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La Californie en proie au feu

La Californie a connu une crise sans précédent avec des incendies dévastateurs. Mettraient-ils en perspective des dysfonctionnements par rapport à l’environnement et à l’utilisation de l’espace ?


Source : Comté de Sonoma.

La Californie vient d’être ravagée par des incendies spectaculaires, avec plus d’une quarantaine de morts, et des destructions matérielles sans précédent.  Plus de 90 000 ha ont été dévastés, soit près de dix fois la superficie de Paris intra-muros. Il faudra de nombreuses années pour compenser ces pertes matérielles. À cet égard, plusieurs entreprises produisant du vin, les wineries, ont été détruites. Des vignes sont également affectées par le feu, soit directement, soit par les fumées alors même que les vendanges étaient encore en cours dans certains secteurs, soit encore par les produits anti-feu déversés. On pourra voir des images saisissantes sur le site du New York Times, du Los Angeles Times, ou de journaux locaux de la vallée de la Napa ou de la Sonoma. Ou encore sur cette vidéo tournée par des pompiers de Berkeley.


Source : Berkeleyside.

Rappelons-le tout de même, cet événement se déroule tout juste quelques semaines après que la côte Sud-Ouest des États-Unis ait été frappée par les ouragans Irma et Maria. Puissent ces destructions faire réfléchir l’administration Trump en matière de réchauffement climatique.

Les vignes bien vertes, parce qu’irriguées, contrastent avec les reliefs beaucoup plus secs à la végétation grillée l’été. Vallée de la Sonoma (Californie).

L’une des causes majeures des incendies provient de la longue sécheresse qui affecte la Californie, et dont on peut supposer qu’elle est en lien avec le réchauffement de la planète et très probablement des modifications de la circulation des courants marins. Le phénomène El Niño a connu une vigueur anormale ces dernières années. Dans le temps court, une vague de chaleur sans précédent a également frappé la Californie cet été, non sans répercussion sur la récolte et la qualité des vins. Avec les vents violents qui se sont levés pendant la période de la catastrophe – un phénomène de foehn qui accentue la sécheresse de l’air ambiant -, tous les ingrédients étaient réunis pour que des feux catastrophiques se développent. Mais qu’ils aient une telle ampleur est surprenant, et bien sûr attristant.
Il est ainsi frappant de voir que le premier État américain en termes de PIB ou d’innovations – la Silicon Valley se trouve au Sud de la baie de San Francisco -, correspondant à l’une des premières puissances au monde, paraisse aussi vulnérable face à des catastrophes “naturelles”. Mais le sont-elles vraiment ?

La sélectivité de l’espace est très forte : aux espaces plans l’agriculture ou les habitations, aux reliefs la végétation « naturelle ». Vallée de la Napa (Californie).

Ce qui est étonnant, c’est bien le fait qu’il semble qu’à mesure que nos sociétés reposent sur des développements technologiques toujours plus sophistiqués – et on le voit dans la lutte même contre les incendies, des moyens ultramodernes sont utilisés, des hélicoptères à la cartographie via des satellites -, elles en deviennent d’autant plus fragiles dans leur rapport à l’environnement. Elles sont également marquées par une forte sélectivité des espaces qu’occasionnent leurs activités : ici des vignes, là du bâti, plus loin des forêts (dès que la pente augmente un peu trop pour faciliter la mécanisation ou l’irrigation). Enfin par une absence de gestion combinée de ces différents espaces (avec autant d’acteurs compétents sur tel ou tel type d’espace, mais n’ayant somme toute guère de vision globale).

Les incendies se sont multipliés ces dernières années dans des régions de vignobles : Afrique du Sud, Chili, Sud de la France, ou encore Galice dernièrement.  Même si les causes sont souvent locales, il est tout de même impressionnant de voir combien ce fléau devient mondial.

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À lire sur le vignoble californien : R. Schirmer, « Le vignoble californien, vignoble de la mondialisation », Géoconfluences, 2015.

Le vignoble autrichien : les forces métropolitaines

Véritable antienne des géographes, les vignobles sont à comprendre dans leurs interrelations avec les villes.

Le Palais de Schönbrunn, vu depuis les vignes plantées dans l’Orangerie (Vienne).

Profitant d’un voyage en Autriche à l’invitation de l’Österreich Wine Marketing, j’ai eu la chance de participer à la nouvelle formule lancée par Vinexpo, Vinexpo Explorer (11-12 sept. 2017). L’occasion pour moi de revenir sur le rôle des villes dans l’affirmation des vignobles dans une ère mondialisée.

Certes, le lien ville-vignoble est ancien et complexe, et surtout essentiel : pour comprendre la genèse d’un vignoble, comme pour analyser les réseaux que celui-ci peut tisser dans le monde. Bordeaux, Reims ou Cognac sont des cas d’école bien connus. Le géographe Roger Dion l’avait magistralement démontré dans son Histoire de la Vigne et du Vin (1959).

Origine des personnes participant à Vinexpo Explorer en Autriche

[Cliquez pour agrandir la carte]

Vienne et Vinexpo Explorer en offrent un autre exemple. Cela se traduit tout d’abord par l’animation de réseaux entre des producteurs autrichiens d’une part, et des professionnels du vin d’autre part, importateurs pour la plupart d’entre eux. 90 personnes, de 31 nationalités, rencontrent 85 producteurs autrichiens, avec une volonté très nette de pénétrer les nouveaux marchés asiatiques et russe.

Vendant leurs vins presque exclusivement en Allemagne, les Autrichiens souhaitent pénétrer les marchés asiatiques.

La ville facilite bien sûr l’animation d’un tel évènement. Elle permet le recours à un aéroport international, à des professionnels de l’hôtellerie et de la restauration, et plus symboliquement à un lieu marquant, une synecdoque géographique de la ville de Vienne. L’essentiel des échanges entre les producteurs et les personnalités extérieures se passe en effet dans l’orangerie du château de Schönbrunn. Un cadre magique, qui contribue à parfaire l’image de qualité et d’inscription dans une longue histoire des vins autrichiens.

