Archives de catégorie : Consommateurs

Chapeau Melon et Bottes de Cuir, et le vin


L’acteur Patrick Macnee (6 février 1922 – 25 juin 2015) vient de succomber. Son personnage de John Steed incarnait à merveille l’idée que l’on peut se faire d’un amateur de vin anglais.

En particulier par sa fine connaissance des plus grands vins.

La séquence de duel avec du vin est un monument du genre : [voir à partir de 28 mn 20 s.]


The.Avengers.1965.S04E10.Dial.a.Deadly.Number. par superannuatedlps

[Les dialogues en Français sont ici]

Cette séquence montre combien les connaissances en vin font parties du bagage culturel de tout Anglais de la haute société. Être capable de reconnaître un grand cru classé à la vue et au nez ou trouver l’année de production forment une véritable prouesse. Non sans une pointe d’humour so british d’ailleurs, en décrivant le vin comme étant issus de raisins « de la partie Nord du vignoble »… Une prouesse qui en dit long, tant sur le haut degré de complicité qui existe entre Londres et le vignoble bordelais, que sur ce que le vin dit de la position sociale d’une personne. Le vin est un signe de reconnaissance sociale qui permet d’être accepté par l’élite ; toute personne évoluant dans ce milieu doit maîtriser le vocabulaire adéquat et être capable de parler du vin.

Un pigeonnier devenu célèbre à la place d’une tour disparue, Château Latour (Pauillac). Un archétype des vins bus par l’élite anglaise à partir du XVIIIe siècle.

Deux étudiantes de l’Université Paris 4 Sorbonne avaient réalisé un dossier sous ma direction il y a quelques années, Alexandra D. et Géraldine C. Je reprends certains éléments qu’elles avaient dégagés de l’analyse de la série.

On trouve un nombre assez impressionnant d’alcools dans la série, depuis la vodka (symbole fort de la période de Guerre froide dans laquelle s’inscrit la série) jusqu’au cognac dont semble raffoler John Steed. L’épisode Méfiez-vous des morts (1977) présente une bouteille qu’il aurait en permanence chez lui. À l’évidence, les bordeaux sont en bonne place, même si les étiquettes sont très fréquemment dissimulées (soit dit en passant, cela a bien changé aujourd’hui puisque les entreprises peuvent payer pour être vues à l’écran, confère les derniers James Bond) ; on reconnaît la forme des bouteilles. Dans l’épisode évoqué ci-dessus apparaissent un château Latour et un château Lafite. D’autres régions sont mentionnées : la Bourgogne (Chablis), la Loire (Pouilly Fumé), et à l’étranger bien sûr, avec Porto ou Jerez (le sherry cher aux Britanniques).

Emma Peel, John Steed et le champagne, un incontournable de la série.

Le champagne tient une place particulière à double titre. Tout d’abord parce qu’il devient un élément incontournable de la fin de chaque épisode. John Steed et Emma Peel célèbrent systématiquement la fin d’une enquête en buvant une coupe de champagne à partir de 1967. Ensuite parce que cette boisson est davantage associée aux personnages féminins, à commencer par Emma Peel.

Au total, une consommation classique, centrée sur l’Europe et plus spécialement sur la France. Elle porte au firmament de « grands » vins, notamment ceux incarnés par le classement bordelais de 1855.

Vinexpo 2015 : des airs de vin cépage ?

Le stand de Cahors est juste à côté de celui de l’Argentine

L’affirmation des vins de cépage n’est pas nouvelle, mais elle semble s’amplifier d’année en année. Vinexpo, le salon des vins organisé à Bordeaux tous les 2 ans (cette année du 14 au 18 juin 2015), ne contredit pas cette tendance. Il va de soit que cela n’empêche pas qu’il y ait coexistence avec d’autres manières de nommer les vins, mais tout de même. Quatre exemples parmi bien d’autres conforteront mon propos.

On connaît déjà la stratégie de certains vignobles pour se placer sous l’ombrage de régions paradoxalement plus renommées pour leurs vins de cépage à base de malbec. Pour ceux ou celles qui l’ignorent, la région de Cahors, grande productrice de ce cépage en France (localement appelé Auxerrois), s’appuie sur la renommée des vins argentins pour conquérir les marchés internationaux. Elle s’inscrit donc dans cette tendance qui veut que le cépage soit le point de repère primordial donné au consommateur, avant même la région d’origine. On trouvera des éléments d’explication sur cette tendance ici. Et une autre interprétation que l’on doit aux vins de pays d’Oc.


Visuel utilisé par le stand de l’IGP pays d’Oc sur le salon Vinexpo. S’en suit une longue liste de cépages…

Vaste débat, qui considère les AOC comme un carcan du fait de l’obligation d’utiliser tel ou tel cépage par exemple. L’un des moyens pour se faire une opinion serait justement de déguster des vins… avec des verres spécifiquement prévus pour les cépages.

La nouvelle gamme de verres propose une entrée par les cépages

Le fabricant de verre autrichien Riedel s’engouffre dans la voie en proposant une gamme de verres qui répond à cette entrée par le cépage. Avec bien sûr le plus imposant d’entre eux, le verre que l’on retrouve dans les films ou séries américaines : le verre à pinot noir, ou verre bourguignon. J’avais déjà évoqué le goût du personnage d’Olivia Pope pour ces verres dans la série Scandal. On les retrouve désormais partout… même chez Ikea. C’est dire ! Tout un symbole de la mondialisation.

