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La Grande Guerre et le vin

Le monument aux morts de Vertus (Champagne), Marianne et des grappes de raisin

La relation qu’entretiennent la Grande Guerre et le vin est relativement connue, tant à travers l’imaginaire qui fut créé par les Poilus autour de cette boisson, que par son absolue nécessité au moment de l’assaut. « Au combat (…), le pinard réchauffe les cœurs, donne du courage et suspend, un temps, l’épouvante qui s’empare de chacun au moment de l’assaut. Dans un conflit marqué par son extrême brutalité et l’expérience de la mort quotidienne, la transgression rendue par les nouvelles formes de guerre implique un état de désinhibition entretenu par l’alcool » écrit Christophe Lucand dans son remarquable ouvrage Le Pinard des Poilus. Toute une organisation est mise en place pour envoyer coûte que coûte du vin vers le front.

Ce qui l’est sans doute moins, ce sont les conséquences géographiques du conflit. Non pas tant les destructions occasionnées dans les vignobles mêmes – ce point est plutôt bien documenté, tout particulièrement pour la Champagne, qui connaît la terrible bataille de la Marne (5 au 12 septembre 1914) -, mais davantage en ce qui concerne la place du vin dans le roman national d’une part, et d’autre part dans ce qui touche à la constitution d’un premier ordre viti-vinicole mondial.

De nombreux villages du vignoble français, comme ici à Vayres (Gironde), ont été dramatiquement affectés par le conflit en envoyant des hommes au combat

Le vin devient la boisson nationale par excellence. L’Alsace et la Lorraine, dont les vignobles traduiraient bien le caractère « latin » de ces régions, réintègrent l’espace national. Et la boisson est érigée au rang de marqueur de civilisation, s’opposant aussi aux nations « barbares » buveuses de bière, de schnaps ou de vins industriels et frelatés. La Grande Guerre contribue à façonner l’identité française, et à donner au vin une place majeure dans sa définition. Jusqu’à faire de ce dernier, aux yeux du monde entier, un breuvage dont les produits les plus fins ne peuvent être que français. Le culte du terroir – mot français désormais repris dans le monde entier – se situe dans le prolongement de cette pensée, et représente aujourd’hui le nec plus ultra en termes de qualité.

D’ailleurs, à l’échelle internationale, la création de l’Office international du vin – qui deviendra l’Organisation Internationale de la Vigne et du Vin (OIV) – en 1924 contribue à véhiculer une manière française de faire le vin : celui-ci est produit au sein de territoires dûment délimités (les appellations d’origine, créées en 1919) et ne souffre pas de transformations industrielles (le vin, comme le stipule la loi Griffe de 1889 reprise par l’OIV, est strictement issu de raisins ou de moûts de raisin*).

OIV et WWTG, deux organisations pour le monde des vins

Les lendemains de la Première Guerre mondiale créent le monde multilatéral que nous avons connus jusqu’à présent dans le domaine du vin. Le bilatéralisme, et les accords entre pays ou entre blocs, est en train de gagner du terrain. En France même, le rapport Pomel (2006)avait ouvert la voie à l’aromatisation des vins par trempage de copeaux de bois. Et dans le monde, il n’est pas certain que la conception française du vin soit toujours celle qui rencontre le plus de succès. Le fait que les États-Unis d’Amérique aient quitté l’OIV en 2001 – et créés une organisation parallèle, plus libérale, le WWTG -, et que la Chine ne l’est toujours pas intégrée – le fera-t-elle un jour, alors qu’elle est déjà le7e producteur mondial ? – ne plaident pas en la faveur de l’institution de la rue d’Aguesseau (siège de l’OIV à Paris).

Certes, l’Ouzbékistan vient tout juste de la rejoindre…

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*Ce qui exclut tout ajout (de colorant, de sirop ou d’autres matières chimiques) ou toute macération (les vermouths ne sont plus de « vrais »vins…). Seul le sucre, permettant une chaptalisation des vins, n’a pas été interdit – sous l’influence des vignobles du Nord de la France placés au plus près de Paris – alors que l’irrigation est par exemple prohibée.

à lire :

Christophe Lucand, 2015, Le Pinard des Poilus. Une histoire du vin en Francedurant la Grande Guerre (1914-1918), Ed. Universitaires de Dijon, 170p.

La grêle, un phénomène climatique violent

Source : Domaine de Tout l’Y Faut (Marcillac) – ODG Blaye Côtes de Bordeaux

L’épisode de grêle qui vient de secouer le vignoble bordelais, dans le Médoc et surtout en Blaye Côtes de Bordeaux et Côtes de Bourg, mais aussi une partie du vignoble charentais, fait preuve d’une rare violence à l’égard des viticulteurs. Une violence physique, tant les ceps décimés ont perdu leurs feuillages et les futures grappes de raisins, hachés qu’ils sont par la chute des grêlons de glace.

Source : Château l’Espérance (Berson) – ODG Blaye Côtes de Bordeaux

Certaines photos sont saisissantes tant les projectiles sont imposants.

Source : Domaine Maison de la Reine (Saint-Mariens) – ODG Blaye Côtes de Bordeaux

 

 

 

 

 

 

 

En outre, les orages passent relativement longtemps sur le Blayais une bonne partie de l’après-midi du samedi 26 avril. La vidéo montre les décharges de foudre au long de la journée, repérées par radar.

[patientez un peu pour le déclenchement de la vidéo]

Source : http://fr.blitzortung.org en date du 26 avril 2018.