L’orangerie de Schönbrunn, dans laquelle se tient Vinexpo Explorer.

On le voit, aussi bien les équipements que les symboles forts de l’histoire autrichienne ou viennoise sont mis à profit.

À ce propos, Vienne jouit d’une particularité plutôt unique : la très forte proximité d’une partie des vignobles du pays. Cette métropole européenne doit être l’une des rares capitales – sinon l’unique capitale ? – qui noue les relations aussi intimes avec un vignoble. Le vignoble de Setúbal (Lisbonne) n’est plus que l’ombre de lui-même, Madrid n’est pas directement associée à un vignoble particulier. C’est tout l’inverse ici. L’un des dîners se tient par exemple dans une des institutions viennoises que sont les Heuriger ; c’est-à-dire des tavernes tenues par des producteurs qui ont le droit de vendre leur vin dans un tel cadre. Avec tout le folklore autrichien qui peut y être associé, aussi bien en termes de gastronomie que de musique ou de costume traditionnel… La plupart des Heuriger se situe aux portes de la ville, sur sa marge septentrionale, où se situent encore des vignes.

La cour intérieure d’un Heuriger… encore calme.

Et d’ailleurs, les vignobles les plus importants sont peu éloignés de Vienne, à l’exception de la Styrie. La Wachau ou le Burgenland sont à peine situés à une heure de voiture de la capitale. C’est un avantage considérable que de pouvoir présenter ses vins ou les paysages viticoles qui leurs sont associés aussi près des autres infrastructures évoquées. Et quels paysages ! Comment ne pas être conquis ?

Dürnstein (vignoble de la Wachau) sur les bords du Danube.

Des maisons colorées, des cigognes sur les toits, un paysage typique de l’Europe centrale. Le village de Rust sur les bords du Lac de Neusiedl, connu pour ses exceptionnels vins liquoreux.

La qualité perçue d’un vin ne dépend donc pas d’uniques aspects organoleptiques au sens strict, mais tient aussi de la construction de sa renommée. Celle-ci passe par l’élaboration de réseaux locaux ou mondiaux, ce que le Bordelais ou la Champagne ont particulièrement bien réussi dans la longue durée. C’est aussi le cas d’autres vignobles, en relation avec des villes dynamiques qui permettent de jouir d’éléments ou de facteurs propices à l’émergence de vignobles de qualité. Les vignoble de Pénèdes ou de Montsant avec Barcelone, les vallées de la Napa ou de Sonoma avec San Francisco, la vallée de la Hunter avec Sydney… A l’inverse, certains vignobles pâtissent d’une relation détériorée ou de l’absence d’une ville dynamique et puissante. Dans le premier cas, comment ne pas songer aux liens ambigus entre le Beaujolais et Lyon ? Dans le second, on pourrait sans doute citer nombre d’îles, qu’il s’agisse de la Corse ou de la Sardaigne, de certaines îles grecques ou espagnoles, comme les Canaries.

Et finalement, la géographie mondiale des vignobles de qualité ne serait-elle pas, à cette échelle au moins, le reflet de la géographie des villes ou métropoles les plus insérées dans la mondialisation ?

Vinexpo : bizarreries et autres chinoiseries

Vinexpo est l’occasion de saisir certaines tendances de la planète du vin, parfois surprenantes.

Vinexpo est un lieu particulier. Je vous passe le brouhaha des hélicoptères, le monde dans les allées, et l’extrême chaleur de cette année. Mais comme à chaque édition, on peut y déceler des tendances ; certaines disparaîtront rapidement, d’autres devraient s’affirmer. En tout cas, elles disent beaucoup d’une planète des vins qui se cherche, se renouvelle, ou parfois se perd un peu.

L’irruption du design dans la bouteille de vin. On a connu les Italiens plus inspirés…

Rupture des codes. Comme dans bien d’autres domaines, on assiste à des tentatives pour briser des codes bien établis. À commencer par la bouteille de vin elle-même. Elle est assaillie de partout, parfois avec un mauvais goût avéré – cela n’engage que moi – parfois en la remplaçant par un contenant moins… noble. La canette commence à apparaître, à destination de jeunes urbains moins soucieux de paraître. À moins justement que ce soit justement là que réside un jour la petite touche cool tant en vogue.


Canettes pour le vin. Une population ciblée bien spécifique.

Anciens pays ressuscités. Avec un stand de la Géorgie et un autre de la Grèce, les très vieux pays producteurs de vin sont à l’honneur. Certes, leurs productions sont encore confidentielles, mais ils ont des attraits remarquables dans l’actuelle planète des vins, tout particulièrement aux Etats-Unis avec la diaspora grecque par exemple. Ce sont des paysages à couper le souffle, on pense bien sûr aux îles comme Santorin. Ce sont aussi des techniques impressionnantes, avec souvent des ceps vieux de 150 à 300 ans semble-t-il, enroulés sur eux-mêmes, directement sur le sol.

Cep de vigne à même le sol, enroulé sur lui même. Source : domaine Argyros. (photo d’une photo prise sur le stand).

Une technique qui renvoie directement à l’Antiquité, elle est évoquée dans l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien. Ce sont encore des cépages peu connus et aux noms assez improbables (et tout aussi difficiles à prononcer pour nous).


Un délice trop peu connu, et hélas non importé en France.

 

Ce sont enfin des vins assez ignorés. Si vous en avez l’occasion, empressez-vous de goûter du vin santo. Un vin passerillé que l’on retrouve sur les bords de la Méditerranée, et qui est impressionnant de complexité aromatique. Un bonheur !


Ao Yun, vin de luxe chinois lancé par le groupe LVMH.