Une scène banale de la série : Olivia Pope (Kerry Washington) buvant dans un verre inspiré des verres de type bourguignon.
Source : Scandal, saison 2 épisode 18.

Et justement : comment ne pas terminer avec le marché américain, premier marché mondial pour le vin ? Une conférence fort intéressante « Inside the US market » en collaboration avec la revue Wine Spectator, dont on pourra lire des éléments ici (en Anglais) insistait sur les opportunités que représente le marché américain. Réunissant rien moins que certains des acteurs les plus importants de ce pays (Annette Alvarez-PetersCostco ; Mel Dick – Southern Wine and Spirits ; ou Stephen Rust ; Diageo entre autres), elle met bien sûr l’accent sur ses spécificités. Au nombre desquelles apparaît bien sûr le rôle des marques commerciales que ces puissantes entreprises distribueront dans leurs supermarchés, leurs caves ou leurs restaurants. De la marque commerciale au cépage, il n’y a bien sûr qu’un pas. Tout incite le consommateur à choisir un cépage donné en fonction de son repas par exemple (un cabernet pour accompagner les viandes distribuées par Ruth’s Chris steakhouse, une des premières chaînes américaines, représentée lors de la conférence par Helen Mackey).

Annette Alvarez-Peters insiste sur le fait de bien comprendre le marché américain pour pouvoir espérer s’y installer.

Autant d’éléments qui, une fois encore, montrent combien la planète des vins change. Les anciennes manières de dénommer les vins par régions cèdent peu à peu le pas face aux dénominations par cépages. L’équilibre des pays producteurs et consommateurs ne cesse de changer, alors qu’on l’a longtemps cru immuable. Une aire de production et de consommation, centrée autour de l’Océan Pacifique, naît sous nos yeux. Même l’équilibre entre les salons professionnels dédiés au vin connaît une réorganisation frappante : Vinexpo est vivement concurrencé par le salon Prowein de Düsseldorf (Allemagne).

Si l’on s’intéresse au nombre d’exposants, le salon allemand domine nettement son concurrent historique.

[Cliquez sur les cartes pour les agrandir]
Nombre et origine des exposants de Vinexpo
Carte_Vinexpo_2015_2

Nombre et origine des exposants de Prowein
Carte_Prowein_2015_2

Et la tendance est impressionnante : Düsseldorf gagne des exposants d’un salon à l’autre, ce qui n’est pas le cas de Vinexpo. J’avais déjà évoqué cette évolution en 2013.

Évolution 2013-2015 pour Prowein
Carte_Prowein_2013_2015_2

Évolution 2013-2015 pour Vinexpo
Carte_Vinexpo_2013_2015_2

La mondialisation modifie l’équilibre géopolitique bâti autour de la France depuis plusieurs siècles.

Réchauffement climatique : peur sur la vigne (1)

Vallée de Limari (Chili), été austral 2015, je traverse le vignoble, quand soudain quelque chose arrête mon regard dans le paysage. Aux côtés de rangées de vignes verdoyantes se trouvent des vignes en piteux état.

Leur feuillage a presque disparu.

Les ceps ont tout l’air d’être morts.

Ils sont abandonnés. Alors même que les pieds donnent l’impression qu’ils ont été plantés il y a quelques années seulement.

Je ne connaîtrai la raison qu’un peu plus tard : les producteurs n’ayant plus suffisamment d’eau pour irriguer toutes leurs vignes, ils choisissent sciemment de laisser mourir certaines d’entre-elles. Une explication que confirme la Viña Maipo dans une interview. Une image choquante, à laquelle nous ne sommes pas habitués, confortés dans notre idée que nos capacités techniques parviennent à maîtriser tout l’espace dans lequel nous vivons. Ne suffit-il pas d’amener de l’eau pour transformer la région la plus ingrate en pays de Cocagne ? Ce fut le cas hier en Afrique, aujourd’hui en Chine (avec le barrage des Trois-Gorges par exemple). C’était ainsi mettre fin à l’insécurité ancestrale des populations face à la sécheresse, comme la décrivait John Steinbeck dans son roman Au dieu inconnu (1933).

Revenons aux vignes mortes. Voilà bien une terrible manifestation du réchauffement climatique. Elle est certes moins brutale et destructrice que les cyclones tropicaux, comme Pam qui a dévasté l’archipel des Vanuatu, mais sa violence s’inscrit dans la durée. La vallée de Limari est affectée depuis plusieurs années par une sécheresse dramatique, qui vient d’ailleurs d’être stoppée par des pluies diluviennes tout aussi inquiétantes. L’avenir paraît sombre. Nous sommes entrés dans l’Anthropocène.

Source : Greenpeace.

Le dépérissement de ces vignes témoigne en effet des changements globaux qui affectent notre planète et dont nous portons la responsabilité. La vigne est ainsi considérée comme une sentinelle qui nous alerte de modifications souvent difficile à percevoir au quotidien, et pourtant déjà bien présentes. L’ONG Greenpeace avait fait poser des gens nus dans le vignoble bourguignon pour attirer l’attention du grand public et des politiques sur la question du réchauffement climatique. Une équipe de chercheurs avait fait le buzz sur Internet en postant une vidéo anxiogène, montrant la disparition future de nombreux vignobles parmi les plus réputés. Le vignoble bordelais, la vallée de la Napa (Californie), ou la vallée de la Hunter (Australie) seraient condamnés à disparaître. Je reviendrai sur cette vidéo plus loin.

