Une nouvelle carte des pesticides en France

Traitement des vignes.

Sans doute aurez-vous vu cette carte proposée par l’émission Cash Investigation du 2 février 2016 (en replay ici) : les pesticides dangereux. Elle pose de multiples problèmes de cartographie, et fausse donc sa lecture.


Tout d’abord parce que des valeurs absolues ne doivent pas « colorier » entièrement un espace, ici les départements, car elles intègrent sinon un effet de taille. Les grands départements apparaîtront surreprésentés. Il est donc nécessaire de passer à une représentation en cercles proportionnels.

Ensuite parce que la discrétisation proposée (difficile à lire d’ailleurs) repose sur des seuils conventionnels (les valeurs en milliers de tonnes), alors qu’elle devrait se faire en fonction de toute la série statistique. C’est là que l’on peut intégrer la superficie de l’espace considéré. Idéalement, en ne prenant pas tout le département, mais la Surface Agricole Utilisée (ce qui retire par exemple la haute montagne non cultivée dans certains départements) du RGA 2010. Pour davantage de finesse, j’ai également retranché les surfaces en culture biologique, puisque normalement non traitées. Les données se trouvent ici [Pesticides].

Plusieurs discrétisations peuvent alors être proposées.

En tranchant dans le vif, on peut faire émerger les départements qui ont un taux de pesticides supérieur à la moyenne par rapport à ceux qui sont en dessous.

Une France contrastée

Ou alors privilégier une discrétisation par moyennes emboîtées, ce qui donne davantage de finesse à la carte.

Les deux France des pesticides

Une autre méthode peut être utilisée afin de dégager des écarts par rapport à la distribution en utilisant l’algorithme de Jenks [voir ici en page 22]; elle permet d’atteindre un autre degré de précision.

Les deux France des pesticides v.2

Certes, ces différentes cartes ne modifient pas du tout au tout celles de Cash Investigation. Notamment parce que les départements français ont globalement (à part les départements insulaires) des dimensions similaires (ils sont créés par la Révolution française pour que tout le territoire puisse être atteint en une journée de cheval). Et la faiblesse relative de l’agriculture bio n’amène pas beaucoup de variations non plus. Les surfaces ne dépassent jamais plus de 16 % de la SAU.

Mais tout de même. Une opposition France de l’Ouest / France de l’Est apparaît plus nettement. La première est davantage sous l’emprise des pesticides, avec des « régions » particulièrement concernées : un grand Bassin Parisien auquel on peut adjoindre le Nord de la France, terre des grandes cultures céréalières ou industrielles ; un quart Nord-Ouest avec des contrastes importants (moins de pesticides à l’intérieur, mais le Finistère et la Loire-Atlantique plutôt concernées par le phénomène, avec la viticulture et le maraîchage) ; enfin un grand Sud-Ouest viticole ou arboricole. C’est la France des grands espaces, souvent mécanisés.

La France de l’Est est globalement moins touchée par l’utilisation des pesticides, à l’exception des espaces viticoles (Champagne, Alsace, vallée du Rhône et pourtour méditerranéen). En fait, ce sont les régions de montagne (le vide du Massif Central est particulièrement expressif), plutôt orientée vers l’élevage, souvent de manière extensive, qui utilisent le moins de pesticides.

In fine, c’est sans doute moins la question climatique qui intervient comme on le dit – même si elle doit avoir son rôle – que l’insertion des différentes régions dans la mondialisation. Ce qui procède donc d’un choix de société : nous avons souhaité avoir des régions agricoles puissantes, créatrices d’emplois, exportatrices dans le monde entier (et avons-nous véritablement le choix ?). Certaines dégagent des revenus considérables – à nuancer tout de même -, d’autres sont bien plus à la peine, on le voit avec les éleveurs en ce moment.

On me le reprochera peut-être, mais je n’irai pas plus loin dans l’analyse des données.

Le débat est complexe, et nous manquons cruellement d’informations. Un lointain rapport de 2004 évoquait ce point ; il ne me semble pas que l’on ait beaucoup progressé sur la question. Preuve en est l’accès à l’information (voir ci-dessous).

Les données utilisées par Cash Investigation manquent de précisions, et traduisent bien la difficulté à se procurer des données fiables et précises :

Les données avec lesquelles nous avons travaillé proviennent du ministère de l’Écologie. Le ministère de l’Agriculture exerce également un droit de regard sur leur publication. Elles sont confidentielles et couvrent une période qui s’étend de 2008 à 2013 (et de 2009 à 2013 pour l’outre-mer).

Source : Quels pesticides dangereux sont utilisés près de chez vous ?, France-TV, 2 février 2016.

Il serait bien plus intéressant d’avoir des informations par communes.

Il est tout de même extraordinaire que ces données ne soient pas publiques. On trouve des embryons d’informations sur le site Agreste, mais difficiles à lire, et seulement par bassins viticoles… Tout comme d’ailleurs celles qui concernent les agriculteurs eux-mêmes : très exposés aux traitements qu’ils utilisent – on remarquera sur la photo ci-dessus que le producteur ne se protège pas… pensant sans doute que la cabine suffira bien -, aucune information fiable n’est disponible à ma connaissance. Il y a pourtant plusieurs années, la Mutualité Sociale Agricole avait déclaré mener des analyses en ce sens… Que ne sont-elles devenues publiques ? La Revue du Vin de France évoquait naguère une véritable omerta dans la profession.

Une chose est certaine : la pression monte dans l’opinion publique. Ni les pouvoirs publics ni le monde agricole ne pourront bien longtemps rester sourds à ces demandes de transparence.