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Et si le réchauffement climatique c’était aussi cela ? (2)

Le gel qui vient de sévir pose de multiples questions sur le devenir des vignobles. Quelques pistes sont évoquées.

Les vignes au premier plan sont gelées, alors que celles situées plus haut sur le coteau sont épargnées (Environs de Cadillac).

Si beaucoup d’argent a été mis sur la table ces dernières années pour comprendre l’impact du réchauffement sur les vignes – en termes de précocité, de changement du goût, ou encore de pression parasitaire – il semble que d’autres aspects liés au changement climatique et aux répercussions sociales n’aient pas été pris en compte.


Le carménère, cépage délaissé à cause de ses problèmes de maturité, et connaissant un renouveau.
Source : Wikipedia.

1. Les cépages. Certes, tout le monde songe à des cépages qui résistent mieux à la chaleur annoncée – plusieurs domaines du Bordelais s’intéressent à nouveau à des cépages presque oubliés, comme le carménère, ou même étrangers à la région, comme la syrah rhodanienne – mais personne n’a songé à des variétés qui pourraient avoir un débourrement bien plus tardif. Sauf erreur de ma part. Si les épisodes de gel deviennent récurrents, il y a fort à parier qu’il faudra aussi songer à ces nouvelles conditions. Serait-ce la quadrature du cercle ? Une réflexion sur la question serait intéressante à mener, quitte à faire un aveu d’échec, et donc à penser à d’autres pistes. Sociales notamment.

Une parcelle, un climat, un terroir ; la Bourgogne comme ultime modèle. Vosne-Romanée.

2. Hommes et femmes du vin. Tout notre modèle tend vers une fragmentation toujours plus poussée des territoires et terroirs du vin. Le nec plus ultra étant pensé comme un vin de terroir, on ne s’étonnera pas que l’on oriente les structures du vignoble français vers davantage d’émiettement. Avec de petites productions hyper localisées. De quelle marge de manœuvre les domaines entrés dans cette logique disposent-t-ils en cas de cataclysme ? Presque aucune s’ils n’ont pas de stock.
Des logiques collectives n’auraient-elles pas tout leur intérêt dans un cadre climatique bouleversé ? La question de l’assurance mériterait justement une réflexion collective. Si elle est pour l’instant chère et peu intéressante – ce qui explique les probables 10 % de domaines couverts – aucune démarche globale n’a pour l’heure été menée à ma connaissance. Le serpent se mord la queue. Si tout le vignoble engageait une solide réflexion sur la question, les presque 50 000 exploitations viticoles deviendraient à coup sûr une clientèle bien plus alléchante pour les assureurs. Surtout si l’on y adjoint le maraîchage et l’arboriculture… Les motards n’avaient-ils pas engagés un bras de force avec les assureurs il y a plusieurs années avant d’avoir gain de cause ?

Cartographie des espaces sensibles au gel, marais de Goulaine (vignoble nantais).

[source complète en bas de page]

3. Les paysages. Certains espaces se situent en situation de fort potentiel gélif. Ainsi des bas-fonds, des contre-pentes, ou des espaces dans lesquels une nappe d’air froid peut être bloquée par subsidence. Ces espaces peuvent aisément être repérés et cartographiés. Une telle démarche avait été faite il y a plusieurs années par des géographes autour du marais de Goulaine (Nantes). Elle pourrait être reproduite à une échelle plus large en France. À l’heure des SIG, rien de plus facile que de cartographier à la parcelle les espaces les plus menacés, et de faire des analyses sérieuses : pente, exposition, distance à un couvert végétal ou un fleuve, influence de l’urbanisation.

Îlots viticoles autour de Saint-Émilion, des données pourraient y être associées…(copie d’écran sous QGIS).

Et puis aussi de réfléchir aux travaux éventuels à mener. Les parcelles labourées ont-elles réellement mieux accusé le coup que celles qui étaient enherbées ? Autant d’éléments de connaissance qui pourraient être utiles pour prévenir de nouvelles situations de crise.

Les vignes au 1er plan, encore enherbées, sont gelées. Celles qui ont été labourées paraissent épargnées (Pessac-Léognan).

Avec pourquoi pas une réflexion de longue durée pour aider les viticulteurs les plus exposés à trouver d’autres terres. Hormis dans quelques rares appellations prestigieuses pour lesquelles les situations sont délicates à faire évoluer, ce n’est pas ce qui manque dans de nombreux vignobles français. N’estime-t-on pas que dans une région comme celle de Bordeaux, près de la moitié des exploitants proches de la retraite n’a pas de successeur. Une mobilité des parcelles, accompagnée dans la durée, serait tout à fait envisageable. La solidarité nationale pourrait ainsi jouer avant les difficultés, et non a posteriori comme c’est le cas aujourd’hui. Surtout si le phénomène devient bien de plus en plus récurrent.

L’utilisation de l’hélicoptère, un grand non-dit de nombreux vignobles (vignoble de Lavaux, Suisse).

4. Les hélicoptères. De grâce, évitons de tels moyens ! Je comprends difficilement que l’on puisse me vanter les mérites d’un terroir à l’heure du développement durable alors qu’il aura été survolé par une flopée d’hélicoptères… Je ne retrouve malheureusement pas la vidéo, mais la presse néo-zélandaise avait évoqué il y a quelques années, « Apocalypse Now dans les vignes », à grand renforts de Walkyrie ! L’image est désastreuse. Heureusement que la presse française, – plutôt médusée ? – n’a guère réagi au problème.

Vent, poussières, grêle, oiseaux, insectes… on arrête tout ou presque, mais à quel prix ?
(vignes en Sicile, pour du raisin de table).

