Archives de catégorie : Etats Unis / USA

Un incubateur à wineries (Walla Walla)

L’incubateur à wineries, Walla Walla (État de Washington, USA).

Quoi de plus surprenant qu’un incubateur à wineries, c’est-à-dire à entreprises produisant du vin ? Alors que nous sommes habitués en Europe à penser le monde du vin en termes de disparitions des exploitations, ou de diminution des surfaces plantées (voire même d’arrachage), la région viticole de Walla Walla a développé un espace pour permettre la naissance et la stabilisation d’entreprises dédiées à la production et la vente de vin. Cette région est en plein essor viticole ; elle est passée de quelques hectares de vignes au début des années 1980, à 300 ha en 2000, et à près de à 800 ha aujourd’hui. Le nombre de wineries ne cesse également de croître, on compte désormais une centaine entreprises.

Comment fonctionne l’incubateur ? Les entreprises qui s’y installent ont un loyer réduit pendant 6 ans et bénéficient de la synergie créée par le cluster de wineries. Elles travaillent de concert, s’épaulent en ce qui concerne les techniques, ou encore bénéficient de la proximité de la ville pour la vente directe.

Les différences avec nos traditions sont assez impressionnantes. Nous pensons le monde du vin comme étant avant tout familial et paysan. Ici, il s’agit bel et bien d’entreprises ; elles peuvent acheter des raisins à un grape grower (littéralement celui qui produit les raisins).

Achat de raisins, mais vinification et élevage des vins sur place. Kontos Cellars.

Celui-ci peut d’ailleurs être situé relativement loin du lieu de vinification. Par exemple, l’entreprise Corvus achète ses raisins dans les environs de la vallée de la Columbia, à une distance assez importante de Walla Walla.

La winery Corvus achète des raisins produits à plus de 100 km de son siège.

Nous pensons aussi nos régions viticoles comme étant des espaces anciens et constitués, souvent depuis des siècles. Ici, tout est neuf : la viticulture était encore absente ou anecdotique il y a encore peu, nombreux sont les producteurs de fruits ou de légumes (oignons en particulier) qui se sont reconvertis du fait du succès du vin. Aussi les zones dédiées à la vigne se construisent-elles sous nos yeux. Tout d’abord à une échelle régionale, avec la mise en place des grandes AVA (pour une définition, voir ici), ensuite à une échelle plus locale avec la création de terroirs.

Parcelles de vignes dominant la plaine irriguées et traditionnellement vouée à l’arboriculture ou au maraîchage.

Par exemple, la découverte de terrasses alluviales constituées de cailloux, très proches de ce qui existe à Châteauneuf-du-Pape, incite les producteurs à créer une sous-appellation autour de ce milieu. Le succès rencontré par un producteur français installé à Walla Walla avec son vin Cayuse génère une effervescence autour de ce terroir (au sens très restrictif du terme).

Une ressemblance évidente avec le vignoble de Châteauneuf-du-Pape.

Enfin, et c’est sans doute un élément parmi les plus surprenants, les relations entre la ville et les campagnes – mais s’agit-il bien de campagnes au sens où nous l’entendons en Europe? – sont bien différentes. Presque tout part de la ville. Les wineries disposent fréquemment de locaux, en ville même, pour promouvoir leur vin. Certaines rues sont une succession de magasins dédiés au wine tasting et à la vente de vin.

De nombreuses boutiques de vin apparaissent dans les rues de Walla Walla.

Cela existe en France aussi, à Saint-Émilion ou Colmar, où certains producteurs sont présents en ville même. Mais le phénomène n’a pas l’importance qu’il prend aux États-Unis. Et la plupart des consommateurs n’imagine pas découvrir le vin d’un producteur autre part que sur l’exploitation même, à proximité des ceps. À l’inverse, certaines wineries n’ont même pas de vignes autour d’elles (on regardera ici l’exemple de Long Shadows), celles-ci pouvant se trouver bien plus loin. La relation à l’espace, et la façon de percevoir le monde du vin, sont bien différentes.

On ne s’étonnera donc pas que la ville puisse donner naissance à des entreprises produisant du vin, sans que des vignes n’y soient rattachées, et sans que l’on puisse même les percevoir. Un autre monde.

