Archives de catégorie : Autres régions viticoles

Champagne ou prosecco ?

L’âpre concurrence entre les vins pétillants invite à reconsidérer certaines positions. Le champagne est menacé dans sa position hégémonique.

Paysage de Champagne, l’église de Chavot-Courcourt.

Alors, pendant les fêtes, avez-vous été plutôt champagne ou prosecco ? Luxe traditionnel ou simplicité plus exotique ? Quel que fût votre choix, vous aurez sans doute remarqué à quel point une multitude de vins mousseux d’origines diverses a fait son apparition sur les linéaires des supermarchés ou les rayons des cavistes.

Une entreprise imitant le champagne (Finger Lakes – USA).

Le phénomène n’est pas nouveau, le champagne fait l’objet de nombreuses copies depuis bien longtemps. Des vins cherchant à l’imiter existaient sur presque tous les continents, et certaines régions viticoles ont pu bâtir leur prospérité sur de tels vins. La région des Finger Lakes, sous le lac Ontario aux États-Unis, en offre un bel exemple. Et les Champenois eux-mêmes ont investis dans d’autres régions viticoles pour produire des vins avec tout leur savoir-faire, en Californie avec Chandon dès le début des années 1970, plus récemment en Chine ou en Angleterre. On ne s’étonnera pas que les cartes puissent être légèrement brouillées.


Couverture de la revue Wine Spectator, numéro de décembre 2016.

Récemment d’ailleurs, la revue Wine Spectator proposait un numéro spécial sur le Champagne, avec certes des pages sur la région éponyme, mais aussi une présentation de “value-priced bubblies from around the world” (des bulles à prix abordables à travers le monde). Et de citer la Californie, l’Espagne (avec le cava catalan), le prosecco, d’autres régions européennes (le Trento, l’Emilie-Romagne, l’Alsace, la Loire…) ou encore des pays du Nouveau Monde, Australie, Nouvelle-Zélande, ou Afrique du Sud. Bref, les “bulles” sont devenues un phénomène mondial.

Combien de bouteilles débouchées à minuit…

On a peine à imaginer le nombre de bouteilles qui ont dû être ouvertes pour célébrer la nouvelle année 2017, depuis Sydney en Australie (dès 15 heures, heure française le 31 décembre) à San Francisco (le lendemain, à 9 heures du matin heure française). La fête planétaire. Avec le lendemain, peut-être d’ailleurs une gueule de bois globalisée… Vive la rotation de la terre et les fuseaux horaires !

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Les cartes mondiales de la production de vins mousseux sont justement en train de se recomposer. Le prosecco vient de dépasser les exportations de champagne pour l’Europe. Le premier aurait vendu 77 millions de litres en 2016 contre 58 millions pour le second. Et pour répondre à cette demande toujours plus grande, les Italiens ont décidé d’agrandir l’aire d’appellation de près de 3000 ha.

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Si votre orgueil national vient d’être ébranlé, comme ce fut sans doute le cas avec la position de la France dans le monde, rassurez-vous, la Champagne domine encore largement en valeur. Elle génère un chiffre d’affaires de 1,4 milliard d’euros, pour seulement 789 millions d’euros pour le vin italien. Le vin de Champagne est donc un vin avec une très forte valorisation, je ne vous apprends rien. Ses concurrents ne formeraient pour la plupart d’entre eux que de pâles imitations, tout juste bonnes à être rangées sur les rayons low cost des supermarchés. Certains professionnels en sont convaincus, rien ne paraît pouvoir ébranler leur position.

« Je suis optimiste pour la Champagne, notre survie ne dépend pas du prix. Nous devons nous recentrer sur le vin de luxe et le haut du marché ».

Source : Prosecco Boom Raises Questions in Champagne.

Curieusement, il me semble avoir entendu quasiment le même discours au milieu des années 1980 quand les premiers vins australiens ou néo-zélandais ont fait leur apparition dans les supermarchés européens. On sait ce qu’il en est aujourd’hui de cette supposée inébranlable suprématie française. Où en seront les concurrents de la Champagne dans 30 ans ? D’autant que les façons de consommer les vins pétillants changent à grande vitesse. Reprenons un regard américain :

« Les alternatives de grande qualité au champagne n’ont jamais été aussi abondantes. Le vin mousseux a longtemps été un élément incontournable des occasions spéciales, mais il devient désormais intéressant comme vin dont on peut profiter toute l’année, en apéritif ou lors d’un dîner, où il se marrie avec une toute une gamme de mets ».

