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Wine Spectator et la qualité des vins : une vision du monde

La revue américaine Wine Spectator vient de publier la synthèse des notes qu’elle donne par pays pour ses dégustations de l’année 2013 (numéro du 31 janvier – 28 février 2014, p. 101). Le graphique est compliqué à lire si l’on veut faire des comparaisons, alors que des cartes permettent à mon sens de voir émerger quelques grandes tendances.

Elles sont sans doute assez représentatives des évolutions du monde du vin actuel, même si la revue a certainement des préférences, et qu’elle met bien évidement les vins américains dans une position centrale. Pour que les cartes soient plus riches à lire, j’ai distingué la Californie (l’essentiel du vignoble américain) du reste des États-Unis (soit les États de New-York, Oregon, Washington et quelques autres vignobles).

Il est intéressant de remarquer la très forte représentation des vignobles français et italiens, ce qui n’a rien de surprenant, mais en revanche la faible présence de l’Espagne (pourtant 3e exportateur mondial derrière ces deux précédents pays, chiffres de l’OIV 2008-2009). Un phénomène qui réapparaîtra en ce qui concerne la qualité des vins dégustés. L’Allemagne et l’Autriche sont à l’inverse deux pays bien représentés sur le panel de Wine Spectator. Tout comme les vins du Nouveau Monde, rien de bien étonnant à cela, on sait les États-Unis très ouverts à ces pays.

Des vins du monde entier
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La lecture des prix moyens des vins dégustés introduit déjà une petite différenciation : l’Allemagne intègre le groupe des pays aux prix moyens les plus élevés. Un pays prospère, au niveau de vie élevé, producteurs de vins de qualité en nombre relativement limité. Autour de ce noyau composé par la France et l’Allemagne, apparaît une auréole de pays aux vins moins valorisés (Italie et Espagne), puis beaucoup moins (Portugal, enfin Autriche). À l’échelle mondiale, une autre auréole semble se dessiner, moins nette, avec des vins aux prix moyens plus faibles dans le Nouveau-Monde. Mais le Chili et l’Australie sont tout de même bien placés (70 $ et 69 $) contrairement à ce que l’on pourrait attendre. L’image de ces deux pays étant tout de même celle de producteurs de vins de qualité standard et peu différenciés. Comme quoi leurs efforts qualitatifs de ces dernières années semblent se traduire dans la gamme de vins proposés.

Géographie des prix des vins dégustés
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La synthèse maintenant. Elle est exprimée en notation sur 100, une façon de faire sur laquelle il nous faudra revenir, qui fut proposée par Robert Parker sur le modèle des écoles américaines (la grille utilisée par Parker apparaît dans la notice de Wikipédia – point 2.2).



La qualité des vins selon Wine Spectator

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1. Selon les critères de Wine Spectator, tous les pays du monde produisent désormais des vins de qualité. C’est un point essentiel de la planète des vins telle qu’elle se dessine aujourd’hui. L’ancien ordre mondial hérité du XIXe siècle, marqué par la forte suprématie de la France (et surtout de certaines régions : Bordeaux, Bourgogne, Champagne), est terminé.

2. Le niveau des vins dégustés est plutôt élevé. Beaucoup de vins de grande qualité, encore plus de vins « intermédiaires », et finalement assez peu de vins de moins bonne qualité. Les Américains pensent vivre un âge d’or (Golden Age) (TABER, 2011, p. 1) marqué par des vins de qualité, originaires des endroits les plus insoupçonnés de la planète, à des prix tout à fait abordables pour les classes moyennes. La globalisation joue en la faveur des consommateurs (GOKCEKUSA, FARGNOLIA, 2007, p. 194). Une vision qui va plutôt à l’encontre de celle communément admise en Europe, pour laquelle mondialisation = banalisation.

