Archives de catégorie : Consommation

Champagne ou prosecco ?

L’âpre concurrence entre les vins pétillants invite à reconsidérer certaines positions. Le champagne est menacé dans sa position hégémonique.

Paysage de Champagne, l’église de Chavot-Courcourt.

Alors, pendant les fêtes, avez-vous été plutôt champagne ou prosecco ? Luxe traditionnel ou simplicité plus exotique ? Quel que fût votre choix, vous aurez sans doute remarqué à quel point une multitude de vins mousseux d’origines diverses a fait son apparition sur les linéaires des supermarchés ou les rayons des cavistes.

Une entreprise imitant le champagne (Finger Lakes – USA).

Le phénomène n’est pas nouveau, le champagne fait l’objet de nombreuses copies depuis bien longtemps. Des vins cherchant à l’imiter existaient sur presque tous les continents, et certaines régions viticoles ont pu bâtir leur prospérité sur de tels vins. La région des Finger Lakes, sous le lac Ontario aux États-Unis, en offre un bel exemple. Et les Champenois eux-mêmes ont investis dans d’autres régions viticoles pour produire des vins avec tout leur savoir-faire, en Californie avec Chandon dès le début des années 1970, plus récemment en Chine ou en Angleterre. On ne s’étonnera pas que les cartes puissent être légèrement brouillées.


Couverture de la revue Wine Spectator, numéro de décembre 2016.

Récemment d’ailleurs, la revue Wine Spectator proposait un numéro spécial sur le Champagne, avec certes des pages sur la région éponyme, mais aussi une présentation de “value-priced bubblies from around the world” (des bulles à prix abordables à travers le monde). Et de citer la Californie, l’Espagne (avec le cava catalan), le prosecco, d’autres régions européennes (le Trento, l’Emilie-Romagne, l’Alsace, la Loire…) ou encore des pays du Nouveau Monde, Australie, Nouvelle-Zélande, ou Afrique du Sud. Bref, les “bulles” sont devenues un phénomène mondial.

Combien de bouteilles débouchées à minuit…

On a peine à imaginer le nombre de bouteilles qui ont dû être ouvertes pour célébrer la nouvelle année 2017, depuis Sydney en Australie (dès 15 heures, heure française le 31 décembre) à San Francisco (le lendemain, à 9 heures du matin heure française). La fête planétaire. Avec le lendemain, peut-être d’ailleurs une gueule de bois globalisée… Vive la rotation de la terre et les fuseaux horaires !

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Les cartes mondiales de la production de vins mousseux sont justement en train de se recomposer. Le prosecco vient de dépasser les exportations de champagne pour l’Europe. Le premier aurait vendu 77 millions de litres en 2016 contre 58 millions pour le second. Et pour répondre à cette demande toujours plus grande, les Italiens ont décidé d’agrandir l’aire d’appellation de près de 3000 ha.

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Si votre orgueil national vient d’être ébranlé, comme ce fut sans doute le cas avec la position de la France dans le monde, rassurez-vous, la Champagne domine encore largement en valeur. Elle génère un chiffre d’affaires de 1,4 milliard d’euros, pour seulement 789 millions d’euros pour le vin italien. Le vin de Champagne est donc un vin avec une très forte valorisation, je ne vous apprends rien. Ses concurrents ne formeraient pour la plupart d’entre eux que de pâles imitations, tout juste bonnes à être rangées sur les rayons low cost des supermarchés. Certains professionnels en sont convaincus, rien ne paraît pouvoir ébranler leur position.

« Je suis optimiste pour la Champagne, notre survie ne dépend pas du prix. Nous devons nous recentrer sur le vin de luxe et le haut du marché ».

Source : Prosecco Boom Raises Questions in Champagne.

Curieusement, il me semble avoir entendu quasiment le même discours au milieu des années 1980 quand les premiers vins australiens ou néo-zélandais ont fait leur apparition dans les supermarchés européens. On sait ce qu’il en est aujourd’hui de cette supposée inébranlable suprématie française. Où en seront les concurrents de la Champagne dans 30 ans ? D’autant que les façons de consommer les vins pétillants changent à grande vitesse. Reprenons un regard américain :

« Les alternatives de grande qualité au champagne n’ont jamais été aussi abondantes. Le vin mousseux a longtemps été un élément incontournable des occasions spéciales, mais il devient désormais intéressant comme vin dont on peut profiter toute l’année, en apéritif ou lors d’un dîner, où il se marrie avec une toute une gamme de mets ».

Source : Wine Spectator, 15 décembre 2016, p. 53.

Une paysage de Vénétie, région d’origine du prosecco.
Source : Casa Gialla.