Source : Wine Spectator, 15 décembre 2016, p. 53.

Une paysage de Vénétie, région d’origine du prosecco.
Source : Casa Gialla.

Bref, une mue vers des vins de terroir. Il n’est d’ailleurs pas évident aux yeux de nombreux consommateurs – à tort sans doute – d’identifier le champagne avec une telle approche. Son imaginaire de luxe plutôt urbain le place à des années lumières des logiques de cailloux. Ses concurrents ont tout à construire, puisqu’on ne sait presque rien d’eux. À commencer par la mise en valeur de leurs spectaculaires paysages, comme ceux de Vénétie. Si le cava est en difficulté en ce moment, l’interprofession catalane cherche quant à elle à mettre en place une hiérarchie de villages, et ce n’est pas pour rien.

Les vins pétillants sont l’un des derniers bastions auquel la mondialisation s’attaque. Nul doute à cela, d’importants changements vont apparaître dans les années à venir.

Question subsidiaire. Quel vin risque-t-on de boire à la Maison blanche à partir du 20 janvier ? [Cliquez ici – avec grande prudence – pour avoir la réponse].

Paysages du vin : la Wachau (Autriche)

Le village d’Unterloiben (Autriche) sur les rives du Danube.

Le vignoble de la Wachau représente l’une des dernières avancées vers l’Est d’une viticulture de qualité ancienne et établie en Europe. Il n’est guère que le vignoble de Tokaj (Hongrie) qui connaisse une position plus orientale encore.
Sans doute est-ce lié aux conditions naturelles qui deviennent limites pour obtenir une maturité suffisante des raisins chaque année. D’ailleurs, seules les pentes les mieux exposées portent en théorie des vignes. La rive droite du fleuve, beaucoup plus plane, est bien moins plantée.

Vue du Danube depuis la forteresse de Spitz : rive gauche, des terrasses viticoles ; rive droite, des vignes seulement quand la vallée s’ouvre.

À l’inverse sur la rive gauche, c’est tout un système de terrasse qui se développe au dessus des villages. De magnifiques paysages, classés par l’UNESCO, apparaissent alors.

Réseau de terrasses viticoles (Splitz)

La ligne de villages qui s’étendent le long du Danube donne, comme souvent dans les régions viticoles, une impression de vie intense qui contraste avec les plateaux ou les massifs forestiers plus austères qui les bordent. L’architecture participe de cette ambiance, avec des représentations de Bacchus ou des ornementations diverses en relation avec la vigne ou le vin. La vallée a favorisé la propagation de courants artistiques ou architecturaux venus de la ville de Vienne toute proche.

Représentation de Bacchus sur l’église de Dürnstein.

Le village d’influence baroque de Dürnstein.

Mais là n’est pas tout. Il faut sans doute évoquer la volonté de marquer un territoire par des éléments culturels forts, dans un espace longtemps convoités par de multiples puissances, et notamment par l’Empire Ottoman. La Wachau appartient à ces régions européennes souvent disputées ; la présence de multiples monastères est symbolique de cette volonté d’arrimer ce morceau d’espace à la Chrétienté.

L’abbaye de Melk, une abbaye bénédictine fondée au XIe siècle.

La vigne est la matérialisation culturelle et paysagère de ce rapport de force, comme une forme d’artéfact géopolitique. Elle a perduré dans le temps. Elle s’est enracinée dans les mentalités.

Ce qui n’est pas sans rappeler ce qu’évoque le géographe Augustin Berque à propos de l’île d’Hokkaidô : si les Japonais ont développé la riziculture sur cette île froide située en dehors des limites habituelles (pour ne pas dire « naturelles »…) du riz, c’est pour des raisons coloniales (intégrer cet espace au Japon, au détriment de la minorité Aïnou), esthétiques (importance symbolique du paysage de rizière), et culturelles (alimentaires en particulier).

Il en va de même avec la viticulture, dont les limites n’ont rien de naturel. La propagation de la vigne et du vin est en relation étroite avec des phénomènes historiques, culturels, sociaux, géopolitiques, etc… dont on a parfois oublié la signification même.

C’est bien ce que la mondialisation réalise sous nos yeux en dynamisant d’anciennes régions viticoles ou en développant de nouveaux espaces, aux États-Unis, en Amérique latine ou en Chine. Voire même en Europe, on l’a vu avec les vignobles de Barolo et Barbaresco.