 

 

Nouveaux pays en pleine effervescence. Les Chinois sont impressionnants. En quelques dizaines d’années, ils vont parvenir à faire ce que d’autres régions ont mis beaucoup plus de temps à concrétiser, ou même n’ont pas réussi à faire. À l’évidence, beaucoup de capitaux et de technologie sont apportés, mais tout de même. Le premier vin de luxe chinois est déjà là, vendu à 300 dollars la bouteille. Le prix d’un Cheval blanc de petite année, comme 2013, d’un bon Pavie 2015, ou d’un Angélus-bu-par-James-Bond-himself. Comme ça, du jour au lendemain…

Région du Ningxia. On reconnaît la présence d’investisseurs internationaux d’origine française.

Et puis c’est aussi la présence de régions viticoles entières, alors que jusqu’à présent, on ne voyait que des entreprises. Pour la première fois à ma connaissance, une région viticole chinoise est représentée par un groupe de producteurs, celle de Ningxia. On n’est pas encore en présence de producteurs issus de la paysannerie, et les investissements spéculatifs paraissent dominer, mais il se passe indéniablement quelque chose.


Un mélange surprenant, Riesling, Chardonnay, et Seyval Blanc.

 

 

Enfin l’interdit. Le retour des hybrides, par les Américains. Ne prenez pas le terme d’interdit au pied de la lettre, certains cépages hybrides sont tolérés, mais notre histoire officielle a tout fait pour les supprimer ou les exclure des vins d’AOC. Ils sont donc largement méconnus. Aussi « interdit » doit-il être pris au sens de peu digne de leur porter de l’intérêt. J’ai eu la possibilité de goûter du catawba, du cayuga, ou encore du vidal. Une expérience parfois déroutante, tant nos canons organoleptiques peuvent nous mettre des ornières.

Et si le réchauffement climatique c’était aussi cela ? (2)

Le gel qui vient de sévir pose de multiples questions sur le devenir des vignobles. Quelques pistes sont évoquées.

Les vignes au premier plan sont gelées, alors que celles situées plus haut sur le coteau sont épargnées (Environs de Cadillac).

Si beaucoup d’argent a été mis sur la table ces dernières années pour comprendre l’impact du réchauffement sur les vignes – en termes de précocité, de changement du goût, ou encore de pression parasitaire – il semble que d’autres aspects liés au changement climatique et aux répercussions sociales n’aient pas été pris en compte.


Le carménère, cépage délaissé à cause de ses problèmes de maturité, et connaissant un renouveau.
Source : Wikipedia.

1. Les cépages. Certes, tout le monde songe à des cépages qui résistent mieux à la chaleur annoncée – plusieurs domaines du Bordelais s’intéressent à nouveau à des cépages presque oubliés, comme le carménère, ou même étrangers à la région, comme la syrah rhodanienne – mais personne n’a songé à des variétés qui pourraient avoir un débourrement bien plus tardif. Sauf erreur de ma part. Si les épisodes de gel deviennent récurrents, il y a fort à parier qu’il faudra aussi songer à ces nouvelles conditions. Serait-ce la quadrature du cercle ? Une réflexion sur la question serait intéressante à mener, quitte à faire un aveu d’échec, et donc à penser à d’autres pistes. Sociales notamment.

Une parcelle, un climat, un terroir ; la Bourgogne comme ultime modèle. Vosne-Romanée.

2. Hommes et femmes du vin. Tout notre modèle tend vers une fragmentation toujours plus poussée des territoires et terroirs du vin. Le nec plus ultra étant pensé comme un vin de terroir, on ne s’étonnera pas que l’on oriente les structures du vignoble français vers davantage d’émiettement. Avec de petites productions hyper localisées. De quelle marge de manœuvre les domaines entrés dans cette logique disposent-t-ils en cas de cataclysme ? Presque aucune s’ils n’ont pas de stock.
Des logiques collectives n’auraient-elles pas tout leur intérêt dans un cadre climatique bouleversé ? La question de l’assurance mériterait justement une réflexion collective. Si elle est pour l’instant chère et peu intéressante – ce qui explique les probables 10 % de domaines couverts – aucune démarche globale n’a pour l’heure été menée à ma connaissance. Le serpent se mord la queue. Si tout le vignoble engageait une solide réflexion sur la question, les presque 50 000 exploitations viticoles deviendraient à coup sûr une clientèle bien plus alléchante pour les assureurs. Surtout si l’on y adjoint le maraîchage et l’arboriculture… Les motards n’avaient-ils pas engagés un bras de force avec les assureurs il y a plusieurs années avant d’avoir gain de cause ?

Cartographie des espaces sensibles au gel, marais de Goulaine (vignoble nantais).

[source complète en bas de page]

3. Les paysages. Certains espaces se situent en situation de fort potentiel gélif. Ainsi des bas-fonds, des contre-pentes, ou des espaces dans lesquels une nappe d’air froid peut être bloquée par subsidence. Ces espaces peuvent aisément être repérés et cartographiés. Une telle démarche avait été faite il y a plusieurs années par des géographes autour du marais de Goulaine (Nantes). Elle pourrait être reproduite à une échelle plus large en France. À l’heure des SIG, rien de plus facile que de cartographier à la parcelle les espaces les plus menacés, et de faire des analyses sérieuses : pente, exposition, distance à un couvert végétal ou un fleuve, influence de l’urbanisation.

Îlots viticoles autour de Saint-Émilion, des données pourraient y être associées…(copie d’écran sous QGIS).

Et puis aussi de réfléchir aux travaux éventuels à mener. Les parcelles labourées ont-elles réellement mieux accusé le coup que celles qui étaient enherbées ? Autant d’éléments de connaissance qui pourraient être utiles pour prévenir de nouvelles situations de crise.

Les vignes au 1er plan, encore enherbées, sont gelées. Celles qui ont été labourées paraissent épargnées (Pessac-Léognan).

Avec pourquoi pas une réflexion de longue durée pour aider les viticulteurs les plus exposés à trouver d’autres terres. Hormis dans quelques rares appellations prestigieuses pour lesquelles les situations sont délicates à faire évoluer, ce n’est pas ce qui manque dans de nombreux vignobles français. N’estime-t-on pas que dans une région comme celle de Bordeaux, près de la moitié des exploitants proches de la retraite n’a pas de successeur. Une mobilité des parcelles, accompagnée dans la durée, serait tout à fait envisageable. La solidarité nationale pourrait ainsi jouer avant les difficultés, et non a posteriori comme c’est le cas aujourd’hui. Surtout si le phénomène devient bien de plus en plus récurrent.