Bref, une mue vers des vins de terroir. Il n’est d’ailleurs pas évident aux yeux de nombreux consommateurs – à tort sans doute – d’identifier le champagne avec une telle approche. Son imaginaire de luxe plutôt urbain le place à des années lumières des logiques de cailloux. Ses concurrents ont tout à construire, puisqu’on ne sait presque rien d’eux. À commencer par la mise en valeur de leurs spectaculaires paysages, comme ceux de Vénétie. Si le cava est en difficulté en ce moment, l’interprofession catalane cherche quant à elle à mettre en place une hiérarchie de villages, et ce n’est pas pour rien.

Les vins pétillants sont l’un des derniers bastions auquel la mondialisation s’attaque. Nul doute à cela, d’importants changements vont apparaître dans les années à venir.

Question subsidiaire. Quel vin risque-t-on de boire à la Maison blanche à partir du 20 janvier ? [Cliquez ici – avec grande prudence – pour avoir la réponse].

Réchauffement climatique : peur sur la vigne (2)

Mécanisation des apports d’amendements. Les Riceys, Champagne.

Il ne s’agit guère de nier le réchauffement climatique, bien au contraire. Il est plutôt question d’essayer de montrer que la vigne n’est peut-être pas un aussi bon indicateur du réchauffement climatique que l’on peut le croire au premier abord. Pourquoi ?

Tout d’abord parce que les vignes sont trop souvent pensées par les climatologues comme une plante qui n’enregistre pas de contraintes autres que climatiques. Ce qui est éminemment faux. Elles sont insérées dans des vignobles, ce qui veut dire qu’elles interagissent avec nos sociétés et ses évolutions. À commencer par celle du monde viticole lui-même.

Des vignes sur le plateau du fait de la mécanisation, Saumur-Champigny.

L’un des changements les plus visibles qui touchent le monde viticole, c’est la mécanisation du travail agricole. Elle entraîne de multiples bouleversements. De nombreux vignobles ont connu des modifications dans leurs parcellaires. Les pentes les plus prononcées peuvent ainsi être abandonnées au profit d’espaces plus plans. Cela peut donner un véritable glissement depuis les anciens coteaux en direction des plateaux qui encadrent les vallées. Les vignobles les plus mécanisés ont bien connu ce phénomène, sur les bords de la Loire, en Gironde, ou encore en Champagne. Cela a entraîné une incidence sur le vin lui-même : les viticulteurs recherchent davantage de maturité pour que les raisins se décrochent mieux des grappes. L’acidité baisse. N’est-ce pas justement ce que l’on enregistre à propos du réchauffement climatique ?

Tout le vignoble n’est pas récolté à la machine me direz-vous. C’est vrai. Mais d’autres paramètres devraient être pris en compte. Les viticulteurs sont de mieux en mieux formés : ils ont donc de bien meilleures connaissances sur la plante et sur les mécanismes de la vinification. Le graphique ci-dessous montre qu’ils sont les plus diplômés du monde agricole en ce qui concerne le Secondaire de cycle court.

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Source : Primeurs n° 281, février 2012 « Jeunes agriculteurs, parmi les actifs les mieux formés ».

Autrement dit, ce sont les BTS viticulture-œnologie que l’on voit ressortir ici. Ces professionnels mieux formés, en constante relation avec leur clientèle, ne font plus les vins acides et de mauvaise qualité que l’on trouvait encore dans les années 1950. Qu’ils soient en coopérative ou viticulteurs indépendants, ils sont aujourd’hui très encadrés. Des techniciens et des œnologues les conseillent depuis la vigne jusqu’au chai. Il serait par exemple intéressant de mesurer l’impact des vendanges en vert, c’est-à-dire le fait de supprimer certaines grappes de raisins pour améliorer la concentration de celles qui restent. Le fait que cette pratique soit aujourd’hui contestée n’est pas non plus sans avoir des incidences sur les productions pour ceux qui l’abandonnent. Dans un autre registre, les modalités de paiement des raisins ont pu changer : les coopératives se sont engagées dans la voie de la qualité. Elles rémunèrent de moins en moins leurs adhérents au volume mais en fonction de paramètres qualitatifs. Or, les efforts les plus importants, sans doute à la suite de l’œnologue Émile Peynaud (1912-2004), ont porté dans tous les vignobles sur le fait de vendanger des raisins sains et mûrs. Gages d’un vin de qualité. On retombe sur la même constatation que tout à l’heure.

