Tous les articles par raphaelschirmer

Bistrot ! De Baudelaire à Picasso

Une splendide exposition, un discours sur le « bistrot » et la France.

La Cité du Vin, Bordeaux.

C’est une très belle exposition que présente la Cité du Vin de Bordeaux jusqu’au 21 juin. Forte d’une centaine d’œuvres, elle présente une multitude d’auteurs des XIXe et XXe siècles.

Louis Aragon, Charles Baudelaire, Jean Béraud, Charles Camoin, Otto Dix, Robert Doisneau, Raoul Dufy, Jean-Louis Forain, Jörg Immendorf, Léon Lhermitte, André Masson, Pablo Picasso, Jean-François Raffaëlli, Mark Rothko, Patti Smith, Henri de Toulouse-Lautrec, Jacques Villon, Edouard Vuillard et bien d’autres…

Si la peinture domine, elle laisse aussi la place à d’autres formes d’art, la littérature bien sûr avec par exemple Baudelaire et Les Fleurs du Mal (1857), mais aussi le cinéma.

Garçon ! (1983) de Claude Sautet.

Bref, ne manquez pas cette exposition. Un splendide catalogue permet de retrouver les œuvres, ou de tout de même les contempler si vous ne pouvez venir à Bordeaux.


Couverture du livre publié chez Gallimard.

Puis-je tout de même me permettre deux critiques ? La première est mineure – l’exposition est déjà un tour de force -, la seconde me semble plus incontournable.

Tout d’abord, le géographe que je suis reste un peu sur sa faim – ou sa soif… – en ce qui concerne les relations que les bistrots entretiennent avec l’espace. Il est dommage que le café ne soit pas davantage restitué dans la complexité qu’il apporte à nos villes. Voire même nos villages. Le sujet est trop vite évacué à mon goût.


L’exposition évoque à peine la relation du bistrot à l’espace.

Et pourtant, les bistrots contribuent à l’ambiance des centres-villes, ou de quartiers plus interlopes. Ports, anciens faubourgs industriels, banlieues. Comment ne pas songer à Zola et à son roman L’Assommoir ? Le bistrot, c’est aussi la misère et l’alcoolisme. Il émane de l’exposition une certaine esthétisation du café. L’ouvrage évoque d’ailleurs un « espace du désir » (p. 115), « une bohème de rêve » (p. 136)… S’il mentionne bien « une ivresse à deux sous« , le sujet n’est en fait pas traité. Mais j’ai bien conscience que l’exposition n’a pas vocation à tout dire ou montrer.

La seconde critique tient au discours qui est mené quant à notre identité. Ayant eu la chance d’assister au vernissage de l’exposition, quel ne fut pas mon étonnement d’entendre à travers les discours officiels que le “bistrot” devient quasiment une invention française… Je comprends mieux d’où cela provient. On lira dans le catalogue, sous la plume de l’historien Pascal Ory, que le « café [est] un mythe français » (p. 15). Je cite :

(…) investi d’une double fonction mythique [,] il est identifié par les Français comme par les étrangers, à la culture française ; son histoire et son organisation sont vues comme une métonymie de la société française, au point que la “terrasse de café”, le “garçon de café” appartiennent aujourd’hui aux stéréotypes nationaux (…).

Soit. Et il est incontestable que le café rencontre notre histoire culturelle, sociale et politique à plusieurs reprises. Mais ne pourrait-on pas en dire autant de nombreux pays ? Que serait l’Italie sans ses cafés, ses nombreux lecteurs de journaux attablés en terrasse – ce qui est sans doute moins le cas aujourd’hui, mais n’est-on pas dans le domaine du mythe – et une certaine conscience politique ?

Scène du film La Dolce Vita sur la Via Veneto, célèbre artère romaine. On remarquera que les garçons de café sont … aussi en uniforme. F. Felini, 1960.

 

La Dolce vita. Une bouteille de Cinzano.

Et l’Espagne ? Le Barrio Chino de Barcelone que dépeint Jean Genet dans le Journal du voleur (1949) est-il fait de multiples bistrots moins réels que ne le sont les nôtres ? Et d’ailleurs, lorsque Woody Allen tourne dans cette même ville, les scènes en terrasse de cafés sont nombreuses. Un américain aurait-il pu imaginer et restituer l’ambiance de Barcelone sans faire référence à ces lieux ?

L’actrice Rebecca Hall sur une terrasse, à Barcelone. Woody Allen, Vicky Cristina Barcelona (2008).

Enfin, que serait le Chili sans les cafés populaires de Valparaiso ? Comme sans doute dans bon nombre de villes portuaires du monde, les débits de boisson y sont légions. Mais ces cafés sont de véritables lieux de mémoire pour l’âme chilienne. Mythe ou réalité, Pablo Neruda, Gabriela Mistral – tous deux prix Nobel de Littérature -, le futur président Allende seraient venus dans les bistrots des bas-fonds de la ville. Leur présence nourrit l’identité de la jeune démocratie chilienne, tout autant que le tourisme…

Valparaiso, Chili. Les terrasses de la ville font partie de son mythe.

Le bistrot, mythe de la nation française ? On est presque en face d’une prophétie autoréalisatrice.
Il ne manquait plus qu’une exposition pour s’en convaincre.