Le Brésil et le vin


Importations de vin au Brésil (2000-2013)

Pour suivre la Coupe du Monde de Football au Brésil, buvez du vin brésilien ! Et pour vous rafraîchir, pourquoi pas un vin de glace… Car le pays est en effet à la fois consommateur et producteur de vin (14e producteur mondial). On l’oublie trop souvent.

Premier importateur d’Amérique Latine, le pays a doublé ses importations de vin, tant en volume qu’en valeur, en une dizaine d’année.


Volume et valeur des importations de vin au Brésil (2000-2013)
Source : OEMV

La forte croissance économique et la formation d’une classe moyenne urbaine suscitent un développement croissant du goût pour le vin. Hier réservée à la petite élite économique et intellectuelle du pays, cette boisson tend à devenir l’apanage des classes sociales urbaines les plus aisées. Même les telenovelas s’en font l’écho.


Copie d’écran de la série Avenida Brasil
« Nina derrama vinho no chão para Carminha limpar »

Pour visionner l’extrait, c’est ici, mais c’est vraiment si vous n’avez rien d’autre à faire…

Encore une fois, le vin devient un véritable marqueur de modernité, d’adhésion à la mondialisation, et d’ouverture sur le monde. Et notamment le monde proche ; l’Amérique Latine est désormais le premier fournisseur du Brésil. Le Chili a dépassé le Portugal, et l’Argentine connaît une progression remarquable qui devrait lui valoir de bientôt doubler l’ancienne métropole. À l’inverse, les anciens pays traditionnellement pourvoyeurs de vins, France et Italie, sont en déclin.

Le Brésil se tourne vers les pays du Nouveau Monde et principalement le Chili. À telle enseigne que les vallées viticoles chiliennes sont devenues une destination privilégiée pour les touristes brésiliens.


Jeune couple brésilien en voyage de noce, Viña Casa Silva (vallée de Colchagua, Chili, 2012).

Les statistiques de visites touristiques dans le vignoble chilien confirment la très forte présence brésilienne.


Nombre de touristes par pays d’origine dans le vignobles chilien (2010)
Source : Diagnóstico del Turismo del Vino en Chile.

Ce qui veut dire, volens nolens, à quel point l’éducation des Brésiliens au vin se fait de plus en plus par des vins… avec indication de cépage.

On ne s’étonnera donc pas de voir les producteurs de vins brésiliens reprendre cette manière de dire le vin. Par exemple, le producteur Campos de Cima (Rio Grande do Sul) (présent en France lors des Rencontres du Clos de Vougeot 2013 auxquelles j’avais pu participer) élabore une gamme de vin avec certains des cépages internationaux les plus plantés au monde : merlot, chardonnay, mais aussi de manière plus surprenante viognier. La boucle est bouclée.

Le Brésil intègre la mondialisation de la planète viti-vinicole en adhérant aux nouveaux modes de consommation et de présentation du vin.

L’Ukraine aussi produit du vin, en Crimée !

[article rédigé avant l’incursion des troupes russes en Crimée].

Actualité oblige, il est bien tentant de s’intéresser à l’Ukraine, un pays viticole… justement parce qu’elle détient la très convoitée péninsule de Crimée, majoritairement russophone.


Source : Washington Post

La production de vin y est très ancienne : déjà au IVe siècle av. J.-C., la cité grecque de Chersonèse est un centre important tant pour la production que pour le commerce du vin. Il s’agit de l’une des bases de la puissance grecque en mer Noire. Le vignoble couvrirait alors plusieurs milliers d’hectares de vignes. On trouvera plus d’informations dans l’Atlas mondial des vins, page 9.

Difficile de savoir s’il y a une continuité historique dans la viti-viniculture. L’actuel vignoble prend en tout cas ses racines au XIXe siècle, sous l’impulsion du pouvoir russe (la Crimée est incorporée à l’Empire en 1783 – à propos de l’histoire compliquée de la région, voir les articles du journal Le Monde ici et ici). Le domaine le plus renommé, Massandra, est édifié au milieu du XIXe siècle, il deviendra la propriété du Tsar Alexandre III et servira de « dacha » à Lénine.