Une violence morale, tant le dénuement doit accabler les viticulteurs qui découvrent leurs parcelles laminées. C’est tout une année de travail qui s’envole en quelques minutes à peine. Une violence économique bien sûr, tant la viabilité d’une exploitation peut être remise en question à la suite de cet aléa climatique, surtout si le domaine a déjà été touché l’an dernier par l’épisode de gel… Les conséquences à long terme peuvent être majeures, on le voit. La sidération doit hélas être grande et violente pour certaines personnes.

Une fois encore, puisse les solidarités régionales, nationales ou individuelles aider à passer ce mauvais cap.


Source : Archives Départementales de Gironde, 4 Fi 3747

 

 

Peut-on lutter contre ce fléau ? Comme pour le gel, différentes manières de lutter, soit directement soit indirectement existent. Elles n’ont pas toutes la même portée. La première méthode, celle à laquelle ont souvent recours certaines viticulteurs, ce sont les canons à grêle, sensés pouvoir désamorcer un épisode orageux. La méthode est ancienne comme le montre cette ancienne carte postale de Saint-Émilion. Le vignoble du Beaujolais s’est équipé l’an dernier de tels canons. Leur efficacité est plus que douteuse. Le géographe Freddy Vinet (Le Risque grêle en agriculture, 2000) remet en question cette pratique dans son livre. On pourra d’ailleurs lire une synthèse dans l’article sous ce lien.

Il est donc nécessaire de protéger le feuillage et les grappes. La méthode la plus simple serait d’étendre des filets de protection comme cela se fait pour certains arbustes ou dans les vignobles de raisin de table. Une méthode que l’on pouvait aussi voir dans le film Premiers Crus (2014)… sans grand réalisme.

Source : Premiers Crus (2015), réalisation Jérôme Le Maire.

Car c’est là que le bât blesse : si la méthode est éprouvée, elle n’est pas sans modifier le micro-climat qui entoure le cep de vigne. Quiconque aura dormi sous une moustiquaire ou dans une tente au soleil aura expérimenté la chaleur qui peut vite y régner. C’est justement ce que l’INAO refuse, arguant – à juste titre – que cela modifie la typicité des vins. Et effectivement, le lien au terroir serait brisé ou tout du moins sérieusement affecté, ce qui empêcherait de recourir à une AOC. Pour ne pas parler du désastre paysager que de telles techniques occasionnent : on le voit en Espagne avec la région maraîchère de Carchuna (Andalousie), devenue une immense toile de plastique, du fait des serres.

Carchuna (Espagne) : il s’agit de serres et non de filets protecteurs, mais tout de même, cela donne une idée de ce que le plastique peut donner lorsqu’il est employé à outrance.

Chili, vallée de l’Elqui. Des vignes protégées par des filets de plastique.

Au Chili aussi, en dépit d’une certaine esthétique – il faut bien l’avouer pour ce vignoble en pleine aridité -, le paysage est métamorphosé.

Ceci dit, les méthodes ont évolué. J’ai pu voir en Italie des filets beaucoup plus discrets visuellement. Ont-ils un impact sur le micro-climat du cep ? Certainement, même s’il est certainement moindre que pour la première technique.

Et il y aurait peut être des moyens pour que les viticulteurs n’aient pas le droit de les conserver tout le temps : globalement, les épisodes orageux sont plutôt bien prévus par Météo France, il y aurait peut être la possibilité de les mettre sous certaines conditions, temporairement. Je conçois bien que ce serait un énorme travail à mettre et à enlever… mais c’est sans doute mieux que de tout perdre.

Enfin, se pose inévitablement la question des assurances. J’avais déjà évoqué ce problème et le coût qu’elles engendrent dans un précédent billet lors du gel de 2017 (ici et ici). On se rappellera la mobilisation des motards il y a quelques années pour faire baisser le prix de leurs polices d’assurance, allant même jusqu’à créer leur propre mutuelle. Or, le monde viticole, et agricole en général, est un lobby autrement puissant que ne le sont les motards ; on vient d’en avoir l’illustration à l’Assemblée nationale lors du vote de la loi sur l’agriculture. Plusieurs points essentiels – refus d’étiquetage des aliments gras ou sucrés, la question du glyphosate – montrent la puissance du monde agricole et de l’industrie agro-alimentaire sur certains sujets en France. Soit dit en passant, à rebours complet des attentes sociétales…

Source : Twitter

SI la question de l’assurance n’est pas réglée, c’est peut-être tout simplement parce que le monde agricole ne s’en est pas véritablement emparée. Pourquoi une telle absence de mobilisation ? D’autant, rappelons-le, que le président de la République M. Emmanuel Macron a nommé comme conseillère spéciale Mme Audrey Bourolleau, ancienne lobbyiste de Vin et Société, qui travaillait naguère pour l’Union des Côtes de Bordeaux. Les hautes sphères de l’Etat ont une oreille toute particulière pour le monde viticole.

Que n’en profite-il pas pour de bonnes raisons ?

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Merci à l’ODG ODG Blaye Côtes de Bordeaux pour les photos.

1968 dans les vignes (1)

Si l’année 1968 attire une attention bien légitime sur les villes, le monde ouvrier et les étudiants, il n’en demeure pas moins que les campagnes, et notamment les vignobles, connaissent des évolutions remarquables. Elles sont plus feutrées, moins évidentes, mais sont tout de même essentielles pour comprendre les vignobles actuels. Trois reportages autour des vendanges de l’année 1968 permettent de s’en convaincre.

