La carte gastronomique de la France : les vins (1)

Derrière la splendide carte gastronomique de la France de 1929 transparaît un discours sur la nation française. La vigne et le vin en sont une bonne illustration.

Source : Carte gastronomique de la France, 1929.

La BNF vient de mettre en ligne une splendide carte de la gastronomie française de 1929. Réalisée par Alain Bourguignon, ancien chef restaurateur parisien, il se place dans la mouvance de Curnonsky (1872-1956), journaliste érudit et fervent promoteur de la gastronomie française. Ou tout du moins, d’une certaine vision de la gastronomie française : celle des régions, des mets que l’on dirait aujourd’hui de terroir, à l’opposé d’une gastronomie trop raffinée, celle de la “haute” cuisine française.


Le vignoble alsacien à nouveau en France (source).

 

On pourrait aussi y ajouter une vision identitaire. En promouvant la rare diversité et la richesse des productions françaises, on y lit par défaut la monotonie de nos voisins. Et leur “faible degré” de civilisation. Nous sommes au lendemain de la Première Guerre mondiale… et à la veille d’un nouveau cataclysme. Les questions nationales et identitaires sont tendues. La France vient d’ailleurs de recouvrer dix ans plus tôt ses limites “intemporelles” ; le vignoble alsacien est réincorporé dans le giron de la République. La Lorraine et l’Alsace, avec la longue litanie de mets et de recettes qui les caractérisent, ne peuvent qu’être françaises. CQFD.

Cette carte participe donc, au-delà des plaisirs qu’elle promet, de la volonté de renforcer le mythe national. Il est très largement bâti autour de la profusion de denrées – “l’occasion de vérifier qu’il y en a bien 258 variétés” de fromages – et de l’idée de pays de cocagne. C’est le génie français que l’on décrit là. Quelques années plus tôt, Paul Vidal de La Blache (1845-1918) écrit un Tableau de la géographie de la France (1903) dans lequel il explique ce qui devient l’un des fondements de la pensée géographique française. Enseigné à des générations de petits écoliers, il a construit notre imaginaire et notre identité.

Une individualité géographique ne résulte pas de simples considérations de géologie et de climat. Ce n’est pas une chose donnée d’avance par la nature. Il faut partir de cette idée qu’une contrée est un réservoir où dorment des énergies dont la nature a déposé le germe, mais dont l’emploi dépend de l’homme. C’est lui qui, en la pliant à son usage, met en lumière son individualité. Il établit une connexion entre des traits épars ; aux effets incohérents de circonstances locales, il substitue un concours systématique de forces. C’est alors qu’une contrée se précise et se différencie, et qu’elle devient à la longue comme une médaille frappée à l’effigie d’un peuple.

Paul Vidal de La Blache, Tableau de la géographie de la France, 1903.


Des villages « lieux de mémoire » de la Nation française. La Bourgogne (source).

 

Une médaille frappée à l’effigie d’un peuple. Qui, mieux que les vins français et leur raffinement, pourrait exprimer cette interrelation ? Et plus encore, quels vins hormis ceux de la Bourgogne pourraient davantage magnifier le génie français ? La longue collection de villages fait vibrer le cœur de la République française.

Paris, centre de la France, centre du monde (source).

Tout est d’ailleurs organisé autour de Paris, véritable centre névralgique de la France des produits de terroir. La carte le dit bien : “Paris centre gastronomique du monde”. Phrase que l’on peut lire de deux manières : on trouve certes tout dans la capitale du pays – “tous les crus” -, mais Paris est également le centre qui propage ses lumières et ses bienfaits de civilisation au reste du monde. Le prosélytisme français en matière de gastronomie et de vins.

À suivre…

Des incendies catastrophiques au Chili

Le Chili est touché par des feux dévastateurs. Plusieurs raisons se conjuguent pour faciliter leur développement.

Des vignes très contrôlées versus une forêt peu aménagée. Vallée de Colchagua.

Le Chili est frappé par des incendies d’une gravité exceptionnelle. Au moins dix personnes sont déjà décédées. Et la présidente de la République s’est exclamée qu’il s’agit des pires feux auquel le pays a été confronté au cours de son histoire. De nombreux vignobles sont touchés par les flammes.