5. Le terroir finalement. Nous voulons des vins de terroir, pour lesquels l’action humaine doit être la moindre possible – ou prétendue telle, nuance -, mais sans accepter toute l’ambiguïté de cette logique. En plus du gel, d’autres problèmes majeurs apparaissent aussi : traitement des vignes contre les maladies ou les ravageurs, éventuel recours à l’irrigation, protection contre la grêle. Un professionnel me disait que l’on pourrait utiliser des protections en plastique pour lutter contre tel ou tel insecte au lieu de traiter. Si l’idée me choque d’un point de vue paysager, elle mérite que l’on s’y attarde en ce qui concerne l’impact sur la nature. Qu’est-ce qui est le mieux ?
Un débat sur la question sera sans doute inévitable dans les années qui viennent, sauf à figer l’évolution des vignobles ou à connaître de nouveaux cataclysmes. Auquel cas, il serait nécessaire que les producteurs soient économiquement protégés.

Le gel ? Un révélateur de tensions qui traversent le vignoble français au début du XXIe siècle, et pour lesquelles un débat serait à engager.

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Source : JACOB, C., JULIEN, B., JULLIOT, D., MICHOUET, R., 1998, Les Agricultures spécialisées face aux risques naturels. Canton du Loroux-Bottereau et communes de Basse et Haute-Goulaine, Maîtrise des Sciences et techiques d’aménagement, IGARUN, Nantes, 107 pages.

Et si le réchauffement climatique c’était aussi cela ? (1)

À nouveau un terrible épisode de gel, peut-être le plus violent depuis 25 ans. Serait-ce paradoxalement une manifestation du réchauffement climatique ?

Vigne grillée par le gel (Pessac-Léognan).

Un nouvel épisode gélif a très sévèrement touché de nombreux vignobles français, et sans doute aussi d’Italie. On imagine difficilement la détresse et les futures difficultés économiques engendrées par la destruction des bourgeons de vignes. D’autant plus que certaines régions avaient déjà été durement frappées l’an dernier à la même époque.

De multiples élans de solidarité apparaissent, ici et . Puissent aussi les régions des viticulteurs et des arboriculteurs touchés être déclarées par l’État en situation de cataclysme naturel. La solidarité nationale sera dès lors engagée, à une échelle bien plus importante.

Nuage de fumée généré par l’incendie de Cissac-Médoc (le 21 avril 2017), deux canadairs en action (sur la droite de l’image).

Les mêmes à la hauteur de Pontet-Canet (Pauillac) après s’être chargés en eau dans l’estuaire de la Gironde.

Au même moment, le vignoble bordelais – et peut-être d’autres vignobles, dans le grand Sud-Ouest au moins – expérimentent un épisode de sécheresse qui sévit… dès le printemps ! Les pluies ont en effet été bien rares depuis l’automne dernier, et les nappes phréatiques sont déjà en situation critique. Symbole traumatisant de cette sécheresse, les premiers feux de forêts ont fait leur apparition dès le mois d’avril… Un fléau que l’on aurait pensé réservé aux mois d’été. La commune de Cissac, dans le Médoc, a connu un incendie dévastateur en lisière des vignobles. Comme un avertissement sur ce que réservent les prochains mois. Même si la pluie est tombée ces derniers jours, on doute que ce ne soit suffisant.

Et si le réchauffement climatique c’était aussi cela ? Non pas seulement une élévation continue des températures moyennes – ce que l’on enregistre déjà – mais aussi des évènements climatiques extrêmes, gel, grêle, abats d’eau ou tout au contraire absence de précipitations ? C’est bien ce que les experts du GIEC déclarent :

Les experts s’attendent également à ce que le réchauffement climatique provoque des événements météorologiques extrêmes plus intenses, tels que les sécheresses, pluies diluviennes et – cela est encore débattu – des ouragans plus fréquents.

Quant au gel, avec la douceur du printemps et l’avance végétative de près de 15 jours à laquelle nous avons assisté, rien de bien surprenant – hélas – à ce que le gel ne s’abattent sur les vignes. Doublement hélas : on doit s’attendre à ce que le phénomène deviennent plus récurrent encore.

Un anticyclone sur le proche Atlantique suscite des flux de Nord Nord-Est sur la France, et fait dégringoler les températures aux premières heures du matin.

source : Meteo60

Après un printemps précoce, un évènement climatique permet la multiplication des vagues de gel matinales. Une situation qui pourrait probablement devenir « normale » dans les années qui viennent.

Sommes-nous prêts à envisager cette éventualité ? Le monde viticole est-il armé pour faire face à des épisodes violents devenus plus récurrents ?

À suivre…

Bistrot ! De Baudelaire à Picasso

Une splendide exposition, un discours sur le « bistrot » et la France.

La Cité du Vin, Bordeaux.

C’est une très belle exposition que présente la Cité du Vin de Bordeaux jusqu’au 21 juin. Forte d’une centaine d’œuvres, elle présente une multitude d’auteurs des XIXe et XXe siècles.

Louis Aragon, Charles Baudelaire, Jean Béraud, Charles Camoin, Otto Dix, Robert Doisneau, Raoul Dufy, Jean-Louis Forain, Jörg Immendorf, Léon Lhermitte, André Masson, Pablo Picasso, Jean-François Raffaëlli, Mark Rothko, Patti Smith, Henri de Toulouse-Lautrec, Jacques Villon, Edouard Vuillard et bien d’autres…

Si la peinture domine, elle laisse aussi la place à d’autres formes d’art, la littérature bien sûr avec par exemple Baudelaire et Les Fleurs du Mal (1857), mais aussi le cinéma.

Garçon ! (1983) de Claude Sautet.