Il est indubitable que la vigne enregistre les modifications du climat. Déjà Emmanuel Leroy Ladurie utilisait les dates de vendanges pour démontrer des oscillations climatiques et notamment caractériser le « Petit âge glaciaire ». L’actuelle avancée des dates de vendanges qui caractérise de nombreux vignobles de par le monde est impressionnante : en une cinquantaine d’années, les vendanges du Château Haut-Brion ont par exemple reculé d’un bon mois.

Les dates de vendanges au Château Haut Brion
Source : Château Haut-Brion.

Les effets du réchauffement climatique se perçoivent aussi en termes de répartition spatiale. Jancis Robinson s’étonne des nouveaux vignobles qui entrent sans cesse dans son Atlas. Aux vins norvégiens ou hollandais répondent les difficultés des vignobles australiens. « Je me demande qui sera le premier à planter des vignes au Pôle Nord ou au Pôle Sud« . écrit-elle.

Un exemple de ce que pourrait être les évolutions du climat de l’Ouest américain. Source : Jones, 2007.

De nombreux scientifiques tirent bien sûr la sonnette d’alarme en suggérant que des vignobles vont soit disparaître, soit être profondément menacés et par la même occasion devoir réagir. Parmi les études sérieuses, citons celles de Gregory Jones ou plus récemment celle dirigée par Hervé Quesnol.

Tous s’accordent sur une avancée des stades phénologiques de la vigne. C’est-à-dire que le débourrement, la véraison ou encore la floraison sont avancés dans la saison. De multiples paramètres, observés aussi bien par des caméras que par des stations météorologiques, analysés grâce à de multiples techniques (analyses physico-chimiques, statistiques, modèles numériques, etc) sont déployés pour comprendre l’évolution des climats dans les régions viticoles.

Station météo du Château Lafite (Pauillac, Médoc).

Le constat est sans appel. « (…) Plusieurs régions européennes risquent de basculer d’un type de climat à un autre d’ici la fin du XXIe siècle, ou de se trouver dans une position délicate de « limite climatique », par exemple le Val de Loire, la région bordelaise et la Champagne. » (Changement climatique et terroirs viticoles, p. 114). Selon certains scénarios, le climat champenois pourrait même ressembler à ceux qui existent actuellement à Santiago du Chili ou dans la vallée de la Napa (ibid., p. 154).

Sur le bassin de la Loire par exemple, une tendance « à une diminution de l’acidité totale et à une augmentation de la teneur en sucre est observée. (…) Par conséquent le degré d’alcool probable a augmenté de 10° à plus de 12,5° pour le cabernet franc et d’environ 10,5° à plus de 12° pour le chenin. (…) Ces changements dans la composition des baies se traduisent dans la qualité des vins produits » (ibid., p. 176).

Au total, le « comportement de la vigne a été influencé par ces changements climatiques, ce qui se traduit par une avancée des dates de vendanges, accompagnée d’une augmentation de la teneur en sucre et une diminution de l’acidité des raisins » (ibid., p. 188).

 

Soit. Mais cette phrase induit un nouveau type de questionnement.

Une augmentation de la teneur en sucre et une diminution de l’acidité des raisins : n’est-ce pas justement ce que l’on a reproché au critique Robert Parker de provoquer du fait de ses notations ? Ne lui a-t-on pas reproché, du fait de ses goûts, de pousser les viticulteurs à produire des vins en surmaturité (donc beaucoup moins acides) avec des arômes de compote ou de confiture plus que de fruit ? N’est-ce pas ainsi que l’on a qualifié la parkerisation de vignobles comme Bordeaux ?

Souvenons-nous du commentaire de Michael Broadbent dans le documentaire Mondovino (2004) :

« (…) Je peux vous donner un exemple précis : Château Kirwan, des Schyler. Ça ne se vendait pas très bien. Ça n’a jamais été un vin très excitant.
Arrive Rolland.
Le vin n’est plus identifiable par son terroir comme un Château Kirwan. Mais ça se vend. Bon sang, qu’est-ce qu’on peut dire ? Parce que les vins sont plus riches, plus doux, avec des tanins soyeux. Davantage au goût du plus grand nombre. Je ne me souviens plus de son 1er millésime. Mais j’ai compris ce qui se passait. (…) Tout à coup, Parker a donné 94 points à Kirwan! Ou je ne sais plus quelle note. Ce qui a enchanté les Schyler !
 » (Citation vers 1 h 06 mn du documentaire).

Les vins alsaciens sont-ils moins acides uniquement parce que le climat se réchauffe ?
Colmar, Alsace.

Et si ses manifestations du réchauffement climatique étaient aussi à mettre en relation avec des pratiques sociales et culturelles ? Et si notre goût du vin entraînait des modifications que nous attribuons trop facilement au réchauffement climatique ? Les dates de vendanges ne seraient-elles pas, aussi, corrélées à ce que nos sociétés demandent comme types de vin ?