La conférence de Yalta se tient juste à côté de cet endroit de la Mer Noire. Churchill, Roosevelt et Staline auront peut-être bus des vins de Crimée…

La production ukrainienne de vin est aujourd’hui limitée, même si elle montre une légère croissance. 3 millions d’hectolitres, c’est à peu de chose près l’équivalent de la production de la région Midi-Pyrénées. La production française de vin oscille quant à elle entre 40 et 55 millions d’hectolitres suivant les années. L’essentiel des ventes de vin de Crimée devait être orienté vers la Russie. La situation actuelle plus que trouble risque de poser problème. On se souviendra que la Russie avait boycotté les vins de Géorgie, plongeant les viticulteurs du pays dans un véritable marasme…


Source : OIV, 2008/2009.

Curieusement, il n’est pas trop difficile de trouver du vin de Crimée en France : un importateur approvisionne les caves ou supermarchés hexagonaux. J’ai donc pu goûter « le Septième ciel du Prince Golitzine » 2007 du domaine Massandra.


Un vin liquoreux titrant 16 degrés (!), au nez marqué par des arômes de fruits blancs (pêche, abricot), de miel et de fleurs, à la bouche assez alcooleuse (c’est un peu dommage) mais marquée par une assez belle acidité (c’est tant mieux, cela évite au vin d’être trop plat et lourd). La longueur en bouche est assez marquée.

Ce qui surprend le plus, c’est la couleur du vin, presque ambrée.

Au total, un vin rosé viné avec beaucoup de sucre résiduel. Exotique !

Wine Spectator et la qualité des vins : une vision du monde

La revue américaine Wine Spectator vient de publier la synthèse des notes qu’elle donne par pays pour ses dégustations de l’année 2013 (numéro du 31 janvier – 28 février 2014, p. 101). Le graphique est compliqué à lire si l’on veut faire des comparaisons, alors que des cartes permettent à mon sens de voir émerger quelques grandes tendances.

Elles sont sans doute assez représentatives des évolutions du monde du vin actuel, même si la revue a certainement des préférences, et qu’elle met bien évidement les vins américains dans une position centrale. Pour que les cartes soient plus riches à lire, j’ai distingué la Californie (l’essentiel du vignoble américain) du reste des États-Unis (soit les États de New-York, Oregon, Washington et quelques autres vignobles).

Il est intéressant de remarquer la très forte représentation des vignobles français et italiens, ce qui n’a rien de surprenant, mais en revanche la faible présence de l’Espagne (pourtant 3e exportateur mondial derrière ces deux précédents pays, chiffres de l’OIV 2008-2009). Un phénomène qui réapparaîtra en ce qui concerne la qualité des vins dégustés. L’Allemagne et l’Autriche sont à l’inverse deux pays bien représentés sur le panel de Wine Spectator. Tout comme les vins du Nouveau Monde, rien de bien étonnant à cela, on sait les États-Unis très ouverts à ces pays.

Des vins du monde entier
Fig_WS_1

La lecture des prix moyens des vins dégustés introduit déjà une petite différenciation : l’Allemagne intègre le groupe des pays aux prix moyens les plus élevés. Un pays prospère, au niveau de vie élevé, producteurs de vins de qualité en nombre relativement limité. Autour de ce noyau composé par la France et l’Allemagne, apparaît une auréole de pays aux vins moins valorisés (Italie et Espagne), puis beaucoup moins (Portugal, enfin Autriche). À l’échelle mondiale, une autre auréole semble se dessiner, moins nette, avec des vins aux prix moyens plus faibles dans le Nouveau-Monde. Mais le Chili et l’Australie sont tout de même bien placés (70 $ et 69 $) contrairement à ce que l’on pourrait attendre. L’image de ces deux pays étant tout de même celle de producteurs de vins de qualité standard et peu différenciés. Comme quoi leurs efforts qualitatifs de ces dernières années semblent se traduire dans la gamme de vins proposés.

Géographie des prix des vins dégustés
Fig_WS_2

La synthèse maintenant. Elle est exprimée en notation sur 100, une façon de faire sur laquelle il nous faudra revenir, qui fut proposée par Robert Parker sur le modèle des écoles américaines (la grille utilisée par Parker apparaît dans la notice de Wikipédia – point 2.2).



La qualité des vins selon Wine Spectator

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1. Selon les critères de Wine Spectator, tous les pays du monde produisent désormais des vins de qualité. C’est un point essentiel de la planète des vins telle qu’elle se dessine aujourd’hui. L’ancien ordre mondial hérité du XIXe siècle, marqué par la forte suprématie de la France (et surtout de certaines régions : Bordeaux, Bourgogne, Champagne), est terminé.

