Archives de catégorie : Chili

Géographie des cépages dans le monde (2)

Au tour du merlot ! 1er des grands cépages internationaux, dans le monde et en France. C’est le cépage ubiquiste par excellence : il ne doit pas y avoir beaucoup de pays importants dans l’actuelle planète des vins qui n’aient pas de merlot. Il est présent du Canada jusqu’au Chili*, et du Mexique au Japon ou à la Nouvelle-Zélande…

carte 1 : le merlot dans le monde
Merlot_2010_vreduc

Le cépage est donc en croissance à l’échelle de la planète, avec de nouveaux pays producteurs sur la période 2000-2010, comme l’Espagne ou la Chine. Les pays du Nouveau Monde en ont fait un de leurs cépages privilégiés, véritable arme pour pénétrer les supermarchés de la planète.

carte 2 : le merlot dans le monde (2000-2010)
Merlot_croissance2

Mais c’est en France que le cépage est roi ! Avec la plus grosse surface plantée, et la plus grosse proportion dans la palette des cépages du pays.

carte 3 : proportion de merlot
Merlot_pour-cent2

La propagation de ce cépage en France, comme d’ailleurs les cabernet-sauvignon et chardonnay, cartographiés ici sur la période 1960-2000, témoigne de modifications assez insoupçonnées. Loin d’être statique et ancré de manière intemporelle dans un lieu, le monde du vin est en réalité parcouru par de multiples dynamiques.

carte 4 : évolution de 3 cépages (1960-2000)
Fig2

La banalisation de la consommation de vin de qualité via les supermarchés est sans doute l’un des moteurs les plus puissants auquel est confronté le monde du vin. Deux bouteilles sur trois sont désormais achetées en France dans la grande distribution. Il faudrait aussi tenir compte de tendances, dont les origines sont difficiles à cerner. En ce qui concerne le merlot et le moindre engouement qu’il connaît aux États-Unis, face à la mode du pinot noir, un « Sideways effect » a pu être invoqué. Une phrase mémorable du personnage de Miles dans ce film d’Alexander Payne aurait eu des effets dévastateurs sur le merlot, et a contrario suscité une mode pour le pinot noir.

I’m not drinking any fucking Merlot!

Hebergeur d'image

Sideways (2004) : 39e minute.

Traduction en Français : Sideways_traduction

En fait, rien n’est moins évident. Comme le montre une étude réalisée par des économistes américains (voir les courbes de volumes respectifs page 5), le film s’inscrit davantage dans une tendance qu’il a certainement contribué à accélérer. La fascination pour les vins de Bourgogne, dans laquelle s’insère d’ailleurs l’essor des vignobles du Nord-Ouest des États-Unis (dans les États d’Oregon et de Washington), est certainement un moteur essentiel. En témoigne la place réservée à la Bourgogne dans le classement des vins les plus chers au monde (source originale ici).

Alors, d’où viennent les tendances dans le monde du vin ? Du talent des viticulteurs ? Le tout nouveau vignoble de Seyssuel se fait remarquer à juste titre. Du rôle des prescripteurs (Robert Parker, Jancis Robinson, la revue Wine Spectator, Decanter, etc…) ? L’intérêt de Robert Parker pour les vins du Rhône a largement contribué à leur renommée. Des restaurateurs ? Une enquête intéressante menée auprès des restaurateurs américains montre bien les tendances actuelles : approvisionnement local, respectueux de l’environnement, inscrit dans une démarche durable. Alors, de l’air du temps ? Sans doute aussi. Le cinéma ou les séries TV sont certainement le miroir de tendances profondes qui traversent nos sociétés, elles-même en retour influencées par ce qu’elles y voient.

Bref, de multiples paramètres se conjuguent pour faire émerger telle ou telle tendance. Tentons d’en explorer quelques-uns dans les billets à venir.

Allez, pour finir, un dernier petit coup de pinot noir : The Killing (2011), S1E1 : 52e minute :

* : Les statistiques du Chili sont certainement fausses. Cela ne fait que quelques années que le carménère a été différencié de ce cépage, et de nombreux vignobles détiennent encore des vignes qui ne sont pas précisément identifiées. Ce qui explique d’ailleurs la décroissance statistique du cépage au Chili sur la carte 2, liée à un problème d’identification et non de plantation.