3. Ce dernier point peut d’ailleurs se lire de manière transversale. Si l’on prend l’exemple du Chili, on y trouve quelques grands vins, davantage de vins intermédiaires, et quelques vins moins satisfaisants. Mais à des prix relativement intéressants par rapport aux d’autres vignobles qui font figure de valeurs sûres. Autrement dit, on trouvera assez facilement de bons vins au Chili pour un prix relatif tout à fait abordable (selon les critères américains bien sûr, les vins y sont plutôt chers à nos yeux). On comprend la rapide progression des vins du Nouveau Monde à l’échelle mondiale.

4. A l’inverse de la France qui propose certes de très grands vins, mais à des prix plutôt élevés du fait de leur notoriété mondiale. Et il n’est pas certain que le consommateur en ait pour son argent, il y a tout de même bon nombre de vins mal notés (9 %). Dans son esprit, il aura donc tout intérêt à n’acheter un vin français, surtout s’il est issu d’une région très renommée, qu’à la condition d’y mettre le prix… N’est-ce pas ce que l’on dit des vins de Bordeaux ou de Champagne ? Pour en rester aux vins pétillants, la rapide progression des prosecco italiens ou des cavas catalans en Europe et dans le monde n’est pas étrangère à ce constat. Ni même le déclin des ventes de Champagne…

Bref, autant de tendances très menaçantes pour les régions viticoles établies, et plus optimistes pour les outsiders de la mondialisation.

Références :
GOKCEKUSA, O., FARGNOLIA, A., 2007, « Is Globalization Good for Wine Drinkers in the United States? », Journal of Wine Economics, Vol. 2, Issue 02, September, pp 187-195.
TABER, G. M., 2011, A Toast To Bargain Wines: How innovators, iconoclasts, and winemaking revolutionaries are changing the way the world drinks, New York, Scribner, 312 p.

Pourquoi des vins de cépage ? (4)

Derniers éléments que l’on pourrait envisager pour comprendre l’engouement pour les vins dénommés par cépage : la distribution et la consommation.

Pour la distribution, et notamment la « grande » distribution, cela permet un classement des vins non plus par région d’origine (avec de ce fait même un nombre astronomique de références!) mais par types de vin. Pétillant, rouge, blanc, rosé… A l’intérieur de chaque catégorie, quelques cépages. Une illustration aidera à comprendre : une photo prise dans un Supermarché Waitrose à Londres en 2012.

Un zoom sur les concurrents directs du Chablis :

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Cela simplifie considérablement l’offre, et pour le commerçant, l’approvisionnement, la logistique, la manutention, etc… Il n’y a plus de cabernet australien ? Qu’importe, un cabernet chilien fera bien l’affaire !

On remarquera de ce fait que tous les vins sont mis sur le même plan, et dans le cas présent à des prix relativement proches. Tel vin de l’AOC Chablis est juste à côté d’un chardonnay espagnol, d’un californien, d’un chilien et de deux australiens. Ils auront à vol d’oiseau effectué 500 km pour le premier, et 2, 17, 23 et 34 fois plus pour les autres. Ce qui veut dire combien, pour être compétitifs, de tels vins doivent avoir des coûts de production moindres. On est bien en pleine mondialisation.

Origine des vins de chardonnay dans le supermarché

Chablis

Pour le consommateur, cela permet de pénétrer facilement le monde des vins, dont on sait combien il est intimidant pour les néophytes. Ne pas connaître les régions, les années, les types de vins, les producteurs, pour ne pas parler du vocabulaire du vin, est angoissant.
A l’inverse, entrer par les cépages est à la portée de quiconque.

D’ailleurs, aurez-vous remarqué le nombre de livres sur le vin qui ont à présent une entrée par cépage ? Un exemple : le livre de la blogueuse Ophélie Neiman (Miss Glouglou) :

Nul doute, l’entrée par le cépage progresse. Un exemple ici à l’aéroport de Lyon, dans une brasserie : la carte des vins est classée par cépage, même si quelques régions environnantes apparaissent.