2. Le niveau des vins dégustés est plutôt élevé. Beaucoup de vins de grande qualité, encore plus de vins « intermédiaires », et finalement assez peu de vins de moins bonne qualité. Les Américains pensent vivre un âge d’or (Golden Age) (TABER, 2011, p. 1) marqué par des vins de qualité, originaires des endroits les plus insoupçonnés de la planète, à des prix tout à fait abordables pour les classes moyennes. La globalisation joue en la faveur des consommateurs (GOKCEKUSA, FARGNOLIA, 2007, p. 194). Une vision qui va plutôt à l’encontre de celle communément admise en Europe, pour laquelle mondialisation = banalisation.

3. Ce dernier point peut d’ailleurs se lire de manière transversale. Si l’on prend l’exemple du Chili, on y trouve quelques grands vins, davantage de vins intermédiaires, et quelques vins moins satisfaisants. Mais à des prix relativement intéressants par rapport aux d’autres vignobles qui font figure de valeurs sûres. Autrement dit, on trouvera assez facilement de bons vins au Chili pour un prix relatif tout à fait abordable (selon les critères américains bien sûr, les vins y sont plutôt chers à nos yeux). On comprend la rapide progression des vins du Nouveau Monde à l’échelle mondiale.

4. A l’inverse de la France qui propose certes de très grands vins, mais à des prix plutôt élevés du fait de leur notoriété mondiale. Et il n’est pas certain que le consommateur en ait pour son argent, il y a tout de même bon nombre de vins mal notés (9 %). Dans son esprit, il aura donc tout intérêt à n’acheter un vin français, surtout s’il est issu d’une région très renommée, qu’à la condition d’y mettre le prix… N’est-ce pas ce que l’on dit des vins de Bordeaux ou de Champagne ? Pour en rester aux vins pétillants, la rapide progression des prosecco italiens ou des cavas catalans en Europe et dans le monde n’est pas étrangère à ce constat. Ni même le déclin des ventes de Champagne…

Bref, autant de tendances très menaçantes pour les régions viticoles établies, et plus optimistes pour les outsiders de la mondialisation.

Références :
GOKCEKUSA, O., FARGNOLIA, A., 2007, « Is Globalization Good for Wine Drinkers in the United States? », Journal of Wine Economics, Vol. 2, Issue 02, September, pp 187-195.
TABER, G. M., 2011, A Toast To Bargain Wines: How innovators, iconoclasts, and winemaking revolutionaries are changing the way the world drinks, New York, Scribner, 312 p.

Géographie des cépages dans le monde (1)

Quel est le pays qui détient le plus de merlot dans le monde ? La France.
Quels sont les pays qui ont le plus plantés de cabernet sauvignon dans la période 2000-2010 par rapport à leur encépagement total ? L’Espagne et le Portugal.
Les deux pays qui sont les plus spécialisés dans le cabernet ? Le Chili et la Chine.

Toutes ces informations (et bien d’autres !) apparaissent grâce aux statistiques que deux économistes de l’Université d’Adelaide, Kym Anderson et N.R. Aryal, viennent de publier.

En voici les premières cartes.

Le premier cépage de qualité* planté dans le monde est donc le cabernet sauvignon (6,3 % des surfaces) (carte 1). Pratiquement tous les pays producteurs de vins détiennent du cabernet dans leur palette de cépage, avec pour certains d’entre-eux une forte concentration autour de ce cépage (Chili et Chine) (carte 2). Il est intéressant de voir que la grande vague de plantation de ce cépage est désormais révolue : les pays du Nouveau Monde en plantent beaucoup moins sur cette période, et cherchent à étoffer leurs gammes de vins, en plantant d’autres cépages à la mode (carte 2). On le verra ci-dessous. Ce qui n’est pas le cas de la Chine, dont on voit à quel point elle concentre l’essentiel de ses plantations sur le cabernet sauvignon (carte 3).

carte 1 : le cabernet dans le monde
Cabernet_2010

carte 2 : proportion de cabernet
Cabernet_3

carte 3 : le cabernet dans le monde (2000-2010)
Cabernet_croissance2

Second grand cépage, le merlot (5,8 %) (patience, ce sera pour la prochaine fois). Troisième cépage d’importance, le chardonnay (4,3 %). Je suppose que l’on doit pouvoir tenir compte de plusieurs vagues d’expansion pour ce cépage : l’une ancienne, sans doute pour produire des vins mousseux copiant le champagne, l’autre récente, à titre de vin de cépage.