Vendanges médiocres pour le Saint-Émilion

1968 est une année difficile pour les viticulteurs, avec un été pluvieux ; elle place les vignobles dans des situations périlleuses du fait de la pression des maladies, avec la pourriture grise par exemple. À ce propos, ce n’est pas de la fumée que l’on voit comme l’indique le journaliste, mais bien les spores des champignons. Certains domaines perdent leur récolte, tout du moins parce que la qualité suffisante n’est pas au rendez-vous. Deux remarques à ce propos. Tout d’abord, l’utilisation des pesticides n’est pas encore commune à Saint-Émilion, alors qu’elle permet déjà de sauver la récolte des vins de Savoie, comme on le verra ci-dessous. Peut-être l’émiettement des structures, une attitude plus attentiste sinon conservatrice, sans doute encore un éloignement d’une France de l’Est et du Nord plus industrialisée et proche des foyers d’innovation, freinent-ils encore le développement de procédés qui permettront d’obtenir des récoltes chaque année ou presque. Ce sera tout le travail d’un œnologue comme Émile Peynaud (1912-2004) d’enseigner aux producteurs à obtenir avant tout des récoltes saines pour bénéficier de vins de qualité. Le vignoble français est en route vers une transformation considérable de ses manières de produire le vin.


La dégustation, phase essentielle de l’agrément des vins.

Et justement, cela se fait à Saint-Émilion par un agrément. Cette AOC est la première de France à mettre en place non seulement un contrôle de l’origine des raisins, mais aussi un contrôle de la qualité dès 1954 dans le cadre du classement. Les vins doivent être conformes à des critères mis en place par les viticulteurs, en termes par exemple de pH, de degré d’alcool, mais aussi de caractéristiques gustatives. Une trentaine d’année après la création des AOC (1935), Saint-Émilion ouvre la voie à un système qui permet une forte élévation qualitative du vignoble français, par la dégustation et la comparaison des vins, et normalement par un encadrement des viticulteurs dont les vins sont en dessous des normes souhaitées. Les idées de progrès et d’amélioration qualitative des vins sous l’influence de « noyaux d’élite » est au fondement de la démarche de la France en matière de vigne et de vin. On pourra lire l’excellent article de l’historien Florian Humbert sur le sujet.

Mariage en Saône et Loire

(on peut se limiter à 1 mn 30 de visionnage)

Source : INA.fr

Même si le sujet du reportage ne porte que bien peu sur la vigne et le vin, on peut percevoir dans ce vignoble les débuts de la mécanisation. Plus tardive que dans d’autres cultures, elle est favorisée par le développement à la fin des années 1950 et au début des années 1960 par les premiers tracteurs enjambeurs créés en Bourgogne. Ils permettent de ne pas reconfigurer les vignobles, avec toute leur structure de vignes palissées pour les traitements, et par conséquent de passer au dessus des vignes depuis certaines allées.

Un tracteur enjambeur, vue de derrière (la vue la plus claire dans ce reportage)

Cette mécanisation ouvre la voie à une forte banalisation des paysages, par la suppression par exemple des arbres fruitiers présents dans les vignes ou le long des haies, et s’accompagne d’une spécialisation des exploitants agricoles. Le reportage suivant le dira : « cet agriculteur sait être un vigneron ». Tout le système scolaire, banquier, syndical ou ministériel ira dans le sens d’une spécialisation poussée des agriculteurs : ici des éleveurs, là des céréaliers, plus loin des viticulteurs. La fin de la polyculture, longtemps perçue comme un archaïsme surtout sous l’influence du modèle Nord-Américain – le plan Marshall (1947) repose notamment sur l’équipement accéléré des agriculteurs en tracteurs et autres outils mécanisés -, est un des éléments majeurs de la France de la deuxième moitié du XXe siècle.

Le vin blanc de Savoie : l’Apremont

Source : INA.fr

Enfin, et au-delà des éléments déjà évoqués, ce reportage évoque la création d’une cave coopérative. Elle est bien tardive pour le reste de la France, puisque les grands moments de développement coopératifs se sont faits au tout début du XXe siècle et dans les années 1950. Mais elle témoigne de la complexité accrue du métier de viticulteur : nécessité de recourir à des savoirs scientifiques et techniques, utilisation d’outillage de plus en plus perfectionnés, comme en attestent les pressoirs horizontaux du film, ou encore création de structures de ventes. On le voit, l’horizon des viticulteurs savoyards est encore régional, ils cherchent à étendre leur influence en direction des grandes villes, Lyon et Paris. Ce sera plus tard le développement des stations de ski qui leur permettra de toucher une nouvelle clientèle, et de manière ultime, l’étranger. Alors que seuls 10 % des vins français sont vendus à l’étranger à la fin des années 1960, ce sont maintenant plus de 30 % d’entre eux qui passent une frontière. Le vignoble français – hormis les « grands » vignobles de Bordeaux, Champagne, Bourgogne et Cognac qui étaient déjà internationalisés – commence à s’intégrer à la mondialisation dans ces années là. Porté par l’essor de la grande distribution – en pleine croissance dans ces années 1960 – et des classes moyennes, le vignoble français connaît alors une forte croissance de ses productions.