Bref, ne manquez pas cette exposition. Un splendide catalogue permet de retrouver les œuvres, ou de tout de même les contempler si vous ne pouvez venir à Bordeaux.


Couverture du livre publié chez Gallimard.

Puis-je tout de même me permettre deux critiques ? La première est mineure – l’exposition est déjà un tour de force -, la seconde me semble plus incontournable.

Tout d’abord, le géographe que je suis reste un peu sur sa faim – ou sa soif… – en ce qui concerne les relations que les bistrots entretiennent avec l’espace. Il est dommage que le café ne soit pas davantage restitué dans la complexité qu’il apporte à nos villes. Voire même nos villages. Le sujet est trop vite évacué à mon goût.


L’exposition évoque à peine la relation du bistrot à l’espace.

Et pourtant, les bistrots contribuent à l’ambiance des centres-villes, ou de quartiers plus interlopes. Ports, anciens faubourgs industriels, banlieues. Comment ne pas songer à Zola et à son roman L’Assommoir ? Le bistrot, c’est aussi la misère et l’alcoolisme. Il émane de l’exposition une certaine esthétisation du café. L’ouvrage évoque d’ailleurs un « espace du désir » (p. 115), « une bohème de rêve » (p. 136)… S’il mentionne bien « une ivresse à deux sous« , le sujet n’est en fait pas traité. Mais j’ai bien conscience que l’exposition n’a pas vocation à tout dire ou montrer.

La seconde critique tient au discours qui est mené quant à notre identité. Ayant eu la chance d’assister au vernissage de l’exposition, quel ne fut pas mon étonnement d’entendre à travers les discours officiels que le “bistrot” devient quasiment une invention française… Je comprends mieux d’où cela provient. On lira dans le catalogue, sous la plume de l’historien Pascal Ory, que le « café [est] un mythe français » (p. 15). Je cite :

(…) investi d’une double fonction mythique [,] il est identifié par les Français comme par les étrangers, à la culture française ; son histoire et son organisation sont vues comme une métonymie de la société française, au point que la “terrasse de café”, le “garçon de café” appartiennent aujourd’hui aux stéréotypes nationaux (…).

Soit. Et il est incontestable que le café rencontre notre histoire culturelle, sociale et politique à plusieurs reprises. Mais ne pourrait-on pas en dire autant de nombreux pays ? Que serait l’Italie sans ses cafés, ses nombreux lecteurs de journaux attablés en terrasse – ce qui est sans doute moins le cas aujourd’hui, mais n’est-on pas dans le domaine du mythe – et une certaine conscience politique ?

Scène du film La Dolce Vita sur la Via Veneto, célèbre artère romaine. On remarquera que les garçons de café sont … aussi en uniforme. F. Felini, 1960.

 

La Dolce vita. Une bouteille de Cinzano.

Et l’Espagne ? Le Barrio Chino de Barcelone que dépeint Jean Genet dans le Journal du voleur (1949) est-il fait de multiples bistrots moins réels que ne le sont les nôtres ? Et d’ailleurs, lorsque Woody Allen tourne dans cette même ville, les scènes en terrasse de cafés sont nombreuses. Un américain aurait-il pu imaginer et restituer l’ambiance de Barcelone sans faire référence à ces lieux ?

L’actrice Rebecca Hall sur une terrasse, à Barcelone. Woody Allen, Vicky Cristina Barcelona (2008).

Enfin, que serait le Chili sans les cafés populaires de Valparaiso ? Comme sans doute dans bon nombre de villes portuaires du monde, les débits de boisson y sont légions. Mais ces cafés sont de véritables lieux de mémoire pour l’âme chilienne. Mythe ou réalité, Pablo Neruda, Gabriela Mistral – tous deux prix Nobel de Littérature -, le futur président Allende seraient venus dans les bistrots des bas-fonds de la ville. Leur présence nourrit l’identité de la jeune démocratie chilienne, tout autant que le tourisme…

Valparaiso, Chili. Les terrasses de la ville font partie de son mythe.

Le bistrot, mythe de la nation française ? On est presque en face d’une prophétie autoréalisatrice.
Il ne manquait plus qu’une exposition pour s’en convaincre.

La carte gastronomique de la France : les vins (2)

Après avoir évoqué un discours sur la nation française, il est possible d’observer comment transparaissent les différents vignobles provinciaux.

Bercy (Paris), ancienne plaque tournante des vins en France

J’évoquais précédemment le rôle de Paris, véritable centre névralgique de la France des produits de terroir. Son influence sur certains vignobles est manifeste.

La Loire, vignoble directement placé dans l’orbite de Paris (source).

Pour autant, on remarquera que le processus est loin d’être accompli. La Loire et surtout la Champagne forment déjà de puissantes entités qualitatives, groupées à proximité de Paris. Alors que le Rhône est encore partagé entre des vignobles de moindre renommée – parfois même peu identifiés, les “vins des Côtes du Rhône” – et quelques rares isolats de qualité : la Côte Rôtie, Tain, et Châteauneuf-du-Pape.


Le vignoble rhodanien, quelques isolats de qualité (source).

 

Dans la même veine, le Languedoc-Roussillon et la Provence, sont encore plongés dans des logiques de vignobles de masse. Ils sont à peine affublés d’un banal “Vins”. Mais c’est aussi la demande en vins plus grossiers, orchestrée notamment par les entrepôts de Bercy, qui transparaît.

Bercy – Paris. Wagon-foudre et tonneaux dans une des allées principales de la Halle aux vins de Bercy. 1926. © Jacques Boyer / Roger-Viollet (source).