À ce propos, comment ne pas évoquer la fermentation malolactique ? Émile Peynaud fut parmi les premiers œnologues à travailler sur la question, à en comprendre les mécanismes, et donc à la maîtriser. Alors qu’elle pouvait être déclenchée sans que l’on comprenne vraiment pourquoi ni comment, qu’elle pouvait même demeurer partielle sans qu’on le veuille, elle est désormais contrôlée par les producteurs. Avec même une période – les années 1980-1990 ? – pendant lesquelles on en a abusé dans bon nombre de vignobles ; le consommateur n’était-il pas avide de vins blancs avec des arômes grillés, torréfiés, évoquant le miel, et des goûts lactés ?
Le résultat : des vins moins acides, encore une fois…

Traitement de la vigne, vallée de la Moselle. Une récolte assurée tous les ans, même dans une région difficile.

On pourrait encore invoquer le contrôle des maladies de la vigne. Grâce aux progrès des prévisions météorologiques, les viticulteurs savent bien mieux quand traiter la vigne, ou quand vendanger. Et je ne fais même pas référence ici à des appareils comme les réfractomètres qui permettent de bien connaître l’évolution du sucre dans le raisin. Les traitements chimiques font en tout cas qu’il n’y a plus d’années catastrophiques. Elles sont plus ou moins bonnes, mais il y a toujours des récoltes… (et de la pollution, mais c’est une autre thématique). Et de bien meilleures qualités que ce ne fut le cas il y a encore 50 ans. La peur de perdre toute une récolte pouvait entraîner les viticulteurs à vendanger trop tôt, lorsque le temps n’est pas favorable. J’avais retrouvé dans les archives de Ouest France une chronique tenue par un vigneron dans les années 1950 ; il ne cessait de blâmer les « verjutiers » qui cédaient à la panique du fait d’un temps pluvieux (voir par exemple Ouest France des 6-7 août 1949). La pression est bien moindre aujourd’hui. Quelle incidence cela a-t-il dans la longue durée sur le goût des vins ?

Robert Parker
Source : Wikimedia

Enfin, et il y aurait sans doute d’autres éléments à prendre en compte, les changements de goûts des consommateurs est essentiel à prendre en compte. J’avais déjà évoqué le rôle de Robert Parker, mais je pense que davantage que sa seule influence (réelle ou supposée), c’est celle de toute une société qu’il faut prendre en compte. Le géographe Jean-Robert Pitte évoque par exemple notre tendance à manger et boire sucré. Mais plus encore, le fait que l’on ait abandonné le vin-alimentation pour un vin de meilleure qualité, source de plaisir, et bu à certains moments de la semaine n’est pas sans conséquences.

Ces éléments n’auraient-ils pas une influence sur les dates de vendange ?

La réponse à la question ne peut être que complexe. Elle invite à davantage appréhender le réchauffement climatique afin de mieux cerner ses incidences futures.

Vin en vrac, idées en vrac… (2)

Les anciens chais de Bercy, ancienne plaque tournante du vin de négoce en France

Le monde du vin s’est manifestement bâti autour de cette idée qu’un vin de qualité est un vin en bouteille. La mise en bouteille à la propriété est un des points majeurs du rapport de force entre les négociants et les producteurs. On le voit avec le Château Mouton Rothschild, qui pour la première fois en 1924 dans le Bordelais, effectue la mise en bouteille au domaine. Seulement… Les Appellations d’Origine Contrôlée obligent à réaliser cette opération d’embouteillage dans l’aire de production, ce qui ne fut pas sans freiner l’industrialisation du secteur (on pensera au contraire à certains fromages très industrialisés, dont le « vrac » de lait a souvent une origine géographique bien large et permet des acteurs de toute autre dimension).

Car le vrac fut longtemps l’objet de toutes les suspicions. En termes de qualité d’abord, il faisait plutôt penser aux gros rouges du Languedoc-Roussillon, coupés avec des vins d’Algérie dans le port de Sète, avant d’être envoyés à Bercy. En termes de fraude aussi, la crainte que les produits soient échangés ou dénaturés fut longtemps un élément dépréciateur. La fraude sur les pinots noirs destinés au Red Bicyclette de l’américain Gallo s’inscrit dans cette longue histoire de tromperies, sans doute plus faciles à réaliser avant la mise en bouteilles (même si, on le sait, les faussaires peuvent être très imaginatifs). D’ailleurs, il y a toujours cette idée bien ancrée en nous que le vrac est techniquement plus facile à manipuler : l’article sur la désalcoolisation des vins américains fera grincer de nombreuses dents tant il va à l’encontre de nos conceptions sur la noblesse de cette boisson…

Source : Daily Mail, 18 Octobre 2007.