Cet incubateur pourrait-il servir de modèle à transposer en Europe de façon à redonner une dynamique à certaines régions viticoles ? Cela semble difficile au premier abord, notamment pour les différences culturelles qui ont été évoquées ci-dessus. En outre, le réseau scolaire agricole permet d’assurer la formation des futurs professionnels du CAP à l’école d’ingénieur en passant par le lycée viticole. La personne qui s’installe possède déjà un bagage technique. Enfin, une bonne partie des installations se fait en reprenant des fermes ou des terres préexistantes.

Mais tout de même, l’idée n’est peut-être pas à éliminer immédiatement. En matière de développement touristique notamment. Et en ce qui concerne les exploitations viticoles, ne pourrait-on pas imaginer que certaines jeunes exploitations ne s’installent directement en ville ? Mise en place de circuits courts, création d’une clientèle, et animations oeno-touristiques diverses permettraient de créer des liens forts entre des producteurs et leur nouvelle clientèle.

Ne pourrait-on pas rêver, à Bordeaux, Lyon ou Nantes, d’une rue dédiée au vin ?


 

Holly[wine] ou le vin dans le cinéma américain

Vins et vignobles dans le cinéma américain

Un billet plutôt inhabituel. Venant de publier un texte sur la relation vin et cinéma américain dans la revue Les Annales de Géographie (Mai-Juin, vol. 123, n° 697, p. 867-889), et n’ayant pas pu tout insérer, je profite de ce blog pour ajouter certaines données. Deux images et la filmographie.

Pour ceux que cela intéresse, l’article Holly[wine] ou le vin dans le cinéma américain

est disponible en ligne*.

Résumé de l’article :
Soixante-quinze ans après la Prohibition, les États-Unis d’Amérique sont devenus le premier consommateur mondial de vin et le quatrième producteur mondial. Le rôle du pays est comparable à l’échelle mondiale à ce que fut celui de l’Angleterre des XVIIIe et XIXe siècle pour l’Europe : une plaque tournante de l’économie viti-vinicole, un pays prescripteur de goûts, avec un remarquable effet de construction ou de transformation des territoires du vin. Le cinéma américain tend à refléter cette nouvelle passion de la société pour le vin. Tout l’intérêt est de comprendre le discours qu’il tient à ce propos, ainsi que l’imaginaire qu’il bâtit autour de cette boisson. Le vin est presque devenu banal en ce qui concerne ses apparitions à l’écran, non dans ce qu’il signifie. Car l’Amérique cherche à se débarrasser des anciens codes qui encadrent le vin pour en proposer de nouveaux, sensés être plus démocratiques.

En relation avec la note infrapaginale 13 :

Le vin, boisson conviviale par excellence

Source : Affiche de promotion du film Sideways (2004) d’Alexander Payne.

En relation avec la note infrapaginale 14 :
Marilyn Monroe : « Did you ever drunk a potato chip in champagne? It’s real crazy »

Source : Sept ans de réflexion (1955) de Billy Wilder avec Marilyn Monroe et Tom Ewell.

Enfin, pour accéder à la filmographie, cliquez sur le lien ci-dessous :
Filmographie


* Je ne touche aucun droit sur sa vente.


Tourisme et vin en Californie


La Winery de Robert Mondavi

Si l’on fait exception des routes du vin en Allemagne, il est de coutume de dire que le tourisme du vin est né en Californie sous l’influence de Robert Mondavi (1913-2008). Décidant de voler de ses propres ailes après un conflit avec son frère portant sur l’entreprise de vin familiale, il crée la Robert Mondavi Winery en 1966.
Dès la construction des bâtiments, tout est prévu pour permettre l’accueil du public. Pour ce premier édifice dédié au vin construit depuis la période de la Prohibition (1919-1933), Mondavi fait appel à l’architecte américain Cliff May (1909-1989) qui s’inspire de l’architecture des Missions espagnoles (2e moitié du XVIIIe – début XIXe siècle).


La mission San Carlos Borromeo (Carmel, Monterrey)

Comme R. Mondavi est très influencé par les vignobles européens et leurs traditions, il faut sans doute voir là la volonté d’ancrer le vignoble californien dans la durée. Alors même que son essor débute réellement avec la ruée vers l’or (1848 – 1856) et le développement de l’urbanisation.