La carte gastronomique de la France : les vins (2)

Après avoir évoqué un discours sur la nation française, il est possible d’observer comment transparaissent les différents vignobles provinciaux.

Bercy (Paris), ancienne plaque tournante des vins en France

J’évoquais précédemment le rôle de Paris, véritable centre névralgique de la France des produits de terroir. Son influence sur certains vignobles est manifeste.

La Loire, vignoble directement placé dans l’orbite de Paris (source).

Pour autant, on remarquera que le processus est loin d’être accompli. La Loire et surtout la Champagne forment déjà de puissantes entités qualitatives, groupées à proximité de Paris. Alors que le Rhône est encore partagé entre des vignobles de moindre renommée – parfois même peu identifiés, les “vins des Côtes du Rhône” – et quelques rares isolats de qualité : la Côte Rôtie, Tain, et Châteauneuf-du-Pape.


Le vignoble rhodanien, quelques isolats de qualité (source).

 

Dans la même veine, le Languedoc-Roussillon et la Provence, sont encore plongés dans des logiques de vignobles de masse. Ils sont à peine affublés d’un banal “Vins”. Mais c’est aussi la demande en vins plus grossiers, orchestrée notamment par les entrepôts de Bercy, qui transparaît.

Bercy – Paris. Wagon-foudre et tonneaux dans une des allées principales de la Halle aux vins de Bercy. 1926. © Jacques Boyer / Roger-Viollet (source).

Quant au grand Sud-Ouest en amont de Bordeaux, c’est à peine s’il est présenté par quelques individualités, Cahors, Gaillac ou Jurançon. Une splendide anomalie géographique qui va pleinement dans le sens de Vidal : “les énergies dont la nature a déposé le germe” n’ont pu résister à la puissance de l’ombre portée de Bordeaux. La ville et son vignoble ont empêché la naissance de vignobles concurrents situés plus à l’amont.

Cognac, un vignoble en auréoles concentriques (source).

Enfin, deux vignobles atlantiques montrent une plus grande ouverture vers le grand large. Et de ce fait, sans doute moins vers la capitale. Ce qui est sans doute déjà moins vrai pour Cognac dans les années 1930. On remarquera tout de même la structuration en auréoles concentriques autour de la ville éponyme. Elle traduit bien le rôle de la distance au marché, telle qu’a pu la caractériser von Thünen (1783-1850), et donc le rôle des transports. C’est davantage vrai pour Bordeaux.

Le vignoble bordelais, articulé autour des grandes vallées et de l’estuaire (source).

La structuration dominante est celle liée au fleuve et à ses affluents. La navigation maritime et la possibilité d’évacuer les vins depuis la place de Bordeaux conditionnent les territoires du vin. Un “Entre-Deux-Mers” apparaît – façonné semble-t-il par un ancien droit maritime qui s’appliquait jusqu’à la limite de la pénétration des marées à l’intérieur du continent – tout comme de l’autre côté de Bordeaux, une presqu’île avec le Médoc.


Seul le secteur de Sauternes s’individualise en fonction d’un village. (source).

À une échelle plus locale, c’est le relief qui prend alors l’ascendant pour caractériser les territoires. Soit lorsqu’il domine les vallées (les Côtes, ou les Graves, qui sont des terrasses) soit lorsqu’il est comme absent (les “palus” par exemple le long des cours d’eau).

Les palus correspondent aux terres les plus basses le long des vallées (la Dordogne à Fronsac un soir d’hiver)

Si le Second Empire est déjà passé par là et apparaît par le biais des crus classés de 1855 – et encore, n’est-ce pas la notoriété des châteaux qui apparaîtrait de toute façon ? -, la République n’a pas encore marqué son empreinte.

Une structuration encore marquée par le relief et les flux pour la rive droite
(source).

En effet, c’est tout juste si la rive droite est individualisée avec quelques noms de villages, Saint-Émilion ou Pomerol. Il faut attendre la mise en place des Appellations d’Origine Contrôlée en 1935 – dont la loi de 1905 marque les prémices – pour qu’apparaissent les territoires de la République. Saint-Émilion et ses satellites par exemple. Dans le Médoc, ce sont les communales de Moulis et Listrac qui naissent alors.


La République structure les territoires du vin. Naissance des AOC en rive droite. Source : Larmat, Atlas de la France vinicole, 1941.

Comme quoi, les facteurs qui participent de la qualité et de la renommée d’un vignoble sont bien plus complexes que ne le laisseraient penser les seuls aspects physiques. Et donc, les seuls terroirs.

La carte gastronomique de la France : les vins (1)

Derrière la splendide carte gastronomique de la France de 1929 transparaît un discours sur la nation française. La vigne et le vin en sont une bonne illustration.

Source : Carte gastronomique de la France, 1929.

La BNF vient de mettre en ligne une splendide carte de la gastronomie française de 1929. Réalisée par Alain Bourguignon, ancien chef restaurateur parisien, il se place dans la mouvance de Curnonsky (1872-1956), journaliste érudit et fervent promoteur de la gastronomie française. Ou tout du moins, d’une certaine vision de la gastronomie française : celle des régions, des mets que l’on dirait aujourd’hui de terroir, à l’opposé d’une gastronomie trop raffinée, celle de la “haute” cuisine française.