carte 4 : le chardonnay dans le monde
Chardonnay2

Enfin, quelques cépages à la mode et qui ont connu une remarquable expansion ces dernières années. La syrah, désormais mondiale (4 %), et particulièrement présente en Australie (alors dénommée Shiraz) (carte 5). Le pinot noir (1,9 %), dont on sait combien il est en vogue depuis quelques temps (carte 6). Enfin le riesling (1,1 %), en pleine progression dans le monde germanique et dans certains pays du Nouveau Monde (carte 7).

carte 5 : la syrah dans le monde
Syrah2

carte 6 : le pinot noir dans le monde
Pinot-noir2

carte 7 : le riesling dans le monde
Riesling2

A suivre…

* On ne retient ici que les grands cépages internationaux. Tous sont d’origine française, et se sont répandus dans le monde tout d’abord à la faveur de la colonisation européenne (et surtout au XIXe siècle), ensuite avec l’essor de la production de vin dans le monde, depuis les années 1980.

Vin de Géorgie… et mondialisation

Trouvée dans un commerce russe, une bouteille de vin géorgien. Je n’en ai jamais bu, et j’ai (presque) en mémoire un film d’Otar Iosseliani, La Chute des Feuilles (1967), qui se passe dans une coopérative vinicole de Tbilissi. Le vin est intriguant. D’autant que le pays a traversé de graves crises depuis la chute de l’URSS, et en matière viticole, un blocus depuis 2006 qui lui a fait perdre le marché russe. On imagine combien les professionnels géorgiens doivent chercher à conquérir de nouveaux marchés, et partant, le saut qualitatif qu’ils ont dû / ou doivent encore effectuer.

Sur l’étiquette, un dessin d’un monastère orthodoxe avec des vignes au premier plan, premier élément d’exotisme.

Celui-ci existe bel et bien, et il semble qu’il y ait en effet quelques jeunes vignes devant.


source : http://www.princeclausfund.org/en/activities/testname.html

Écriture en alphabet géorgien, contre-étiquette en allemand (le vin est importé par un professionnel des environs de Sarrebruck) annonçant des cépages méconnus : Rkastiteli et Mtsvane.

D’après Jancis Robinson et al. (Wine Grapes), le premier cépage est répandu dans toute une partie de l’Europe de l’Est (Moldavie, Ukraine, jusqu’en Russie), et serait l’un des plus anciens cépages du pays. Des études génétiques suggèrent une forte parenté avec la vigne sauvage, ce qui tendrait à donner une domestication très ancienne. Si cela reste à confirmer, il n’en demeure pas moins que la Géorgie est avec l’Arménie l’un des premiers foyers de vinification. Le second cépage serait quant à lui attesté depuis le Ve siècle de notre ère.

La dégustation du vin est surprenante : le vin est très agréable, fruité – pomme, poire, coing ; des fruits exotiques (du Caucase ?) -, acide à souhait, d’une assez bonne longueur en bouche. Bref, un vin tout à fait digne d’être vendu en Europe.

Et pour cause : on retrouve une formule devenue presque habituelle dans le monde du vin. Une région d’ancienne tradition viti-vinicole, une entreprise équipée de matériel de vinification de pointe, un œnologue conseil réputé (venu d’Italie ici, Donato Lanati), des cépages locaux qui sortent des habituels cépages mondialisés (du cabernet au chardonnay), une pointe d’exotisme. Ne manque que l’attention de la presse pour faire connaître le vin (mais peut-être est-ce le cas en Allemagne ?).


source : http://www.badagoni.ge/eng/index.html

Un modèle que l’en rencontre dans tant de régions viticoles du monde, Priorat ou Bierzo (Espagne), Douro (Portugal), Barolo (Italie), Colchagua (Chili – un peu moins pour les cépages dans ce cas), Mendoza (Argentine), voire même Côtes-du-Rhône il y a quelques années avec le critique Robert Parker. Toute la difficulté est bien sûr de conquérir une place dans un marché du vin très concurrentiel.

Cela renvoie à deux thèmes privilégiés de la presse ou des analystes américains : le consommateur vit un âge d’or (il a accès à un nombre croissant de vins de qualité à des prix très abordables) ; cette géographie de la qualité se matérialise par une « nouvelle frontière » qui ne cesse de s’étendre dans le monde jusque dans les régions les plus insoupçonnées. Une vision très positive de la mondialisation.

Jancis Robinson, Julia Harding, José Vouillamoz, Wine Grapes, Allen Lane, 2012.