ou voulu franchir le pas. C’est chose faite. Le territoire, signe majeur d’identification et de revendication, passe au second plan face au cépage.

Nous sommes entrés dans l’ère des vins globalisés. Ce n’est pas nouveau me direz-vous. Pour la première fois tout de même, une appellation prend une désignation qui est celle utilisée de manière privilégiée dans le pays de consommation et non dans celui de la production. L’entrée par cépage est bien sûr une manière de coller aux attentes du consommateur américain. Il n’est pas fortuit que cela commence par l’Italie.

Une bouteille de Chianti dans le Parrain 2 (1974) de Francis Ford Coppola.

Il n’est que de songer aux intimes relations qui existent entre ces deux pays pour s’en convaincre. La présence d’une communauté italo-américaine aux États-Unis facilite bien sûr les interactions entre le marché de consommation et le lieu de production. Les Italiens sont aujourd’hui le premier pays exportateur de vins dans ce pays. Devant la France. À ce propos, souvenons-nous que les premiers vins de qualité produits à base d’un cépage allochtone l’ont été en Toscane. Les “super toscans” élaborés sur la côte de Bolgheri portent déjà une indication de cépage, le cabernet-sauvignon bordelais. Les Sassicaia et autres Ornellaia furent de véritables missiles envoyés sur le continent américain. L’appellation, créée a posteriori, ne mentionnait cependant pas le nom de cépage.


Une bouteille devenue mythique, mentionnant le cépage sans doute pour l’une des toutes premières fois en Europe.

 

 

Tout change à présent. Quelle serait la raison majeure invoquée par les thuriféraires d’un tel système ? La traçabilité. Ce qui prête à sourire. Une appellation normale ne serait-elle pas en mesure de garantir l’origine des raisins ? On doute du contraire. Et si fraude il y a, et l’Italie a malheureusement été frappée de plein fouet par des scandales (notamment en ce qui concerne la composition des vins de Montalcino ?), ce n’est pas cette unique mention de cépage qui protègera le consommateur.

Une géographie mondialisée, le pinot gris
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(cliquer pour agrandir)

Une raison plus probante ? La forte concurrence qui pèse désormais sur le pinot grigio du fait de sa propagation dans le monde entier. L’engouement qu’il y a pour ce cépage sur le marché américain occasionne des plantations dans le monde entier, et surtout dans les pays du Nouveau Monde. Et comment différencier un pinot grigio italien d’un pinot grigio australien ou encore argentin ? Qui plus est quand des entreprises qui appartiennent à d’anciens immigrés d’origine italienne en produisent ; les noms ont alors la même consonance, que l’on soit dans la King Valley ou à Mendoza.


Une bouteille australienne de pinot gris, un producteur d’origine italienne.

 

 

 

 

 

 

L’influence de la vision américaine du monde du vin est chaque jour plus présente. Nous assistons à une véritable révolution en ce qui concerne cette boisson, tant dans les manières de la nommer que dans celles de la consommer.

Vin en vrac, idées en vrac… (1)

La coopérative de Loncomilla (San Javier, région de Maule, Chili), productrice de vins en vrac équitables

Le salon des vins en vrac (World Bulk Wine) s’est tenu il y a peu de temps… à Amsterdam (du 24 au 25 novembre 2014). Des exposants venus de différents pays s’y rencontraient, certains d’entre-eux bien surprenants pour qui s’intéresse au monde du vin. Un exposant malaisien, un autre belge, et 10 exposants moldaves… Cela témoigne probablement d’une nouvelle géographie de la vigne et du vin, et de dynamiques moins visibles à l’échelle du globe.