L’utilisation de l’hélicoptère, un grand non-dit de nombreux vignobles (vignoble de Lavaux, Suisse).

4. Les hélicoptères. De grâce, évitons de tels moyens ! Je comprends difficilement que l’on puisse me vanter les mérites d’un terroir à l’heure du développement durable alors qu’il aura été survolé par une flopée d’hélicoptères… Je ne retrouve malheureusement pas la vidéo, mais la presse néo-zélandaise avait évoqué il y a quelques années, « Apocalypse Now dans les vignes », à grand renforts de Walkyrie ! L’image est désastreuse. Heureusement que la presse française, – plutôt médusée ? – n’a guère réagi au problème.

Vent, poussières, grêle, oiseaux, insectes… on arrête tout ou presque, mais à quel prix ?
(vignes en Sicile, pour du raisin de table).

5. Le terroir finalement. Nous voulons des vins de terroir, pour lesquels l’action humaine doit être la moindre possible – ou prétendue telle, nuance -, mais sans accepter toute l’ambiguïté de cette logique. En plus du gel, d’autres problèmes majeurs apparaissent aussi : traitement des vignes contre les maladies ou les ravageurs, éventuel recours à l’irrigation, protection contre la grêle. Un professionnel me disait que l’on pourrait utiliser des protections en plastique pour lutter contre tel ou tel insecte au lieu de traiter. Si l’idée me choque d’un point de vue paysager, elle mérite que l’on s’y attarde en ce qui concerne l’impact sur la nature. Qu’est-ce qui est le mieux ?
Un débat sur la question sera sans doute inévitable dans les années qui viennent, sauf à figer l’évolution des vignobles ou à connaître de nouveaux cataclysmes. Auquel cas, il serait nécessaire que les producteurs soient économiquement protégés.

Le gel ? Un révélateur de tensions qui traversent le vignoble français au début du XXIe siècle, et pour lesquelles un débat serait à engager.

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Source : JACOB, C., JULIEN, B., JULLIOT, D., MICHOUET, R., 1998, Les Agricultures spécialisées face aux risques naturels. Canton du Loroux-Bottereau et communes de Basse et Haute-Goulaine, Maîtrise des Sciences et techiques d’aménagement, IGARUN, Nantes, 107 pages.

Et si le réchauffement climatique c’était aussi cela ? (1)

À nouveau un terrible épisode de gel, peut-être le plus violent depuis 25 ans. Serait-ce paradoxalement une manifestation du réchauffement climatique ?

Vigne grillée par le gel (Pessac-Léognan).

Un nouvel épisode gélif a très sévèrement touché de nombreux vignobles français, et sans doute aussi d’Italie. On imagine difficilement la détresse et les futures difficultés économiques engendrées par la destruction des bourgeons de vignes. D’autant plus que certaines régions avaient déjà été durement frappées l’an dernier à la même époque.

De multiples élans de solidarité apparaissent, ici et . Puissent aussi les régions des viticulteurs et des arboriculteurs touchés être déclarées par l’État en situation de cataclysme naturel. La solidarité nationale sera dès lors engagée, à une échelle bien plus importante.

Nuage de fumée généré par l’incendie de Cissac-Médoc (le 21 avril 2017), deux canadairs en action (sur la droite de l’image).

Les mêmes à la hauteur de Pontet-Canet (Pauillac) après s’être chargés en eau dans l’estuaire de la Gironde.

Au même moment, le vignoble bordelais – et peut-être d’autres vignobles, dans le grand Sud-Ouest au moins – expérimentent un épisode de sécheresse qui sévit… dès le printemps ! Les pluies ont en effet été bien rares depuis l’automne dernier, et les nappes phréatiques sont déjà en situation critique. Symbole traumatisant de cette sécheresse, les premiers feux de forêts ont fait leur apparition dès le mois d’avril… Un fléau que l’on aurait pensé réservé aux mois d’été. La commune de Cissac, dans le Médoc, a connu un incendie dévastateur en lisière des vignobles. Comme un avertissement sur ce que réservent les prochains mois. Même si la pluie est tombée ces derniers jours, on doute que ce ne soit suffisant.

Et si le réchauffement climatique c’était aussi cela ? Non pas seulement une élévation continue des températures moyennes – ce que l’on enregistre déjà – mais aussi des évènements climatiques extrêmes, gel, grêle, abats d’eau ou tout au contraire absence de précipitations ? C’est bien ce que les experts du GIEC déclarent :

Les experts s’attendent également à ce que le réchauffement climatique provoque des événements météorologiques extrêmes plus intenses, tels que les sécheresses, pluies diluviennes et – cela est encore débattu – des ouragans plus fréquents.

Quant au gel, avec la douceur du printemps et l’avance végétative de près de 15 jours à laquelle nous avons assisté, rien de bien surprenant – hélas – à ce que le gel ne s’abattent sur les vignes. Doublement hélas : on doit s’attendre à ce que le phénomène deviennent plus récurrent encore.

Un anticyclone sur le proche Atlantique suscite des flux de Nord Nord-Est sur la France, et fait dégringoler les températures aux premières heures du matin.

source : Meteo60

Après un printemps précoce, un évènement climatique permet la multiplication des vagues de gel matinales. Une situation qui pourrait probablement devenir « normale » dans les années qui viennent.

Sommes-nous prêts à envisager cette éventualité ? Le monde viticole est-il armé pour faire face à des épisodes violents devenus plus récurrents ?

À suivre…

Bistrot ! De Baudelaire à Picasso

Une splendide exposition, un discours sur le « bistrot » et la France.

La Cité du Vin, Bordeaux.