Il cherche également à faire de sa winery un lieu dédié à la culture et au plaisir. Des concerts sont donc régulièrement programmés. Et il bien sûr possible de boire du vin, de manger sur place, ou encore d’acheter toutes sortes de produits plus ou moins liés au vin et à la gastronomie.


Le restaurant et la terrasse de la winery


La salle de vente.

L’entreprise génère donc des revenus issus de toute une série d’activités périphériques à la vigne proprement dite. Un modèle appelé à se répandre dans le monde entier avec le succès que l’on sait. Et dont l’expansion est loin d’être aboutie…

La vallée de la Napa fonctionne sur ce modèle décliné un nombre incalculable de fois, avec plus ou moins de variantes. Tout s’organise le long de la route n° 128 depuis la ville de Napa jusqu’à Calistoga en remontant vers le Nord, ou sur un tracé parallèle, le Silverado Trail. Il n’y a plus qu’à choisir le domaine à visiter, depuis Chandon (LVMH) jusqu’au château Montelena.

L’expérience est sans doute troublante pour un Européen. La machine est bien huilée, et tout fonctionne à merveille. Mais elle est totalement impersonnelle. Le visiteur est pris dans un engrenage que conduit un salarié de l’entreprise, certes qualifié sur le vin et les processus de vinification, ayant des compétences en matière de dégustation et délivrant un discours préétabli sur tel ou tel arôme du vin dont il ne doit sans doute pas sortir, mais qui le tiendra finalement à l’écart du domaine.

À aucun moment il ne rencontrera un ouvrier agricole, un technicien, ou un œnologue. La mise en tourisme à la californienne crée tout un scénario (le story telling serait plus juste) autour du vin, en écartant le visiteur du processus de production viti-vinicole.

Ce que l’on trouve aussi dans les régions viticoles européennes dominées par de grandes maisons de négoce (la Champagne ou le Cognac, ou encore Porto et Jerez) ou de puissants châteaux (le Médoc par exemple).


Lone Oak Estate Winery (Comté de Mendocino)

C’est bien sûr affaire de goût, mais il manque à mon sens un contact avec le producteur ou la productrice. Ce que l’on trouvera davantage dans des espaces à forte tradition rurale. La Loire, l’Entre-Deux-Mer, la Toscane, ou encore la Moselle. Ou en Californie toujours, dans les régions plus périphériques, assises sur une viticulture plus familiale.
Small is beautiful.

Les États-Unis, 1er marché mondial du vin

La consommation de vin dans le monde
Carte_visuelle_4

C’est officiellement confirmé par l’OIV (Organisation Internationale de la Vigne et du Vin), les États-Unis sont désormais le premier marché mondial du vin. Avec 29,1 millions d’hectolitres consommés en 2013 (il s’agit de prévisions), ils dépassent la France (28,1 Mhl). Seulement 80 ans après la Prohibition (1919-1933).

Source : Wine Institute, 2013.

J’ai déjà écrit plusieurs articles sur le sujet (notamment ici et ici).
C’est la confirmation d’une métamorphose profonde de la planète des vins. Les pays anciennement producteurs et consommateurs (France, Italie, Espagne) sont en perte de vitesse, alors que d’autres pays émergent. La Chine est désormais le cinquième consommateur mondial… devant le Royaume-Uni. Certes, en termes de consommation par habitant, l’Europe domine toujours le monde du vin, mais elle partage à présent sa suprématie.

En effet, davantage que les seuls volumes ou les seules valeurs de ce commerce mondial, ce sont désormais d’autres éléments qui sont à retenir pour penser la nouvelle planète des vins. Elle devient plus libérale ; les frontières s’abaissent, les diverses technologies pour produire des volumes importants sont de plus en plus présentes, songeons à l’utilisation des copeaux de bois. Elle repose sur de nouveaux codes ; la mise en avant du nom de cépage est devenue l’un des éléments les plus évidents. À l’inverse, elle attise les phénomènes identitaires ; l’utilisation de cépages oubliés mais remis au goût du jour dans telle ou telle partie de l’Europe répond à la sensation de banalisation des vins.

Les pays du Nouveau Monde, et surtout les États-Unis, ont d’ores et déjà un rôle majeur sur les évolutions que nous connaissons. Un dernier exemple ? Un début d’engouement pour les verres de type bourguignon, ces verres immenses utilisés par les Américains et que l’on perçoit dans les films ou les séries TV. Ils deviennent à la mode.