Et pourtant, le vrac présente aujourd’hui de nombreux atouts. Tout d’abord pour réduire les émissions de carbone d’une denrée désormais échangée aux quatre coins du monde. L’utilisation de bateaux pour le vrac permet des économies d’énergies qui sont d’une toute autre nature que les 65 grammes gagnés par bouteille de Champagne… Le fait que le vin puisse être mis en bouteille sur le lieu de consommation diminue notablement la pollution engendrée par le transport. Le supermarché anglais Tesco a mis en place un tel acheminement grâce à des barges qui remontent la rivière Mersey entre Liverpool et Manchester où se trouve le centre de conditionnement. Ceci permettrait d’économiser l’équivalent de 50 camions par semaine.

Un supermarché américain : le vin est présenté sous de multiples formes, contenants et volumes.

Des solutions commencent à faire leur chemin afin que les villes ne soient plus touchées par les incessantes navettes de camion qui approvisionnent les consommateurs. Bruges inaugure une petite révolution en mettant en place un système de pipeline pour la distribution de la bière dans les restaurants et cafés de la ville ! Ne pourrait-on pas imaginer quelque chose de similaire pour le vin ? Certes, de nombreux préjugés devront être éliminés.

On touche là un dernier point important de la question : le vrac permet de s’orienter vers d’autres conditionnements. Les Américains sont bien plus ouverts en la matière que nous ne le sommes. Les consommateurs sont moins marqués par la sempiternelle bouteille. Une étude du groupe américain Gallo montre une utilisation sans doute plus banale des « box ».


Source : 2014 Gallo Consumer Wine Trends

Fait suffisamment rare pour être noté, on peut voir un bag in box de chardonnay dans le 1er épisode de la série Breacking Bad, à l’occasion d’une fête entre amis. Ce qui renvoie bien au « large social gathering » (grande réunion entre amis) évoqué par le document ci-dessus.

Breacking Bad, épisode 1 saison 1 (vers 11 mn). Les femmes se servent en chardonnay, alors que les hommes boivent plutôt des bières.

La vente de vin au verre dans les restaurants – qui gagnent ainsi davantage d’argent à volume égal – entraîne aussi un renouveau du bag-in-box. Comme quoi, les frontières peuvent bouger.

Il nous faudrait réfléchir aux conditionnements et aux usages qui touchent le vin de demain. La question du développement durable sera de plus en plus prégnante dans le choix des consommateurs. Tyler Colman a déjà tenté de dessiner une carte des approvisionnements en vin les plus respectueux de la planète pour les États-Unis. Elle coupe le pays en deux : toute la façade Ouest du pays a tout intérêt à prendre son vin en Californie ou en Oregon ; les grands centres urbains atlantiques devraient privilégier l’Europe.

Ligne de partage entre les approvisionnements centrés sur la vallée de Napa ou le vignoble bordelais.
Source : Tyler Colman, Pablo Päster.

Or, cette carte est fausse : les vins de Bordeaux ne partent pas du port de Bordeaux, mais prennent souvent la route avant d’être envoyés par Rouen ou Rotterdam. Ce qui amoindrirait encore leur aire concurrentielle si l’empreinte carbone venait à être inscrite sur les bouteilles…
Ce qui risque bien d’être le cas tôt ou tard. Il vaudrait mieux anticiper.

Holly[wine] ou le vin dans le cinéma américain

Vins et vignobles dans le cinéma américain

Un billet plutôt inhabituel. Venant de publier un texte sur la relation vin et cinéma américain dans la revue Les Annales de Géographie (Mai-Juin, vol. 123, n° 697, p. 867-889), et n’ayant pas pu tout insérer, je profite de ce blog pour ajouter certaines données. Deux images et la filmographie.

Pour ceux que cela intéresse, l’article Holly[wine] ou le vin dans le cinéma américain

est disponible en ligne*.

Résumé de l’article :
Soixante-quinze ans après la Prohibition, les États-Unis d’Amérique sont devenus le premier consommateur mondial de vin et le quatrième producteur mondial. Le rôle du pays est comparable à l’échelle mondiale à ce que fut celui de l’Angleterre des XVIIIe et XIXe siècle pour l’Europe : une plaque tournante de l’économie viti-vinicole, un pays prescripteur de goûts, avec un remarquable effet de construction ou de transformation des territoires du vin. Le cinéma américain tend à refléter cette nouvelle passion de la société pour le vin. Tout l’intérêt est de comprendre le discours qu’il tient à ce propos, ainsi que l’imaginaire qu’il bâtit autour de cette boisson. Le vin est presque devenu banal en ce qui concerne ses apparitions à l’écran, non dans ce qu’il signifie. Car l’Amérique cherche à se débarrasser des anciens codes qui encadrent le vin pour en proposer de nouveaux, sensés être plus démocratiques.