1968 n’est à l’évidence pas une année charnière pour le vignoble français, mais il n’en demeure pas moins que ce dernier connaît de nombreuses évolutions : professionnalisation, spécialisation, mécanisation, utilisation de la chimie, internationalisation puis mondialisation des ventes. Des changements profonds, mais inscrits dans la durée. Nulle révolution ? Si, mais c’est en Italie qu’une petite révolution se tient en matière de vigne et de vin. À suivre…

L’INAO bien inspirée

L’INAO vient de mettre en ligne la cartographie des Appellations d’Origine Contrôlée. Une belle manière d’explorer le vignoble français.

Source : IGN, INAO

[Cliquez pour agrandir les images]

Le jeu de mot est facile, mais l’Institut National de l’Origine et de la Qualité (INAO) vient de mettre en accès libre la cartographie des Appellations d’Origine Contrôlée du fait de la directive INSPIRE (2007). Suivez ce lien pour y accéder.

Il est donc possible d’explorer les territoires viticoles français. Certains sont tout petits, mais grandioses par leurs paysages et la qualité de leurs vins. Songeons aux Côtes-du-rhônes Nord, à la hauteur de Vienne par exemple.

En zoomant, on parvient à lire le parcellaire viticole à une échelle d’une rare précision.
Ce qui renvoie directement aux splendides paysages des bords du Rhône.

On pourra aussi explorer quelques particularités du vignoble français. Des vignes sur des volcans (à l’Est de Clermont-Ferrand)  :
Des vignes qui se jettent dans la mer, avec un spectaculaire paysage de terrasses à Banyuls.

Et les paysages du vignoble :

Ou encore la viticulture de coteaux des bords de Loire, ici en amont de Tours.
A ce propos, et sauf erreur de ma part, le travail de délimitation à l’échelle parcellaire, plus avancé dans certaines régions que d’autres, apparaît bien.
Ici dans le vignoble nantais, la localisation des aires AOC est faite à la parcelle. Je vous laisse imaginer l’énorme travail réalisé par les agents de l’INAO et souvent les viticulteurs eux-mêmes.


La Butte de la Roche face au Marais de Goulaine

Là dans le vignoble bordelais, les limites sont plus floues, se bornent à exclure les vallées, et conservent de nombreuses parcelles de forêts.

Le vignoble bordelais à hauteur de Langoiran

Un regret ? L’absence de certaines régions viticoles, mais je suppose que ce n’est qu’une question de délai. Ni l’Alsace, ni la Champagne, ni le Cognac ne figurent dans les données accessibles. Pour l’instant sans doute.

Enfin, pour les amateurs de SIG, il est possible de télécharger les données (sous ce lien). Et d’explorer les différences de vignobles ou de parcellaires.

Il est alors possible de mieux zoomer sur les Appellations, comme ici en Bourgogne ou les Appellations villageoises (de Chenôve à Chambolle-Musigny) apparaissent de différentes couleurs.

Cela permet d’aller un peu plus loin dans l’analyse, et de voir que les îlots délimités par l’INAO n’ont pas du tout la même configuration en fonction des régions. Un rapide – mais non moins savant – calcul permet de comparer les régions par rapport à la moyenne nationale :

Dimension des îlots de parcelles inclus dans les aires d’appellation

Ce qui donne à l’échelle de la France cette carte (en violet ce qui est sous la moyenne, en orange au dessus) :

En zoomant sur des régions, on perçoit bien tout le travail de délimitation souvent effectué à la parcelle dans certains secteurs, comme ici sur la Loire.


Le vignoble nantais tout à l’Ouest, l’Anjou au centre et à l’Est de la carte.

Alors que Bordeaux – tiens donc ! – paraît beaucoup plus en retard sur ces tendances. Le vignoble juxtapose encore de grandes plages délimitées sans pour autant que tout ne soit de la vigne, ou ne soit des terrains de grande qualité viticole.

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Un grand merci à Julie Pierson et Grégoire Le Campion (Pôle Analyse et Représentation des Données, Laboratoire Passages, CNRS UMR 5319 – Bordeaux) pour leur aide.

Et si le réchauffement climatique c’était aussi cela ? (2)

Le gel qui vient de sévir pose de multiples questions sur le devenir des vignobles. Quelques pistes sont évoquées.

Les vignes au premier plan sont gelées, alors que celles situées plus haut sur le coteau sont épargnées (Environs de Cadillac).

Si beaucoup d’argent a été mis sur la table ces dernières années pour comprendre l’impact du réchauffement sur les vignes – en termes de précocité, de changement du goût, ou encore de pression parasitaire – il semble que d’autres aspects liés au changement climatique et aux répercussions sociales n’aient pas été pris en compte.

Le carménère, cépage délaissé à cause de ses problèmes de maturité, et connaissant un renouveau.
Source : Wikipedia.

1. Les cépages. Certes, tout le monde songe à des cépages qui résistent mieux à la chaleur annoncée – plusieurs domaines du Bordelais s’intéressent à nouveau à des cépages presque oubliés, comme le carménère, ou même étrangers à la région, comme la syrah rhodanienne – mais personne n’a songé à des variétés qui pourraient avoir un débourrement bien plus tardif. Sauf erreur de ma part. Si les épisodes de gel deviennent récurrents, il y a fort à parier qu’il faudra aussi songer à ces nouvelles conditions. Serait-ce la quadrature du cercle ? Une réflexion sur la question serait intéressante à mener, quitte à faire un aveu d’échec, et donc à penser à d’autres pistes. Sociales notamment.

 

Une parcelle, un climat, un terroir ; la Bourgogne comme ultime modèle. Vosne-Romanée.