Le vignoble alsacien à nouveau en France (source).

 

On pourrait aussi y ajouter une vision identitaire. En promouvant la rare diversité et la richesse des productions françaises, on y lit par défaut la monotonie de nos voisins. Et leur “faible degré” de civilisation. Nous sommes au lendemain de la Première Guerre mondiale… et à la veille d’un nouveau cataclysme. Les questions nationales et identitaires sont tendues. La France vient d’ailleurs de recouvrer dix ans plus tôt ses limites “intemporelles” ; le vignoble alsacien est réincorporé dans le giron de la République. La Lorraine et l’Alsace, avec la longue litanie de mets et de recettes qui les caractérisent, ne peuvent qu’être françaises. CQFD.

Cette carte participe donc, au-delà des plaisirs qu’elle promet, de la volonté de renforcer le mythe national. Il est très largement bâti autour de la profusion de denrées – “l’occasion de vérifier qu’il y en a bien 258 variétés” de fromages – et de l’idée de pays de cocagne. C’est le génie français que l’on décrit là. Quelques années plus tôt, Paul Vidal de La Blache (1845-1918) écrit un Tableau de la géographie de la France (1903) dans lequel il explique ce qui devient l’un des fondements de la pensée géographique française. Enseigné à des générations de petits écoliers, il a construit notre imaginaire et notre identité.

Une individualité géographique ne résulte pas de simples considérations de géologie et de climat. Ce n’est pas une chose donnée d’avance par la nature. Il faut partir de cette idée qu’une contrée est un réservoir où dorment des énergies dont la nature a déposé le germe, mais dont l’emploi dépend de l’homme. C’est lui qui, en la pliant à son usage, met en lumière son individualité. Il établit une connexion entre des traits épars ; aux effets incohérents de circonstances locales, il substitue un concours systématique de forces. C’est alors qu’une contrée se précise et se différencie, et qu’elle devient à la longue comme une médaille frappée à l’effigie d’un peuple.

Paul Vidal de La Blache, Tableau de la géographie de la France, 1903.


Des villages « lieux de mémoire » de la Nation française. La Bourgogne (source).

 

Une médaille frappée à l’effigie d’un peuple. Qui, mieux que les vins français et leur raffinement, pourrait exprimer cette interrelation ? Et plus encore, quels vins hormis ceux de la Bourgogne pourraient davantage magnifier le génie français ? La longue collection de villages fait vibrer le cœur de la République française.

Paris, centre de la France, centre du monde (source).

Tout est d’ailleurs organisé autour de Paris, véritable centre névralgique de la France des produits de terroir. La carte le dit bien : “Paris centre gastronomique du monde”. Phrase que l’on peut lire de deux manières : on trouve certes tout dans la capitale du pays – “tous les crus” -, mais Paris est également le centre qui propage ses lumières et ses bienfaits de civilisation au reste du monde. Le prosélytisme français en matière de gastronomie et de vins.

À suivre…

Des incendies catastrophiques au Chili

Le Chili est touché par des feux dévastateurs. Plusieurs raisons se conjuguent pour faciliter leur développement.

Des vignes très contrôlées versus une forêt peu aménagée. Vallée de Colchagua.

Le Chili est frappé par des incendies d’une gravité exceptionnelle. Au moins dix personnes sont déjà décédées. Et la présidente de la République s’est exclamée qu’il s’agit des pires feux auquel le pays a été confronté au cours de son histoire. De nombreux vignobles sont touchés par les flammes.

Sans doute de multiples raisons peuvent-elles être invoquées – et je vous fais grâce de la folie humaine – pour comprendre les raisons de ce cataclysme. À commencer par le réchauffement climatique. Comme d’autres pays du Nouveau Monde, les vignes sont justement placées dans des régions « méditerranéennes » particulièrement exposées. Ce n’est pas pour rien que l’Australie, l’Afrique du Sud ou encore la Californie sont touchées par ces fléaux. Ces régions viticoles sont situées aux avant-postes d’espaces climatiquement sensibles, tout particulièrement à la sécheresse. Généralement longées par des courants d’eaux froides – respectivement dérive circumpolaire d’Ouest, courant de Benguela et de Californie, et pour ce qui concerne le Chili, courant de Humboldt – ceux-ci stabilisent l’air ambiant. Ces dernières années furent marquées par une recrudescence de l’oscillation El Niño et par l’absence de précipitations. Et donc des risques accrus.

Le Chili, un pays d’enclos en fil de fer…

Mais là n’est pas tout, et les différents pays ont des particularités qui leurs sont propres et interagissent avec cette sensibilité climatique. Pour ce qui est du Chili, certains commentateurs ont déjà mis en exergue l’absence de planification spatiale. Le pays est marqué par une forme de libéralisme économique poussée à son point le plus avancé. Souvenez-vous, au temps de la Guerre froide, le Chili était placé sous la férule des Chicago Boys. Il en résulte une forte présence de la propriété privée dans l’espace rural au détriment de l’action publique. Tout le pays est cloisonné par des fils de fer. Un phénomène très impressionnant dont il est difficile de s’expliquer les origines. La moindre parcelle agricole, même à l’écart des zones peuplées, est ceinturée de barbelés. Rien de pire pour le géographe que je suis ; il est impossible d’aller où on le désire, et notamment sur les points hauts, souvent inclus dans de grandes propriétés.