Quant au grand Sud-Ouest en amont de Bordeaux, c’est à peine s’il est présenté par quelques individualités, Cahors, Gaillac ou Jurançon. Une splendide anomalie géographique qui va pleinement dans le sens de Vidal : “les énergies dont la nature a déposé le germe” n’ont pu résister à la puissance de l’ombre portée de Bordeaux. La ville et son vignoble ont empêché la naissance de vignobles concurrents situés plus à l’amont.

Cognac, un vignoble en auréoles concentriques (source).

Enfin, deux vignobles atlantiques montrent une plus grande ouverture vers le grand large. Et de ce fait, sans doute moins vers la capitale. Ce qui est sans doute déjà moins vrai pour Cognac dans les années 1930. On remarquera tout de même la structuration en auréoles concentriques autour de la ville éponyme. Elle traduit bien le rôle de la distance au marché, telle qu’a pu la caractériser von Thünen (1783-1850), et donc le rôle des transports. C’est davantage vrai pour Bordeaux.

Le vignoble bordelais, articulé autour des grandes vallées et de l’estuaire (source).

La structuration dominante est celle liée au fleuve et à ses affluents. La navigation maritime et la possibilité d’évacuer les vins depuis la place de Bordeaux conditionnent les territoires du vin. Un “Entre-Deux-Mers” apparaît – façonné semble-t-il par un ancien droit maritime qui s’appliquait jusqu’à la limite de la pénétration des marées à l’intérieur du continent – tout comme de l’autre côté de Bordeaux, une presqu’île avec le Médoc.


Seul le secteur de Sauternes s’individualise en fonction d’un village. (source).

À une échelle plus locale, c’est le relief qui prend alors l’ascendant pour caractériser les territoires. Soit lorsqu’il domine les vallées (les Côtes, ou les Graves, qui sont des terrasses) soit lorsqu’il est comme absent (les “palus” par exemple le long des cours d’eau).

Les palus correspondent aux terres les plus basses le long des vallées (la Dordogne à Fronsac un soir d’hiver)

Si le Second Empire est déjà passé par là et apparaît par le biais des crus classés de 1855 – et encore, n’est-ce pas la notoriété des châteaux qui apparaîtrait de toute façon ? -, la République n’a pas encore marqué son empreinte.

Une structuration encore marquée par le relief et les flux pour la rive droite
(source).

En effet, c’est tout juste si la rive droite est individualisée avec quelques noms de villages, Saint-Émilion ou Pomerol. Il faut attendre la mise en place des Appellations d’Origine Contrôlée en 1935 – dont la loi de 1905 marque les prémices – pour qu’apparaissent les territoires de la République. Saint-Émilion et ses satellites par exemple. Dans le Médoc, ce sont les communales de Moulis et Listrac qui naissent alors.


La République structure les territoires du vin. Naissance des AOC en rive droite. Source : Larmat, Atlas de la France vinicole, 1941.

Comme quoi, les facteurs qui participent de la qualité et de la renommée d’un vignoble sont bien plus complexes que ne le laisseraient penser les seuls aspects physiques. Et donc, les seuls terroirs.

La carte gastronomique de la France : les vins (1)

Derrière la splendide carte gastronomique de la France de 1929 transparaît un discours sur la nation française. La vigne et le vin en sont une bonne illustration.

Source : Carte gastronomique de la France, 1929.

La BNF vient de mettre en ligne une splendide carte de la gastronomie française de 1929. Réalisée par Alain Bourguignon, ancien chef restaurateur parisien, il se place dans la mouvance de Curnonsky (1872-1956), journaliste érudit et fervent promoteur de la gastronomie française. Ou tout du moins, d’une certaine vision de la gastronomie française : celle des régions, des mets que l’on dirait aujourd’hui de terroir, à l’opposé d’une gastronomie trop raffinée, celle de la “haute” cuisine française.


Le vignoble alsacien à nouveau en France (source).

 

On pourrait aussi y ajouter une vision identitaire. En promouvant la rare diversité et la richesse des productions françaises, on y lit par défaut la monotonie de nos voisins. Et leur “faible degré” de civilisation. Nous sommes au lendemain de la Première Guerre mondiale… et à la veille d’un nouveau cataclysme. Les questions nationales et identitaires sont tendues. La France vient d’ailleurs de recouvrer dix ans plus tôt ses limites “intemporelles” ; le vignoble alsacien est réincorporé dans le giron de la République. La Lorraine et l’Alsace, avec la longue litanie de mets et de recettes qui les caractérisent, ne peuvent qu’être françaises. CQFD.

Cette carte participe donc, au-delà des plaisirs qu’elle promet, de la volonté de renforcer le mythe national. Il est très largement bâti autour de la profusion de denrées – “l’occasion de vérifier qu’il y en a bien 258 variétés” de fromages – et de l’idée de pays de cocagne. C’est le génie français que l’on décrit là. Quelques années plus tôt, Paul Vidal de La Blache (1845-1918) écrit un Tableau de la géographie de la France (1903) dans lequel il explique ce qui devient l’un des fondements de la pensée géographique française. Enseigné à des générations de petits écoliers, il a construit notre imaginaire et notre identité.

Une individualité géographique ne résulte pas de simples considérations de géologie et de climat. Ce n’est pas une chose donnée d’avance par la nature. Il faut partir de cette idée qu’une contrée est un réservoir où dorment des énergies dont la nature a déposé le germe, mais dont l’emploi dépend de l’homme. C’est lui qui, en la pliant à son usage, met en lumière son individualité. Il établit une connexion entre des traits épars ; aux effets incohérents de circonstances locales, il substitue un concours systématique de forces. C’est alors qu’une contrée se précise et se différencie, et qu’elle devient à la longue comme une médaille frappée à l’effigie d’un peuple.