2. Hommes et femmes du vin. Tout notre modèle tend vers une fragmentation toujours plus poussée des territoires et terroirs du vin. Le nec plus ultra étant pensé comme un vin de terroir, on ne s’étonnera pas que l’on oriente les structures du vignoble français vers davantage d’émiettement. Avec de petites productions hyper localisées. De quelle marge de manœuvre les domaines entrés dans cette logique disposent-t-ils en cas de cataclysme ? Presque aucune s’ils n’ont pas de stock.
Des logiques collectives n’auraient-elles pas tout leur intérêt dans un cadre climatique bouleversé ? La question de l’assurance mériterait justement une réflexion collective. Si elle est pour l’instant chère et peu intéressante – ce qui explique les probables 10 % de domaines couverts – aucune démarche globale n’a pour l’heure été menée à ma connaissance. Le serpent se mord la queue. Si tout le vignoble engageait une solide réflexion sur la question, les presque 50 000 exploitations viticoles deviendraient à coup sûr une clientèle bien plus alléchante pour les assureurs. Surtout si l’on y adjoint le maraîchage et l’arboriculture… Les motards n’avaient-ils pas engagés un bras de force avec les assureurs il y a plusieurs années avant d’avoir gain de cause ?

Cartographie des espaces sensibles au gel, marais de Goulaine (vignoble nantais).

[source complète en bas de page]

3. Les paysages. Certains espaces se situent en situation de fort potentiel gélif. Ainsi des bas-fonds, des contre-pentes, ou des espaces dans lesquels une nappe d’air froid peut être bloquée par subsidence. Ces espaces peuvent aisément être repérés et cartographiés. Une telle démarche avait été faite il y a plusieurs années par des géographes autour du marais de Goulaine (Nantes). Elle pourrait être reproduite à une échelle plus large en France. À l’heure des SIG, rien de plus facile que de cartographier à la parcelle les espaces les plus menacés, et de faire des analyses sérieuses : pente, exposition, distance à un couvert végétal ou un fleuve, influence de l’urbanisation.

Îlots viticoles autour de Saint-Émilion, des données pourraient y être associées…(copie d’écran sous QGIS).

Et puis aussi de réfléchir aux travaux éventuels à mener. Les parcelles labourées ont-elles réellement mieux accusé le coup que celles qui étaient enherbées ? Autant d’éléments de connaissance qui pourraient être utiles pour prévenir de nouvelles situations de crise.

Les vignes au 1er plan, encore enherbées, sont gelées. Celles qui ont été labourées paraissent épargnées (Pessac-Léognan).

Avec pourquoi pas une réflexion de longue durée pour aider les viticulteurs les plus exposés à trouver d’autres terres. Hormis dans quelques rares appellations prestigieuses pour lesquelles les situations sont délicates à faire évoluer, ce n’est pas ce qui manque dans de nombreux vignobles français. N’estime-t-on pas que dans une région comme celle de Bordeaux, près de la moitié des exploitants proches de la retraite n’a pas de successeur. Une mobilité des parcelles, accompagnée dans la durée, serait tout à fait envisageable. La solidarité nationale pourrait ainsi jouer avant les difficultés, et non a posteriori comme c’est le cas aujourd’hui. Surtout si le phénomène devient bien de plus en plus récurrent.

L’utilisation de l’hélicoptère, un grand non-dit de nombreux vignobles (vignoble de Lavaux, Suisse).

4. Les hélicoptères. De grâce, évitons de tels moyens ! Je comprends difficilement que l’on puisse me vanter les mérites d’un terroir à l’heure du développement durable alors qu’il aura été survolé par une flopée d’hélicoptères… Je ne retrouve malheureusement pas la vidéo, mais la presse néo-zélandaise avait évoqué il y a quelques années, « Apocalypse Now dans les vignes », à grand renforts de Walkyrie ! L’image est désastreuse. Heureusement que la presse française, – plutôt médusée ? – n’a guère réagi au problème.

Vent, poussières, grêle, oiseaux, insectes… on arrête tout ou presque, mais à quel prix ?
(vignes en Sicile, pour du raisin de table).

5. Le terroir finalement. Nous voulons des vins de terroir, pour lesquels l’action humaine doit être la moindre possible – ou prétendue telle, nuance -, mais sans accepter toute l’ambiguïté de cette logique. En plus du gel, d’autres problèmes majeurs apparaissent aussi : traitement des vignes contre les maladies ou les ravageurs, éventuel recours à l’irrigation, protection contre la grêle. Un professionnel me disait que l’on pourrait utiliser des protections en plastique pour lutter contre tel ou tel insecte au lieu de traiter. Si l’idée me choque d’un point de vue paysager, elle mérite que l’on s’y attarde en ce qui concerne l’impact sur la nature. Qu’est-ce qui est le mieux ?
Un débat sur la question sera sans doute inévitable dans les années qui viennent, sauf à figer l’évolution des vignobles ou à connaître de nouveaux cataclysmes. Auquel cas, il serait nécessaire que les producteurs soient économiquement protégés.

Le gel ? Un révélateur de tensions qui traversent le vignoble français au début du XXIe siècle, et pour lesquelles un débat serait à engager.

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Source : JACOB, C., JULIEN, B., JULLIOT, D., MICHOUET, R., 1998, Les Agricultures spécialisées face aux risques naturels. Canton du Loroux-Bottereau et communes de Basse et Haute-Goulaine, Maîtrise des Sciences et techiques d’aménagement, IGARUN, Nantes, 107 pages.

Et si le réchauffement climatique c’était aussi cela ? (1)

À nouveau un terrible épisode de gel, peut-être le plus violent depuis 25 ans. Serait-ce paradoxalement une manifestation du réchauffement climatique ?