Copie d’écran du film Friends with kids (2012)

Les châteaux bordelais dans les menus américains (1850-1919)


Château Mouton Rothschild

Quels vins pouvaient boire les Américains dans la période 1850-1919 ? Quels châteaux étaient présents sur les tables des restaurants ? Quels secteurs du bordelais étaient les plus représentés ?

Autant de questions pour lesquelles je commence à avoir un début de réponse.
Après avoir effectué un dépouillement des menus déposés dans le fonds What’s on the menu? de la Bibliothèque publique de New York (New York Public Library), les premiers résultats apparaissent. Résultats qui sont partiels, puisque le travail n’est pas terminé (je travaille actuellement sur la période 1950-2012).

En tout cas, pour la période 1850-1919, il est possible de cartographier les résultats à une échelle mondiale. Trois cartes sont nécessaires. La Guerre de Sécession (1861-1865) aux États-Unis et le développement du phylloxera en Europe à partir de 1863 créent en effet une rupture conséquente. Attention, le nombre de vins proposés n’est pas le même sur les différentes cartes, il faut les comparer avec prudence.

Toutes_dates2

Elles montrent en tout cas le développement du vignoble américain d’une part, et d’autre part bien sûr la suprématie de l’Europe. Les vignobles les plus renommés sont présents : Porto, Madère, Jerez ou encore le vignoble hongrois avec notamment les vins de Tokay. L’Allemagne, de façon plutôt surprenante, est également très bien représentée. Mais surtout, c’est l’âge d’or du vignoble français, dominé par Bordeaux, la Champagne, et à un degré moindre Cognac et la Bourgogne.
Le menu ci-dessous donne un bon exemple de ce que peut être une carte juste avant la période de la Prohibition (1919-1933).

resolver
Fleischmann’s Vienna Restaurant, 30 novembre 1917.

Allons plus dans le détail maintenant. Vous l’aurez remarqué, ce menu indique clairement certains domaines : château de Pez, de Pontet-Canet, Yquem. Il est possible d’en retrouver près d’une centaine au travers des différents menus.

Copie d’écran

La carte se trouve sur une page dédiée – ici, appelée Wine in « What’s on the menu? » NYPL – que je compléterai au fur et à mesure de l’avancée de mes travaux (dans le temps, et dans l’espace : la même opération peut être effectuée avec la Bourgogne, la Champagne, la Californie, etc…). Wait and see

La suprématie du Médoc et du vignoble de Sauternes est écrasante. On se situe après le classement de 1855 qui consacre les châteaux Lafite, Latour, Margaux, ou Yquem. Haut-Brion, situé dans la périphérie de Bordeaux, apparaît également. Le vignoble de Saint-Émilion est en revanche bien peu représenté, alors que l’Entre-deux-Mers et la rive droite de l’estuaire de la Gironde sont inconnus des tables américaines.


Château Pontet-Canet

La surreprésentation de certains domaines est intéressante, elle montre le rôle majeur que tient alors le négoce bordelais. Pontet-Canet domine de façon écrasante les cartes des menus ; il fut la propriété de la famille de négociants Cruse (600 références sur 3650). Tout comme le château de Bouliac, aujourd’hui disparu*, mais naguère propriété de cette même famille.

Au total, ces menus reflètent un ordre mondial, bâti autour de la France, celui de la 2e moitié du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Il a aujourd’hui volé en éclat ; les Sauternes sont par exemples plongés dans une grave crise de mévente (à l’exception de quelques grands domaines).

* une caserne de gendarmerie est construite à sa place.

Wine Spectator et la qualité des vins : une vision du monde

La revue américaine Wine Spectator vient de publier la synthèse des notes qu’elle donne par pays pour ses dégustations de l’année 2013 (numéro du 31 janvier – 28 février 2014, p. 101). Le graphique est compliqué à lire si l’on veut faire des comparaisons, alors que des cartes permettent à mon sens de voir émerger quelques grandes tendances.

Elles sont sans doute assez représentatives des évolutions du monde du vin actuel, même si la revue a certainement des préférences, et qu’elle met bien évidement les vins américains dans une position centrale. Pour que les cartes soient plus riches à lire, j’ai distingué la Californie (l’essentiel du vignoble américain) du reste des États-Unis (soit les États de New-York, Oregon, Washington et quelques autres vignobles).

