Archives de catégorie : Architecture

Paysages de vignoble : Tokaj (Hongrie)

Le domaine de Dereszla Pincészet (Bodrogkeresztúr, Hongrie)

Vignoble producteur de vins fins le plus à l’Est de l’Europe continentale, le vignoble de Tokaj se trouve plus proche de la frontière avec l’Ukraine (à une soixantaine de km à vol d’oiseau) que de Budapest (près de 200 km). C’est dire s’il a une position orientale. D’ailleurs, la Slovénie peut légitimement (depuis 2004) revendiquer l’appartenance de quelques petites communes à l’aire d’appellation Tokaj ; elles appartenaient à la Hongrie d’avant 1919. Un espace aux frontières mouvantes dans la longue durée, issu du démantèlement de l’Empire Austro-hongrois.

La langue contribue au dépaysement. « Cave à vin – restauration ».

Ce caractère oriental se perçoit avec force dans les paysages. Tout d’abord par la langue finno-ougrienne utilisée par les Hongrois (ethniquement parlant dominés par les Magyars). Le dépaysement est total, et malheureusement trop peu d’informations sont encore traduites. L’essor du tourisme nécessiterait davantage de panneaux explicatifs en anglais.

C’est ensuite la présence, dans de nombreux villages, de plusieurs lieux de culte qui renvoient aux différentes religions pratiquées : si la majorité des Hongrois est d’obédience catholique, une minorité importante est quant à elle protestante.

Deux clochers : l’église (à droite) et le temple (à gauche) du village de Tarcal.

Il y aurait encore l’architecture traditionnelle qui donne un cachet particulier à la région : de petites maisons, souvent limitées à un étage, avec un toit en pignon, et généralement peintes en blanc.

Habitat traditionnel (ville de Tokaj).

Elles répondent aux multiples caves enterrées dont le vignoble est littéralement criblé. Ici au beau milieu de vignes, là dans les villages mêmes, sous les rues et les maisons. Je ne m’étends pas sur les procédés d’élaboration du vin liquoreux (à partir de raisins botrytisés et d’un élevage en caves souterraines).

Entrée d’une cave souterraine pour le vieillissement des vins.

Et peut-être surtout, pour en revenir à des aspects géopolitiques et historiques, la Hongrie faisait partie jusqu’en 1989 des pays satellites de la frange occidentale de l’Union Soviétique. Un pays situé à la même longitude que la Grèce, mais qui bascule dans le giron soviétique. Au contraire du précédent, arrimé aux États-Unis d’Amérique, et forcément moins « oriental » dans nos représentations. Jancis Robinson et Hugh Johnson dressent dans leur Atlas mondial du vin (p. 250) un sombre tableau des répercussions viti-vinicoles :

« Quand la Hongrie est devenue communiste en 1949, la qualité de ce qui était reconnu comme le plus grand vin de l’Europe de l’Est s’en est trouvée affectée. Les célèbres vignobles et les grandes propriétés des collines du Tokay perdirent leur identité. Ils furent confisqués et leurs vins furent homogénéisés dans les caves collectivistes qui en prirent le contrôle. Les vignes furent déplacées des collines aux terres plates, leur densité réduite de 10 000 pieds/hectares et les rendements augmentés dans des proportions absurdes. »

Les vignes descendent dans la plaine. On remarquera l’écartement entre les rangées de vignes.

Et effectivement, c’est frappant : les paysages enregistrent ces transformations. Les vignes mécanisées descendent loin sur les contreforts des collines, délaissant les coteaux les plus pentus. L’écartement de certaines vignes est assez impressionnant. On imagine les rendements que doivent permettre de telles plantations.

Un paysage de coteau en pleine déprise.

Les exportations du vignoble s’effectuent alors en direction des pays du bloc soviétique. L’Europe de l’Ouest et les États-Unis se détournent de ce vin liquoreux. La Guerre froide coupe les relations entre les deux Blocs.

L’ouverture de la Hongrie à la suite du démantèlement du Rideau de fer entraîne des modifications importantes. On en revient en termes de qualité à des standards plus habituels, notamment en ce qui concerne les densités de plantation des ceps de vigne. Des investisseurs (le groupe d’assurance AXA-millésimes et le Château Suduiraut de Sauternes) ou des producteurs de vins d’autres régions européennes s’engouffrent dans la brèche de la libéralisation pour nouer des partenariats ou acheter des domaines. Le critique Hugh Johnson au Royal Tokaji Borászat, ou les Espagnols de Vega Sicilia (Duero) avec le domaine d’Oremus.

Le domaine de Disznókő.