Les fonds de vallées sont souvent entièrement dévolus à une grande propriété rurale. Vallée de Colchagua.

Car le Chili est un pays marqué par une propriété latifundiaire. Il doit donc y avoir autant de manières de gérer la forêt – il s’agit plutôt d’une forme dégradée de forêt, le chaparral – que de domaines privés… Et donc d’autant plus de risques d’extension des incendies. Et d’ailleurs, quelques espèces allochtones d’arbres à pousse rapide ont été plantées presque à l’infini, elles favorisent le développement des feux.

Bodega Errazuriz. Un versant replanté sur le coteau en arrière-plan. Vallée d’Aconcagua.

À cela s’ajoute une pauvreté rurale fort marquée dans certains secteurs ruraux, avec un habitat précaire dense, sans véritable système de gestion des déchets. De quoi favoriser le développement des incendies.

Enfin, un élément majeur doit être pris en compte. Il n’est pas sans faire penser à ce que nos campagnes ont vécu. Le Chili est en train de passer d’une agriculture traditionnelle à une agriculture, et en l’occurrence une viticulture, largement tournée vers l’extérieur du pays. Les plantations sont allées bon train ces dernières années ; le Chili passe de 110 000 ha de vignes au milieu des années 1980 à plus de 200 000 aujourd’hui. Soit l’équivalent du vignoble bordelais ajouté en une trentaine d’années ! La vigne s’étend dans les paysages jusqu’à devenir la seule production. Les cultures deviennent pérennes… et il faut bien le dire, très monotones. On pourrait faire le même raisonnement avec d’autres cultures irriguées dont le pays s’est fait une spécialité, dans les fruits ou les légumes.

Des moutons paissent dans les vignes pendant la taille. Vallée de Colchagua.

Aussi l’élevage méditerranéen pâtit-il de ces évolutions, d’autant plus que les Chiliens délaissent certaines viandes traditionnelles pour la vache… et surtout le poulet. La production de mouton ou de chèvre s’effondre. Le « cabri » n’est plus servi que dans les restaurants les plus populaires, et encore. À la décharge des Chiliens, il faut tout de même s’accrocher pour déjeuner d’une vieille biquette… (expérience vécue dont je ne garde pas un souvenir mémorable…, mais c’est sans doute parce que je n’ai pas trouvé le vin adéquat !). Bref, et plus sérieusement, les Chiliens voient la transhumance disparaître. Les animaux ne viennent plus pâturer dans le chaparral, et de ce fait contribuer à gérer l’embroussaillement. Vous l’aurez compris, ces espaces peu entretenus, sinon laissés à l’abandon, sont une proie facile pour les feux.

C’est là une cause majeure des incendies. On la retrouve, avec des origines quelques peu différentes, dans tous les espaces méditerranéens européens. France, Portugal, Grèce. Avec chaque année les mêmes terribles incendies.

Champagne ou prosecco ?

L’âpre concurrence entre les vins pétillants invite à reconsidérer certaines positions. Le champagne est menacé dans sa position hégémonique.

Paysage de Champagne, l’église de Chavot-Courcourt.

Alors, pendant les fêtes, avez-vous été plutôt champagne ou prosecco ? Luxe traditionnel ou simplicité plus exotique ? Quel que fût votre choix, vous aurez sans doute remarqué à quel point une multitude de vins mousseux d’origines diverses a fait son apparition sur les linéaires des supermarchés ou les rayons des cavistes.

Une entreprise imitant le champagne (Finger Lakes – USA).

Le phénomène n’est pas nouveau, le champagne fait l’objet de nombreuses copies depuis bien longtemps. Des vins cherchant à l’imiter existaient sur presque tous les continents, et certaines régions viticoles ont pu bâtir leur prospérité sur de tels vins. La région des Finger Lakes, sous le lac Ontario aux États-Unis, en offre un bel exemple. Et les Champenois eux-mêmes ont investis dans d’autres régions viticoles pour produire des vins avec tout leur savoir-faire, en Californie avec Chandon dès le début des années 1970, plus récemment en Chine ou en Angleterre. On ne s’étonnera pas que les cartes puissent être légèrement brouillées.


Couverture de la revue Wine Spectator, numéro de décembre 2016.

Récemment d’ailleurs, la revue Wine Spectator proposait un numéro spécial sur le Champagne, avec certes des pages sur la région éponyme, mais aussi une présentation de “value-priced bubblies from around the world” (des bulles à prix abordables à travers le monde). Et de citer la Californie, l’Espagne (avec le cava catalan), le prosecco, d’autres régions européennes (le Trento, l’Emilie-Romagne, l’Alsace, la Loire…) ou encore des pays du Nouveau Monde, Australie, Nouvelle-Zélande, ou Afrique du Sud. Bref, les “bulles” sont devenues un phénomène mondial.

Combien de bouteilles débouchées à minuit…

On a peine à imaginer le nombre de bouteilles qui ont dû être ouvertes pour célébrer la nouvelle année 2017, depuis Sydney en Australie (dès 15 heures, heure française le 31 décembre) à San Francisco (le lendemain, à 9 heures du matin heure française). La fête planétaire. Avec le lendemain, peut-être d’ailleurs une gueule de bois globalisée… Vive la rotation de la terre et les fuseaux horaires !