Il est intéressant de remarquer la très forte représentation des vignobles français et italiens, ce qui n’a rien de surprenant, mais en revanche la faible présence de l’Espagne (pourtant 3e exportateur mondial derrière ces deux précédents pays, chiffres de l’OIV 2008-2009). Un phénomène qui réapparaîtra en ce qui concerne la qualité des vins dégustés. L’Allemagne et l’Autriche sont à l’inverse deux pays bien représentés sur le panel de Wine Spectator. Tout comme les vins du Nouveau Monde, rien de bien étonnant à cela, on sait les États-Unis très ouverts à ces pays.

Des vins du monde entier
Fig_WS_1

La lecture des prix moyens des vins dégustés introduit déjà une petite différenciation : l’Allemagne intègre le groupe des pays aux prix moyens les plus élevés. Un pays prospère, au niveau de vie élevé, producteurs de vins de qualité en nombre relativement limité. Autour de ce noyau composé par la France et l’Allemagne, apparaît une auréole de pays aux vins moins valorisés (Italie et Espagne), puis beaucoup moins (Portugal, enfin Autriche). À l’échelle mondiale, une autre auréole semble se dessiner, moins nette, avec des vins aux prix moyens plus faibles dans le Nouveau-Monde. Mais le Chili et l’Australie sont tout de même bien placés (70 $ et 69 $) contrairement à ce que l’on pourrait attendre. L’image de ces deux pays étant tout de même celle de producteurs de vins de qualité standard et peu différenciés. Comme quoi leurs efforts qualitatifs de ces dernières années semblent se traduire dans la gamme de vins proposés.

Géographie des prix des vins dégustés
Fig_WS_2

La synthèse maintenant. Elle est exprimée en notation sur 100, une façon de faire sur laquelle il nous faudra revenir, qui fut proposée par Robert Parker sur le modèle des écoles américaines (la grille utilisée par Parker apparaît dans la notice de Wikipédia – point 2.2).



La qualité des vins selon Wine Spectator

Compa_vins

1. Selon les critères de Wine Spectator, tous les pays du monde produisent désormais des vins de qualité. C’est un point essentiel de la planète des vins telle qu’elle se dessine aujourd’hui. L’ancien ordre mondial hérité du XIXe siècle, marqué par la forte suprématie de la France (et surtout de certaines régions : Bordeaux, Bourgogne, Champagne), est terminé.

2. Le niveau des vins dégustés est plutôt élevé. Beaucoup de vins de grande qualité, encore plus de vins « intermédiaires », et finalement assez peu de vins de moins bonne qualité. Les Américains pensent vivre un âge d’or (Golden Age) (TABER, 2011, p. 1) marqué par des vins de qualité, originaires des endroits les plus insoupçonnés de la planète, à des prix tout à fait abordables pour les classes moyennes. La globalisation joue en la faveur des consommateurs (GOKCEKUSA, FARGNOLIA, 2007, p. 194). Une vision qui va plutôt à l’encontre de celle communément admise en Europe, pour laquelle mondialisation = banalisation.

3. Ce dernier point peut d’ailleurs se lire de manière transversale. Si l’on prend l’exemple du Chili, on y trouve quelques grands vins, davantage de vins intermédiaires, et quelques vins moins satisfaisants. Mais à des prix relativement intéressants par rapport aux d’autres vignobles qui font figure de valeurs sûres. Autrement dit, on trouvera assez facilement de bons vins au Chili pour un prix relatif tout à fait abordable (selon les critères américains bien sûr, les vins y sont plutôt chers à nos yeux). On comprend la rapide progression des vins du Nouveau Monde à l’échelle mondiale.

4. A l’inverse de la France qui propose certes de très grands vins, mais à des prix plutôt élevés du fait de leur notoriété mondiale. Et il n’est pas certain que le consommateur en ait pour son argent, il y a tout de même bon nombre de vins mal notés (9 %). Dans son esprit, il aura donc tout intérêt à n’acheter un vin français, surtout s’il est issu d’une région très renommée, qu’à la condition d’y mettre le prix… N’est-ce pas ce que l’on dit des vins de Bordeaux ou de Champagne ? Pour en rester aux vins pétillants, la rapide progression des prosecco italiens ou des cavas catalans en Europe et dans le monde n’est pas étrangère à ce constat. Ni même le déclin des ventes de Champagne…

Bref, autant de tendances très menaçantes pour les régions viticoles établies, et plus optimistes pour les outsiders de la mondialisation.