Paul Vidal de La Blache, Tableau de la géographie de la France, 1903.


Des villages « lieux de mémoire » de la Nation française. La Bourgogne (source).

 

Une médaille frappée à l’effigie d’un peuple. Qui, mieux que les vins français et leur raffinement, pourrait exprimer cette interrelation ? Et plus encore, quels vins hormis ceux de la Bourgogne pourraient davantage magnifier le génie français ? La longue collection de villages fait vibrer le cœur de la République française.

Paris, centre de la France, centre du monde (source).

Tout est d’ailleurs organisé autour de Paris, véritable centre névralgique de la France des produits de terroir. La carte le dit bien : “Paris centre gastronomique du monde”. Phrase que l’on peut lire de deux manières : on trouve certes tout dans la capitale du pays – “tous les crus” -, mais Paris est également le centre qui propage ses lumières et ses bienfaits de civilisation au reste du monde. Le prosélytisme français en matière de gastronomie et de vins.

À suivre…

Des incendies catastrophiques au Chili

Le Chili est touché par des feux dévastateurs. Plusieurs raisons se conjuguent pour faciliter leur développement.

Des vignes très contrôlées versus une forêt peu aménagée. Vallée de Colchagua.

Le Chili est frappé par des incendies d’une gravité exceptionnelle. Au moins dix personnes sont déjà décédées. Et la présidente de la République s’est exclamée qu’il s’agit des pires feux auquel le pays a été confronté au cours de son histoire. De nombreux vignobles sont touchés par les flammes.

Sans doute de multiples raisons peuvent-elles être invoquées – et je vous fais grâce de la folie humaine – pour comprendre les raisons de ce cataclysme. À commencer par le réchauffement climatique. Comme d’autres pays du Nouveau Monde, les vignes sont justement placées dans des régions « méditerranéennes » particulièrement exposées. Ce n’est pas pour rien que l’Australie, l’Afrique du Sud ou encore la Californie sont touchées par ces fléaux. Ces régions viticoles sont situées aux avant-postes d’espaces climatiquement sensibles, tout particulièrement à la sécheresse. Généralement longées par des courants d’eaux froides – respectivement dérive circumpolaire d’Ouest, courant de Benguela et de Californie, et pour ce qui concerne le Chili, courant de Humboldt – ceux-ci stabilisent l’air ambiant. Ces dernières années furent marquées par une recrudescence de l’oscillation El Niño et par l’absence de précipitations. Et donc des risques accrus.

Le Chili, un pays d’enclos en fil de fer…

Mais là n’est pas tout, et les différents pays ont des particularités qui leurs sont propres et interagissent avec cette sensibilité climatique. Pour ce qui est du Chili, certains commentateurs ont déjà mis en exergue l’absence de planification spatiale. Le pays est marqué par une forme de libéralisme économique poussée à son point le plus avancé. Souvenez-vous, au temps de la Guerre froide, le Chili était placé sous la férule des Chicago Boys. Il en résulte une forte présence de la propriété privée dans l’espace rural au détriment de l’action publique. Tout le pays est cloisonné par des fils de fer. Un phénomène très impressionnant dont il est difficile de s’expliquer les origines. La moindre parcelle agricole, même à l’écart des zones peuplées, est ceinturée de barbelés. Rien de pire pour le géographe que je suis ; il est impossible d’aller où on le désire, et notamment sur les points hauts, souvent inclus dans de grandes propriétés.

Les fonds de vallées sont souvent entièrement dévolus à une grande propriété rurale. Vallée de Colchagua.

Car le Chili est un pays marqué par une propriété latifundiaire. Il doit donc y avoir autant de manières de gérer la forêt – il s’agit plutôt d’une forme dégradée de forêt, le chaparral – que de domaines privés… Et donc d’autant plus de risques d’extension des incendies. Et d’ailleurs, quelques espèces allochtones d’arbres à pousse rapide ont été plantées presque à l’infini, elles favorisent le développement des feux.

Bodega Errazuriz. Un versant replanté sur le coteau en arrière-plan. Vallée d’Aconcagua.

À cela s’ajoute une pauvreté rurale fort marquée dans certains secteurs ruraux, avec un habitat précaire dense, sans véritable système de gestion des déchets. De quoi favoriser le développement des incendies.

Enfin, un élément majeur doit être pris en compte. Il n’est pas sans faire penser à ce que nos campagnes ont vécu. Le Chili est en train de passer d’une agriculture traditionnelle à une agriculture, et en l’occurrence une viticulture, largement tournée vers l’extérieur du pays. Les plantations sont allées bon train ces dernières années ; le Chili passe de 110 000 ha de vignes au milieu des années 1980 à plus de 200 000 aujourd’hui. Soit l’équivalent du vignoble bordelais ajouté en une trentaine d’années ! La vigne s’étend dans les paysages jusqu’à devenir la seule production. Les cultures deviennent pérennes… et il faut bien le dire, très monotones. On pourrait faire le même raisonnement avec d’autres cultures irriguées dont le pays s’est fait une spécialité, dans les fruits ou les légumes.

Des moutons paissent dans les vignes pendant la taille. Vallée de Colchagua.

Aussi l’élevage méditerranéen pâtit-il de ces évolutions, d’autant plus que les Chiliens délaissent certaines viandes traditionnelles pour la vache… et surtout le poulet. La production de mouton ou de chèvre s’effondre. Le « cabri » n’est plus servi que dans les restaurants les plus populaires, et encore. À la décharge des Chiliens, il faut tout de même s’accrocher pour déjeuner d’une vieille biquette… (expérience vécue dont je ne garde pas un souvenir mémorable…, mais c’est sans doute parce que je n’ai pas trouvé le vin adéquat !). Bref, et plus sérieusement, les Chiliens voient la transhumance disparaître. Les animaux ne viennent plus pâturer dans le chaparral, et de ce fait contribuer à gérer l’embroussaillement. Vous l’aurez compris, ces espaces peu entretenus, sinon laissés à l’abandon, sont une proie facile pour les feux.