Géographie des cépages dans le monde (1)

Quel est le pays qui détient le plus de merlot dans le monde ? La France.
Quels sont les pays qui ont le plus plantés de cabernet sauvignon dans la période 2000-2010 par rapport à leur encépagement total ? L’Espagne et le Portugal.
Les deux pays qui sont les plus spécialisés dans le cabernet ? Le Chili et la Chine.

Toutes ces informations (et bien d’autres !) apparaissent grâce aux statistiques que deux économistes de l’Université d’Adelaide, Kym Anderson et N.R. Aryal, viennent de publier.

En voici les premières cartes.

Le premier cépage de qualité* planté dans le monde est donc le cabernet sauvignon (6,3 % des surfaces) (carte 1). Pratiquement tous les pays producteurs de vins détiennent du cabernet dans leur palette de cépage, avec pour certains d’entre-eux une forte concentration autour de ce cépage (Chili et Chine) (carte 2). Il est intéressant de voir que la grande vague de plantation de ce cépage est désormais révolue : les pays du Nouveau Monde en plantent beaucoup moins sur cette période, et cherchent à étoffer leurs gammes de vins, en plantant d’autres cépages à la mode (carte 2). On le verra ci-dessous. Ce qui n’est pas le cas de la Chine, dont on voit à quel point elle concentre l’essentiel de ses plantations sur le cabernet sauvignon (carte 3).

carte 1 : le cabernet dans le monde
Cabernet_2010

carte 2 : proportion de cabernet
Cabernet_3

carte 3 : le cabernet dans le monde (2000-2010)
Cabernet_croissance2

Second grand cépage, le merlot (5,8 %) (patience, ce sera pour la prochaine fois). Troisième cépage d’importance, le chardonnay (4,3 %). Je suppose que l’on doit pouvoir tenir compte de plusieurs vagues d’expansion pour ce cépage : l’une ancienne, sans doute pour produire des vins mousseux copiant le champagne, l’autre récente, à titre de vin de cépage.

carte 4 : le chardonnay dans le monde
Chardonnay2

Enfin, quelques cépages à la mode et qui ont connu une remarquable expansion ces dernières années. La syrah, désormais mondiale (4 %), et particulièrement présente en Australie (alors dénommée Shiraz) (carte 5). Le pinot noir (1,9 %), dont on sait combien il est en vogue depuis quelques temps (carte 6). Enfin le riesling (1,1 %), en pleine progression dans le monde germanique et dans certains pays du Nouveau Monde (carte 7).

carte 5 : la syrah dans le monde
Syrah2

carte 6 : le pinot noir dans le monde
Pinot-noir2

carte 7 : le riesling dans le monde
Riesling2

A suivre…

* On ne retient ici que les grands cépages internationaux. Tous sont d’origine française, et se sont répandus dans le monde tout d’abord à la faveur de la colonisation européenne (et surtout au XIXe siècle), ensuite avec l’essor de la production de vin dans le monde, depuis les années 1980.

Paysages du Chili : la recherche de la qualité

Le vignoble chilien n’exporte vraiment des vins que depuis le milieu des années 1980. Devenu le 10e producteur mondial et le 9e exportateur, il dépasse certains pays européens comme le Portugal ou l’Allemagne. Le pays connaît par conséquent des dynamiques très rapides que les paysages permettent de lire. Elles touchent tant la géographie des vignes que le discours des entreprises, notamment par le biais de l’architecture.

En ce qui concerne la géographie des vignes, elle évolue à plusieurs échelle. En premier lieu en ce qui concerne la répartition des vignobles au sein du pays même : de nouvelles régions sont explorées, en relation avec les cépages et la demande internationale. Alors que le pays produit majoritairement du cabernet-sauvignon, il tend à s’orienter vers de nouveaux cépages : de la syrah par exemple dans la vallée del Elqui à l’extrême Nord du pays, ou du pinot noir dans la région plus fraîche de Bío Bío. A une échelle plus locale, la recherche qualitative pousse les Chiliens à chercher davantage de fraîcheur, soit en se rapprochant de la mer, soit en partant à la conquête des coteaux. Le Chili passe donc de parcellaires très plans, souvent d’un seul tenant, avec d’immenses parcelles géométriques, à des parcellaires beaucoup plus chahutés, parfois disjoints, beaucoup moins monotones, et situés sur les coteaux. On pourra en voir un exemple ici, dans la vallée de l’Aconcagua, ou là (dans ce texte page 10) pour l’entreprise Ventisquero.


Paysage typique du Chili, les Andes en arrière-plan. Vallée de Maule.