Références :
GOKCEKUSA, O., FARGNOLIA, A., 2007, « Is Globalization Good for Wine Drinkers in the United States? », Journal of Wine Economics, Vol. 2, Issue 02, September, pp 187-195.
TABER, G. M., 2011, A Toast To Bargain Wines: How innovators, iconoclasts, and winemaking revolutionaries are changing the way the world drinks, New York, Scribner, 312 p.

Pourquoi des vins de cépage ? (4)

Derniers éléments que l’on pourrait envisager pour comprendre l’engouement pour les vins dénommés par cépage : la distribution et la consommation.

Pour la distribution, et notamment la « grande » distribution, cela permet un classement des vins non plus par région d’origine (avec de ce fait même un nombre astronomique de références!) mais par types de vin. Pétillant, rouge, blanc, rosé… A l’intérieur de chaque catégorie, quelques cépages. Une illustration aidera à comprendre : une photo prise dans un Supermarché Waitrose à Londres en 2012.

Un zoom sur les concurrents directs du Chablis :

photo_ UK2

Cela simplifie considérablement l’offre, et pour le commerçant, l’approvisionnement, la logistique, la manutention, etc… Il n’y a plus de cabernet australien ? Qu’importe, un cabernet chilien fera bien l’affaire !

On remarquera de ce fait que tous les vins sont mis sur le même plan, et dans le cas présent à des prix relativement proches. Tel vin de l’AOC Chablis est juste à côté d’un chardonnay espagnol, d’un californien, d’un chilien et de deux australiens. Ils auront à vol d’oiseau effectué 500 km pour le premier, et 2, 17, 23 et 34 fois plus pour les autres. Ce qui veut dire combien, pour être compétitifs, de tels vins doivent avoir des coûts de production moindres. On est bien en pleine mondialisation.

Origine des vins de chardonnay dans le supermarché

Chablis

Pour le consommateur, cela permet de pénétrer facilement le monde des vins, dont on sait combien il est intimidant pour les néophytes. Ne pas connaître les régions, les années, les types de vins, les producteurs, pour ne pas parler du vocabulaire du vin, est angoissant.
A l’inverse, entrer par les cépages est à la portée de quiconque.

D’ailleurs, aurez-vous remarqué le nombre de livres sur le vin qui ont à présent une entrée par cépage ? Un exemple : le livre de la blogueuse Ophélie Neiman (Miss Glouglou) :

Nul doute, l’entrée par le cépage progresse. Un exemple ici à l’aéroport de Lyon, dans une brasserie : la carte des vins est classée par cépage, même si quelques régions environnantes apparaissent.

Cepages

Pourquoi des vins de cépage ? (3)

Afin de comprendre l’engouement côté viti-vinicole pour la dénomination des vins par cépages, trois termes peuvent être retenus : standardisation, industrialisation, modernisation. Ils participent tous trois aux tendances qui animent le monde des vins depuis le milieu des années 1980. Ils permettent de le faire passer d’un secteur encore marqué par son côté artisanal à une toute autre dimension.

Standardisation. Pour produire des vins en grandes quantités, suffisamment homogènes d’une bouteille à l’autre, d’une année sur l’autre, l’utilisation de vins de cépage est intéressante à plusieurs titres. Elle simplifie la tâche du producteur qui peut s’approvisionner sur un véritable marché du raisin. On trouvera un exemple de prix de vente des cépages à Mendoza sur le site de l’Observatoire Viti-vinicole Argentin (Inscription gratuite, mais je mets un exemple ci-dessous 🙂

Bourse_Mendoza

Nombreux sont les pays du Nouveau Monde qui se focalisent d’ailleurs sur une poignée de cépages. C’est particulièrement le cas de l’Australie : pour les rouges par exemple, la syrah, le cabernet-sauvignon et le merlot représentent 86 % de la récolte ! Le chardonnay domine encore plus les blancs, puisqu’il écrase les autres cépages avec 45 % de la récolte… On trouvera plus de précisions ici (en particulier sur ce document : la figure 6 p. 2 et l’ensemble des statistiques p. 3).