À suivre… (ici)

Vin en vrac, idées en vrac… (2)

Les anciens chais de Bercy, ancienne plaque tournante du vin de négoce en France

Le monde du vin s’est manifestement bâti autour de cette idée qu’un vin de qualité est un vin en bouteille. La mise en bouteille à la propriété est un des points majeurs du rapport de force entre les négociants et les producteurs. On le voit avec le Château Mouton Rothschild, qui pour la première fois en 1924 dans le Bordelais, effectue la mise en bouteille au domaine. Seulement… Les Appellations d’Origine Contrôlée obligent à réaliser cette opération d’embouteillage dans l’aire de production, ce qui ne fut pas sans freiner l’industrialisation du secteur (on pensera au contraire à certains fromages très industrialisés, dont le « vrac » de lait a souvent une origine géographique bien large et permet des acteurs de toute autre dimension).

Car le vrac fut longtemps l’objet de toutes les suspicions. En termes de qualité d’abord, il faisait plutôt penser aux gros rouges du Languedoc-Roussillon, coupés avec des vins d’Algérie dans le port de Sète, avant d’être envoyés à Bercy. En termes de fraude aussi, la crainte que les produits soient échangés ou dénaturés fut longtemps un élément dépréciateur. La fraude sur les pinots noirs destinés au Red Bicyclette de l’américain Gallo s’inscrit dans cette longue histoire de tromperies, sans doute plus faciles à réaliser avant la mise en bouteilles (même si, on le sait, les faussaires peuvent être très imaginatifs). D’ailleurs, il y a toujours cette idée bien ancrée en nous que le vrac est techniquement plus facile à manipuler : l’article sur la désalcoolisation des vins américains fera grincer de nombreuses dents tant il va à l’encontre de nos conceptions sur la noblesse de cette boisson…

Source : Daily Mail, 18 Octobre 2007.

Et pourtant, le vrac présente aujourd’hui de nombreux atouts. Tout d’abord pour réduire les émissions de carbone d’une denrée désormais échangée aux quatre coins du monde. L’utilisation de bateaux pour le vrac permet des économies d’énergies qui sont d’une toute autre nature que les 65 grammes gagnés par bouteille de Champagne… Le fait que le vin puisse être mis en bouteille sur le lieu de consommation diminue notablement la pollution engendrée par le transport. Le supermarché anglais Tesco a mis en place un tel acheminement grâce à des barges qui remontent la rivière Mersey entre Liverpool et Manchester où se trouve le centre de conditionnement. Ceci permettrait d’économiser l’équivalent de 50 camions par semaine.

Un supermarché américain : le vin est présenté sous de multiples formes, contenants et volumes.

Des solutions commencent à faire leur chemin afin que les villes ne soient plus touchées par les incessantes navettes de camion qui approvisionnent les consommateurs. Bruges inaugure une petite révolution en mettant en place un système de pipeline pour la distribution de la bière dans les restaurants et cafés de la ville ! Ne pourrait-on pas imaginer quelque chose de similaire pour le vin ? Certes, de nombreux préjugés devront être éliminés.

On touche là un dernier point important de la question : le vrac permet de s’orienter vers d’autres conditionnements. Les Américains sont bien plus ouverts en la matière que nous ne le sommes. Les consommateurs sont moins marqués par la sempiternelle bouteille. Une étude du groupe américain Gallo montre une utilisation sans doute plus banale des « box ».


Source : 2014 Gallo Consumer Wine Trends

Fait suffisamment rare pour être noté, on peut voir un bag in box de chardonnay dans le 1er épisode de la série Breacking Bad, à l’occasion d’une fête entre amis. Ce qui renvoie bien au « large social gathering » (grande réunion entre amis) évoqué par le document ci-dessus.

Breacking Bad, épisode 1 saison 1 (vers 11 mn). Les femmes se servent en chardonnay, alors que les hommes boivent plutôt des bières.

La vente de vin au verre dans les restaurants – qui gagnent ainsi davantage d’argent à volume égal – entraîne aussi un renouveau du bag-in-box. Comme quoi, les frontières peuvent bouger.

Il nous faudrait réfléchir aux conditionnements et aux usages qui touchent le vin de demain. La question du développement durable sera de plus en plus prégnante dans le choix des consommateurs. Tyler Colman a déjà tenté de dessiner une carte des approvisionnements en vin les plus respectueux de la planète pour les États-Unis. Elle coupe le pays en deux : toute la façade Ouest du pays a tout intérêt à prendre son vin en Californie ou en Oregon ; les grands centres urbains atlantiques devraient privilégier l’Europe.

Ligne de partage entre les approvisionnements centrés sur la vallée de Napa ou le vignoble bordelais.
Source : Tyler Colman, Pablo Päster.

Or, cette carte est fausse : les vins de Bordeaux ne partent pas du port de Bordeaux, mais prennent souvent la route avant d’être envoyés par Rouen ou Rotterdam. Ce qui amoindrirait encore leur aire concurrentielle si l’empreinte carbone venait à être inscrite sur les bouteilles…
Ce qui risque bien d’être le cas tôt ou tard. Il vaudrait mieux anticiper.

Le bar à vin : un lieu emblématique des nouvelles consommations

Les bars à vin font désormais partie de notre environnement quotidien. Et pourtant, il y a peu encore, le géographe Gilles Fumey évoquait à leur propos un caractère « incongru ». Son étonnement provenait de ce que pour la première fois, le vin paraissait quitter la table pour être servi pour lui-même. C’était là rompre une tradition qui voudrait que la consommation du vin se fasse à table.