C’est une très belle exposition que présente la Cité du Vin de Bordeaux jusqu’au 21 juin. Forte d’une centaine d’œuvres, elle présente une multitude d’auteurs des XIXe et XXe siècles.

Louis Aragon, Charles Baudelaire, Jean Béraud, Charles Camoin, Otto Dix, Robert Doisneau, Raoul Dufy, Jean-Louis Forain, Jörg Immendorf, Léon Lhermitte, André Masson, Pablo Picasso, Jean-François Raffaëlli, Mark Rothko, Patti Smith, Henri de Toulouse-Lautrec, Jacques Villon, Edouard Vuillard et bien d’autres…

Si la peinture domine, elle laisse aussi la place à d’autres formes d’art, la littérature bien sûr avec par exemple Baudelaire et Les Fleurs du Mal (1857), mais aussi le cinéma.

Garçon ! (1983) de Claude Sautet.

Bref, ne manquez pas cette exposition. Un splendide catalogue permet de retrouver les œuvres, ou de tout de même les contempler si vous ne pouvez venir à Bordeaux.


Couverture du livre publié chez Gallimard.

Puis-je tout de même me permettre deux critiques ? La première est mineure – l’exposition est déjà un tour de force -, la seconde me semble plus incontournable.

Tout d’abord, le géographe que je suis reste un peu sur sa faim – ou sa soif… – en ce qui concerne les relations que les bistrots entretiennent avec l’espace. Il est dommage que le café ne soit pas davantage restitué dans la complexité qu’il apporte à nos villes. Voire même nos villages. Le sujet est trop vite évacué à mon goût.


L’exposition évoque à peine la relation du bistrot à l’espace.

Et pourtant, les bistrots contribuent à l’ambiance des centres-villes, ou de quartiers plus interlopes. Ports, anciens faubourgs industriels, banlieues. Comment ne pas songer à Zola et à son roman L’Assommoir ? Le bistrot, c’est aussi la misère et l’alcoolisme. Il émane de l’exposition une certaine esthétisation du café. L’ouvrage évoque d’ailleurs un « espace du désir » (p. 115), « une bohème de rêve » (p. 136)… S’il mentionne bien « une ivresse à deux sous« , le sujet n’est en fait pas traité. Mais j’ai bien conscience que l’exposition n’a pas vocation à tout dire ou montrer.

La seconde critique tient au discours qui est mené quant à notre identité. Ayant eu la chance d’assister au vernissage de l’exposition, quel ne fut pas mon étonnement d’entendre à travers les discours officiels que le “bistrot” devient quasiment une invention française… Je comprends mieux d’où cela provient. On lira dans le catalogue, sous la plume de l’historien Pascal Ory, que le « café [est] un mythe français » (p. 15). Je cite :

(…) investi d’une double fonction mythique [,] il est identifié par les Français comme par les étrangers, à la culture française ; son histoire et son organisation sont vues comme une métonymie de la société française, au point que la “terrasse de café”, le “garçon de café” appartiennent aujourd’hui aux stéréotypes nationaux (…).

Soit. Et il est incontestable que le café rencontre notre histoire culturelle, sociale et politique à plusieurs reprises. Mais ne pourrait-on pas en dire autant de nombreux pays ? Que serait l’Italie sans ses cafés, ses nombreux lecteurs de journaux attablés en terrasse – ce qui est sans doute moins le cas aujourd’hui, mais n’est-on pas dans le domaine du mythe – et une certaine conscience politique ?

Scène du film La Dolce Vita sur la Via Veneto, célèbre artère romaine. On remarquera que les garçons de café sont … aussi en uniforme. F. Felini, 1960.

 

La Dolce vita. Une bouteille de Cinzano.

Et l’Espagne ? Le Barrio Chino de Barcelone que dépeint Jean Genet dans le Journal du voleur (1949) est-il fait de multiples bistrots moins réels que ne le sont les nôtres ? Et d’ailleurs, lorsque Woody Allen tourne dans cette même ville, les scènes en terrasse de cafés sont nombreuses. Un américain aurait-il pu imaginer et restituer l’ambiance de Barcelone sans faire référence à ces lieux ?

L’actrice Rebecca Hall sur une terrasse, à Barcelone. Woody Allen, Vicky Cristina Barcelona (2008).

Enfin, que serait le Chili sans les cafés populaires de Valparaiso ? Comme sans doute dans bon nombre de villes portuaires du monde, les débits de boisson y sont légions. Mais ces cafés sont de véritables lieux de mémoire pour l’âme chilienne. Mythe ou réalité, Pablo Neruda, Gabriela Mistral – tous deux prix Nobel de Littérature -, le futur président Allende seraient venus dans les bistrots des bas-fonds de la ville. Leur présence nourrit l’identité de la jeune démocratie chilienne, tout autant que le tourisme…

Valparaiso, Chili. Les terrasses de la ville font partie de son mythe.

Le bistrot, mythe de la nation française ? On est presque en face d’une prophétie autoréalisatrice.
Il ne manquait plus qu’une exposition pour s’en convaincre.

La carte gastronomique de la France : les vins (2)

Après avoir évoqué un discours sur la nation française, il est possible d’observer comment transparaissent les différents vignobles provinciaux.

Bercy (Paris), ancienne plaque tournante des vins en France

J’évoquais précédemment le rôle de Paris, véritable centre névralgique de la France des produits de terroir. Son influence sur certains vignobles est manifeste.

La Loire, vignoble directement placé dans l’orbite de Paris (source).

Pour autant, on remarquera que le processus est loin d’être accompli. La Loire et surtout la Champagne forment déjà de puissantes entités qualitatives, groupées à proximité de Paris. Alors que le Rhône est encore partagé entre des vignobles de moindre renommée – parfois même peu identifiés, les “vins des Côtes du Rhône” – et quelques rares isolats de qualité : la Côte Rôtie, Tain, et Châteauneuf-du-Pape.


Le vignoble rhodanien, quelques isolats de qualité (source).