Cepages

Pourquoi des vins de cépage ? (3)

Afin de comprendre l’engouement côté viti-vinicole pour la dénomination des vins par cépages, trois termes peuvent être retenus : standardisation, industrialisation, modernisation. Ils participent tous trois aux tendances qui animent le monde des vins depuis le milieu des années 1980. Ils permettent de le faire passer d’un secteur encore marqué par son côté artisanal à une toute autre dimension.

Standardisation. Pour produire des vins en grandes quantités, suffisamment homogènes d’une bouteille à l’autre, d’une année sur l’autre, l’utilisation de vins de cépage est intéressante à plusieurs titres. Elle simplifie la tâche du producteur qui peut s’approvisionner sur un véritable marché du raisin. On trouvera un exemple de prix de vente des cépages à Mendoza sur le site de l’Observatoire Viti-vinicole Argentin (Inscription gratuite, mais je mets un exemple ci-dessous 🙂

Bourse_Mendoza

Nombreux sont les pays du Nouveau Monde qui se focalisent d’ailleurs sur une poignée de cépages. C’est particulièrement le cas de l’Australie : pour les rouges par exemple, la syrah, le cabernet-sauvignon et le merlot représentent 86 % de la récolte ! Le chardonnay domine encore plus les blancs, puisqu’il écrase les autres cépages avec 45 % de la récolte… On trouvera plus de précisions ici (en particulier sur ce document : la figure 6 p. 2 et l’ensemble des statistiques p. 3).

Industrialisation. Cela permet aux entreprises de s’approvisionner sur tout un marché : Casella Wines, pour sa marque Yellow Tail, tire ses raisins de tout le Sud-Est de l’Australie, c’est-à-dire tout le pays à l’exception de la région de Perth… Soit sous la ligne de couleur rouge.

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Ce qui lui a permis d’atteindre sa milliardième bouteille en une dizaine d’année… On touche bien là une dimension industrielle. Un rapide calcul permet d’avoir un ordre d’idée : en 10 ans, Casella a vinifié à lui seul pour cette marque l’équivalent de 140 % de la production annuelle de Bordeaux (chiffres de 2012) ! Le site de vinification est dantesque.

Ces vins donc proposés par des marques commerciales aisément identifiables. Elles peuvent former des nébuleuses assez impressionnantes comme l’a montré ce graphique de Philip H. Howard pour les États-Unis.

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En zoom :
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Leurs notoriétés vont croissant dans les pays anglo-saxons et dans le monde. Elles sont le gage d’une qualité et d’un goût constants, à la manière de ce qui existe depuis plusieurs siècles en Champagne ou dans le Cognac. On peut les retrouver dans presque tous les supermarchés de la planète, même si les goûts diffèrent volontairement d’un continent à l’autre pour s’adapter aux différentes populations et à leurs cultures. Pernod-Ricard lance ainsi une version adaptée au marché japonais de sa marque Jacob’s Creek.

Ces marques ne sont en réalité que la partie émergée de l’iceberg de la mondialisation dans le domaine viti-vinicole : elles appartiennent à des entreprises de dimension mondiale. Les plus importantes d’entre-elles sont les américains Gallo et Constellation Brand et le français Pernod-Ricard.

Modernisation. Cette modernisation nécessaire se fait tous azimuts, de la production au marketing du vin. Elle est gérée par de puissantes entreprises, en position oligopolistique dans leurs pays respectifs. Les trente premières entreprises américaines représentent ainsi, à elles seules, 90 % du marché américain. Les quatre premières, près des deux tiers. Elles ont donc des moyens considérables. Ainsi Constellation, à la tête de plus de deux cent marques (de la bière au spiritueux), emploie plus de 6000 personnes pour un chiffre d’affaire global de plus de trois milliards d’euros (dont 40 pour-cent pour le vin).
Leurs campagnes de publicité sont d’une dimension hors normes.

Le vin est devenu un objet de consommation de masse, de dimension mondiale.