Jean-François de Troy, 1735, Le Déjeuner d’huîtres, Huile sur toile, 180 × 126 cm, Musée Condé, Chantilly, France.

Voire. Il y aurait beaucoup à dire sur la question. J’ai déjà évoqué ce tableau de Caillebotte qui montre le vin comme une boisson-alimentation. Celle-ci permettait aux ouvriers d’avoir un apport d’énergie tout en travaillant. Tout comme les poilus pendant la Grande Guerre. Boire du vin à table, en célébrant les accords mets-vins est sinon récent, au moins pendant longtemps réservé à une certaine élite.

Les bars à vin se sont en tout cas banalisés. L’histoire et la géographie de leur propagation dans le monde restent à écrire. Probablement venus des États-Unis, sans doute nés dans les petits restaurants italiens de la communauté américaine, ou encore inspirés des bars à tapas espagnols (à l’occasion de voyages fait par des Américains à Barcelone), comme le laisse sous-entendre le journaliste du New York Times Eric Asimov, les bars à vin sont désormais devenus un phénomène mondial.

Aussi paraît-il séduisant de les comprendre comme une porte d’entrée de la mondialisation dans nos villes… et dans nos verres. Dans nos villes : il serait intéressant de retracer leur apparition en France même. Gageons que le phénomène a dû commencer dans les plus grandes villes, et probablement à Paris, pour se propager dans le reste de la hiérarchie urbaine. Il n’est d’ailleurs pas certain que beaucoup de villes moyennes ou petites aient leur bar à vin. Ou pas encore.

Vignoble du Priorat (Catalogne, Espagne), une très ancienne région viticole aujourd’hui en plein essor du fait de la demande mondiale.

Dans nos verres : nombreux sont les bars à vins qui proposent des crus issus du monde entier. On trouvera aussi bien des vins provenant des régions traditionnelles, Bordeaux, Toscane, ou encore Jerez pour certains bars à vins anglais très spécialisés par exemple, que des régions au développement international plus récent et à présent à la mode. Priorat pour l’Espagne, Marlborough pour la Nouvelle-Zélande, Maipo pour le Chili.

Source : Grolière, C., 2014, p. 65. Données à partir de 52 enquêtes.

Dans nos villes et dans nos verres justement parce que les bars à vins s’adressent à l’une des franges de la population les plus ouvertes à la mondialisation. Étudiants et cadres ou professions intellectuelles supérieures semblent être les consommateurs les plus assidus. C’est bien ce que montre l’étude menée sous ma direction par Clémence Grolière dans un mémoire de Master 1 qui porte sur les bars à vin à Bordeaux.

Hebergeur d'image

L’étude se trouve ici : MemoireM1R_2014_ClémenceGROLIÈRE

Élément particulièrement intéressant de l’étude à mon sens, les bars à vin sont des lieux davantage fréquentés par les femmes que par les hommes.

Source : Grolière, C., 2014, p. 67. Données à partir de 52 enquêtes.

Ce sont donc bien de nouvelles manières de boire le vin qui émergent dans notre société et dans le monde. J’avais ouvert ce blog avec optimisme ; je continue dans cette voie. On s’inscrit bien dans une tendance dans laquelle le nombre de consommateurs.trices réguliers.ières ne cesse de diminuer, alors que le nombre de non consommateurs.trices s’accroît.

France Agrimer, Étude quinquennale 2010 sur la consommation de vin en France, 2010.

Les « occasionnels » deviennent par conséquent le groupe dominant au sein duquel les nouvelles tendances apparaissent. Elles reposent sur une consommation de plus en plus débarrassée de ses codes (la fameuse association met-vin qui propose sur de nombreuses contre-étiquettes d’associer tel vin avec un plat en sauce ou un gibier… que l’on mange bien rarement) pour privilégier un plaisir instantané (on glisse sur un autre standard, « on est sur le fruit », « une belle minéralité ») et plus fun (moins compliqué, plus jouissif, ne nécessitant pas de recourir à des connaissances presque ésotériques). Et surtout, le vin est au cœur d’une convivialité renouvelée, moins hiérarchique et plus horizontale.

Le comté de Mendocino (Californie), hier à l’ombre des prestigieuses vallées de la Napa et de la Sonoma, aujourd’hui en pleine effervescence.

Nous sortons d’une culture bourgeoise du vin, fondée sur une éducation qui privilégiait des vignobles-monuments (le classement de 1855 pour le Bordelais, que tout œnophile se devait de connaître sur le bout des doigts pour briller en société et asseoir son pouvoir), pour passer à une culture urbaine, cosmopolite, avide de nouvelles découvertes spatiales, souvent exotiques, parfois traversées à l’occasion d’un voyage. Colchagua (Chili), Mendocino (Californie), Montsant (Catalogne) deviennent par exemple les espaces les plus valorisés par cette nouvelle culture.
Pour peu que les producteurs soient attentifs à l’environnement et aux personnes travaillant sur le domaine ou vivant dans son immédiate proximité, et ils peuvent aisément briser les anciennes hiérarchies les plus établies pour apparaître sur la scène mondiale.

Tout le monde ne s’appelle pas Álvaro Palacios ou Eben Sadie, mais de profonds changements affectent bel et bien le monde du vin.