 

Dans la même veine, le Languedoc-Roussillon et la Provence, sont encore plongés dans des logiques de vignobles de masse. Ils sont à peine affublés d’un banal “Vins”. Mais c’est aussi la demande en vins plus grossiers, orchestrée notamment par les entrepôts de Bercy, qui transparaît.

Bercy – Paris. Wagon-foudre et tonneaux dans une des allées principales de la Halle aux vins de Bercy. 1926. © Jacques Boyer / Roger-Viollet (source).

Quant au grand Sud-Ouest en amont de Bordeaux, c’est à peine s’il est présenté par quelques individualités, Cahors, Gaillac ou Jurançon. Une splendide anomalie géographique qui va pleinement dans le sens de Vidal : “les énergies dont la nature a déposé le germe” n’ont pu résister à la puissance de l’ombre portée de Bordeaux. La ville et son vignoble ont empêché la naissance de vignobles concurrents situés plus à l’amont.

Cognac, un vignoble en auréoles concentriques (source).

Enfin, deux vignobles atlantiques montrent une plus grande ouverture vers le grand large. Et de ce fait, sans doute moins vers la capitale. Ce qui est sans doute déjà moins vrai pour Cognac dans les années 1930. On remarquera tout de même la structuration en auréoles concentriques autour de la ville éponyme. Elle traduit bien le rôle de la distance au marché, telle qu’a pu la caractériser von Thünen (1783-1850), et donc le rôle des transports. C’est davantage vrai pour Bordeaux.

Le vignoble bordelais, articulé autour des grandes vallées et de l’estuaire (source).

La structuration dominante est celle liée au fleuve et à ses affluents. La navigation maritime et la possibilité d’évacuer les vins depuis la place de Bordeaux conditionnent les territoires du vin. Un “Entre-Deux-Mers” apparaît – façonné semble-t-il par un ancien droit maritime qui s’appliquait jusqu’à la limite de la pénétration des marées à l’intérieur du continent – tout comme de l’autre côté de Bordeaux, une presqu’île avec le Médoc.


Seul le secteur de Sauternes s’individualise en fonction d’un village. (source).

À une échelle plus locale, c’est le relief qui prend alors l’ascendant pour caractériser les territoires. Soit lorsqu’il domine les vallées (les Côtes, ou les Graves, qui sont des terrasses) soit lorsqu’il est comme absent (les “palus” par exemple le long des cours d’eau).

Les palus correspondent aux terres les plus basses le long des vallées (la Dordogne à Fronsac un soir d’hiver)

Si le Second Empire est déjà passé par là et apparaît par le biais des crus classés de 1855 – et encore, n’est-ce pas la notoriété des châteaux qui apparaîtrait de toute façon ? -, la République n’a pas encore marqué son empreinte.

Une structuration encore marquée par le relief et les flux pour la rive droite
(source).

En effet, c’est tout juste si la rive droite est individualisée avec quelques noms de villages, Saint-Émilion ou Pomerol. Il faut attendre la mise en place des Appellations d’Origine Contrôlée en 1935 – dont la loi de 1905 marque les prémices – pour qu’apparaissent les territoires de la République. Saint-Émilion et ses satellites par exemple. Dans le Médoc, ce sont les communales de Moulis et Listrac qui naissent alors.


La République structure les territoires du vin. Naissance des AOC en rive droite. Source : Larmat, Atlas de la France vinicole, 1941.

Comme quoi, les facteurs qui participent de la qualité et de la renommée d’un vignoble sont bien plus complexes que ne le laisseraient penser les seuls aspects physiques. Et donc, les seuls terroirs.

La carte gastronomique de la France : les vins (1)

Derrière la splendide carte gastronomique de la France de 1929 transparaît un discours sur la nation française. La vigne et le vin en sont une bonne illustration.

Source : Carte gastronomique de la France, 1929.

La BNF vient de mettre en ligne une splendide carte de la gastronomie française de 1929. Réalisée par Alain Bourguignon, ancien chef restaurateur parisien, il se place dans la mouvance de Curnonsky (1872-1956), journaliste érudit et fervent promoteur de la gastronomie française. Ou tout du moins, d’une certaine vision de la gastronomie française : celle des régions, des mets que l’on dirait aujourd’hui de terroir, à l’opposé d’une gastronomie trop raffinée, celle de la “haute” cuisine française.


Le vignoble alsacien à nouveau en France (source).

 

On pourrait aussi y ajouter une vision identitaire. En promouvant la rare diversité et la richesse des productions françaises, on y lit par défaut la monotonie de nos voisins. Et leur “faible degré” de civilisation. Nous sommes au lendemain de la Première Guerre mondiale… et à la veille d’un nouveau cataclysme. Les questions nationales et identitaires sont tendues. La France vient d’ailleurs de recouvrer dix ans plus tôt ses limites “intemporelles” ; le vignoble alsacien est réincorporé dans le giron de la République. La Lorraine et l’Alsace, avec la longue litanie de mets et de recettes qui les caractérisent, ne peuvent qu’être françaises. CQFD.

Cette carte participe donc, au-delà des plaisirs qu’elle promet, de la volonté de renforcer le mythe national. Il est très largement bâti autour de la profusion de denrées – “l’occasion de vérifier qu’il y en a bien 258 variétés” de fromages – et de l’idée de pays de cocagne. C’est le génie français que l’on décrit là. Quelques années plus tôt, Paul Vidal de La Blache (1845-1918) écrit un Tableau de la géographie de la France (1903) dans lequel il explique ce qui devient l’un des fondements de la pensée géographique française. Enseigné à des générations de petits écoliers, il a construit notre imaginaire et notre identité.

Une individualité géographique ne résulte pas de simples considérations de géologie et de climat. Ce n’est pas une chose donnée d’avance par la nature. Il faut partir de cette idée qu’une contrée est un réservoir où dorment des énergies dont la nature a déposé le germe, mais dont l’emploi dépend de l’homme. C’est lui qui, en la pliant à son usage, met en lumière son individualité. Il établit une connexion entre des traits épars ; aux effets incohérents de circonstances locales, il substitue un concours systématique de forces. C’est alors qu’une contrée se précise et se différencie, et qu’elle devient à la longue comme une médaille frappée à l’effigie d’un peuple.