En relation avec la note infrapaginale 13 :

Le vin, boisson conviviale par excellence

Source : Affiche de promotion du film Sideways (2004) d’Alexander Payne.

En relation avec la note infrapaginale 14 :
Marilyn Monroe : « Did you ever drunk a potato chip in champagne? It’s real crazy »

Source : Sept ans de réflexion (1955) de Billy Wilder avec Marilyn Monroe et Tom Ewell.

Enfin, pour accéder à la filmographie, cliquez sur le lien ci-dessous :
Filmographie


* Je ne touche aucun droit sur sa vente.


Le Plan Stratégique de FranceAgrimer (2) : et la recherche en Sciences Humaines ?

Le Clos de Vougeot, haut lieu du tourisme bourguignon… à découvrir en voiture.

Le Plan Stratégique de FranceAgrimer souhaite « développer d’une manière forte l’innovation, la recherche et le développement » (p. 18), ce qui est louable. Et de citer « les organismes publics de recherche (INRA, IRSTEA, établissements d’enseignement supérieur agronomique, universités, …) et [la] recherche appliquée. » (p. 19). À lire le rapport, l’Université doit plutôt être pensée comme lieu de recherche en sciences « dures » et appliquées, et non en Sciences Humaines. Il y aurait pourtant fort à faire en la matière. Prenons deux exemples.

Vignoble, tourisme et voiture, un modèle à repenser (vignoble savoyard)

Tout d’abord, l’absence de réflexion sur le tourisme, remarquée dans le précédent billet, n’est sans doute pas anodine. À mon sens, c’est pourtant une réelle voie d’avenir pour le vignoble français, beaucoup plus que de chercher à concurrencer les vignobles du Nouveau Monde sur leur propre terrain (i.e. son industrialisation). On a vu précédemment les dangers que cela représentait. Or la France et l’Europe peuvent de nouveau faire figure de modèles pour le développement touristique aux yeux du reste du monde, ce qu’ils ne sont plus forcément dans d’autres domaines viti-vinicoles. À titre d’exemple, il va falloir penser un tourisme durable pour les années à venir. Le tourisme actuel s’appuie sur une mobilité profondément marquée par la voiture, et plutôt individuelle. Et donc très polluante. Il faut innover dans cette voie.

Second point : il est sans doute nécessaire de repenser notre vision de la consommation de vin. Ce rapport, comme de nombreuses études, repose sur un préalable qui pense celle-ci comme étant en forte décroissance.

Plan Stratégique, p. 7.

Ce qui n’est pas faux en soit, mais aussi limité que tronqué. En premier lieu parce que cette analyse ne porte que sur des volumes et non des valeurs. Ne buvons-nous pas moins mais mieux ? Il serait nécessaire de ne plus seulement employer des « litres par an par habitant », pour glisser vers un nouveau taux qui prendrait en compte la valeur de la consommation. Aux économistes de réfléchir sur ce point.

Gustave Caillebotte, Les raboteurs de parquet (102 cm × 146.5 cm, Musée d’Orsay, Paris) : le vin source d’énergie.

Ensuite, parce que ces chiffres de consommation passée ne veulent pas dire grand chose pour notre société. Le vin était, à partir du XIXe siècle, une boisson-alimentation qui permettait aux classes laborieuses, paysans et surtout ouvriers, de trouver de l’énergie pour mener à bien leurs éprouvantes tâches, tout en évitant de boire une eau souvent vectrice de maladies. C’est pourquoi la consommation de vin, encore relativement limitée avant le XIXe siècle, connaît un accroissement spectaculaire pendant cette période, pour connaître son maximum autour de l’Entre-deux-guerres mondiales. La consommation culmine alors à près de 200 litres par an et par habitant. L’histoire du XIXe siècle s’interpose entre nous et les chiffres cités. D’autant plus que ce vin est plutôt de piètre qualité, faiblement alcoolisé, et de conservation très limitée dans le temps. Voudrions-nous revenir à ce prétendu « âge d’or » de la consommation ? Cela n’a pas de sens. Aux historiens (et ils l’ont déjà fait, à nous de les lire !) de démystifier cette consommation passée.