Origine des exposants du salon des vins en vrac

Le lieu dans lequel se tient le salon en dit beaucoup non pas sur la production mais sur le transport du vin. Amsterdam, une ville proche du 1er port européen, et actuel 4e port mondial, Rotterdam, par lequel une bonne partie du vin européen est envoyé dans le reste du monde. L’exposant malaisien est d’ailleurs spécialisé dans le fret à destination de l’Asie et particulièrement de la Chine. Le groupe belge travaille dans le domaine de l’embouteillage en plastique. Enfin, si la Moldavie est bien un pays anciennement producteur de vin, aujourd’hui 14e producteur européen, elle ne jouit pas d’une grande notoriété…

Autant d’éléments qui pourraient témoigner d’une certaine organisation mondiale de la production de vin. Certains pays ou régions viticoles à faible notoriété sembleraient se spécialiser dans le vrac. Les pays du Nouveau Monde ont assis une part de leur stratégie de conquête des marchés internationaux par le biais d’une production de vrac importante.

Part du vrac (« bulk ») et des bouteilles dans les exportations du Nouveau Monde

Source : Rabobank Industry Note # 468 – December 2014

C’est tout particulièrement le cas du Chili et de ses flux à destination de la Chine.

La géographie des exposants espagnols tendrait à accréditer cette idée. La présence écrasante – peut-être due à une initiative politique – de producteurs de la Mancha n’est pas fortuite. Premier vignoble européen avec près de 450 000 hectares, longtemps orienté dans la production de vins de masse, il produit des vins très largement issus du système coopératif avec une faible valorisation. Tout comme les Pouilles en Italie, ou le Languedoc-Roussillon.

Les exposants espagnols au World Bulk Wine 2014

La carte ci-dessous montre bien cette répartition mondiale des producteurs de vrac. Les pays du Nouveau Monde, mais aussi l’Espagne et l’Italie, se détachent nettement. La France privilégie la mise en bouteille (clic pour agrandir).

 

Carte_exports_vrac_JenksLes pays exportateurs de vin en vrac dans le monde

Dès lors, cette production de vin en vrac finit par prendre des allures de matière première ou de banale production marchande. Avec la libération des échanges et la suppression de très nombreuses frontières dans le monde – l’Australie vient par exemple de signer des accords de libre échange avec la Chine -, rien n’est plus facile que de s’approvisionner sur de multiples « spots ». Le cas est extrême, mais bien révélateur : la société 8th Estate Winery de Hong-Kong vend des vins dont les raisins viennent de l’État de Washington pour les 2007, de Toscane, du Piedmont et de Bordeaux pour les 2008, d’Australie (vallées de McLaren et de Clare) pour les 2010, de Bordeaux pour les 2011…

Un vin de syrah « produit » à Hong-Kong…

C’est donc une géographie très fluide qui se dessine sous nos yeux. Elle est loin de l’image très construite et stable qu’ont de nombreuses personnes en ce qui concerne le monde du vin. Le parallèle avec d’autres secteurs agricoles est tentant

Et pourtant, les origines du vrac ne sont-elles pas anciennes ? N’en trouve-t-on pas de nombreux témoignages, et ce depuis que le vin est échangé sur des distances importantes grâce à la marine fluviale ou maritime ? Le transport de vin en tonneaux, à moins que ceux-ci ne soient dûment identifiés comme venant de tel ou tel producteur, s’apparente au vrac actuel. Seule l’ampleur du phénomène et l’extension des destinations bouleversent la donne.

Bening Simon (vers 1483-1561), Le Marché de vin à Bruges.
Allemagne, Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Abteilung Karten und Bilder.

Ce sont plutôt les échanges de vin en bouteille qui forment l’exception d’un point de vue historique. Ils ont pourtant durablement impressionné notre regard.

À suivre…


 

Paysages du vin : Barolo et Barbaresco (Italie)

Le village de Barolo.

Il n’est sans doute pas beaucoup de vignobles en Europe qui aient connu une telle croissance que ceux de Barolo et de Barbaresco (de part et d’autres de la ville d’Alba, région du Piémont). Ils sont passés en une trentaine ou une quarantaine d’années d’une situation de polyculture, sans notoriété aucune, à une spécialisation totale dans le domaine viticole, avec une renommée mondiale. Une trajectoire qui fait davantage penser à des vignobles du Nouveau Monde, Australie, Nouvelle-Zélande ou Chili. Mais on est bien en Europe.

