La Grande Guerre et le vin

Le monument aux morts de Vertus (Champagne), Marianne et des grappes de raisin

La relation qu’entretiennent la Grande Guerre et le vin est relativement connue, tant à travers l’imaginaire qui fut créé par les Poilus autour de cette boisson, que par son absolue nécessité au moment de l’assaut. « Au combat (…), le pinard réchauffe les cœurs, donne du courage et suspend, un temps, l’épouvante qui s’empare de chacun au moment de l’assaut. Dans un conflit marqué par son extrême brutalité et l’expérience de la mort quotidienne, la transgression rendue par les nouvelles formes de guerre implique un état de désinhibition entretenu par l’alcool » écrit Christophe Lucand dans son remarquable ouvrage Le Pinard des Poilus. Toute une organisation est mise en place pour envoyer coûte que coûte du vin vers le front.

Ce qui l’est sans doute moins, ce sont les conséquences géographiques du conflit. Non pas tant les destructions occasionnées dans les vignobles mêmes – ce point est plutôt bien documenté, tout particulièrement pour la Champagne, qui connaît la terrible bataille de la Marne (5 au 12 septembre 1914) -, mais davantage en ce qui concerne la place du vin dans le roman national d’une part, et d’autre part dans ce qui touche à la constitution d’un premier ordre viti-vinicole mondial.

De nombreux villages du vignoble français, comme ici à Vayres (Gironde), ont été dramatiquement affectés par le conflit en envoyant des hommes au combat

Le vin devient la boisson nationale par excellence. L’Alsace et la Lorraine, dont les vignobles traduiraient bien le caractère « latin » de ces régions, réintègrent l’espace national. Et la boisson est érigée au rang de marqueur de civilisation, s’opposant aussi aux nations « barbares » buveuses de bière, de schnaps ou de vins industriels et frelatés. La Grande Guerre contribue à façonner l’identité française, et à donner au vin une place majeure dans sa définition. Jusqu’à faire de ce dernier, aux yeux du monde entier, un breuvage dont les produits les plus fins ne peuvent être que français. Le culte du terroir – mot français désormais repris dans le monde entier – se situe dans le prolongement de cette pensée, et représente aujourd’hui le nec plus ultra en termes de qualité.

D’ailleurs, à l’échelle internationale, la création de l’Office international du vin – qui deviendra l’Organisation Internationale de la Vigne et du Vin (OIV) – en 1924 contribue à véhiculer une manière française de faire le vin : celui-ci est produit au sein de territoires dûment délimités (les appellations d’origine, créées en 1919) et ne souffre pas de transformations industrielles (le vin, comme le stipule la loi Griffe de 1889 reprise par l’OIV, est strictement issu de raisins ou de moûts de raisin*).

OIV et WWTG, deux organisations pour le monde des vins

Les lendemains de la Première Guerre mondiale créent le monde multilatéral que nous avons connus jusqu’à présent dans le domaine du vin. Le bilatéralisme, et les accords entre pays ou entre blocs, est en train de gagner du terrain. En France même, le rapport Pomel (2006)avait ouvert la voie à l’aromatisation des vins par trempage de copeaux de bois. Et dans le monde, il n’est pas certain que la conception française du vin soit toujours celle qui rencontre le plus de succès. Le fait que les États-Unis d’Amérique aient quitté l’OIV en 2001 – et créés une organisation parallèle, plus libérale, le WWTG -, et que la Chine ne l’est toujours pas intégrée – le fera-t-elle un jour, alors qu’elle est déjà le7e producteur mondial ? – ne plaident pas en la faveur de l’institution de la rue d’Aguesseau (siège de l’OIV à Paris).

Certes, l’Ouzbékistan vient tout juste de la rejoindre…

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*Ce qui exclut tout ajout (de colorant, de sirop ou d’autres matières chimiques) ou toute macération (les vermouths ne sont plus de « vrais »vins…). Seul le sucre, permettant une chaptalisation des vins, n’a pas été interdit – sous l’influence des vignobles du Nord de la France placés au plus près de Paris – alors que l’irrigation est par exemple prohibée.

à lire :

Christophe Lucand, 2015, Le Pinard des Poilus. Une histoire du vin en Francedurant la Grande Guerre (1914-1918), Ed. Universitaires de Dijon, 170p.