 

Référence :
Clémence Grolière, 2014, L’Émergence des bars à vin à Bordeaux et dans la Communauté Urbaine de Bordeaux. Localisation, Mondialisation, Consommation, Mémoire présenté en vue de l’obtention du Master 1 « Géographie Science de l’Espace et du Territoire », sous la dir. de Raphaël Schirmer, Université Bordeaux Montaigne, 88 p.


 

Holly[wine] ou le vin dans le cinéma américain

Vins et vignobles dans le cinéma américain

Un billet plutôt inhabituel. Venant de publier un texte sur la relation vin et cinéma américain dans la revue Les Annales de Géographie (Mai-Juin, vol. 123, n° 697, p. 867-889), et n’ayant pas pu tout insérer, je profite de ce blog pour ajouter certaines données. Deux images et la filmographie.

Pour ceux que cela intéresse, l’article Holly[wine] ou le vin dans le cinéma américain

est disponible en ligne*.

Résumé de l’article :
Soixante-quinze ans après la Prohibition, les États-Unis d’Amérique sont devenus le premier consommateur mondial de vin et le quatrième producteur mondial. Le rôle du pays est comparable à l’échelle mondiale à ce que fut celui de l’Angleterre des XVIIIe et XIXe siècle pour l’Europe : une plaque tournante de l’économie viti-vinicole, un pays prescripteur de goûts, avec un remarquable effet de construction ou de transformation des territoires du vin. Le cinéma américain tend à refléter cette nouvelle passion de la société pour le vin. Tout l’intérêt est de comprendre le discours qu’il tient à ce propos, ainsi que l’imaginaire qu’il bâtit autour de cette boisson. Le vin est presque devenu banal en ce qui concerne ses apparitions à l’écran, non dans ce qu’il signifie. Car l’Amérique cherche à se débarrasser des anciens codes qui encadrent le vin pour en proposer de nouveaux, sensés être plus démocratiques.

En relation avec la note infrapaginale 13 :

Le vin, boisson conviviale par excellence

Source : Affiche de promotion du film Sideways (2004) d’Alexander Payne.

En relation avec la note infrapaginale 14 :
Marilyn Monroe : « Did you ever drunk a potato chip in champagne? It’s real crazy »

Source : Sept ans de réflexion (1955) de Billy Wilder avec Marilyn Monroe et Tom Ewell.

Enfin, pour accéder à la filmographie, cliquez sur le lien ci-dessous :
Filmographie


* Je ne touche aucun droit sur sa vente.


Le Plan Stratégique de FranceAgrimer (2) : et la recherche en Sciences Humaines ?

Le Clos de Vougeot, haut lieu du tourisme bourguignon… à découvrir en voiture.

Le Plan Stratégique de FranceAgrimer souhaite « développer d’une manière forte l’innovation, la recherche et le développement » (p. 18), ce qui est louable. Et de citer « les organismes publics de recherche (INRA, IRSTEA, établissements d’enseignement supérieur agronomique, universités, …) et [la] recherche appliquée. » (p. 19). À lire le rapport, l’Université doit plutôt être pensée comme lieu de recherche en sciences « dures » et appliquées, et non en Sciences Humaines. Il y aurait pourtant fort à faire en la matière. Prenons deux exemples.

Vignoble, tourisme et voiture, un modèle à repenser (vignoble savoyard)

Tout d’abord, l’absence de réflexion sur le tourisme, remarquée dans le précédent billet, n’est sans doute pas anodine. À mon sens, c’est pourtant une réelle voie d’avenir pour le vignoble français, beaucoup plus que de chercher à concurrencer les vignobles du Nouveau Monde sur leur propre terrain (i.e. son industrialisation). On a vu précédemment les dangers que cela représentait. Or la France et l’Europe peuvent de nouveau faire figure de modèles pour le développement touristique aux yeux du reste du monde, ce qu’ils ne sont plus forcément dans d’autres domaines viti-vinicoles. À titre d’exemple, il va falloir penser un tourisme durable pour les années à venir. Le tourisme actuel s’appuie sur une mobilité profondément marquée par la voiture, et plutôt individuelle. Et donc très polluante. Il faut innover dans cette voie.

Second point : il est sans doute nécessaire de repenser notre vision de la consommation de vin. Ce rapport, comme de nombreuses études, repose sur un préalable qui pense celle-ci comme étant en forte décroissance.

Plan Stratégique, p. 7.

Ce qui n’est pas faux en soit, mais aussi limité que tronqué. En premier lieu parce que cette analyse ne porte que sur des volumes et non des valeurs. Ne buvons-nous pas moins mais mieux ? Il serait nécessaire de ne plus seulement employer des « litres par an par habitant », pour glisser vers un nouveau taux qui prendrait en compte la valeur de la consommation. Aux économistes de réfléchir sur ce point.

Gustave Caillebotte, Les raboteurs de parquet (102 cm × 146.5 cm, Musée d’Orsay, Paris) : le vin source d’énergie.

Ensuite, parce que ces chiffres de consommation passée ne veulent pas dire grand chose pour notre société. Le vin était, à partir du XIXe siècle, une boisson-alimentation qui permettait aux classes laborieuses, paysans et surtout ouvriers, de trouver de l’énergie pour mener à bien leurs éprouvantes tâches, tout en évitant de boire une eau souvent vectrice de maladies. C’est pourquoi la consommation de vin, encore relativement limitée avant le XIXe siècle, connaît un accroissement spectaculaire pendant cette période, pour connaître son maximum autour de l’Entre-deux-guerres mondiales. La consommation culmine alors à près de 200 litres par an et par habitant. L’histoire du XIXe siècle s’interpose entre nous et les chiffres cités. D’autant plus que ce vin est plutôt de piètre qualité, faiblement alcoolisé, et de conservation très limitée dans le temps. Voudrions-nous revenir à ce prétendu « âge d’or » de la consommation ? Cela n’a pas de sens. Aux historiens (et ils l’ont déjà fait, à nous de les lire !) de démystifier cette consommation passée.