[Cliquez pour agrandir]

Les cartes mondiales de la production de vins mousseux sont justement en train de se recomposer. Le prosecco vient de dépasser les exportations de champagne pour l’Europe. Le premier aurait vendu 77 millions de litres en 2016 contre 58 millions pour le second. Et pour répondre à cette demande toujours plus grande, les Italiens ont décidé d’agrandir l’aire d’appellation de près de 3000 ha.

[Cliquez pour agrandir]

Si votre orgueil national vient d’être ébranlé, comme ce fut sans doute le cas avec la position de la France dans le monde, rassurez-vous, la Champagne domine encore largement en valeur. Elle génère un chiffre d’affaires de 1,4 milliard d’euros, pour seulement 789 millions d’euros pour le vin italien. Le vin de Champagne est donc un vin avec une très forte valorisation, je ne vous apprends rien. Ses concurrents ne formeraient pour la plupart d’entre eux que de pâles imitations, tout juste bonnes à être rangées sur les rayons low cost des supermarchés. Certains professionnels en sont convaincus, rien ne paraît pouvoir ébranler leur position.

« Je suis optimiste pour la Champagne, notre survie ne dépend pas du prix. Nous devons nous recentrer sur le vin de luxe et le haut du marché ».

Source : Prosecco Boom Raises Questions in Champagne.

Curieusement, il me semble avoir entendu quasiment le même discours au milieu des années 1980 quand les premiers vins australiens ou néo-zélandais ont fait leur apparition dans les supermarchés européens. On sait ce qu’il en est aujourd’hui de cette supposée inébranlable suprématie française. Où en seront les concurrents de la Champagne dans 30 ans ? D’autant que les façons de consommer les vins pétillants changent à grande vitesse. Reprenons un regard américain :

« Les alternatives de grande qualité au champagne n’ont jamais été aussi abondantes. Le vin mousseux a longtemps été un élément incontournable des occasions spéciales, mais il devient désormais intéressant comme vin dont on peut profiter toute l’année, en apéritif ou lors d’un dîner, où il se marrie avec une toute une gamme de mets ».

Source : Wine Spectator, 15 décembre 2016, p. 53.

Une paysage de Vénétie, région d’origine du prosecco.
Source : Casa Gialla.

Bref, une mue vers des vins de terroir. Il n’est d’ailleurs pas évident aux yeux de nombreux consommateurs – à tort sans doute – d’identifier le champagne avec une telle approche. Son imaginaire de luxe plutôt urbain le place à des années lumières des logiques de cailloux. Ses concurrents ont tout à construire, puisqu’on ne sait presque rien d’eux. À commencer par la mise en valeur de leurs spectaculaires paysages, comme ceux de Vénétie. Si le cava est en difficulté en ce moment, l’interprofession catalane cherche quant à elle à mettre en place une hiérarchie de villages, et ce n’est pas pour rien.

Les vins pétillants sont l’un des derniers bastions auquel la mondialisation s’attaque. Nul doute à cela, d’importants changements vont apparaître dans les années à venir.

Question subsidiaire. Quel vin risque-t-on de boire à la Maison blanche à partir du 20 janvier ? [Cliquez ici – avec grande prudence – pour avoir la réponse].

Comment créer une région viticole de niveau mondial ?

Vallée de la Willamette (Oregon), une région viticole récemment apparue sur la scène mondiale.

Comment créer une région viticole de niveau mondial* ? Telle est la question que pose Liz Thach, une professeure de management qui travaille à l’Université de Sonoma (Californie). Avant d’examiner certaines des réponses qu’elle apporte, remarquons à quel point la question peut paraître déroutante à nos yeux de Français ou d’Européens. Une région viticole pourrait-elle évoluer parmi d’autres en termes de qualité et de renommée ? Les choses ne seraient-elles pas déterminées une fois pour toutes par le fameux terroir ? La hiérarchie des grands vins n’est-elle pas définitivement fixée ?

Une ancienne publicité pour le Médoc… au discours déjà bien daté.

À l’évidence non, mais il est sans doute nécessaire de le rappeler. L’article de Jacques Dupont et Olivier Bompas sur le vignoble de Châteauneuf-du-Pape montre bien de telles évolutions internes. Elles sont à penser à toutes les échelles, entre tous les vignobles. Nous sommes passés d’un monde largement bâti autour de la France et ses “grands” vins – songeons au classement de 1855 pour en rester à Bordeaux – à un tout autre monde. L’Atlas des vins (Autrement, 2010) portait déjà comme sous-titre “la fin d’un ordre consacré ?”. Et en matière de terroir, à prendre au sens restrictif d’interrelations avec un milieu physique, certains pays sont dotés de capacités hors du commun, je songe par exemple au Chili, aux nouvelles régions chinoises comme la province du Ningxia, ou encore à la Sicile en pleine effervescence.

Des sols similaires à ceux du Médoc, mais avec un climat exceptionnel. Vallée de Colchagua (Chili).