Industrialisation. Cela permet aux entreprises de s’approvisionner sur tout un marché : Casella Wines, pour sa marque Yellow Tail, tire ses raisins de tout le Sud-Est de l’Australie, c’est-à-dire tout le pays à l’exception de la région de Perth… Soit sous la ligne de couleur rouge.

Australian_wine_zones2

Ce qui lui a permis d’atteindre sa milliardième bouteille en une dizaine d’année… On touche bien là une dimension industrielle. Un rapide calcul permet d’avoir un ordre d’idée : en 10 ans, Casella a vinifié à lui seul pour cette marque l’équivalent de 140 % de la production annuelle de Bordeaux (chiffres de 2012) ! Le site de vinification est dantesque.

Ces vins donc proposés par des marques commerciales aisément identifiables. Elles peuvent former des nébuleuses assez impressionnantes comme l’a montré ce graphique de Philip H. Howard pour les États-Unis.

US_wine_3

En zoom :
US_wine_4

Leurs notoriétés vont croissant dans les pays anglo-saxons et dans le monde. Elles sont le gage d’une qualité et d’un goût constants, à la manière de ce qui existe depuis plusieurs siècles en Champagne ou dans le Cognac. On peut les retrouver dans presque tous les supermarchés de la planète, même si les goûts diffèrent volontairement d’un continent à l’autre pour s’adapter aux différentes populations et à leurs cultures. Pernod-Ricard lance ainsi une version adaptée au marché japonais de sa marque Jacob’s Creek.

Ces marques ne sont en réalité que la partie émergée de l’iceberg de la mondialisation dans le domaine viti-vinicole : elles appartiennent à des entreprises de dimension mondiale. Les plus importantes d’entre-elles sont les américains Gallo et Constellation Brand et le français Pernod-Ricard.

Modernisation. Cette modernisation nécessaire se fait tous azimuts, de la production au marketing du vin. Elle est gérée par de puissantes entreprises, en position oligopolistique dans leurs pays respectifs. Les trente premières entreprises américaines représentent ainsi, à elles seules, 90 % du marché américain. Les quatre premières, près des deux tiers. Elles ont donc des moyens considérables. Ainsi Constellation, à la tête de plus de deux cent marques (de la bière au spiritueux), emploie plus de 6000 personnes pour un chiffre d’affaire global de plus de trois milliards d’euros (dont 40 pour-cent pour le vin).
Leurs campagnes de publicité sont d’une dimension hors normes.

Le vin est devenu un objet de consommation de masse, de dimension mondiale.

Pourquoi des vins de cépage ? (2)

Dénommer les vins par le cépage plutôt que la région de production est une pratique directement influencée par un professionnel américain, Frank Schoonmaker (1905-1976). Importateur de vin new-yorkais, il joue un rôle de véritable Pygmalion pour les Américains.

Son initiation au vin commence comme souvent par un voyage en Europe, dont il tirera un livre en 1927. Son engouement pour le vin se révèle lorsqu’il travaille à la fin de la Prohibition pour la célèbre revue intellectuelle américaine The New Yorker (accès aux archives payant…). Elle lui demande d’écrire des textes sur le vin.
Retournant en Europe et plus particulièrement en France, il est alors éduqué par Raymond Beaudouin, fondateur de la Revue du Vin de France. Il travaille ensuite avec Alexis Lichine (1913-1989), bien connu pour son Encyclopédie des vins et des alcools (1967), ainsi que pour la propriété qu’il a détenu dans le Médoc (Prieuré Lichine). Schoonmaker écrit plusieurs livres sur le vin et devient aux États-Unis une autorité en la matière.

Sa position sur le fait de citer le cépage apparaît très tôt : dans The Complete Wine Book (1934), il s’élève déjà contre le fait de nommer les vins américains avec des noms européens comme Saint-Julien, Sauternes, Tokay… « Le label idéal pour un vin américain sera de porter un nom américain » (p. 45). Il demande donc que le vin soit identifié par le lieu de production, l’année et le nom du propriétaire ou du producteur, et qu’en outre soit indiqué le nom de cépage (« the grape variety from wich the wine is made », p. 45). Notons qu’il ne s’agit pas dans la conception de l’auteur de se limiter au seul cépage. Il serait en tout cas à l’origine de l’utilisation du terme « varietal » (que l’on peut traduire par cépage), ce qui demande à être vérifié.