Ana_PER CAP_02La consommation de vin dans le monde (1978-2006)

(Cliquez sur la carte pour l’agrandir)

Ensuite, parce qu’il n’y a jamais eu autant de consommateurs de vin dans le monde ! Alors que le vin était encore jusqu’au début du XXe siècle essentiellement confiné à l’Europe*, il est devenu une boisson globalisée. Presque tous les pays du monde, hormis ceux le refusant pour des raisons religieuses, adoptent progressivement sa consommation. Et ils le font avec un engouement remarquable. Aux géographes et aux sociologues d’en comprendre les ressorts.

En effet, le vin est devenu à la mode. « Glamour » dirait la spécialiste anglaise Jancis Robinson. Il semblerait d’ailleurs qu’un frémissement apparaisse en ce qui concerne les jeunes sur les courbes de consommation (en volume, hélas…) publiées par France Agrimer. J’évoque ce point ici.


Source : France Agrimer, Etude quinquennale 2010 sur la consommation de vin en France, 27 novembre 2012.

Il est bien sûr trop tôt pour en tirer des conclusions définitives, et la tendance pourrait s’inverser. Mais tout de même, il semble bien que quelque chose se produise. À preuve, le succès rencontré par les bars à vins. Je reviendrai sur ce point. Mais on peut d’ores et déjà constater qu’il s’agit de lieux fréquentés par des jeunes, urbains, diplômés, travaillant dans le domaine tertiaire, et plutôt féminins.

Deux questions pour finir.

Ces jeunes femmes vont-elles visiter des exploitations viticoles ?

Certainement pas.

Nous sommes nous intéressés à ce qui les motiveraient d’un point de vue oeno-touristique ?

J’en doute.


* On remarquera l’importance de l’Afrique du Nord encore dans les années 1970.

Pourquoi des vins de cépage ? (4)

Derniers éléments que l’on pourrait envisager pour comprendre l’engouement pour les vins dénommés par cépage : la distribution et la consommation.

Pour la distribution, et notamment la « grande » distribution, cela permet un classement des vins non plus par région d’origine (avec de ce fait même un nombre astronomique de références!) mais par types de vin. Pétillant, rouge, blanc, rosé… A l’intérieur de chaque catégorie, quelques cépages. Une illustration aidera à comprendre : une photo prise dans un Supermarché Waitrose à Londres en 2012.

Un zoom sur les concurrents directs du Chablis :

photo_ UK2

Cela simplifie considérablement l’offre, et pour le commerçant, l’approvisionnement, la logistique, la manutention, etc… Il n’y a plus de cabernet australien ? Qu’importe, un cabernet chilien fera bien l’affaire !

On remarquera de ce fait que tous les vins sont mis sur le même plan, et dans le cas présent à des prix relativement proches. Tel vin de l’AOC Chablis est juste à côté d’un chardonnay espagnol, d’un californien, d’un chilien et de deux australiens. Ils auront à vol d’oiseau effectué 500 km pour le premier, et 2, 17, 23 et 34 fois plus pour les autres. Ce qui veut dire combien, pour être compétitifs, de tels vins doivent avoir des coûts de production moindres. On est bien en pleine mondialisation.

Origine des vins de chardonnay dans le supermarché

Chablis

Pour le consommateur, cela permet de pénétrer facilement le monde des vins, dont on sait combien il est intimidant pour les néophytes. Ne pas connaître les régions, les années, les types de vins, les producteurs, pour ne pas parler du vocabulaire du vin, est angoissant.
A l’inverse, entrer par les cépages est à la portée de quiconque.

D’ailleurs, aurez-vous remarqué le nombre de livres sur le vin qui ont à présent une entrée par cépage ? Un exemple : le livre de la blogueuse Ophélie Neiman (Miss Glouglou) :

Nul doute, l’entrée par le cépage progresse. Un exemple ici à l’aéroport de Lyon, dans une brasserie : la carte des vins est classée par cépage, même si quelques régions environnantes apparaissent.

Cepages

Pourquoi des vins de cépage ? (2)

Dénommer les vins par le cépage plutôt que la région de production est une pratique directement influencée par un professionnel américain, Frank Schoonmaker (1905-1976). Importateur de vin new-yorkais, il joue un rôle de véritable Pygmalion pour les Américains.

Son initiation au vin commence comme souvent par un voyage en Europe, dont il tirera un livre en 1927. Son engouement pour le vin se révèle lorsqu’il travaille à la fin de la Prohibition pour la célèbre revue intellectuelle américaine The New Yorker (accès aux archives payant…). Elle lui demande d’écrire des textes sur le vin.
Retournant en Europe et plus particulièrement en France, il est alors éduqué par Raymond Beaudouin, fondateur de la Revue du Vin de France. Il travaille ensuite avec Alexis Lichine (1913-1989), bien connu pour son Encyclopédie des vins et des alcools (1967), ainsi que pour la propriété qu’il a détenu dans le Médoc (Prieuré Lichine). Schoonmaker écrit plusieurs livres sur le vin et devient aux États-Unis une autorité en la matière.