D’autres paramètres seraient-ils en définitive plus intéressants pour comprendre le monde du vin et le classement des régions viticoles les unes par rapport aux autres ? Liz Thach propose plusieurs pistes, comme la focalisation sur une production emblématique – un cépage donné par exemple -, la cohésion des acteurs, la mise en avant d’une histoire commune. Ou encore le rôle dévolu à un acteur majeur, dont la fonction est difficile à traduire en Français, le “brand manager”. Je propose animateur territorial, même si ce n’est pas tout à fait similaire. Toujours est-il que ce dernier vise à maintenir un cap, à promouvoir la région ou encore à défendre la marque collective.
On le voit, autant d’éléments dynamiques sur lesquels il est possible d’agir, de mener une réflexion, d’établir des plans stratégiques… On est à des années lumières de l’ancienne conception qui prévalait en France il y a peu encore. Ou qui est toujours d’actualité dans l’esprit de certains, et dans le monde viticole même. Ce qui est un facteur de blocage essentiel.

Deux points majeurs en découlent en termes de compréhension du monde dans lequel nous vivons.

Un panneau un peu compliqué, entre deux villages seulement…

L’organisation des vignobles français ou européens. Ont-ils la structure la plus à même de mener à bien des projets d’envergure ? Il existe une profusion d’acteurs qui n’ont pas toujours les mêmes objectifs (le négoce vs les viticulteurs par exemple) même si les Comités (ou Conseils ou Bureaux) interprofessionnels sont censés les unir. Leurs compétences sont parfois à la limite de ce qui serait nécessaire. Un exemple ? Le retard de développement qu’accuse notre pays en matière d’œnotourisme : le fait que les collectivités locales aient souvent joués un rôle d’aiguillon décisif en la matière montre bien qu’il y a un problème de gouvernance. C’est la sphère publique qui a souvent été à l’origine du développement de l’œnotourisme, avec une vision territoriale, et non les professionnels du vin. Ou trop peu, et dans une débauche de micro-initiatives. Ce problème n’a pas été véritablement résolu. Un bel esprit de clocher règne toujours dans nombre de nos campagnes. Le second point en est le corollaire.

La concurrence territoriale. Nous sommes entrés dans un monde de concurrence entre les espaces, entre les régions viticoles, entre les métropoles qui les commandent. Des synergies – un mot qu’affectionnait particulièrement un de mes anciens profs de géographie économique – doivent se développer entre les différents acteurs d’une même région. De nouveaux métiers sont apparus, comme ceux liés au marketing territorial. D’autres sont à imaginer afin que nos régions se hissent à un niveau de concurrence qui est celui du XXIe siècle. Beaucoup d’argent est investi dans les sciences “dures” : agronomie, œnologie, compréhension des mécanismes liés au changement climatique – avec une vision trop restrictive à mon sens – ou encore santé. Tout cela est nécessaire. Mais certainement pas suffisant.

Un stand de la Sopexa qui n’attire pas grand monde (Pékin).

Donnons-nous les moyens de combattre les autres régions viticoles dans un monde du soft power. Un observatoire des évolutions que connaît la consommation du vin dans les différentes aires culturelles serait par exemple un premier pas. Un haut responsable d’un vignoble français m’a un jour affirmé, avec une belle morgue : “nous connaissons tout du marché chinois”. Une réflexion qui laisse pantois tant la complexité de la civilisation chinoise est grande. Combien de fois j’ai pu lire ou entendre que les consommateurs n’aiment pas boire du vin blanc… parce qu’il est froid. Alors que les Chinois boivent des bières glacées avec grand plaisir !

Source : Géoconfluences.

Invité aux côtés d’un producteur indien, M. Ravi Viswanathan, lors de l’édition 2015 de Vinobravo, j’ai toujours regretté de ne pas avoir montré cette carte. Réalisée par un de mes collègues spécialiste du monde indien, Pierre-Yves Trouillet, elle montre combien celui-ci fonctionne en termes de diaspora. Nous ne sommes plus dans notre petit univers de frontières délimitées et connues, mais bien plutôt dans un gigantesque maelstrom de populations à l’échelle mondiale. Elles sont mobiles, interfèrent entre elles, et véhiculent nombre d’informations ou de modes de consommation. Voudrions-nous mieux comprendre le marché indien, qu’il faudrait cesser de le percevoir avec nos yeux d’occidentaux. Une question à laquelle je n’ai pas la réponse : d’où partent les modes qui traversent la société indienne ? Bombay ? New Delhi ? Londres ? New York ? Un peu de tout ça ?

La formation des élites viti-vinicole françaises de demain ne devrait-elle pas intégrer ces différents aspects ? Et bien d’autres encore ? C’est à ce prix que nos vignobles resteront à l’avant-garde des “régions viticoles de niveau mondial”.


* : L’auteure fait référence à un article de Steve Charters (Burgundy School of Wine & Spirits) mais sans citer la référence précise.

Révolution : une appellation pour un cépage. Le pinot gris de Vénétie


Une grappe de pinot gris. Source : Wikipedia.

 

Imagineriez-vous une Appellation d’Origine Contrôlée Syrah du Rhône ? Chardonnay de Champagne ? Ou encore Chenin de la Loire ? Cela vous paraît aller à l’encontre de la tradition du monde du vin, qui met à l’honneur un territoire et non un cépage ? Et bien les Italiens l’ont fait. Une appellation Pinot grigio (pinot gris) vient de naître. Que l’on soit pour ou contre, séduit ou choqué, c’est un changement sans précédent qui apparaît là.