Sans doute de multiples raisons peuvent-elles être invoquées – et je vous fais grâce de la folie humaine – pour comprendre les raisons de ce cataclysme. À commencer par le réchauffement climatique. Comme d’autres pays du Nouveau Monde, les vignes sont justement placées dans des régions « méditerranéennes » particulièrement exposées. Ce n’est pas pour rien que l’Australie, l’Afrique du Sud ou encore la Californie sont touchées par ces fléaux. Ces régions viticoles sont situées aux avant-postes d’espaces climatiquement sensibles, tout particulièrement à la sécheresse. Généralement longées par des courants d’eaux froides – respectivement dérive circumpolaire d’Ouest, courant de Benguela et de Californie, et pour ce qui concerne le Chili, courant de Humboldt – ceux-ci stabilisent l’air ambiant. Ces dernières années furent marquées par une recrudescence de l’oscillation El Niño et par l’absence de précipitations. Et donc des risques accrus.

Le Chili, un pays d’enclos en fil de fer…

Mais là n’est pas tout, et les différents pays ont des particularités qui leurs sont propres et interagissent avec cette sensibilité climatique. Pour ce qui est du Chili, certains commentateurs ont déjà mis en exergue l’absence de planification spatiale. Le pays est marqué par une forme de libéralisme économique poussée à son point le plus avancé. Souvenez-vous, au temps de la Guerre froide, le Chili était placé sous la férule des Chicago Boys. Il en résulte une forte présence de la propriété privée dans l’espace rural au détriment de l’action publique. Tout le pays est cloisonné par des fils de fer. Un phénomène très impressionnant dont il est difficile de s’expliquer les origines. La moindre parcelle agricole, même à l’écart des zones peuplées, est ceinturée de barbelés. Rien de pire pour le géographe que je suis ; il est impossible d’aller où on le désire, et notamment sur les points hauts, souvent inclus dans de grandes propriétés.

Les fonds de vallées sont souvent entièrement dévolus à une grande propriété rurale. Vallée de Colchagua.

Car le Chili est un pays marqué par une propriété latifundiaire. Il doit donc y avoir autant de manières de gérer la forêt – il s’agit plutôt d’une forme dégradée de forêt, le chaparral – que de domaines privés… Et donc d’autant plus de risques d’extension des incendies. Et d’ailleurs, quelques espèces allochtones d’arbres à pousse rapide ont été plantées presque à l’infini, elles favorisent le développement des feux.

Bodega Errazuriz. Un versant replanté sur le coteau en arrière-plan. Vallée d’Aconcagua.

À cela s’ajoute une pauvreté rurale fort marquée dans certains secteurs ruraux, avec un habitat précaire dense, sans véritable système de gestion des déchets. De quoi favoriser le développement des incendies.

Enfin, un élément majeur doit être pris en compte. Il n’est pas sans faire penser à ce que nos campagnes ont vécu. Le Chili est en train de passer d’une agriculture traditionnelle à une agriculture, et en l’occurrence une viticulture, largement tournée vers l’extérieur du pays. Les plantations sont allées bon train ces dernières années ; le Chili passe de 110 000 ha de vignes au milieu des années 1980 à plus de 200 000 aujourd’hui. Soit l’équivalent du vignoble bordelais ajouté en une trentaine d’années ! La vigne s’étend dans les paysages jusqu’à devenir la seule production. Les cultures deviennent pérennes… et il faut bien le dire, très monotones. On pourrait faire le même raisonnement avec d’autres cultures irriguées dont le pays s’est fait une spécialité, dans les fruits ou les légumes.

Des moutons paissent dans les vignes pendant la taille. Vallée de Colchagua.

Aussi l’élevage méditerranéen pâtit-il de ces évolutions, d’autant plus que les Chiliens délaissent certaines viandes traditionnelles pour la vache… et surtout le poulet. La production de mouton ou de chèvre s’effondre. Le « cabri » n’est plus servi que dans les restaurants les plus populaires, et encore. À la décharge des Chiliens, il faut tout de même s’accrocher pour déjeuner d’une vieille biquette… (expérience vécue dont je ne garde pas un souvenir mémorable…, mais c’est sans doute parce que je n’ai pas trouvé le vin adéquat !). Bref, et plus sérieusement, les Chiliens voient la transhumance disparaître. Les animaux ne viennent plus pâturer dans le chaparral, et de ce fait contribuer à gérer l’embroussaillement. Vous l’aurez compris, ces espaces peu entretenus, sinon laissés à l’abandon, sont une proie facile pour les feux.

C’est là une cause majeure des incendies. On la retrouve, avec des origines quelques peu différentes, dans tous les espaces méditerranéens européens. France, Portugal, Grèce. Avec chaque année les mêmes terribles incendies.