Vigne grillée par le gel (Pessac-Léognan).

Un nouvel épisode gélif a très sévèrement touché de nombreux vignobles français, et sans doute aussi d’Italie. On imagine difficilement la détresse et les futures difficultés économiques engendrées par la destruction des bourgeons de vignes. D’autant plus que certaines régions avaient déjà été durement frappées l’an dernier à la même époque.

De multiples élans de solidarité apparaissent, ici et . Puissent aussi les régions des viticulteurs et des arboriculteurs touchés être déclarées par l’État en situation de cataclysme naturel. La solidarité nationale sera dès lors engagée, à une échelle bien plus importante.

Nuage de fumée généré par l’incendie de Cissac-Médoc (le 21 avril 2017), deux canadairs en action (sur la droite de l’image).

Les mêmes à la hauteur de Pontet-Canet (Pauillac) après s’être chargés en eau dans l’estuaire de la Gironde.

Au même moment, le vignoble bordelais – et peut-être d’autres vignobles, dans le grand Sud-Ouest au moins – expérimentent un épisode de sécheresse qui sévit… dès le printemps ! Les pluies ont en effet été bien rares depuis l’automne dernier, et les nappes phréatiques sont déjà en situation critique. Symbole traumatisant de cette sécheresse, les premiers feux de forêts ont fait leur apparition dès le mois d’avril… Un fléau que l’on aurait pensé réservé aux mois d’été. La commune de Cissac, dans le Médoc, a connu un incendie dévastateur en lisière des vignobles. Comme un avertissement sur ce que réservent les prochains mois. Même si la pluie est tombée ces derniers jours, on doute que ce ne soit suffisant.

Et si le réchauffement climatique c’était aussi cela ? Non pas seulement une élévation continue des températures moyennes – ce que l’on enregistre déjà – mais aussi des évènements climatiques extrêmes, gel, grêle, abats d’eau ou tout au contraire absence de précipitations ? C’est bien ce que les experts du GIEC déclarent :

Les experts s’attendent également à ce que le réchauffement climatique provoque des événements météorologiques extrêmes plus intenses, tels que les sécheresses, pluies diluviennes et – cela est encore débattu – des ouragans plus fréquents.

Quant au gel, avec la douceur du printemps et l’avance végétative de près de 15 jours à laquelle nous avons assisté, rien de bien surprenant – hélas – à ce que le gel ne s’abattent sur les vignes. Doublement hélas : on doit s’attendre à ce que le phénomène deviennent plus récurrent encore.

Un anticyclone sur le proche Atlantique suscite des flux de Nord Nord-Est sur la France, et fait dégringoler les températures aux premières heures du matin.

source : Meteo60

Après un printemps précoce, un évènement climatique permet la multiplication des vagues de gel matinales. Une situation qui pourrait probablement devenir « normale » dans les années qui viennent.

Sommes-nous prêts à envisager cette éventualité ? Le monde viticole est-il armé pour faire face à des épisodes violents devenus plus récurrents ?

À suivre…

Bistrot ! De Baudelaire à Picasso

Une splendide exposition, un discours sur le « bistrot » et la France.

La Cité du Vin, Bordeaux.

C’est une très belle exposition que présente la Cité du Vin de Bordeaux jusqu’au 21 juin. Forte d’une centaine d’œuvres, elle présente une multitude d’auteurs des XIXe et XXe siècles.

Louis Aragon, Charles Baudelaire, Jean Béraud, Charles Camoin, Otto Dix, Robert Doisneau, Raoul Dufy, Jean-Louis Forain, Jörg Immendorf, Léon Lhermitte, André Masson, Pablo Picasso, Jean-François Raffaëlli, Mark Rothko, Patti Smith, Henri de Toulouse-Lautrec, Jacques Villon, Edouard Vuillard et bien d’autres…

Si la peinture domine, elle laisse aussi la place à d’autres formes d’art, la littérature bien sûr avec par exemple Baudelaire et Les Fleurs du Mal (1857), mais aussi le cinéma.

Garçon ! (1983) de Claude Sautet.

Bref, ne manquez pas cette exposition. Un splendide catalogue permet de retrouver les œuvres, ou de tout de même les contempler si vous ne pouvez venir à Bordeaux.


Couverture du livre publié chez Gallimard.

Puis-je tout de même me permettre deux critiques ? La première est mineure – l’exposition est déjà un tour de force -, la seconde me semble plus incontournable.

Tout d’abord, le géographe que je suis reste un peu sur sa faim – ou sa soif… – en ce qui concerne les relations que les bistrots entretiennent avec l’espace. Il est dommage que le café ne soit pas davantage restitué dans la complexité qu’il apporte à nos villes. Voire même nos villages. Le sujet est trop vite évacué à mon goût.


L’exposition évoque à peine la relation du bistrot à l’espace.

Et pourtant, les bistrots contribuent à l’ambiance des centres-villes, ou de quartiers plus interlopes. Ports, anciens faubourgs industriels, banlieues. Comment ne pas songer à Zola et à son roman L’Assommoir ? Le bistrot, c’est aussi la misère et l’alcoolisme. Il émane de l’exposition une certaine esthétisation du café. L’ouvrage évoque d’ailleurs un « espace du désir » (p. 115), « une bohème de rêve » (p. 136)… S’il mentionne bien « une ivresse à deux sous« , le sujet n’est en fait pas traité. Mais j’ai bien conscience que l’exposition n’a pas vocation à tout dire ou montrer.