Paul Vidal de La Blache, Tableau de la géographie de la France, 1903.


Des villages « lieux de mémoire » de la Nation française. La Bourgogne (source).

 

Une médaille frappée à l’effigie d’un peuple. Qui, mieux que les vins français et leur raffinement, pourrait exprimer cette interrelation ? Et plus encore, quels vins hormis ceux de la Bourgogne pourraient davantage magnifier le génie français ? La longue collection de villages fait vibrer le cœur de la République française.

Paris, centre de la France, centre du monde (source).

Tout est d’ailleurs organisé autour de Paris, véritable centre névralgique de la France des produits de terroir. La carte le dit bien : “Paris centre gastronomique du monde”. Phrase que l’on peut lire de deux manières : on trouve certes tout dans la capitale du pays – “tous les crus” -, mais Paris est également le centre qui propage ses lumières et ses bienfaits de civilisation au reste du monde. Le prosélytisme français en matière de gastronomie et de vins.

À suivre…

Des incendies catastrophiques au Chili

Le Chili est touché par des feux dévastateurs. Plusieurs raisons se conjuguent pour faciliter leur développement.

Des vignes très contrôlées versus une forêt peu aménagée. Vallée de Colchagua.

Le Chili est frappé par des incendies d’une gravité exceptionnelle. Au moins dix personnes sont déjà décédées. Et la présidente de la République s’est exclamée qu’il s’agit des pires feux auquel le pays a été confronté au cours de son histoire. De nombreux vignobles sont touchés par les flammes.

Sans doute de multiples raisons peuvent-elles être invoquées – et je vous fais grâce de la folie humaine – pour comprendre les raisons de ce cataclysme. À commencer par le réchauffement climatique. Comme d’autres pays du Nouveau Monde, les vignes sont justement placées dans des régions « méditerranéennes » particulièrement exposées. Ce n’est pas pour rien que l’Australie, l’Afrique du Sud ou encore la Californie sont touchées par ces fléaux. Ces régions viticoles sont situées aux avant-postes d’espaces climatiquement sensibles, tout particulièrement à la sécheresse. Généralement longées par des courants d’eaux froides – respectivement dérive circumpolaire d’Ouest, courant de Benguela et de Californie, et pour ce qui concerne le Chili, courant de Humboldt – ceux-ci stabilisent l’air ambiant. Ces dernières années furent marquées par une recrudescence de l’oscillation El Niño et par l’absence de précipitations. Et donc des risques accrus.

Le Chili, un pays d’enclos en fil de fer…

Mais là n’est pas tout, et les différents pays ont des particularités qui leurs sont propres et interagissent avec cette sensibilité climatique. Pour ce qui est du Chili, certains commentateurs ont déjà mis en exergue l’absence de planification spatiale. Le pays est marqué par une forme de libéralisme économique poussée à son point le plus avancé. Souvenez-vous, au temps de la Guerre froide, le Chili était placé sous la férule des Chicago Boys. Il en résulte une forte présence de la propriété privée dans l’espace rural au détriment de l’action publique. Tout le pays est cloisonné par des fils de fer. Un phénomène très impressionnant dont il est difficile de s’expliquer les origines. La moindre parcelle agricole, même à l’écart des zones peuplées, est ceinturée de barbelés. Rien de pire pour le géographe que je suis ; il est impossible d’aller où on le désire, et notamment sur les points hauts, souvent inclus dans de grandes propriétés.

Les fonds de vallées sont souvent entièrement dévolus à une grande propriété rurale. Vallée de Colchagua.

Car le Chili est un pays marqué par une propriété latifundiaire. Il doit donc y avoir autant de manières de gérer la forêt – il s’agit plutôt d’une forme dégradée de forêt, le chaparral – que de domaines privés… Et donc d’autant plus de risques d’extension des incendies. Et d’ailleurs, quelques espèces allochtones d’arbres à pousse rapide ont été plantées presque à l’infini, elles favorisent le développement des feux.

Bodega Errazuriz. Un versant replanté sur le coteau en arrière-plan. Vallée d’Aconcagua.

À cela s’ajoute une pauvreté rurale fort marquée dans certains secteurs ruraux, avec un habitat précaire dense, sans véritable système de gestion des déchets. De quoi favoriser le développement des incendies.

Enfin, un élément majeur doit être pris en compte. Il n’est pas sans faire penser à ce que nos campagnes ont vécu. Le Chili est en train de passer d’une agriculture traditionnelle à une agriculture, et en l’occurrence une viticulture, largement tournée vers l’extérieur du pays. Les plantations sont allées bon train ces dernières années ; le Chili passe de 110 000 ha de vignes au milieu des années 1980 à plus de 200 000 aujourd’hui. Soit l’équivalent du vignoble bordelais ajouté en une trentaine d’années ! La vigne s’étend dans les paysages jusqu’à devenir la seule production. Les cultures deviennent pérennes… et il faut bien le dire, très monotones. On pourrait faire le même raisonnement avec d’autres cultures irriguées dont le pays s’est fait une spécialité, dans les fruits ou les légumes.

Des moutons paissent dans les vignes pendant la taille. Vallée de Colchagua.

Aussi l’élevage méditerranéen pâtit-il de ces évolutions, d’autant plus que les Chiliens délaissent certaines viandes traditionnelles pour la vache… et surtout le poulet. La production de mouton ou de chèvre s’effondre. Le « cabri » n’est plus servi que dans les restaurants les plus populaires, et encore. À la décharge des Chiliens, il faut tout de même s’accrocher pour déjeuner d’une vieille biquette… (expérience vécue dont je ne garde pas un souvenir mémorable…, mais c’est sans doute parce que je n’ai pas trouvé le vin adéquat !). Bref, et plus sérieusement, les Chiliens voient la transhumance disparaître. Les animaux ne viennent plus pâturer dans le chaparral, et de ce fait contribuer à gérer l’embroussaillement. Vous l’aurez compris, ces espaces peu entretenus, sinon laissés à l’abandon, sont une proie facile pour les feux.