Nouvelles plantations sur les coteaux. Vallée de Colchagua.

En ce qui concerne l’architecture des entreprises produisant du vin, le Chili paraît dual. Alors qu’une partie des domaines conserve et met en valeur d’anciens bâtiments, souvent blanchis à la chaux avec des tuiles canals et parfois une avancée supportée par des colonnes qui rappelle les patios des anciennes casas patronales (maison de maître), d’autres penchent pour une architecture résolument novatrice.


Chais de la Viña Casa Silva. Vallée de Colchagua.

On retiendra deux exemples très proches, les bodegas Las Niñas et Montes. Si le premier édifice joue sur la transparence grâce à l’emploi d’une paroi en polycarbonate translucide (architecte Mathias Klotz), le second paraît quasiment enterré, et se devine à peine dans le paysage (d’autant qu’il est conçu selon les principes du Feng Shui…). Transparence, intégration : comment mieux dire que le vin est « naturel » ? Les discours sur le vin mettent aujourd’hui l’accent sur une supposée non intervention humaine… Le « terroir » dans une version minimaliste. Une version bien en vogue.


Viña Las Niñas. Vallée de Colchagua.


Viña Montes. Vallée de Colchagua.

Le Chili et la presse américaine : un nouveau discours sur le vin

Pour poursuivre la réflexion sur le thème de l’apparition de nouvelles régions viticoles et de leur obligation de se faire repérer par les consommateurs, le Chili offre un bon exemple.
A partir de 75 textes de sites Internet d’entreprises chiliennes (situées dans les vallées de Colchagua et de Maipo) analysés grâce au logiciel d’analyse textuelle TXM, il est possible de repérer quelques grandes tendances des discours.

Contrairement aux régions françaises, les viñas (c’est-à-dire les entreprises du vin) sont muettes quant aux Signes de qualité : les Denominación de Origen (D.O.) sont ignorées. Il s’agit d’ailleurs de coquilles vides, se bornant à une simple délimitation, sans cahier des charges comme en Europe. Le producteur est libre de produire le vin qu’il désire.

En revanche, comme le Chili exporte les deux-tiers de ses vins, et que les flux sont très groupés (les dix premiers pays consomment les deux-tiers de ces vins, et les États-Unis et le Royaume-Uni à eux seuls le tiers) les viñas chiliennes orientent leur discours vers ces marchés anglo-saxons, et tout spécialement vers les États-Unis.

Devenu le premier marché de consommation mondial, tenant un rôle de prescripteur en matière de qualité du vin, il impose ses propres codes.

Ce qui frappe d’ores et déjà, c’est à quel point les entreprises les plus internationalisées ont intégré un nouveau discours. Tout d’abord, les vins sont proposés selon une grille de lecture qui n’est pas celle des Signes de qualité, comme en Europe, mais en fonction d’une segmentation par les prix. Les vins seront qualifiés de basic et premium (sous 8 $), super premium (sous 14 $), ultra premium, et enfin icon (au dessus de 50 $). Cette logique repose sur une nouvelle clé de compréhension : ce n’est pas le producteur qui détermine la qualité du vin en amont, mais la main invisible du marché qui trie le bon grain de l’ivraie.

La qualité est donc exprimée par le biais des notations des grands médias spécialisés (11,6 % des références des sites Internet) : Wine Spectaror (2,4 %), Wine Advocate de Robert Parker (1,2 %) ou Decanter (1,7 %). Ce sont eux qui donnent une consécration mondiale. Notamment par une notation sur cent, inspirée du système scolaire nord-américain, et telle qu’imposée par Robert Parker au reste du monde. Les fiches qui renseignent les vins proposés par les entreprises sont donc agrémentées d’une note exprimée en points (5,7 %).

Ce sont les plus anciennes entreprises de la vallée du Maipo qui sont les plus visibles à travers les notations des critiques américains, alors que ce sont des entreprises plus récentes dans la vallée de Colchagua qui tirent désormais la couverture médiatique à elles. Elles font figure d’outsiders dans une vallée encore inconnue il y a peu, et qui a réussi à atteindre une certaine renommée, notamment lorsqu’elle fut consacrée par la revue Wine Enthusiast comme étant la vallée touristique la plus intéressante en 2005.

On le voit, le tour de force des entreprises chiliennes a été d’attirer la couverture médiatique à elles. En intégrant les nouveaux discours nés de la globalisation du vin.