VisitFrenchWine.com : quel regard sur la vigne en France ? (1)

Un village parmi les plus touristiques de France, Riquewihr (Alsace).

Le site VisitFrenchWine.com a été mis en ligne il y a quelques mois. Il est destiné à favoriser l’accueil des étrangers qui souhaiteraient visiter notre pays et ses vignobles, et bien sûr à accroître le nombre de touristes qui iraient d’une manière ou d’une autre visiter un vignoble. Je répète même si cela paraît évident : accroître le nombre de touristes qui iraient d’une manière ou d’une autre visiter un vignoble. Cela a son importance. Quelle image de nos vignobles le site véhicule-t-il ? Une analyse du texte, des photographies et du contenu paraît intéressante pour ce qu’elle nous dit de la relation tourisme – vignoble. Et plus encore, de nous-mêmes.


Nombre de prestations proposées par destinations en mai 2015.

Tout commence par un découpage très classique des vignobles par grandes entités : Bourgogne, Jura, Sud-Ouest. À bien y regarder, ça se complique : le Languedoc est coupé en deux entités, Languedoc et Pays d’Oc. Et on apprend sur cette dernière que la « vigne est omniprésente en Languedoc-Roussillon », ce qui fait donc une troisième entité puisque le Roussillon a sa propre page… Bigre. De quoi en perdre son latin pour les étrangers… On subodore derrière tout cela de petites querelles de clocher. La « dénomination « Pays d’Oc IGP » » a donc réussi à se scinder de ses consœurs.


Plusieurs découpages du Languedoc et du Roussillon…

Il existe aussi des chevauchements qui doivent étonner plus d’un étranger : la vallée du Rhône présente une page « Sur la route des vins et vignobles de Provence » que l’on retrouve forcément en Provence. Quant à la Corse, elle s’autoproclame « unique vignoble insulaire de France ». Les îles de Ré et d’Oléron ne seraient-elles pas viticoles ?

Une carte de localisation par Google…

Tout cela ne serait pas très grave si la cartographie vous aidait et pouvait vous faire passer d’une région à l’autre. Ce que l’on serait en droit d’attendre d’un site axé sur la mobilité à l’ère des smartphones. N’est-ce justement pas cela qui est invoqué par le ministère pour mettre en ligne le site ? Et bien non : les cartes sont pensées de manière statique depuis un ordinateur, et non in situ pour un utilisateur. On aimerait par exemple pouvoir passer du Cognac au Bordelais, du Beaujolais à la Bourgogne, ou justement de la Provence au Rhône. Les cartes de simple localisation, c’est-à-dire uniquement ponctuelles, et qui d’ailleurs utilisent la technologie plutôt vieillotte de Google – pour ne pas dire bien cheap ! -, ne permettent pas d’avoir une vue d’ensemble… On est bien dans la logique imposée par les institutions des vignobles, et non dans celle du touriste. Des frontières apparaissent, qui entravent la fluidité des pratiques.

Une cartographie pensée pour la mobilité, sans frontières internes.

La cartographie devrait être pensée comme un outil au service du touriste. Je suis en week-end à Toulouse, que me propose-t-on dans un rayon d’une heure de route ? Je suis à l’hôtel à Strasbourg, où puis-je aller facilement en train dans le vignoble alsacien sans louer de voiture ? Je passe mes vacances à vélo sur les bords de la Loire, que puis-je voir sans difficulté à proximité des pistes cyclables ? Et cerise sur le gâteau, je suis en Provence à Arles, que ce passe-t-il du côté des Costières de Nîmes (une grosse demi-heure de route, mais deux mondes qui paraissent s’ignorer) ?

Bref, j’ai déjà attiré votre attention sur la question de la cartographie dans un précédent billet, il y aurait beaucoup à faire en la matière. Mais cela nécessite un décentrement intellectuel et des compétences en cartographie. Outil merveilleux, mais qui pour l’instant n’est pas intégré à sa juste mesure par les professionnels du vin ou du tourisme. Le site fait référence au vélo, on souhaiterait pouvoir trouver sur le smartphone les parcours qui sont proposés. Là, rien… Ou alors dans un cadre préétabli que tout le monde n’aura pas envie de suivre. « Les 22 et 23 octobre 2016 suivez le balisage »… On en revient à une ère pré-smartphone.

Seul le Beaujolais paraît innover avec des audioguides téléchargeables gratuitement, et des cartes sur GoogleEarth. C’est un début.

Que propose le site VisitFrenchWine.com sur le fond ?

Top 30 des termes utilisés

Glisser la souris pour faire apparaître les données.

On le voit, il s’agit bien de découvrir des châteaux pour y mener une dégustation. On rencontrera donc des vignerons – beaucoup moins de vigneronnes, seulement 9 occurrences pour 121 pour le mot au masculin – dans leur cave ou leur domaine.

La vieille dualité viticulteur – pardon, vigneron – négoce est passée sous silence. Le négoce apparaît en effet sous la dénomination plus sexy de « Maison », avec une majuscule. Soit. Mais pourrai-je donc voir des vignerons si je vais dans le Cognac ? Ou en Champagne ? Vous vous doutez de la réponse. Il faudra faire d’autres recherches sur le net. Et la coopération viticole semble complètement occultée en tant que telle. On connaît son vieux complexe, et c’est dommage. Elle devrait être un acteur clé de l’œnotourisme en France, ce qui est le cas dans certaines régions, mais est loin d’être la norme. Et je ne parle pas de seules dégustations, mais de programmes œnotouristiques élaborés.

Et justement, qu’est ce qui est proposé ?

L’association avec la gastronomie est bien représentée, et c’est logique.

Ceci dit, lorsque l’on sort du triptyque dégustation (3,5 %) – restaurant (0,6 %) – cuisine, le nombre d’occurrence des termes chute vite, tout comme les thématiques.

L’art sous différentes formes est également une association privilégiée. Je laisse les termes de « fête » et « festival » en supposant qu’il puisse y avoir des concerts par exemple.

On remarquera à ce propos la forte représentation du jazz comme genre de musique. Loin de moi l’idée de tomber dans des clichés, mais ce style de musique s’adresse tout de même de manière privilégiée à des catégories socio-professionnelles diplômées, aisées, et plutôt dans la force de l’âge.
Quid des musiques actuelles ? Quid des jeunes ?

Comment accroître le nombre de touriste si l’on s’adresse de manière privilégiée à la partie de la société qui est déjà la plus intéressée par le vin ? Le tourisme ne serait-il pas une manière privilégiée d’attirer au vin des néophytes ?

Des néophytes amateurs ou amatrices d’art et de musiques actuelles, rivés à leurs smartphones et particulièrement mobiles les week-end et l’été par exemple, ça ne vous dit rien ?
Des gens pour lesquels les termes d’échange, de solidarité, de participation, de sociabilité – tiens, ne parlait-on pas de coopération un peu plus haut ? – sont devenus essentiels, ça ne vous dit rien non plus ?

À suivre.


Méthodologie : le corpus de texte a été pris sur le site VisitFrenchWine.com le 25 mai 2016, et analysé grâce au logiciel d’analyse textuelle TXM. Le texte total est composé de 47718 mots, qui a été nettoyé de tous les articles et autres pronoms pour en arriver à un corpus de 8319 termes (seuls les mots apparaissant plus de 5 fois sont retenus, soit 460 termes sur lesquels sont faites les statistiques. J’ai supprimé les termes vin (602 fois), vignoble (332) et vigne (176).
Les photographies ont toutes été récupérées (194 fichiers au total) le 25 mai 2016 et seront analysées selon une grille de lecture.