L’influence de Schoonmaker est en tout cas manifeste. Tout d’abord dans la pratique immédiate de nommer le vin en faisant référence au cépage, avec les producteurs Wente et Concannon qui suivront volontairement ses recommandations. Ensuite dans la durée, ses ouvrages serviront de bréviaires à de nombreux consommateurs américains, tout comme ses chroniques dans la célèbre revue Gourmet ou dans l’International Herald Tribune.

Frank Schoonmaker tient donc un rôle considérable dans la construction du goût américain pour le vin, et bien sûr, dans la façon de le nommer. Une influence qui devient à présent mondiale.

Références :
SCHOONMAKER, F., 1927, Through Europe on two dollars a day, New York, McBride, 225 p.
SCHOONMAKER, F., MARVEL, T., 1934, The Complete Wine Book, Simon and Schuster, New-York, 315 p.
www.frankjohnsonselections.com/frank schoonmaker.pdf

Pourquoi des vins de cépage ? (1)

Tonneaux de vins sur l’île de Madère (Funchal) : les cépages (sercial, verdelho et malvoisie) sont indiqués

Nommer les vins par cépage et non par région de production, comme le font les USA, procède de multiples facteurs. Tentons d’en explorer certains à partir d’aujourd’hui et dans les semaines qui viennent.

La première raison que l’on peut invoquer provient de la difficulté, voire de la quasi impossibilité, qu’ont eut les colons européens à produire des vins sur le continent nord-américain à partir de la variété de vigne européenne, Vitis vinifera. Les difficultés climatiques ne sont pas à négliger : la façade Nord-Est du continent américain est beaucoup plus froide que la façade atlantique de l’Europe. Elle est longée par le courant marin froid du Labrador et peut être affectée par des coulées d’air très froid, comme ce fut le cas cet hiver 2013-2014. Mais surtout, les colons américains sont confrontés à des maladies de la vigne ou des insectes ravageurs dont ils ignorent tout aux XVIIe et XVIIIe siècles. Avec en particulier le phylloxera, originaire du Mississippi et des États du Sud-Est des États-Unis.
Il faudra attendre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle pour parvenir à contourner ce ravageur, justement par greffage de souches américaines résistantes au puceron. En attendant, les colons américains essaient tous les cépages possibles et imaginables, qu’ils soient importés d’Europe, ou locaux. Une attitude pionnière, expérimentale, qui doit contribuer à mettre l’accent sur le cépage.

Certains producteurs américains vont en effet utiliser les vignes sauvages américaines pour produire du vin. C’est par exemple le cas du catawba, qui est un croisement issu de Vitis labrusca, une espèce de vigne américaine, et de Vitis vinifera, la souche européenne. Nicolas Longworth (1783 -?), considéré comme l’un des pères de la production de vins aux États-Unis, utilise ce cépage dans l’Ohio pour produire du « sparkling wine ». Comme je travaille sur les menus des restaurants américains, je ne résiste pas à donner un exemple de carte des vins sur lequel figurent un « Longworth’s Dry Catawba » et un « Longworth’s Sparkling Catawba ».

nypl

Un zoom sur les lignes :
resolver_Copie

Un menu proposé par le restaurant Irving House (New-York) en 1852. D’ailleurs, de fort nombreuses mentions de catawba, isabel ou scuppernong sont imprimées sur les menus de la fin du XIXe siècle. Leur succès sera éphémère, les vins produits ont un goût « foxé », c’est-à-dire marqué par des arômes animaux.

N’oublions cependant pas que certains vignobles européens précisent aussi les cépages. Les vins de l’île de Madère déclarent souvent, sur la bouteille même, être produits à partir de sercial ou de bual (un « Sercial Madeira, 1869 » au Café Savarin (sl) en 1900). Certains vignobles italiens en font de même, pour les malvoisies, les muscats, ou les nebbiolo (citons un « Nebiolo spumante » en 1899). Ce serait encore le cas des vignobles germaniques, avec le riesling (un « Deidesheimer Kieselberg Riesling Auslese, 1876 » proposé par l’Union Square Hotel, (sl ; NY ?) en 1892).

Bref, de multiples facteurs se conjuguent pour faire apparaître la mention de cépage sur la bouteille ou le tonneau de vin dès le XIXe siècle, peut-être même avant pour certains vignobles européens. La pratique n’est pas aussi récente que l’on veut bien le dire.