Certes, il existe de nombreuses appellations qui reposent sur un cépage : la Bourgogne et ses vins rouges (pinot noir) ou blancs (chardonnay), le Muscadet (melon de Bourgogne), voire même les vins d’Alsace (avec une mention de cépage, qui peut être du riesling, du gewurztraminer, ou encore justement du pinot gris). D’autres régions viticoles s’identifient pleinement à un cépage dominant dans un bouquet de cépages différents : la Rioja et le tempranillo, le Chianti et le sangiovese, le Tokaj et le furmint. Mais personne n’avait osé, pu ou voulu franchir le pas. C’est chose faite. Le territoire, signe majeur d’identification et de revendication, passe au second plan face au cépage.

Nous sommes entrés dans l’ère des vins globalisés. Ce n’est pas nouveau me direz-vous. Pour la première fois tout de même, une appellation prend une désignation qui est celle utilisée de manière privilégiée dans le pays de consommation et non dans celui de la production. L’entrée par cépage est bien sûr une manière de coller aux attentes du consommateur américain. Il n’est pas fortuit que cela commence par l’Italie.

Une bouteille de Chianti dans le Parrain 2 (1974) de Francis Ford Coppola.

Il n’est que de songer aux intimes relations qui existent entre ces deux pays pour s’en convaincre. La présence d’une communauté italo-américaine aux États-Unis facilite bien sûr les interactions entre le marché de consommation et le lieu de production. Les Italiens sont aujourd’hui le premier pays exportateur de vins dans ce pays. Devant la France. À ce propos, souvenons-nous que les premiers vins de qualité produits à base d’un cépage allochtone l’ont été en Toscane. Les “super toscans” élaborés sur la côte de Bolgheri portent déjà une indication de cépage, le cabernet-sauvignon bordelais. Les Sassicaia et autres Ornellaia furent de véritables missiles envoyés sur le continent américain. L’appellation, créée a posteriori, ne mentionnait cependant pas le nom de cépage.


Une bouteille devenue mythique, mentionnant le cépage sans doute pour l’une des toutes premières fois en Europe.

 

 

Tout change à présent. Quelle serait la raison majeure invoquée par les thuriféraires d’un tel système ? La traçabilité. Ce qui prête à sourire. Une appellation normale ne serait-elle pas en mesure de garantir l’origine des raisins ? On doute du contraire. Et si fraude il y a, et l’Italie a malheureusement été frappée de plein fouet par des scandales (notamment en ce qui concerne la composition des vins de Montalcino ?), ce n’est pas cette unique mention de cépage qui protègera le consommateur.

Une géographie mondialisée, le pinot gris
carte_pinot_grigio
(cliquer pour agrandir)

Une raison plus probante ? La forte concurrence qui pèse désormais sur le pinot grigio du fait de sa propagation dans le monde entier. L’engouement qu’il y a pour ce cépage sur le marché américain occasionne des plantations dans le monde entier, et surtout dans les pays du Nouveau Monde. Et comment différencier un pinot grigio italien d’un pinot grigio australien ou encore argentin ? Qui plus est quand des entreprises qui appartiennent à d’anciens immigrés d’origine italienne en produisent ; les noms ont alors la même consonance, que l’on soit dans la King Valley ou à Mendoza.


Une bouteille australienne de pinot gris, un producteur d’origine italienne.

 

 

 

 

 

 

L’influence de la vision américaine du monde du vin est chaque jour plus présente. Nous assistons à une véritable révolution en ce qui concerne cette boisson, tant dans les manières de la nommer que dans celles de la consommer.

Beaujolais : des paysages méconnus

Une équipe de vendangeurs du Château du Moulin-à-Vent – le 23 septembre 2016.

Le Beaujolais fait partie des vignobles qui ont le plus changé ces dernières années. Les dégustations menées par Jacques Dupont et Olivier Bompas permettent de s’en convaincre (ici, ici, et ). Aussi, petit à petit, l’image de vins faciles à boire et sans grande complexité tend-elle à laisser place à celle de vins de terroir.

Une cartographie de la géologie du Beaujolais. Source : Chambre d’Agriculture Rhône-Alpes.

 

 

 

 

 

 

 

Et c’est peut-être là que le bât blesse. Un vin de terroir ne prend toute son ampleur dans l’imaginaire des consommateurs qu’à la condition qu’il soit associé à une identité forte. Celle-ci repose tout d’abord sur des associations mets-vins, plus complexes à mesure que le vin prend de l’âge. Nul doute à cela, les producteurs ont mené un gros travail de compréhension de leur substratum afin d’affiner les qualités organoleptiques de leurs crus. Une fine cartographie des terroirs – au sens restrictif du terme, c’est-à-dire axée uniquement sur les aspects physiques – a été menée. Et de nombreux viticulteurs de talents proposent à présent des cuvées parcellaires bien identifiées.

Mais peut-être manque-t-il une réflexion sur les paysages. Je ne suis pas persuadé – mais je ne demande qu’à me tromper – que beaucoup de gens associent le Beaujolais avec des paysages particuliers. Contrairement sans doute à la Toscane, au Val de Loire ou encore à Saint-Émilion… pour éviter de prendre des exemples parmi les vignobles situés un peu plus au Nord.