Le village de Barbaresco.

Ce qui a déclenché la croissance du vignoble, c’est le projecteur que la presse américaine a braqué sur certains producteurs à partir du milieu des années 1980, comme Angelo Gaja. Barolo et Barbaresco sortent du néant pour devenir deux des vignobles parmi les plus encensés au monde par la critique internationale.

Copie d’écran de l’application pour iPhone. Source.

Tout est allé très vite, tant et si bien que le vignoble a d’ores et déjà établi une cartographie de ses « crus » sur un modèle bourguignon. Alors qu’il ne s’agit ni plus ni moins que de parcelles. Mais comment jouer au plus vite dans la cour des grands, si ce n’est en communiquant sur ses terroirs ? Avec une communication à la pointe du progrès, puisque disponible dans les applications vendues par Apple. Comme il s’agit des crus « officiels », la boucle est bouclée ; le vignoble est devenu riche de multiples terroirs. Un beau syllogisme. Barolo et Barbaresco sont désormais à l’égal des plus prestigieux vignobles mondiaux.

Parcellaire viticole sous le village de La Morra. On regardera aussi celui du village de Barbaresco ci-dessus.

La rectitude du parcellaire est impressionnante, comme si tout venait d’être dessiné. C’est une hypothèse, mais on dirait bien que les parcelles ont été reconstituées à mesure que les viticulteurs plantaient des vignes. On voit bien la différence avec un parcellaire ancien, comme celui du Canyon de Sil (Galice, Espagne) par exemple.

Parcellaire ancien et moins ordonné du Canyon de Sil.

Il en va de même avec les petites cahutes qui servent aux vignerons à déposer leur outillage : elles sont flambant neuves, et ont été construites pour répondre à l’impérieuse demande mondiale en vins régionaux.

Cahute vigneronne fraîchement bâtie.

Que devait-on trouver auparavant sur ces coteaux ? Des vignes et des cultures arbustives très certainement, mais davantage aux pieds des villages comme on peut encore plus ou moins le voir à Montalcino (Toscane, Italie).

Village de Montalcino (Toscane).

Plus loin, de nombreux coteaux devaient servir de pâturage pour le bétail. On voit encore ici ou là quelques petites maisons, certainement utilisées par des pasteurs. Les céréales devaient prendre la plus grande place du finage.

Tout ceci a été bouleversé en un temps record. A vue d’œil, il ne reste plus beaucoup de place pour planter des vignes… Une évolution digne de celles des vignobles du Nouveau Monde. La mondialisation dans le domaine des vins touche bel et bien nos régions viticoles.

Paysages du vin : Marsala (Sicile)


Hélas, bien peu de grands vignobles ont connu un déclin aussi prononcé que celui de Marsala. Les paysages attestent des difficultés que connaît la région : hormis une poignée de grandes maisons de négoce, deux ou trois tout au plus, le reste fait pâle figure. Le quartier vinicole de la ville n’est plus que l’ombre de lui-même. Certains chais sont abandonnés, alors que d’autres sont heureusement reconvertis, notamment pour être utilisés par le Musée archéologique de la ville.
Anciens chais vinicoles reconvertis pour le musée.


Chais abandonnés.

Quant au vignoble, il faut bien dire que son extension n’est pas à la hauteur de sa renommée. L’auréole viticole qui cerne la ville, surtout située au Sud-Sud-Ouest, laisse rapidement la place à de la polyculture, avec ça et là encore quelques tâches de vignes. Le tout largement dévoré par l’urbanisation croissante. Le vignoble a dû considérablement diminuer depuis l’heure de gloire de ce vin muté, c’est-à-dire fin XIXe – début XXe siècle.


Vignes protégées du vent par des filets. Urbanisation en arrière-plan.