La seconde critique tient au discours qui est mené quant à notre identité. Ayant eu la chance d’assister au vernissage de l’exposition, quel ne fut pas mon étonnement d’entendre à travers les discours officiels que le “bistrot” devient quasiment une invention française… Je comprends mieux d’où cela provient. On lira dans le catalogue, sous la plume de l’historien Pascal Ory, que le « café [est] un mythe français » (p. 15). Je cite :

(…) investi d’une double fonction mythique [,] il est identifié par les Français comme par les étrangers, à la culture française ; son histoire et son organisation sont vues comme une métonymie de la société française, au point que la “terrasse de café”, le “garçon de café” appartiennent aujourd’hui aux stéréotypes nationaux (…).

Soit. Et il est incontestable que le café rencontre notre histoire culturelle, sociale et politique à plusieurs reprises. Mais ne pourrait-on pas en dire autant de nombreux pays ? Que serait l’Italie sans ses cafés, ses nombreux lecteurs de journaux attablés en terrasse – ce qui est sans doute moins le cas aujourd’hui, mais n’est-on pas dans le domaine du mythe – et une certaine conscience politique ?

Scène du film La Dolce Vita sur la Via Veneto, célèbre artère romaine. On remarquera que les garçons de café sont … aussi en uniforme. F. Felini, 1960.

 

La Dolce vita. Une bouteille de Cinzano.

Et l’Espagne ? Le Barrio Chino de Barcelone que dépeint Jean Genet dans le Journal du voleur (1949) est-il fait de multiples bistrots moins réels que ne le sont les nôtres ? Et d’ailleurs, lorsque Woody Allen tourne dans cette même ville, les scènes en terrasse de cafés sont nombreuses. Un américain aurait-il pu imaginer et restituer l’ambiance de Barcelone sans faire référence à ces lieux ?

L’actrice Rebecca Hall sur une terrasse, à Barcelone. Woody Allen, Vicky Cristina Barcelona (2008).

Enfin, que serait le Chili sans les cafés populaires de Valparaiso ? Comme sans doute dans bon nombre de villes portuaires du monde, les débits de boisson y sont légions. Mais ces cafés sont de véritables lieux de mémoire pour l’âme chilienne. Mythe ou réalité, Pablo Neruda, Gabriela Mistral – tous deux prix Nobel de Littérature -, le futur président Allende seraient venus dans les bistrots des bas-fonds de la ville. Leur présence nourrit l’identité de la jeune démocratie chilienne, tout autant que le tourisme…

Valparaiso, Chili. Les terrasses de la ville font partie de son mythe.

Le bistrot, mythe de la nation française ? On est presque en face d’une prophétie autoréalisatrice.
Il ne manquait plus qu’une exposition pour s’en convaincre.

La carte gastronomique de la France : les vins (2)

Après avoir évoqué un discours sur la nation française, il est possible d’observer comment transparaissent les différents vignobles provinciaux.

Bercy (Paris), ancienne plaque tournante des vins en France

J’évoquais précédemment le rôle de Paris, véritable centre névralgique de la France des produits de terroir. Son influence sur certains vignobles est manifeste.

La Loire, vignoble directement placé dans l’orbite de Paris (source).

Pour autant, on remarquera que le processus est loin d’être accompli. La Loire et surtout la Champagne forment déjà de puissantes entités qualitatives, groupées à proximité de Paris. Alors que le Rhône est encore partagé entre des vignobles de moindre renommée – parfois même peu identifiés, les “vins des Côtes du Rhône” – et quelques rares isolats de qualité : la Côte Rôtie, Tain, et Châteauneuf-du-Pape.


Le vignoble rhodanien, quelques isolats de qualité (source).

 

Dans la même veine, le Languedoc-Roussillon et la Provence, sont encore plongés dans des logiques de vignobles de masse. Ils sont à peine affublés d’un banal “Vins”. Mais c’est aussi la demande en vins plus grossiers, orchestrée notamment par les entrepôts de Bercy, qui transparaît.

Bercy – Paris. Wagon-foudre et tonneaux dans une des allées principales de la Halle aux vins de Bercy. 1926. © Jacques Boyer / Roger-Viollet (source).

Quant au grand Sud-Ouest en amont de Bordeaux, c’est à peine s’il est présenté par quelques individualités, Cahors, Gaillac ou Jurançon. Une splendide anomalie géographique qui va pleinement dans le sens de Vidal : “les énergies dont la nature a déposé le germe” n’ont pu résister à la puissance de l’ombre portée de Bordeaux. La ville et son vignoble ont empêché la naissance de vignobles concurrents situés plus à l’amont.

Cognac, un vignoble en auréoles concentriques (source).

Enfin, deux vignobles atlantiques montrent une plus grande ouverture vers le grand large. Et de ce fait, sans doute moins vers la capitale. Ce qui est sans doute déjà moins vrai pour Cognac dans les années 1930. On remarquera tout de même la structuration en auréoles concentriques autour de la ville éponyme. Elle traduit bien le rôle de la distance au marché, telle qu’a pu la caractériser von Thünen (1783-1850), et donc le rôle des transports. C’est davantage vrai pour Bordeaux.

Le vignoble bordelais, articulé autour des grandes vallées et de l’estuaire (source).