C’est là une cause majeure des incendies. On la retrouve, avec des origines quelques peu différentes, dans tous les espaces méditerranéens européens. France, Portugal, Grèce. Avec chaque année les mêmes terribles incendies.

Champagne ou prosecco ?

L’âpre concurrence entre les vins pétillants invite à reconsidérer certaines positions. Le champagne est menacé dans sa position hégémonique.

Paysage de Champagne, l’église de Chavot-Courcourt.

Alors, pendant les fêtes, avez-vous été plutôt champagne ou prosecco ? Luxe traditionnel ou simplicité plus exotique ? Quel que fût votre choix, vous aurez sans doute remarqué à quel point une multitude de vins mousseux d’origines diverses a fait son apparition sur les linéaires des supermarchés ou les rayons des cavistes.

Une entreprise imitant le champagne (Finger Lakes – USA).

Le phénomène n’est pas nouveau, le champagne fait l’objet de nombreuses copies depuis bien longtemps. Des vins cherchant à l’imiter existaient sur presque tous les continents, et certaines régions viticoles ont pu bâtir leur prospérité sur de tels vins. La région des Finger Lakes, sous le lac Ontario aux États-Unis, en offre un bel exemple. Et les Champenois eux-mêmes ont investis dans d’autres régions viticoles pour produire des vins avec tout leur savoir-faire, en Californie avec Chandon dès le début des années 1970, plus récemment en Chine ou en Angleterre. On ne s’étonnera pas que les cartes puissent être légèrement brouillées.


Couverture de la revue Wine Spectator, numéro de décembre 2016.

Récemment d’ailleurs, la revue Wine Spectator proposait un numéro spécial sur le Champagne, avec certes des pages sur la région éponyme, mais aussi une présentation de “value-priced bubblies from around the world” (des bulles à prix abordables à travers le monde). Et de citer la Californie, l’Espagne (avec le cava catalan), le prosecco, d’autres régions européennes (le Trento, l’Emilie-Romagne, l’Alsace, la Loire…) ou encore des pays du Nouveau Monde, Australie, Nouvelle-Zélande, ou Afrique du Sud. Bref, les “bulles” sont devenues un phénomène mondial.

Combien de bouteilles débouchées à minuit…

On a peine à imaginer le nombre de bouteilles qui ont dû être ouvertes pour célébrer la nouvelle année 2017, depuis Sydney en Australie (dès 15 heures, heure française le 31 décembre) à San Francisco (le lendemain, à 9 heures du matin heure française). La fête planétaire. Avec le lendemain, peut-être d’ailleurs une gueule de bois globalisée… Vive la rotation de la terre et les fuseaux horaires !

[Cliquez pour agrandir]

Les cartes mondiales de la production de vins mousseux sont justement en train de se recomposer. Le prosecco vient de dépasser les exportations de champagne pour l’Europe. Le premier aurait vendu 77 millions de litres en 2016 contre 58 millions pour le second. Et pour répondre à cette demande toujours plus grande, les Italiens ont décidé d’agrandir l’aire d’appellation de près de 3000 ha.

[Cliquez pour agrandir]

Si votre orgueil national vient d’être ébranlé, comme ce fut sans doute le cas avec la position de la France dans le monde, rassurez-vous, la Champagne domine encore largement en valeur. Elle génère un chiffre d’affaires de 1,4 milliard d’euros, pour seulement 789 millions d’euros pour le vin italien. Le vin de Champagne est donc un vin avec une très forte valorisation, je ne vous apprends rien. Ses concurrents ne formeraient pour la plupart d’entre eux que de pâles imitations, tout juste bonnes à être rangées sur les rayons low cost des supermarchés. Certains professionnels en sont convaincus, rien ne paraît pouvoir ébranler leur position.

« Je suis optimiste pour la Champagne, notre survie ne dépend pas du prix. Nous devons nous recentrer sur le vin de luxe et le haut du marché ».

Source : Prosecco Boom Raises Questions in Champagne.

Curieusement, il me semble avoir entendu quasiment le même discours au milieu des années 1980 quand les premiers vins australiens ou néo-zélandais ont fait leur apparition dans les supermarchés européens. On sait ce qu’il en est aujourd’hui de cette supposée inébranlable suprématie française. Où en seront les concurrents de la Champagne dans 30 ans ? D’autant que les façons de consommer les vins pétillants changent à grande vitesse. Reprenons un regard américain :

« Les alternatives de grande qualité au champagne n’ont jamais été aussi abondantes. Le vin mousseux a longtemps été un élément incontournable des occasions spéciales, mais il devient désormais intéressant comme vin dont on peut profiter toute l’année, en apéritif ou lors d’un dîner, où il se marrie avec une toute une gamme de mets ».

Source : Wine Spectator, 15 décembre 2016, p. 53.

Une paysage de Vénétie, région d’origine du prosecco.
Source : Casa Gialla.

Bref, une mue vers des vins de terroir. Il n’est d’ailleurs pas évident aux yeux de nombreux consommateurs – à tort sans doute – d’identifier le champagne avec une telle approche. Son imaginaire de luxe plutôt urbain le place à des années lumières des logiques de cailloux. Ses concurrents ont tout à construire, puisqu’on ne sait presque rien d’eux. À commencer par la mise en valeur de leurs spectaculaires paysages, comme ceux de Vénétie. Si le cava est en difficulté en ce moment, l’interprofession catalane cherche quant à elle à mettre en place une hiérarchie de villages, et ce n’est pas pour rien.

