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Vin de Géorgie… et mondialisation

Trouvée dans un commerce russe, une bouteille de vin géorgien. Je n’en ai jamais bu, et j’ai (presque) en mémoire un film d’Otar Iosseliani, La Chute des Feuilles (1967), qui se passe dans une coopérative vinicole de Tbilissi. Le vin est intriguant. D’autant que le pays a traversé de graves crises depuis la chute de l’URSS, et en matière viticole, un blocus depuis 2006 qui lui a fait perdre le marché russe. On imagine combien les professionnels géorgiens doivent chercher à conquérir de nouveaux marchés, et partant, le saut qualitatif qu’ils ont dû / ou doivent encore effectuer.

Sur l’étiquette, un dessin d’un monastère orthodoxe avec des vignes au premier plan, premier élément d’exotisme.

Celui-ci existe bel et bien, et il semble qu’il y ait en effet quelques jeunes vignes devant.


source : http://www.princeclausfund.org/en/activities/testname.html

Écriture en alphabet géorgien, contre-étiquette en allemand (le vin est importé par un professionnel des environs de Sarrebruck) annonçant des cépages méconnus : Rkastiteli et Mtsvane.

D’après Jancis Robinson et al. (Wine Grapes), le premier cépage est répandu dans toute une partie de l’Europe de l’Est (Moldavie, Ukraine, jusqu’en Russie), et serait l’un des plus anciens cépages du pays. Des études génétiques suggèrent une forte parenté avec la vigne sauvage, ce qui tendrait à donner une domestication très ancienne. Si cela reste à confirmer, il n’en demeure pas moins que la Géorgie est avec l’Arménie l’un des premiers foyers de vinification. Le second cépage serait quant à lui attesté depuis le Ve siècle de notre ère.

La dégustation du vin est surprenante : le vin est très agréable, fruité – pomme, poire, coing ; des fruits exotiques (du Caucase ?) -, acide à souhait, d’une assez bonne longueur en bouche. Bref, un vin tout à fait digne d’être vendu en Europe.

Et pour cause : on retrouve une formule devenue presque habituelle dans le monde du vin. Une région d’ancienne tradition viti-vinicole, une entreprise équipée de matériel de vinification de pointe, un œnologue conseil réputé (venu d’Italie ici, Donato Lanati), des cépages locaux qui sortent des habituels cépages mondialisés (du cabernet au chardonnay), une pointe d’exotisme. Ne manque que l’attention de la presse pour faire connaître le vin (mais peut-être est-ce le cas en Allemagne ?).


source : http://www.badagoni.ge/eng/index.html

Un modèle que l’en rencontre dans tant de régions viticoles du monde, Priorat ou Bierzo (Espagne), Douro (Portugal), Barolo (Italie), Colchagua (Chili – un peu moins pour les cépages dans ce cas), Mendoza (Argentine), voire même Côtes-du-Rhône il y a quelques années avec le critique Robert Parker. Toute la difficulté est bien sûr de conquérir une place dans un marché du vin très concurrentiel.

Cela renvoie à deux thèmes privilégiés de la presse ou des analystes américains : le consommateur vit un âge d’or (il a accès à un nombre croissant de vins de qualité à des prix très abordables) ; cette géographie de la qualité se matérialise par une « nouvelle frontière » qui ne cesse de s’étendre dans le monde jusque dans les régions les plus insoupçonnées. Une vision très positive de la mondialisation.

Jancis Robinson, Julia Harding, José Vouillamoz, Wine Grapes, Allen Lane, 2012.