Car ce vignoble s’inscrit dans la famille des vins de Porto, Jerez ou Madère. Autant de vignobles dont la prospérité date de la fin de l’Époque Moderne, et surtout du XIXe siècle. Autant de vignobles dont les évolutions sont à comprendre par le rôle du commerce anglais. On remarquera une grande similitude de l’architecture des chais avec ceux que l’on peut trouver à Jerez ou à Porto.


Des paysages qui ne sont pas sans rappeler ceux de Sanlúcar de Barrameda.


Foudres et tonneaux dans les chais de l’entreprise Fleurio.

La technique de la solera est d’ailleurs utilisée, à l’imitation du vignoble andalou.

Les vins de Marsala se seraient développés sous l’influence d’un négociant anglais, John Woodhouse (1768-1826). Son rôle serait certainement à relativiser ; il doit inscrire son action dans le vaste mouvement de la présence commerciale anglaise dans l’Atlantique et la Méditerranée. Londres s’approvisionne aussi en vins depuis ses possessions de Malte ou de Chypre. C’est peut-être une raison essentielle du déclin du Marsala : l’éloignement relatif de la métropole, surtout par rapport à Porto ou Madère, et plus encore le fait que les Anglais n’aient pas fondé de véritable colonie comme c’est le cas pour ces deux derniers vignobles. Les liens sont plus ténus.


Bouteille destinée au marché anglais (« Inghilterra« )

Ajoutons à cela une image de « vin de sauce » et sans doute une qualité insuffisante dans les années 1970-1980, et l’on comprendra pourquoi le vignoble est en difficulté. Comme les autres vignobles de vins mutés, mais avec ici un déclin beaucoup plus prononcé.

Hélas encore, la présence de bouteilles de Marsala dans le film Le Parrain 3 n’aura pas suffit à redonner un engouement pour ce vignoble…


Andy Garcia, Al Pacino, deux bouteilles de la marque Florio. Le Parrain 3, film de Francis Ford Coppola, 1990.

Les paysages de la Toscane (Italie)

Les paysages viticoles de la Toscane sont de toute beauté. Qu’est-ce qui contribue à donner cette impression ? Sans doute plusieurs éléments qui s’interpénètrent les uns aux autres. Tout d’abord les collines, qui confèrent aux paysages une certaine douceur. Elles ne sont jamais bien imposantes, et donnent une impression de grande diversité. À chaque détour, un nouveau paysage s’offre au regard. Et le soir par exemple, le soleil déclinant sculpte tout un jeu de lumières et d’ombres sur les reliefs.

Ce serait aussi le souffle de l’histoire. Le paysage pensé par les agronomes latins et réinventé à la Renaissance transparaît à travers le vignoble : un paysage extrêmement construit, un véritable jardin, un décor arboré.
L’histoire s’impose aussi à travers les gros bourgs qui dominent les campagnes : leurs origines médiévales leur donnent soit des allures particulières, on pense à San Gimignano, soit des positions de perchement sur les coteaux. Elles ont perduré avec le temps.


San Gimignano

Montepulciano, Montalcino (voir la photo ci-dessous), ou beaucoup d’autres villages moins célèbres, comme Panzano in Chianti, surplombent la campagne environnante. Et notamment tout un ensemble d’anciennes fermes, celles des mezzadri, les métayers. Issues d’un système révolu de métayage, elles forment un habitat dispersé dans la campagne toscane qui participe de la diversité paysagère. Elles sont souvent aujourd’hui le siège d’exploitations viticoles (quand elles n’ont pas été transformées en auberge, en restaurant, ou en résidence secondaire… la pression touristique est forte).

Habitat dispersé lié à un ancien système de métayage.