Ces grands domaines sont rénovés, ou bien même connaissent de nouvelles construction comme celui de Disznókő. Les bâtiments sont dessinés par l’architecte hongrois Dezső Ekler dans un style considéré comme « organique » : respect de la tradition, intégration dans l’environnement. Aussi le cuvier et les chais s’inspirent-ils des constructions traditionnelles, tout en reprenant la forme de la colline.

La remise des tracteurs, vue de derrière.

Les bâtiments agricoles annexes évoquent quant à eux les volcans de la région ou les yourtes. La remise des tracteurs, située sur une butte artificielle, reprend la morphologie d’un cratère. Le vignoble de Tokaj a effectivement un soubassement volcanique, avec par exemple des roches de type rhyolites. Je doute pour autant que l’on puisse trouver de tels cratères sur ce massif… Le dernier édifice, qui sert je suppose d’entrée de la cave, est plus incongru encore, puisqu’inspiré par les yourtes. Un habitat de nomade pour une construction en pierre. Soit.

Entrée de la cave.

À bien y regarder, il semble bien que l’on puisse toute fois percevoir ici ou là des parcelles qui donnent davantage un air paysan. Cela provient de leur petitesse ou des tailles de vignes qui y sont pratiquées.

Une parcelle paysanne ? Taille en échalas, absence de mécanisation, apparence moins ordonnée.

Je suppose que la réapparition de taille en échalas, non mécanisée, au contraire des grands domaines plutôt en taille Guyot, est à mettre en relation avec le retour d’une petite propriété paysanne. Mais cela reste à démontre faute de plus amples informations.

Un nouveau domaine sur les coteaux du vignoble.

Enfin, l’ouverture au tourisme international contribue à transformer les paysages de la région. Soit en ouvrant à la visite les anciennes caves typiques de Tokaj, soit en facilitant la construction de domaines spécialement prévus pour l’accueil. La petite ville de Tokaj elle-même paraît renaître, avec la multiplication des commerces, des restaurants et des hôtels. Mais le phénomène reste encore bien mesuré, l’animation fait particulièrement défaut le soir…

On est loin, et c’est peut-être tant mieux, des foules de Saint-Émilion, de Logroño (Rioja) ou encore de Greve-in-Chianti. Pour un vignoble dont la renommée n’est plus à redire. Mais les vins liquoreux ont hélas perdu de leur superbe.

Au total, un vignoble oriental, aux paysages bien particuliers, entré de plein fouet dans une mondialisation à plusieurs vitesses.


Référence : Jancis Robinson, Hugh Johnson, 2002, Atlas mondial du vin, 5e éd., Paris, Flammarion, 322 p.

Paysages du vin : Marsala (Sicile)


Hélas, bien peu de grands vignobles ont connu un déclin aussi prononcé que celui de Marsala. Les paysages attestent des difficultés que connaît la région : hormis une poignée de grandes maisons de négoce, deux ou trois tout au plus, le reste fait pâle figure. Le quartier vinicole de la ville n’est plus que l’ombre de lui-même. Certains chais sont abandonnés, alors que d’autres sont heureusement reconvertis, notamment pour être utilisés par le Musée archéologique de la ville.
Anciens chais vinicoles reconvertis pour le musée.


Chais abandonnés.

Quant au vignoble, il faut bien dire que son extension n’est pas à la hauteur de sa renommée. L’auréole viticole qui cerne la ville, surtout située au Sud-Sud-Ouest, laisse rapidement la place à de la polyculture, avec ça et là encore quelques tâches de vignes. Le tout largement dévoré par l’urbanisation croissante. Le vignoble a dû considérablement diminuer depuis l’heure de gloire de ce vin muté, c’est-à-dire fin XIXe – début XXe siècle.


Vignes protégées du vent par des filets. Urbanisation en arrière-plan.

Car ce vignoble s’inscrit dans la famille des vins de Porto, Jerez ou Madère. Autant de vignobles dont la prospérité date de la fin de l’Époque Moderne, et surtout du XIXe siècle. Autant de vignobles dont les évolutions sont à comprendre par le rôle du commerce anglais. On remarquera une grande similitude de l’architecture des chais avec ceux que l’on peut trouver à Jerez ou à Porto.


Des paysages qui ne sont pas sans rappeler ceux de Sanlúcar de Barrameda.


Foudres et tonneaux dans les chais de l’entreprise Fleurio.

La technique de la solera est d’ailleurs utilisée, à l’imitation du vignoble andalou.