La structuration dominante est celle liée au fleuve et à ses affluents. La navigation maritime et la possibilité d’évacuer les vins depuis la place de Bordeaux conditionnent les territoires du vin. Un “Entre-Deux-Mers” apparaît – façonné semble-t-il par un ancien droit maritime qui s’appliquait jusqu’à la limite de la pénétration des marées à l’intérieur du continent – tout comme de l’autre côté de Bordeaux, une presqu’île avec le Médoc.


Seul le secteur de Sauternes s’individualise en fonction d’un village. (source).

À une échelle plus locale, c’est le relief qui prend alors l’ascendant pour caractériser les territoires. Soit lorsqu’il domine les vallées (les Côtes, ou les Graves, qui sont des terrasses) soit lorsqu’il est comme absent (les “palus” par exemple le long des cours d’eau).

Les palus correspondent aux terres les plus basses le long des vallées (la Dordogne à Fronsac un soir d’hiver)

Si le Second Empire est déjà passé par là et apparaît par le biais des crus classés de 1855 – et encore, n’est-ce pas la notoriété des châteaux qui apparaîtrait de toute façon ? -, la République n’a pas encore marqué son empreinte.

Une structuration encore marquée par le relief et les flux pour la rive droite
(source).

En effet, c’est tout juste si la rive droite est individualisée avec quelques noms de villages, Saint-Émilion ou Pomerol. Il faut attendre la mise en place des Appellations d’Origine Contrôlée en 1935 – dont la loi de 1905 marque les prémices – pour qu’apparaissent les territoires de la République. Saint-Émilion et ses satellites par exemple. Dans le Médoc, ce sont les communales de Moulis et Listrac qui naissent alors.


La République structure les territoires du vin. Naissance des AOC en rive droite. Source : Larmat, Atlas de la France vinicole, 1941.

Comme quoi, les facteurs qui participent de la qualité et de la renommée d’un vignoble sont bien plus complexes que ne le laisseraient penser les seuls aspects physiques. Et donc, les seuls terroirs.

La carte gastronomique de la France : les vins (1)

Derrière la splendide carte gastronomique de la France de 1929 transparaît un discours sur la nation française. La vigne et le vin en sont une bonne illustration.

Source : Carte gastronomique de la France, 1929.

La BNF vient de mettre en ligne une splendide carte de la gastronomie française de 1929. Réalisée par Alain Bourguignon, ancien chef restaurateur parisien, il se place dans la mouvance de Curnonsky (1872-1956), journaliste érudit et fervent promoteur de la gastronomie française. Ou tout du moins, d’une certaine vision de la gastronomie française : celle des régions, des mets que l’on dirait aujourd’hui de terroir, à l’opposé d’une gastronomie trop raffinée, celle de la “haute” cuisine française.


Le vignoble alsacien à nouveau en France (source).

 

On pourrait aussi y ajouter une vision identitaire. En promouvant la rare diversité et la richesse des productions françaises, on y lit par défaut la monotonie de nos voisins. Et leur “faible degré” de civilisation. Nous sommes au lendemain de la Première Guerre mondiale… et à la veille d’un nouveau cataclysme. Les questions nationales et identitaires sont tendues. La France vient d’ailleurs de recouvrer dix ans plus tôt ses limites “intemporelles” ; le vignoble alsacien est réincorporé dans le giron de la République. La Lorraine et l’Alsace, avec la longue litanie de mets et de recettes qui les caractérisent, ne peuvent qu’être françaises. CQFD.

Cette carte participe donc, au-delà des plaisirs qu’elle promet, de la volonté de renforcer le mythe national. Il est très largement bâti autour de la profusion de denrées – “l’occasion de vérifier qu’il y en a bien 258 variétés” de fromages – et de l’idée de pays de cocagne. C’est le génie français que l’on décrit là. Quelques années plus tôt, Paul Vidal de La Blache (1845-1918) écrit un Tableau de la géographie de la France (1903) dans lequel il explique ce qui devient l’un des fondements de la pensée géographique française. Enseigné à des générations de petits écoliers, il a construit notre imaginaire et notre identité.

Une individualité géographique ne résulte pas de simples considérations de géologie et de climat. Ce n’est pas une chose donnée d’avance par la nature. Il faut partir de cette idée qu’une contrée est un réservoir où dorment des énergies dont la nature a déposé le germe, mais dont l’emploi dépend de l’homme. C’est lui qui, en la pliant à son usage, met en lumière son individualité. Il établit une connexion entre des traits épars ; aux effets incohérents de circonstances locales, il substitue un concours systématique de forces. C’est alors qu’une contrée se précise et se différencie, et qu’elle devient à la longue comme une médaille frappée à l’effigie d’un peuple.

Paul Vidal de La Blache, Tableau de la géographie de la France, 1903.


Des villages « lieux de mémoire » de la Nation française. La Bourgogne (source).

 

Une médaille frappée à l’effigie d’un peuple. Qui, mieux que les vins français et leur raffinement, pourrait exprimer cette interrelation ? Et plus encore, quels vins hormis ceux de la Bourgogne pourraient davantage magnifier le génie français ? La longue collection de villages fait vibrer le cœur de la République française.

Paris, centre de la France, centre du monde (source).

Tout est d’ailleurs organisé autour de Paris, véritable centre névralgique de la France des produits de terroir. La carte le dit bien : “Paris centre gastronomique du monde”. Phrase que l’on peut lire de deux manières : on trouve certes tout dans la capitale du pays – “tous les crus” -, mais Paris est également le centre qui propage ses lumières et ses bienfaits de civilisation au reste du monde. Le prosélytisme français en matière de gastronomie et de vins.

À suivre…