Dernière touche donnée à ces paysages, qui les rend bien différents d’une bonne partie des grands vignobles, la permanence de la polyculture. On y trouve encore des arbres fruitiers, notamment des oliviers bien sûr, mais aussi d’autres cultures agricoles, champs de céréales ou prés. C’est devenu rare dans bon nombre de vignobles renommés, tant la spécialisation agricole a pu supprimer toute autre culture. Et puis forcément, la Toscane ne serait pas ce qu’elle est sans les cyprès. Ils contribuent à apporter une ultime apparence de complexité dans les paysages (rappelons que leur introduction est relativement récente, alors même que dans notre imaginaire, ils sont inséparables de la Méditerranée occidentale).

Montalcino, un village perché.

Tous ces éléments contribuent à former dans notre esprit l’image d’une région agréable à vivre, un jardin de cocagne qu’ont pu célébrer de nombreux auteurs. Les caractéristiques que l’on donne aux vins du Chianti sont à l’avenant ; des vins aux caractères chaleureux, enjoués.

Wine Spectator et la qualité des vins : une vision du monde

La revue américaine Wine Spectator vient de publier la synthèse des notes qu’elle donne par pays pour ses dégustations de l’année 2013 (numéro du 31 janvier – 28 février 2014, p. 101). Le graphique est compliqué à lire si l’on veut faire des comparaisons, alors que des cartes permettent à mon sens de voir émerger quelques grandes tendances.

Elles sont sans doute assez représentatives des évolutions du monde du vin actuel, même si la revue a certainement des préférences, et qu’elle met bien évidement les vins américains dans une position centrale. Pour que les cartes soient plus riches à lire, j’ai distingué la Californie (l’essentiel du vignoble américain) du reste des États-Unis (soit les États de New-York, Oregon, Washington et quelques autres vignobles).

Il est intéressant de remarquer la très forte représentation des vignobles français et italiens, ce qui n’a rien de surprenant, mais en revanche la faible présence de l’Espagne (pourtant 3e exportateur mondial derrière ces deux précédents pays, chiffres de l’OIV 2008-2009). Un phénomène qui réapparaîtra en ce qui concerne la qualité des vins dégustés. L’Allemagne et l’Autriche sont à l’inverse deux pays bien représentés sur le panel de Wine Spectator. Tout comme les vins du Nouveau Monde, rien de bien étonnant à cela, on sait les États-Unis très ouverts à ces pays.

Des vins du monde entier
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La lecture des prix moyens des vins dégustés introduit déjà une petite différenciation : l’Allemagne intègre le groupe des pays aux prix moyens les plus élevés. Un pays prospère, au niveau de vie élevé, producteurs de vins de qualité en nombre relativement limité. Autour de ce noyau composé par la France et l’Allemagne, apparaît une auréole de pays aux vins moins valorisés (Italie et Espagne), puis beaucoup moins (Portugal, enfin Autriche). À l’échelle mondiale, une autre auréole semble se dessiner, moins nette, avec des vins aux prix moyens plus faibles dans le Nouveau-Monde. Mais le Chili et l’Australie sont tout de même bien placés (70 $ et 69 $) contrairement à ce que l’on pourrait attendre. L’image de ces deux pays étant tout de même celle de producteurs de vins de qualité standard et peu différenciés. Comme quoi leurs efforts qualitatifs de ces dernières années semblent se traduire dans la gamme de vins proposés.

Géographie des prix des vins dégustés
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La synthèse maintenant. Elle est exprimée en notation sur 100, une façon de faire sur laquelle il nous faudra revenir, qui fut proposée par Robert Parker sur le modèle des écoles américaines (la grille utilisée par Parker apparaît dans la notice de Wikipédia – point 2.2).



La qualité des vins selon Wine Spectator

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1. Selon les critères de Wine Spectator, tous les pays du monde produisent désormais des vins de qualité. C’est un point essentiel de la planète des vins telle qu’elle se dessine aujourd’hui. L’ancien ordre mondial hérité du XIXe siècle, marqué par la forte suprématie de la France (et surtout de certaines régions : Bordeaux, Bourgogne, Champagne), est terminé.