Les vins pétillants sont l’un des derniers bastions auquel la mondialisation s’attaque. Nul doute à cela, d’importants changements vont apparaître dans les années à venir.

Question subsidiaire. Quel vin risque-t-on de boire à la Maison blanche à partir du 20 janvier ? [Cliquez ici – avec grande prudence – pour avoir la réponse].

Comment créer une région viticole de niveau mondial ?

Vallée de la Willamette (Oregon), une région viticole récemment apparue sur la scène mondiale.

Comment créer une région viticole de niveau mondial* ? Telle est la question que pose Liz Thach, une professeure de management qui travaille à l’Université de Sonoma (Californie). Avant d’examiner certaines des réponses qu’elle apporte, remarquons à quel point la question peut paraître déroutante à nos yeux de Français ou d’Européens. Une région viticole pourrait-elle évoluer parmi d’autres en termes de qualité et de renommée ? Les choses ne seraient-elles pas déterminées une fois pour toutes par le fameux terroir ? La hiérarchie des grands vins n’est-elle pas définitivement fixée ?

Une ancienne publicité pour le Médoc… au discours déjà bien daté.

À l’évidence non, mais il est sans doute nécessaire de le rappeler. L’article de Jacques Dupont et Olivier Bompas sur le vignoble de Châteauneuf-du-Pape montre bien de telles évolutions internes. Elles sont à penser à toutes les échelles, entre tous les vignobles. Nous sommes passés d’un monde largement bâti autour de la France et ses “grands” vins – songeons au classement de 1855 pour en rester à Bordeaux – à un tout autre monde. L’Atlas des vins (Autrement, 2010) portait déjà comme sous-titre “la fin d’un ordre consacré ?”. Et en matière de terroir, à prendre au sens restrictif d’interrelations avec un milieu physique, certains pays sont dotés de capacités hors du commun, je songe par exemple au Chili, aux nouvelles régions chinoises comme la province du Ningxia, ou encore à la Sicile en pleine effervescence.

Des sols similaires à ceux du Médoc, mais avec un climat exceptionnel. Vallée de Colchagua (Chili).

D’autres paramètres seraient-ils en définitive plus intéressants pour comprendre le monde du vin et le classement des régions viticoles les unes par rapport aux autres ? Liz Thach propose plusieurs pistes, comme la focalisation sur une production emblématique – un cépage donné par exemple -, la cohésion des acteurs, la mise en avant d’une histoire commune. Ou encore le rôle dévolu à un acteur majeur, dont la fonction est difficile à traduire en Français, le “brand manager”. Je propose animateur territorial, même si ce n’est pas tout à fait similaire. Toujours est-il que ce dernier vise à maintenir un cap, à promouvoir la région ou encore à défendre la marque collective.
On le voit, autant d’éléments dynamiques sur lesquels il est possible d’agir, de mener une réflexion, d’établir des plans stratégiques… On est à des années lumières de l’ancienne conception qui prévalait en France il y a peu encore. Ou qui est toujours d’actualité dans l’esprit de certains, et dans le monde viticole même. Ce qui est un facteur de blocage essentiel.

Deux points majeurs en découlent en termes de compréhension du monde dans lequel nous vivons.

Un panneau un peu compliqué, entre deux villages seulement…

L’organisation des vignobles français ou européens. Ont-ils la structure la plus à même de mener à bien des projets d’envergure ? Il existe une profusion d’acteurs qui n’ont pas toujours les mêmes objectifs (le négoce vs les viticulteurs par exemple) même si les Comités (ou Conseils ou Bureaux) interprofessionnels sont censés les unir. Leurs compétences sont parfois à la limite de ce qui serait nécessaire. Un exemple ? Le retard de développement qu’accuse notre pays en matière d’œnotourisme : le fait que les collectivités locales aient souvent joués un rôle d’aiguillon décisif en la matière montre bien qu’il y a un problème de gouvernance. C’est la sphère publique qui a souvent été à l’origine du développement de l’œnotourisme, avec une vision territoriale, et non les professionnels du vin. Ou trop peu, et dans une débauche de micro-initiatives. Ce problème n’a pas été véritablement résolu. Un bel esprit de clocher règne toujours dans nombre de nos campagnes. Le second point en est le corollaire.

La concurrence territoriale. Nous sommes entrés dans un monde de concurrence entre les espaces, entre les régions viticoles, entre les métropoles qui les commandent. Des synergies – un mot qu’affectionnait particulièrement un de mes anciens profs de géographie économique – doivent se développer entre les différents acteurs d’une même région. De nouveaux métiers sont apparus, comme ceux liés au marketing territorial. D’autres sont à imaginer afin que nos régions se hissent à un niveau de concurrence qui est celui du XXIe siècle. Beaucoup d’argent est investi dans les sciences “dures” : agronomie, œnologie, compréhension des mécanismes liés au changement climatique – avec une vision trop restrictive à mon sens – ou encore santé. Tout cela est nécessaire. Mais certainement pas suffisant.

Un stand de la Sopexa qui n’attire pas grand monde (Pékin).

Donnons-nous les moyens de combattre les autres régions viticoles dans un monde du soft power. Un observatoire des évolutions que connaît la consommation du vin dans les différentes aires culturelles serait par exemple un premier pas. Un haut responsable d’un vignoble français m’a un jour affirmé, avec une belle morgue : “nous connaissons tout du marché chinois”. Une réflexion qui laisse pantois tant la complexité de la civilisation chinoise est grande. Combien de fois j’ai pu lire ou entendre que les consommateurs n’aiment pas boire du vin blanc… parce qu’il est froid. Alors que les Chinois boivent des bières glacées avec grand plaisir !