Sa position sur le fait de citer le cépage apparaît très tôt : dans The Complete Wine Book (1934), il s’élève déjà contre le fait de nommer les vins américains avec des noms européens comme Saint-Julien, Sauternes, Tokay… « Le label idéal pour un vin américain sera de porter un nom américain » (p. 45). Il demande donc que le vin soit identifié par le lieu de production, l’année et le nom du propriétaire ou du producteur, et qu’en outre soit indiqué le nom de cépage (« the grape variety from wich the wine is made », p. 45). Notons qu’il ne s’agit pas dans la conception de l’auteur de se limiter au seul cépage. Il serait en tout cas à l’origine de l’utilisation du terme « varietal » (que l’on peut traduire par cépage), ce qui demande à être vérifié.

L’influence de Schoonmaker est en tout cas manifeste. Tout d’abord dans la pratique immédiate de nommer le vin en faisant référence au cépage, avec les producteurs Wente et Concannon qui suivront volontairement ses recommandations. Ensuite dans la durée, ses ouvrages serviront de bréviaires à de nombreux consommateurs américains, tout comme ses chroniques dans la célèbre revue Gourmet ou dans l’International Herald Tribune.

Frank Schoonmaker tient donc un rôle considérable dans la construction du goût américain pour le vin, et bien sûr, dans la façon de le nommer. Une influence qui devient à présent mondiale.

Références :
SCHOONMAKER, F., 1927, Through Europe on two dollars a day, New York, McBride, 225 p.
SCHOONMAKER, F., MARVEL, T., 1934, The Complete Wine Book, Simon and Schuster, New-York, 315 p.
www.frankjohnsonselections.com/frank schoonmaker.pdf

Vin et cépages (avec Google Ngram Viewer)

Avant d’aller plus avant pour comprendre l’utilisation des noms de cépage, souvent au détriment des noms des régions viti-vinicoles, on pourra observer des tendances intéressantes en utilisant une nouvelle fonction de Google. Google Ngram Viewer permet de faire des requêtes sur les livres scannés dans Google Books, de 1800 à nos jours, et sur des corpus différents.

Comme l’utilisation des noms de cépage provient des États-Unis, se concentrer sur le corpus des textes anglo-américains est légitime. Une baisse tendancielle de l’utilisation du terme « wine » est à remarquer dans la longue durée, avant une légère reprise depuis le milieu des années 1980. Une date intéressante puisqu’elle correspond à l’apparition des vins du Nouveau Monde sur la scène internationale, comme par exemple pour les vins du Chili. Elle correspond aussi à l’affirmation sur la scène américaine et internationale du critique américain Robert Parker. En revanche, elle ne suit pas complètement la courbe de la consommation de vin États-Unis.

Le terme « wine » pour les livres en anglo-américain (1800-2008) :

Un peu avant cette période commencent à apparaître les noms de cépages : cabernet, chardonnay, merlot, syrah, pinot.

Les termes « cabernet, chardonnay, merlot, syrah, pinot » pour les livres en anglo-américain (1800-2008) :

Retrouve-t-on ces tendances dans d’autres pays ? Difficile pour la France d’établir des courbes, puisqu’il existe nombre d’homonymes (merlot est par exemple un nom de famille, un cours d’eau, un nom d’auteur…). Mais le terme syrah donne bien une tendance :

Le terme « syrah » pour les livres en français (1800-2008) :

La recherche ne fonctionne pas en chinois, mais elle montre des courbes tout à fait similaires en espagnol ou en italien. On peut alors les croiser avec d’autres cépages de ces pays.

Les termes « cabernet » et « tempranillo » pour les livres en espagnol (1800-2008) :

L’influence latino-américaine est certainement importante, même si les Espagnols eux-même ont beaucoup planté de cabernet-sauvignon (voir la carte 1 : le cabernet dans le monde).

Les termes « cabernet » et « sangiovese » pour les livres en italien (1800-2008) :

Le relatif désintérêt du sangiovese par rapport au cabernet dans les années 1980 montre bien l’influence de la mondialisation (cf. les « super toscans » à base de cabernet sauvignon produits autour de Bolgheri, sur la côte toscane). Le regain d’intérêt pour ce cépage local, à la fin des années 1990, témoigne d’une réaction que l’on rencontre dans de nombreux pays en réponse à cette première phase de la mondialisation. Les cépages locaux reprennent des couleurs !