2. Le niveau des vins dégustés est plutôt élevé. Beaucoup de vins de grande qualité, encore plus de vins « intermédiaires », et finalement assez peu de vins de moins bonne qualité. Les Américains pensent vivre un âge d’or (Golden Age) (TABER, 2011, p. 1) marqué par des vins de qualité, originaires des endroits les plus insoupçonnés de la planète, à des prix tout à fait abordables pour les classes moyennes. La globalisation joue en la faveur des consommateurs (GOKCEKUSA, FARGNOLIA, 2007, p. 194). Une vision qui va plutôt à l’encontre de celle communément admise en Europe, pour laquelle mondialisation = banalisation.

3. Ce dernier point peut d’ailleurs se lire de manière transversale. Si l’on prend l’exemple du Chili, on y trouve quelques grands vins, davantage de vins intermédiaires, et quelques vins moins satisfaisants. Mais à des prix relativement intéressants par rapport aux d’autres vignobles qui font figure de valeurs sûres. Autrement dit, on trouvera assez facilement de bons vins au Chili pour un prix relatif tout à fait abordable (selon les critères américains bien sûr, les vins y sont plutôt chers à nos yeux). On comprend la rapide progression des vins du Nouveau Monde à l’échelle mondiale.

4. A l’inverse de la France qui propose certes de très grands vins, mais à des prix plutôt élevés du fait de leur notoriété mondiale. Et il n’est pas certain que le consommateur en ait pour son argent, il y a tout de même bon nombre de vins mal notés (9 %). Dans son esprit, il aura donc tout intérêt à n’acheter un vin français, surtout s’il est issu d’une région très renommée, qu’à la condition d’y mettre le prix… N’est-ce pas ce que l’on dit des vins de Bordeaux ou de Champagne ? Pour en rester aux vins pétillants, la rapide progression des prosecco italiens ou des cavas catalans en Europe et dans le monde n’est pas étrangère à ce constat. Ni même le déclin des ventes de Champagne…

Bref, autant de tendances très menaçantes pour les régions viticoles établies, et plus optimistes pour les outsiders de la mondialisation.

Références :
GOKCEKUSA, O., FARGNOLIA, A., 2007, « Is Globalization Good for Wine Drinkers in the United States? », Journal of Wine Economics, Vol. 2, Issue 02, September, pp 187-195.
TABER, G. M., 2011, A Toast To Bargain Wines: How innovators, iconoclasts, and winemaking revolutionaries are changing the way the world drinks, New York, Scribner, 312 p.

Pourquoi des vins de cépage ? (1)

Tonneaux de vins sur l’île de Madère (Funchal) : les cépages (sercial, verdelho et malvoisie) sont indiqués

Nommer les vins par cépage et non par région de production, comme le font les USA, procède de multiples facteurs. Tentons d’en explorer certains à partir d’aujourd’hui et dans les semaines qui viennent.

La première raison que l’on peut invoquer provient de la difficulté, voire de la quasi impossibilité, qu’ont eut les colons européens à produire des vins sur le continent nord-américain à partir de la variété de vigne européenne, Vitis vinifera. Les difficultés climatiques ne sont pas à négliger : la façade Nord-Est du continent américain est beaucoup plus froide que la façade atlantique de l’Europe. Elle est longée par le courant marin froid du Labrador et peut être affectée par des coulées d’air très froid, comme ce fut le cas cet hiver 2013-2014. Mais surtout, les colons américains sont confrontés à des maladies de la vigne ou des insectes ravageurs dont ils ignorent tout aux XVIIe et XVIIIe siècles. Avec en particulier le phylloxera, originaire du Mississippi et des États du Sud-Est des États-Unis.
Il faudra attendre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle pour parvenir à contourner ce ravageur, justement par greffage de souches américaines résistantes au puceron. En attendant, les colons américains essaient tous les cépages possibles et imaginables, qu’ils soient importés d’Europe, ou locaux. Une attitude pionnière, expérimentale, qui doit contribuer à mettre l’accent sur le cépage.