Ana_PER CAP_02La consommation de vin dans le monde (1978-2006)

(Cliquez sur la carte pour l’agrandir)

Ensuite, parce qu’il n’y a jamais eu autant de consommateurs de vin dans le monde ! Alors que le vin était encore jusqu’au début du XXe siècle essentiellement confiné à l’Europe*, il est devenu une boisson globalisée. Presque tous les pays du monde, hormis ceux le refusant pour des raisons religieuses, adoptent progressivement sa consommation. Et ils le font avec un engouement remarquable. Aux géographes et aux sociologues d’en comprendre les ressorts.

En effet, le vin est devenu à la mode. « Glamour » dirait la spécialiste anglaise Jancis Robinson. Il semblerait d’ailleurs qu’un frémissement apparaisse en ce qui concerne les jeunes sur les courbes de consommation (en volume, hélas…) publiées par France Agrimer. J’évoque ce point ici.


Source : France Agrimer, Etude quinquennale 2010 sur la consommation de vin en France, 27 novembre 2012.

Il est bien sûr trop tôt pour en tirer des conclusions définitives, et la tendance pourrait s’inverser. Mais tout de même, il semble bien que quelque chose se produise. À preuve, le succès rencontré par les bars à vins. Je reviendrai sur ce point. Mais on peut d’ores et déjà constater qu’il s’agit de lieux fréquentés par des jeunes, urbains, diplômés, travaillant dans le domaine tertiaire, et plutôt féminins.

Deux questions pour finir.

Ces jeunes femmes vont-elles visiter des exploitations viticoles ?

Certainement pas.

Nous sommes nous intéressés à ce qui les motiveraient d’un point de vue oeno-touristique ?

J’en doute.


* On remarquera l’importance de l’Afrique du Nord encore dans les années 1970.

Le Brésil et le vin


Importations de vin au Brésil (2000-2013)

Pour suivre la Coupe du Monde de Football au Brésil, buvez du vin brésilien ! Et pour vous rafraîchir, pourquoi pas un vin de glace… Car le pays est en effet à la fois consommateur et producteur de vin (14e producteur mondial). On l’oublie trop souvent.

Premier importateur d’Amérique Latine, le pays a doublé ses importations de vin, tant en volume qu’en valeur, en une dizaine d’année.


Volume et valeur des importations de vin au Brésil (2000-2013)
Source : OEMV

La forte croissance économique et la formation d’une classe moyenne urbaine suscitent un développement croissant du goût pour le vin. Hier réservée à la petite élite économique et intellectuelle du pays, cette boisson tend à devenir l’apanage des classes sociales urbaines les plus aisées. Même les telenovelas s’en font l’écho.


Copie d’écran de la série Avenida Brasil
« Nina derrama vinho no chão para Carminha limpar »

Pour visionner l’extrait, c’est ici, mais c’est vraiment si vous n’avez rien d’autre à faire…

Encore une fois, le vin devient un véritable marqueur de modernité, d’adhésion à la mondialisation, et d’ouverture sur le monde. Et notamment le monde proche ; l’Amérique Latine est désormais le premier fournisseur du Brésil. Le Chili a dépassé le Portugal, et l’Argentine connaît une progression remarquable qui devrait lui valoir de bientôt doubler l’ancienne métropole. À l’inverse, les anciens pays traditionnellement pourvoyeurs de vins, France et Italie, sont en déclin.

Le Brésil se tourne vers les pays du Nouveau Monde et principalement le Chili. À telle enseigne que les vallées viticoles chiliennes sont devenues une destination privilégiée pour les touristes brésiliens.


Jeune couple brésilien en voyage de noce, Viña Casa Silva (vallée de Colchagua, Chili, 2012).

Les statistiques de visites touristiques dans le vignoble chilien confirment la très forte présence brésilienne.


Nombre de touristes par pays d’origine dans le vignobles chilien (2010)
Source : Diagnóstico del Turismo del Vino en Chile.

Ce qui veut dire, volens nolens, à quel point l’éducation des Brésiliens au vin se fait de plus en plus par des vins… avec indication de cépage.

On ne s’étonnera donc pas de voir les producteurs de vins brésiliens reprendre cette manière de dire le vin. Par exemple, le producteur Campos de Cima (Rio Grande do Sul) (présent en France lors des Rencontres du Clos de Vougeot 2013 auxquelles j’avais pu participer) élabore une gamme de vin avec certains des cépages internationaux les plus plantés au monde : merlot, chardonnay, mais aussi de manière plus surprenante viognier. La boucle est bouclée.

Le Brésil intègre la mondialisation de la planète viti-vinicole en adhérant aux nouveaux modes de consommation et de présentation du vin.