Aucun doute, l’utilisation du nom de cépage est bien une tendance profonde dans la façon de dénommer les vins. Autrefois réservée à des livres de spécialistes, comme ceux des ampélographes par exemple, elle devient banale aujourd’hui.

On la trouve dans la littérature américaine bien sûr, comme par exemple dans American Psycho de Bret Easton Ellis, avec deux mentions de vins blancs pour une femme (un verre de chardonnay, p. 307, un sauvignon blanc, p. 338) et un vin américain :

« Après un dîner médiocre, une bouteille de cabernet sauvignon californien, hors de prix, et une crème brûlée que nous partageons, je commande un verre de porto à cinquante dollars (…) » (p. 339).

Bret Easton Ellis, American Psycho, traduit de l’américain par Alain Defossé, Ed. du Seuil, 1998 (paru en 1991 aux États-Unis).

La littérature, le cinéma, la musique, la presse ; autant de médias qui contribuent à banaliser l’utilisation des noms de cépage pour les vins. Un phénomène qui se propage.

Vente de vins aux États-Unis : un doublement en 10 ans

Des statistiques et un graphique parus dans le San Francisco Chronicle (23 août 2013) présentent des chiffres impressionnants : les ventes de vins aux États-Unis ont été multipliées quasiment par 2 en 10 ans.

Source : San Francisco Chronicle, 23 août 2013

Elles passent de moins de 13 millions d’hectolitres à plus de 24 aujourd’hui, soit l’équivalent de presque la moitié de la production annuelle française.
En valeur, elles passent de 11 milliards de dollars à presque 35, soit une multiplication par 3 ; ce qui montre l’élévation qualitative des vins achetés par les Américains.

Cette double tendance – croissance de la consommation, amélioration qualitative des vins consommés – s’inscrit dans la longue durée. Depuis la fin de la Prohibition (1919-1933), la consommation ne cesse de croître aux États-Unis, à l’exception d’une courte période de déclin à la fin des années 1980 (dues à la dépression économique).

Consommation annuelle de vin aux États-Unis

Source : Wine Institute, 2013.

Le début des années 1990 sonne comme une période de renouveau, avec notamment l’émission de CBS News sur le French Paradox (17 novembre 1991). Elle fait passer dans l’opinion publique américaine l’idée que boire du vin est bon pour la santé.

Les États-Unis sont à présent le premier consommateur mondial de vins.

Vinexpo : réflexions sur un monde du vin en recomposition

Ce qui frappe à Vinexpo, c’est le caractère mondialisé du vin. Tant par l’origine des visiteurs présents (il faudra attendre les chiffres pour en avoir une idée précise) que par celle des exposants. Toute la planète du vin paraît présente. Les grands pays producteurs de vin sont bien représentés (France, Italie, Espagne ; Chili, Argentine, États-Unis pour le Nouveau Monde) mais aussi des pays plus inattendus : le Mexique, le Canada, ou le Japon. Ou la Turquie !

Un caractère globalisé que certaines entreprises n’hésitent pas à afficher.

A l’inverse, certains producteurs privilégient le micro-terroir, le cépage complètement inconnu, ou le caractère unique de leurs vins ou de leurs paysages. Small is beautiful ; le terroir est le nec plus ultra.

La malvoisie noire, un cépage toscan oublié

La malvoisie noire, un cépage toscan oublié.

Le salon lui-même est l’objet d’un jeu planétaire lié aux dynamiques viti-vinicoles. Alors que la London Wine Fair accuse un certain déclin (probablement lié à la perte d’influence du Royaume-Uni dans la longue durée) qui a choqué certains commentateurs anglais (« The Fall of the British Wine Empire » écrit Tim Atkin MW*), le salon allemand Prowein s’affirme comme le nouveau grand salon des vins. Au détriment de Vinexpo.

* MW : Master of Wine. Voir l’article dans Slate.

Le différentiel entre le nombre d’exposants en Allemagne et en France le montre bien. Düsseldorf est devenue la vitrine des vins de la Mitteleuropa, des anciens pays de l’Est, mais aussi du Nouveau Monde.

Cela reste à confirmer, mais il semble qu’à mesure que la planète des vins se globalise, l’Allemagne tende à prendre un ascendant sur le monde. Comme dans d’autres domaines de l’économie. On remarquera aussi l’importance des États-Unis et de la Chine (avec trois salons, dont deux à Hong-Kong).

NB : le cercle pour l’Italie est transparent car le salon associe en fait d’autres salons (huile d’olive, machines).

Le monde des vins connaît de profonds réajustements depuis le milieu des années 1980, date d’apparition des vins du Nouveau Monde sur la scène internationale.