Source : Géoconfluences.

Invité aux côtés d’un producteur indien, M. Ravi Viswanathan, lors de l’édition 2015 de Vinobravo, j’ai toujours regretté de ne pas avoir montré cette carte. Réalisée par un de mes collègues spécialiste du monde indien, Pierre-Yves Trouillet, elle montre combien celui-ci fonctionne en termes de diaspora. Nous ne sommes plus dans notre petit univers de frontières délimitées et connues, mais bien plutôt dans un gigantesque maelstrom de populations à l’échelle mondiale. Elles sont mobiles, interfèrent entre elles, et véhiculent nombre d’informations ou de modes de consommation. Voudrions-nous mieux comprendre le marché indien, qu’il faudrait cesser de le percevoir avec nos yeux d’occidentaux. Une question à laquelle je n’ai pas la réponse : d’où partent les modes qui traversent la société indienne ? Bombay ? New Delhi ? Londres ? New York ? Un peu de tout ça ?

La formation des élites viti-vinicole françaises de demain ne devrait-elle pas intégrer ces différents aspects ? Et bien d’autres encore ? C’est à ce prix que nos vignobles resteront à l’avant-garde des “régions viticoles de niveau mondial”.


* : L’auteure fait référence à un article de Steve Charters (Burgundy School of Wine & Spirits) mais sans citer la référence précise.

Révolution : une appellation pour un cépage. Le pinot gris de Vénétie


Une grappe de pinot gris. Source : Wikipedia.

 

Imagineriez-vous une Appellation d’Origine Contrôlée Syrah du Rhône ? Chardonnay de Champagne ? Ou encore Chenin de la Loire ? Cela vous paraît aller à l’encontre de la tradition du monde du vin, qui met à l’honneur un territoire et non un cépage ? Et bien les Italiens l’ont fait. Une appellation Pinot grigio (pinot gris) vient de naître. Que l’on soit pour ou contre, séduit ou choqué, c’est un changement sans précédent qui apparaît là.

Certes, il existe de nombreuses appellations qui reposent sur un cépage : la Bourgogne et ses vins rouges (pinot noir) ou blancs (chardonnay), le Muscadet (melon de Bourgogne), voire même les vins d’Alsace (avec une mention de cépage, qui peut être du riesling, du gewurztraminer, ou encore justement du pinot gris). D’autres régions viticoles s’identifient pleinement à un cépage dominant dans un bouquet de cépages différents : la Rioja et le tempranillo, le Chianti et le sangiovese, le Tokaj et le furmint. Mais personne n’avait osé, pu ou voulu franchir le pas. C’est chose faite. Le territoire, signe majeur d’identification et de revendication, passe au second plan face au cépage.

Nous sommes entrés dans l’ère des vins globalisés. Ce n’est pas nouveau me direz-vous. Pour la première fois tout de même, une appellation prend une désignation qui est celle utilisée de manière privilégiée dans le pays de consommation et non dans celui de la production. L’entrée par cépage est bien sûr une manière de coller aux attentes du consommateur américain. Il n’est pas fortuit que cela commence par l’Italie.

Une bouteille de Chianti dans le Parrain 2 (1974) de Francis Ford Coppola.

Il n’est que de songer aux intimes relations qui existent entre ces deux pays pour s’en convaincre. La présence d’une communauté italo-américaine aux États-Unis facilite bien sûr les interactions entre le marché de consommation et le lieu de production. Les Italiens sont aujourd’hui le premier pays exportateur de vins dans ce pays. Devant la France. À ce propos, souvenons-nous que les premiers vins de qualité produits à base d’un cépage allochtone l’ont été en Toscane. Les “super toscans” élaborés sur la côte de Bolgheri portent déjà une indication de cépage, le cabernet-sauvignon bordelais. Les Sassicaia et autres Ornellaia furent de véritables missiles envoyés sur le continent américain. L’appellation, créée a posteriori, ne mentionnait cependant pas le nom de cépage.


Une bouteille devenue mythique, mentionnant le cépage sans doute pour l’une des toutes premières fois en Europe.

 

 

Tout change à présent. Quelle serait la raison majeure invoquée par les thuriféraires d’un tel système ? La traçabilité. Ce qui prête à sourire. Une appellation normale ne serait-elle pas en mesure de garantir l’origine des raisins ? On doute du contraire. Et si fraude il y a, et l’Italie a malheureusement été frappée de plein fouet par des scandales (notamment en ce qui concerne la composition des vins de Montalcino ?), ce n’est pas cette unique mention de cépage qui protègera le consommateur.

Une géographie mondialisée, le pinot gris
carte_pinot_grigio
(cliquer pour agrandir)

Une raison plus probante ? La forte concurrence qui pèse désormais sur le pinot grigio du fait de sa propagation dans le monde entier. L’engouement qu’il y a pour ce cépage sur le marché américain occasionne des plantations dans le monde entier, et surtout dans les pays du Nouveau Monde. Et comment différencier un pinot grigio italien d’un pinot grigio australien ou encore argentin ? Qui plus est quand des entreprises qui appartiennent à d’anciens immigrés d’origine italienne en produisent ; les noms ont alors la même consonance, que l’on soit dans la King Valley ou à Mendoza.


Une bouteille australienne de pinot gris, un producteur d’origine italienne.

 

 

 

 

 

 

L’influence de la vision américaine du monde du vin est chaque jour plus présente. Nous assistons à une véritable révolution en ce qui concerne cette boisson, tant dans les manières de la nommer que dans celles de la consommer.