Certains producteurs américains vont en effet utiliser les vignes sauvages américaines pour produire du vin. C’est par exemple le cas du catawba, qui est un croisement issu de Vitis labrusca, une espèce de vigne américaine, et de Vitis vinifera, la souche européenne. Nicolas Longworth (1783 -?), considéré comme l’un des pères de la production de vins aux États-Unis, utilise ce cépage dans l’Ohio pour produire du « sparkling wine ». Comme je travaille sur les menus des restaurants américains, je ne résiste pas à donner un exemple de carte des vins sur lequel figurent un « Longworth’s Dry Catawba » et un « Longworth’s Sparkling Catawba ».

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Un zoom sur les lignes :
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Un menu proposé par le restaurant Irving House (New-York) en 1852. D’ailleurs, de fort nombreuses mentions de catawba, isabel ou scuppernong sont imprimées sur les menus de la fin du XIXe siècle. Leur succès sera éphémère, les vins produits ont un goût « foxé », c’est-à-dire marqué par des arômes animaux.

N’oublions cependant pas que certains vignobles européens précisent aussi les cépages. Les vins de l’île de Madère déclarent souvent, sur la bouteille même, être produits à partir de sercial ou de bual (un « Sercial Madeira, 1869 » au Café Savarin (sl) en 1900). Certains vignobles italiens en font de même, pour les malvoisies, les muscats, ou les nebbiolo (citons un « Nebiolo spumante » en 1899). Ce serait encore le cas des vignobles germaniques, avec le riesling (un « Deidesheimer Kieselberg Riesling Auslese, 1876 » proposé par l’Union Square Hotel, (sl ; NY ?) en 1892).

Bref, de multiples facteurs se conjuguent pour faire apparaître la mention de cépage sur la bouteille ou le tonneau de vin dès le XIXe siècle, peut-être même avant pour certains vignobles européens. La pratique n’est pas aussi récente que l’on veut bien le dire.

Architecture : le centre Antinori (Toscane)

Se limiter à produire du vin ne suffit plus dans un monde globalisé. Pour vendre, être connu et reconnu, dégager des marges supplémentaires grâce à la vente de multiples produits dérivés, un centre oenotouristique s’impose. Les projets se sont multipliés ces dernières années dans tous les pays, sous l’influence du Nouveau Monde, et notamment de Robert Mondavi, précurseur en la matière.

Tout commence par une architecture audacieuse. Le centre Antinori joue ici sur un bâtiment qui s’intégre aux collines et à l’architecture locale (emploi de terracotta) mais présente aussi une rupture qui attire le regard, avec l’escalier hélicoïdal par exemple.

Source : http://www.antinorichianticlassico.it

Traduit en langage viti-vinicole : nos vins sont le pur produit de notre terroir, nous ne faisons qu’y ajouter une pincée de savoir-faire. Savoir-faire multiséculaire, faut-il le rappeler (Antinori se targue d’exister depuis plus de 600 ans).

La presse s’empare du sujet ; ici lors de l’ouverture du centre avec un média spécialisé, au lectorat forcément confiné, là en direction du grand public américain, avec un article dans le New York Times du 27 août 2013.

On pourra donc visiter le musée, manger au restaurant avec terrasse panoramique, acheter des produits divers dans le magasin, et certainement de se prévaloir de quelques avantages avec une fidélisation. On pourra suivre le groupe sur Facebook (devenir amis ?) et émettre ou recevoir des Tweets.

Bref, toute une stratégie marketing qui semble porter ses fruits. La localisation du centre n’est pas liée au hasard non plus. Il est situé sur la voie rapide qui relie Florence à San Gimignano, axe majeur du tourisme toscan.

Un processus qui s’inscrit dans la tertiarisation des activités des vignobles. La stricte production d’une denrée agricole est de plus en plus relayée, encadrée aussi, par des activités de service.