Le mont Brouilly et le hameau de Saint-Joseph (Villié-Morgon) dans la brume matinale.

Et pourtant, la douceur des collines granitiques répond à merveille à celle du gamay.

Le moulin à vent de… Moulin-à-Vent, un symbole fort d’une France viticole encore rurale.

Et pourtant, qui mieux que les petits villages de l’appellation, et notamment les dix villages élevés au rang de crus, peut dire le caractère paysan et artisanal des vins ? De quoi définitivement éloigner une image plus négative et industrielle du Beaujolais.

Un élément du petit patrimoine rural, souvent trop peu considéré.

Et pourtant encore, tout un petit patrimoine rural, constitué de clos, de petites bâtisses pour l’outillage des viticulteurs, voire même d’une forte présence de la taille en gobelet, serait à exploiter pour rendre ce vignoble unique dans l’imaginaire des consommateurs.

Granite, grès et silex. Un résumé du substratum sous les yeux du consommateur.

Ce serait encore des particularités liées à l’habitat rural traditionnel, comme ces anciens murs associant le granite et le grès ; ils témoignent du substratum avec une évidence facile à exploiter. Ils renvoient aux interactions qu’une société tisse avec son milieu « naturel ».

Étiquette de bouteille de gamay de la région de la Willamette Valley (Oregon).

C’est sans doute à ce prix que le beaujolais restera unique au monde. Si le gamay devient bien le nouveau cépage à la mode, comme le suggèrent déjà certains, d’autres régions dans le monde ne tarderont pas à faire d’excellents vins.

__________________________________________

Je remercie vivement le Château du Moulin-à-Vent et toute son équipe pour leur fantastique accueil.

La France n’est plus le 1er pays producteur de vin. Et alors ?


Marianne et le vin, une longue histoire.  Salon d’honneur de la mairie de Reims.

 

 

 

Chaque année, au moment des vendanges, la presse s’émeut de voir notre pays relégué au rang de second producteur mondial. Et quel grand soulagement lorsque l’Italie perd de nouveau sa prééminence (non méritée, bien entendu). On touche aux intérêts supérieurs de la France !

Copie d’écran, Le Monde, 14 septembre 2016.

Et alors ? Il s’agit là de volumes, et non de valeurs. Et quand bien même. Dans le monde qui est le nôtre, ce ne sont plus ces flux qui sont primordiaux, mais bien d’autres aspects, parmi lesquels ce que je serais tenté d’appeler l’intelligence du vin. C’est-à-dire une sorte de maelstrom composé d’une infinité de paramètres qui font qu’un vin sera acheté par un consommateur, et qu’il lui apportera du plaisir et du rêve.

Des paysages de qualité pour des vins de qualité.
Banyuls – Collioure.

Bien sûr, les aspects liés au terroir ou aux éléments identitaires sont essentiels. Le vignoble français est résolument engagé dans cette voie, avec des vins de qualité qui renvoient dans notre imaginaire à tel ou tel lieu. En particulier par leurs caractéristiques organoleptiques. Le classement des Climats du vignoble bourguignon s’inscrit dans cette logique.

Mais bien d’autres paramètres transparaissent aujourd’hui. Certains sont évidents, comme l’intime relation qui se lie avec une gastronomie de qualité. Ou un accueil et une offre touristique bien pensés. Ou encore a possibilité de toucher les professionnels qui importent les vins, par des foires ou des salons. Je ne vous apprends rien.

Mais vous remarquerez en lisant les lignes ci-dessus, que l’Italie comme l’Espagne sont passées maîtres en la matière. Il n’est que de penser au Barolo ou à la Rioja pour s’en convaincre.

Du matériel allemand pour des vins blancs… rhodaniens.

D’autres paramètres interviennent avec force. La qualité des matériels ou des techniques viti-vinicoles. La formation des viticulteurs, mais aussi celle de tous les cadres qui les entourent : droit, commerce, marketing, etc. La capacité pour l’État à détenir et définir une vision stratégique de l’avenir du monde du vin. L’Australie avait ouvert la voie il y a plusieurs années avec des plans stratégiques, suivie par les États-Unis ou l’Espagne. La France donne plutôt l’impression d’avancer en ordre dispersé ; à preuve la réforme qui devait structurer le vignoble en grands bassins de production est restée lettre morte. [voir une analyse ici par exemple, p. 16] Le Plan stratégique de France Agrimer – que j’avais évoqué ici – paraît déjà être tombé dans les oubliettes.

Un chardonnay de la vallée de la Sonoma (Chalk Hill Winery) pour la Première Dame des États-Unis dans la série House of Cards (S1E1, vers 35 mn). Une publicité mondiale…

Enfin et surtout : la capacité à développer un soft power dans le domaine du vin. Ce que réalise avec une puissance difficile à mesurer, mais non moins certaine, le cinéma américain.
Bref, il serait temps de ne plus penser le monde du vin en termes de volumes, mais bien en le regardant avec d’autres critères. D’autres critères beaucoup plus difficile à quantifier, parce qu’ils relèvent de l’intelligence.