Les États-Unis, 1er marché mondial du vin

La consommation de vin dans le monde
Carte_visuelle_4

C’est officiellement confirmé par l’OIV (Organisation Internationale de la Vigne et du Vin), les États-Unis sont désormais le premier marché mondial du vin. Avec 29,1 millions d’hectolitres consommés en 2013 (il s’agit de prévisions), ils dépassent la France (28,1 Mhl). Seulement 80 ans après la Prohibition (1919-1933).

Source : Wine Institute, 2013.

J’ai déjà écrit plusieurs articles sur le sujet (notamment ici et ici).
C’est la confirmation d’une métamorphose profonde de la planète des vins. Les pays anciennement producteurs et consommateurs (France, Italie, Espagne) sont en perte de vitesse, alors que d’autres pays émergent. La Chine est désormais le cinquième consommateur mondial… devant le Royaume-Uni. Certes, en termes de consommation par habitant, l’Europe domine toujours le monde du vin, mais elle partage à présent sa suprématie.

En effet, davantage que les seuls volumes ou les seules valeurs de ce commerce mondial, ce sont désormais d’autres éléments qui sont à retenir pour penser la nouvelle planète des vins. Elle devient plus libérale ; les frontières s’abaissent, les diverses technologies pour produire des volumes importants sont de plus en plus présentes, songeons à l’utilisation des copeaux de bois. Elle repose sur de nouveaux codes ; la mise en avant du nom de cépage est devenue l’un des éléments les plus évidents. À l’inverse, elle attise les phénomènes identitaires ; l’utilisation de cépages oubliés mais remis au goût du jour dans telle ou telle partie de l’Europe répond à la sensation de banalisation des vins.

Les pays du Nouveau Monde, et surtout les États-Unis, ont d’ores et déjà un rôle majeur sur les évolutions que nous connaissons. Un dernier exemple ? Un début d’engouement pour les verres de type bourguignon, ces verres immenses utilisés par les Américains et que l’on perçoit dans les films ou les séries TV. Ils deviennent à la mode.


Copie d’écran du film Friends with kids (2012)

Les châteaux bordelais dans les menus américains (1850-1919)


Château Mouton Rothschild

Quels vins pouvaient boire les Américains dans la période 1850-1919 ? Quels châteaux étaient présents sur les tables des restaurants ? Quels secteurs du bordelais étaient les plus représentés ?

Autant de questions pour lesquelles je commence à avoir un début de réponse.
Après avoir effectué un dépouillement des menus déposés dans le fonds What’s on the menu? de la Bibliothèque publique de New York (New York Public Library), les premiers résultats apparaissent. Résultats qui sont partiels, puisque le travail n’est pas terminé (je travaille actuellement sur la période 1950-2012).

En tout cas, pour la période 1850-1919, il est possible de cartographier les résultats à une échelle mondiale. Trois cartes sont nécessaires. La Guerre de Sécession (1861-1865) aux États-Unis et le développement du phylloxera en Europe à partir de 1863 créent en effet une rupture conséquente. Attention, le nombre de vins proposés n’est pas le même sur les différentes cartes, il faut les comparer avec prudence.

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Elles montrent en tout cas le développement du vignoble américain d’une part, et d’autre part bien sûr la suprématie de l’Europe. Les vignobles les plus renommés sont présents : Porto, Madère, Jerez ou encore le vignoble hongrois avec notamment les vins de Tokay. L’Allemagne, de façon plutôt surprenante, est également très bien représentée. Mais surtout, c’est l’âge d’or du vignoble français, dominé par Bordeaux, la Champagne, et à un degré moindre Cognac et la Bourgogne.
Le menu ci-dessous donne un bon exemple de ce que peut être une carte juste avant la période de la Prohibition (1919-1933).

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Fleischmann’s Vienna Restaurant, 30 novembre 1917.

Allons plus dans le détail maintenant. Vous l’aurez remarqué, ce menu indique clairement certains domaines : château de Pez, de Pontet-Canet, Yquem. Il est possible d’en retrouver près d’une centaine au travers des différents menus.

Copie d’écran

La carte se trouve sur une page dédiée – ici, appelée Wine in « What’s on the menu? » NYPL – que je compléterai au fur et à mesure de l’avancée de mes travaux (dans le temps, et dans l’espace : la même opération peut être effectuée avec la Bourgogne, la Champagne, la Californie, etc…). Wait and see

La suprématie du Médoc et du vignoble de Sauternes est écrasante. On se situe après le classement de 1855 qui consacre les châteaux Lafite, Latour, Margaux, ou Yquem. Haut-Brion, situé dans la périphérie de Bordeaux, apparaît également. Le vignoble de Saint-Émilion est en revanche bien peu représenté, alors que l’Entre-deux-Mers et la rive droite de l’estuaire de la Gironde sont inconnus des tables américaines.


Château Pontet-Canet

La surreprésentation de certains domaines est intéressante, elle montre le rôle majeur que tient alors le négoce bordelais. Pontet-Canet domine de façon écrasante les cartes des menus ; il fut la propriété de la famille de négociants Cruse (600 références sur 3650). Tout comme le château de Bouliac, aujourd’hui disparu*, mais naguère propriété de cette même famille.

Au total, ces menus reflètent un ordre mondial, bâti autour de la France, celui de la 2e moitié du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Il a aujourd’hui volé en éclat ; les Sauternes sont par exemples plongés dans une grave crise de mévente (à l’exception de quelques grands domaines).

* une caserne de gendarmerie est construite à sa place.