C’est là une cause majeure des incendies. On la retrouve, avec des origines quelques peu différentes, dans tous les espaces méditerranéens européens. France, Portugal, Grèce. Avec chaque année les mêmes terribles incendies.

Champagne ou prosecco ?

L’âpre concurrence entre les vins pétillants invite à reconsidérer certaines positions. Le champagne est menacé dans sa position hégémonique.

Paysage de Champagne, l’église de Chavot-Courcourt.

Alors, pendant les fêtes, avez-vous été plutôt champagne ou prosecco ? Luxe traditionnel ou simplicité plus exotique ? Quel que fût votre choix, vous aurez sans doute remarqué à quel point une multitude de vins mousseux d’origines diverses a fait son apparition sur les linéaires des supermarchés ou les rayons des cavistes.

Une entreprise imitant le champagne (Finger Lakes – USA).

Le phénomène n’est pas nouveau, le champagne fait l’objet de nombreuses copies depuis bien longtemps. Des vins cherchant à l’imiter existaient sur presque tous les continents, et certaines régions viticoles ont pu bâtir leur prospérité sur de tels vins. La région des Finger Lakes, sous le lac Ontario aux États-Unis, en offre un bel exemple. Et les Champenois eux-mêmes ont investis dans d’autres régions viticoles pour produire des vins avec tout leur savoir-faire, en Californie avec Chandon dès le début des années 1970, plus récemment en Chine ou en Angleterre. On ne s’étonnera pas que les cartes puissent être légèrement brouillées.


Couverture de la revue Wine Spectator, numéro de décembre 2016.

Récemment d’ailleurs, la revue Wine Spectator proposait un numéro spécial sur le Champagne, avec certes des pages sur la région éponyme, mais aussi une présentation de “value-priced bubblies from around the world” (des bulles à prix abordables à travers le monde). Et de citer la Californie, l’Espagne (avec le cava catalan), le prosecco, d’autres régions européennes (le Trento, l’Emilie-Romagne, l’Alsace, la Loire…) ou encore des pays du Nouveau Monde, Australie, Nouvelle-Zélande, ou Afrique du Sud. Bref, les “bulles” sont devenues un phénomène mondial.

Combien de bouteilles débouchées à minuit…

On a peine à imaginer le nombre de bouteilles qui ont dû être ouvertes pour célébrer la nouvelle année 2017, depuis Sydney en Australie (dès 15 heures, heure française le 31 décembre) à San Francisco (le lendemain, à 9 heures du matin heure française). La fête planétaire. Avec le lendemain, peut-être d’ailleurs une gueule de bois globalisée… Vive la rotation de la terre et les fuseaux horaires !

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Les cartes mondiales de la production de vins mousseux sont justement en train de se recomposer. Le prosecco vient de dépasser les exportations de champagne pour l’Europe. Le premier aurait vendu 77 millions de litres en 2016 contre 58 millions pour le second. Et pour répondre à cette demande toujours plus grande, les Italiens ont décidé d’agrandir l’aire d’appellation de près de 3000 ha.

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Si votre orgueil national vient d’être ébranlé, comme ce fut sans doute le cas avec la position de la France dans le monde, rassurez-vous, la Champagne domine encore largement en valeur. Elle génère un chiffre d’affaires de 1,4 milliard d’euros, pour seulement 789 millions d’euros pour le vin italien. Le vin de Champagne est donc un vin avec une très forte valorisation, je ne vous apprends rien. Ses concurrents ne formeraient pour la plupart d’entre eux que de pâles imitations, tout juste bonnes à être rangées sur les rayons low cost des supermarchés. Certains professionnels en sont convaincus, rien ne paraît pouvoir ébranler leur position.

« Je suis optimiste pour la Champagne, notre survie ne dépend pas du prix. Nous devons nous recentrer sur le vin de luxe et le haut du marché ».

Source : Prosecco Boom Raises Questions in Champagne.

Curieusement, il me semble avoir entendu quasiment le même discours au milieu des années 1980 quand les premiers vins australiens ou néo-zélandais ont fait leur apparition dans les supermarchés européens. On sait ce qu’il en est aujourd’hui de cette supposée inébranlable suprématie française. Où en seront les concurrents de la Champagne dans 30 ans ? D’autant que les façons de consommer les vins pétillants changent à grande vitesse. Reprenons un regard américain :

« Les alternatives de grande qualité au champagne n’ont jamais été aussi abondantes. Le vin mousseux a longtemps été un élément incontournable des occasions spéciales, mais il devient désormais intéressant comme vin dont on peut profiter toute l’année, en apéritif ou lors d’un dîner, où il se marrie avec une toute une gamme de mets ».

Source : Wine Spectator, 15 décembre 2016, p. 53.

Une paysage de Vénétie, région d’origine du prosecco.
Source : Casa Gialla.

Bref, une mue vers des vins de terroir. Il n’est d’ailleurs pas évident aux yeux de nombreux consommateurs – à tort sans doute – d’identifier le champagne avec une telle approche. Son imaginaire de luxe plutôt urbain le place à des années lumières des logiques de cailloux. Ses concurrents ont tout à construire, puisqu’on ne sait presque rien d’eux. À commencer par la mise en valeur de leurs spectaculaires paysages, comme ceux de Vénétie. Si le cava est en difficulté en ce moment, l’interprofession catalane cherche quant à elle à mettre en place une hiérarchie de villages, et ce n’est pas pour rien.

Les vins pétillants sont l’un des derniers bastions auquel la mondialisation s’attaque. Nul doute à cela, d’importants changements vont apparaître dans les années à venir.

Question subsidiaire. Quel vin risque-t-on de boire à la Maison blanche à partir du 20 janvier ? [Cliquez ici – avec grande prudence – pour avoir la réponse].