Les vins de Marsala se seraient développés sous l’influence d’un négociant anglais, John Woodhouse (1768-1826). Son rôle serait certainement à relativiser ; il doit inscrire son action dans le vaste mouvement de la présence commerciale anglaise dans l’Atlantique et la Méditerranée. Londres s’approvisionne aussi en vins depuis ses possessions de Malte ou de Chypre. C’est peut-être une raison essentielle du déclin du Marsala : l’éloignement relatif de la métropole, surtout par rapport à Porto ou Madère, et plus encore le fait que les Anglais n’aient pas fondé de véritable colonie comme c’est le cas pour ces deux derniers vignobles. Les liens sont plus ténus.


Bouteille destinée au marché anglais (« Inghilterra« )

Ajoutons à cela une image de « vin de sauce » et sans doute une qualité insuffisante dans les années 1970-1980, et l’on comprendra pourquoi le vignoble est en difficulté. Comme les autres vignobles de vins mutés, mais avec ici un déclin beaucoup plus prononcé.

Hélas encore, la présence de bouteilles de Marsala dans le film Le Parrain 3 n’aura pas suffit à redonner un engouement pour ce vignoble…


Andy Garcia, Al Pacino, deux bouteilles de la marque Florio. Le Parrain 3, film de Francis Ford Coppola, 1990.

Les successeurs de Gaudí et les coopératives vinicoles (Catalogne)

Cave de Nulles

S’inscrivant dans un vaste mouvement européen qui couvre les campagnes viticoles de coopératives de vinification, de nombreux villages catalans s’organisent de façon collective au tout début du XXe siècle. Ces coopératives, souvent considérées comme « filles de la misères », visent à répondre aux grandes difficultés économiques et sociales suscitées par la crise du phylloxéra, puis la période de surproduction qui s’en suit.

Le mouvement démarre dans les pays germaniques (celle de Ribeauvillé est fondée en 1895, alors en territoire allemand) avant de s’étendre à toute l’Europe. Deux mouvements idéologiques président à son expansion : le socialisme d’une part (la cave de Maraussan, première cave française créée en 1905 est inaugurée par Jean Jaurès) et le catholicisme social d’autre part. Les caves catalanes appartiennent à ce second mouvement.


Cave de Rocafort de Queralt

Les architectes qui les dessinent, Cèsar Martinell i Brunet (1888-1973) ou Pere Domènech i Roura (1881-1962), sont de brillants successeurs de Gaudí. Cèsar Martinell a par exemple collaboré avec lui pour la création de la Sagrada Familia. On pourra voir une liste de ses réalisations sous ce lien (en catalan).

cave de Montblanc

Les différentes coopératives se trouvent concentrées au Sud-Ouest de Barcelone, dans les régions de l’Alt Camp, la Conca de Barberà, le Priorat et la Terra Alta.


cave de Montblanc

Une partie des caves était en bien mauvais état, un programme de rénovation a heureusement été lancé pour les réhabiliter et les ouvrir au tourisme. La fréquentation n’a pas l’air d’être au niveau de ce qu’elles représentent en termes de patrimoine. Il conviendrait sans doute de les associer à Barcelone et à Gaudí pour qu’elles puissent connaître un certain intérêt de la part du grand public. Elles seraient un atout majeur pour le développement local de cette partie rurale de la Catalogne.

Gaudí et le cellier à vin Güell (Catalogne)


Le cellier de Güell (Garraf, Catalogne)

Les relations entre l’architecture et le monde du vin sont nombreuses et anciennes. De Victor Louis (1731-1800), architecte du Grand Théâtre de Bordeaux et du château du Bouilh, à Frank Gehry (Musée Guggenheim (Bilbao) et dans la Rioja l’hôtel Marqués de Riscal), en passant par Ricardo Bofill et le chai du château Lafite Rothschild, les exemples ne manquent pas.

Moins connu, et pour l’instant à l’écart des grands circuits touristiques, le cellier dessiné par Gaudí ou peut-être Francesc Berenguer, pour l’industriel et mécène Eusebi Güell (dont le palais bien connu draine les foules), n’est malheureusement plus utilisé en tant que tel. C’est d’ailleurs à peine s’il est mis en valeur… Seul un restaurant, ouvert depuis peu, permet d’animer les lieux.

La porte d’entrée :

Il pourrait pourtant être la tête de pont d’un formidable parcours oenotouristique. Le modernisme catalan a essaimé dans les campagnes alentours : de nombreuses coopératives vinicoles, créées dans les premier tiers du XXe siècle, ont été dessinées par les successeurs de Gaudí.

À suivre…

Paysages du Chili : la recherche de la qualité

Le vignoble chilien n’exporte vraiment des vins que depuis le milieu des années 1980. Devenu le 10e producteur mondial et le 9e exportateur, il dépasse certains pays européens comme le Portugal ou l’Allemagne. Le pays connaît par conséquent des dynamiques très rapides que les paysages permettent de lire. Elles touchent tant la géographie des vignes que le discours des entreprises, notamment par le biais de l’architecture.

En ce qui concerne la géographie des vignes, elle évolue à plusieurs échelle. En premier lieu en ce qui concerne la répartition des vignobles au sein du pays même : de nouvelles régions sont explorées, en relation avec les cépages et la demande internationale. Alors que le pays produit majoritairement du cabernet-sauvignon, il tend à s’orienter vers de nouveaux cépages : de la syrah par exemple dans la vallée del Elqui à l’extrême Nord du pays, ou du pinot noir dans la région plus fraîche de Bío Bío. A une échelle plus locale, la recherche qualitative pousse les Chiliens à chercher davantage de fraîcheur, soit en se rapprochant de la mer, soit en partant à la conquête des coteaux. Le Chili passe donc de parcellaires très plans, souvent d’un seul tenant, avec d’immenses parcelles géométriques, à des parcellaires beaucoup plus chahutés, parfois disjoints, beaucoup moins monotones, et situés sur les coteaux. On pourra en voir un exemple ici, dans la vallée de l’Aconcagua, ou là (dans ce texte page 10) pour l’entreprise Ventisquero.


Paysage typique du Chili, les Andes en arrière-plan. Vallée de Maule.


Nouvelles plantations sur les coteaux. Vallée de Colchagua.

En ce qui concerne l’architecture des entreprises produisant du vin, le Chili paraît dual. Alors qu’une partie des domaines conserve et met en valeur d’anciens bâtiments, souvent blanchis à la chaux avec des tuiles canals et parfois une avancée supportée par des colonnes qui rappelle les patios des anciennes casas patronales (maison de maître), d’autres penchent pour une architecture résolument novatrice.


Chais de la Viña Casa Silva. Vallée de Colchagua.

On retiendra deux exemples très proches, les bodegas Las Niñas et Montes. Si le premier édifice joue sur la transparence grâce à l’emploi d’une paroi en polycarbonate translucide (architecte Mathias Klotz), le second paraît quasiment enterré, et se devine à peine dans le paysage (d’autant qu’il est conçu selon les principes du Feng Shui…). Transparence, intégration : comment mieux dire que le vin est « naturel » ? Les discours sur le vin mettent aujourd’hui l’accent sur une supposée non intervention humaine… Le « terroir » dans une version minimaliste. Une version bien en vogue.


Viña Las Niñas. Vallée de Colchagua.


Viña Montes. Vallée de Colchagua.

Architecture : le centre Antinori (Toscane)

Se limiter à produire du vin ne suffit plus dans un monde globalisé. Pour vendre, être connu et reconnu, dégager des marges supplémentaires grâce à la vente de multiples produits dérivés, un centre oenotouristique s’impose. Les projets se sont multipliés ces dernières années dans tous les pays, sous l’influence du Nouveau Monde, et notamment de Robert Mondavi, précurseur en la matière.

Tout commence par une architecture audacieuse. Le centre Antinori joue ici sur un bâtiment qui s’intégre aux collines et à l’architecture locale (emploi de terracotta) mais présente aussi une rupture qui attire le regard, avec l’escalier hélicoïdal par exemple.

Source : http://www.antinorichianticlassico.it

Traduit en langage viti-vinicole : nos vins sont le pur produit de notre terroir, nous ne faisons qu’y ajouter une pincée de savoir-faire. Savoir-faire multiséculaire, faut-il le rappeler (Antinori se targue d’exister depuis plus de 600 ans).

La presse s’empare du sujet ; ici lors de l’ouverture du centre avec un média spécialisé, au lectorat forcément confiné, là en direction du grand public américain, avec un article dans le New York Times du 27 août 2013.

On pourra donc visiter le musée, manger au restaurant avec terrasse panoramique, acheter des produits divers dans le magasin, et certainement de se prévaloir de quelques avantages avec une fidélisation. On pourra suivre le groupe sur Facebook (devenir amis ?) et émettre ou recevoir des Tweets.

Bref, toute une stratégie marketing qui semble porter ses fruits. La localisation du centre n’est pas liée au hasard non plus. Il est situé sur la voie rapide qui relie Florence à San Gimignano, axe majeur du tourisme toscan.

Un processus qui s’inscrit dans la tertiarisation des activités des vignobles. La stricte production d’une denrée agricole est de plus en plus relayée, encadrée aussi, par des activités de service.