Réponse à M. Jacques Berthomeau

États-Unis ? Australie ? Non… France, Champagne.

Cher Monsieur Berthomeau,

Je tiens à vous remercier d’avoir rebondi sur mon précédent billet. Je trouve qu’il manque cruellement un espace de débat sur la vigne et le vin en France. Hormis Vino Bravo, seulement une fois par an, quelques colloques scientifiques (la Chaire UNESCO de Dijon mène un gros travail de ce point de vue, avec notamment les Rencontres du Clos de Vougeot, annuelles elles aussi), nous voilà bien démunis. Donc, merci.

En revanche, permettez-moi d’abord d’attirer votre attention sur le fait qu’il faudrait me lire attentivement. Est-ce que « [j’] emboite le pas de ceux qui imaginent ou prévoient voir pousser de la vigne en lieu et place des champs de betteraves, de céréales, de colza dans les grandes plaines du Nord » ?
N’écrivais-je pas justement :

« La Normandie et la Bretagne, pour en rester à la France, se réjouissent déjà. Mais il y a fort à parier que ces plantations seront limitées, et qu’elles se feront à l’initiative de quelques passionnés, de restaurants ou d’hôtels. Sans doute sur un modèle proche de ce qui existe déjà sur les terrils du Nord de la France ou à Rouen. » ?

À mon sens, si un mouvement apparaît, ce sera plutôt – permettez-moi de me citer encore – « dans les régions viticoles déjà existantes ». Merci d’abonder dans mon sens ! En Roumanie effectivement, mais aussi en Bulgarie, en Hongrie ou dans d’autres vignobles étrangers bien à la peine depuis quelques années. Mais cela pourra aussi se faire dans des régions françaises en difficulté, assez nombreuses au demeurant. Dans le Beaujolais et le Muscadet, deux vignobles profondément touchés par la crise – le second connaît une baisse des prix du foncier depuis 25 ans -, ou encore dans le Languedoc, certains secteurs des Côtes-du-Rhône, ou de la Provence.

Nous sommes d’accord pour dire que personne n’est capable pour lire dans le marc (de Bourgogne, je préfère). Zut, re-FOG-erais-je ? Plus sérieusement : qui était capable de prédire la baisse des cours du pétrole ? Qu’un jour les commerces de sport ou de jardinerie seraient phagocytés par la grande distribution avec des produits issus du monde entier ? Que Google ou Facebook (dont on ignorait d’ailleurs jusqu’à l’existence avant 1998… et 2006, c’est-à-dire hier !) capteraient les flux de lecteurs de la presse et mettraient à mal leur survie même ? Et je vous fais grâce de l’apparition des Airbnb et autres Uber… Vous allez me dire, tout ça n’est pas du vin.

Alors, qui aurait pensé avant les années 1980 que le critique le plus influent au monde serait un Américain sorti du fin fond du Maryland, Robert Parker pour ne pas le nommer, et qu’il imposerait à une bonne partie de la planète sa grille de notation des vins sur 100 ? Qui aurait vu venir les pays du Nouveau Monde avant cette même période ? Votre rapport est écrit a posteriori, en 2001 seulement. Qui aurait pensé que les Chinois achèteraient des châteaux dans le bordelais (on doit en être à une centaine aujourd’hui…) ? Avons-nous vu venir la mode du rosé, vin on ne peut plus ringard il y a encore quelques années ? Ou les boissons à base de vin aromatisées à la pêche, dont on sait qu’elles connaissent un succès fulgurant ?

Bref, vous l’aurez compris, personnellement, je ne suis certain de rien. C’est le propre de mon métier. En revanche, chercher à éclairer le présent et donner du « grain à moudre » aux gens qui voudront bien me lire, voilà la mission que je me suis assigné. À chacun de se faire sa propre opinion. À condition qu’elle soit argumentée. Et c’est là que le bât blesse de votre côté : vous réfutez mes arguments, sans vraiment jamais mener une démonstration convaincante. Désolé. Et surtout, vous en restez à une vision franco-française de la question. Encore désolé.

Changeons d’échelle si vous le voulez bien.

Pourquoi un groupe chinois n’irait-il pas investir dans l’Entre-Deux-Mers pour vendre du vin à moindre prix aux classes moyennes de son pays, alors que ces dernières ne rêvent que de consommer des boissons estampillées Bordeaux ?
Idem pour du Cognac ? Certains de mes étudiants ont travaillé il y a quelques années pour un professionnel charentais sur la question des droits de plantation ; ils ont toujours été animés par un sentiment de doute quant à leur véritable mission. Pour qui travaillaient-ils réellement ? Et quel était le véritable objet de leur diagnostic territorial ?
Avec l’accord TAFTA, s’il voit le jour et qu’il amène la création du gigantesque marché unique entre les États-Unis d’Amérique et l’Europe, ne pourrait-on imaginer que la grande distribution américaine ou un grand groupe ne décide de planter des vignes en France ? Carrefour, que vous citez, c’est bien gentil (86 millions d’euros de CA en 2015), mais j’ai en ce qui me concerne en tête plutôt Walmart (484 milliards de $ !) ou Costco. Costco dont on se souviendra que l’influente Annette Alvarez-Peters avait déclaré que vendre du vin ou du papier toilette, c’est la même chose. Comme quoi, le parallèle avec la bière n’est peut être pas si bête que cela, certaines font pire. Et d’ailleurs, Starbuck a lancé avec succès la vente de vin dans ses enseignes américaines ; on peut s’attendre à ce qu’il fasse de même en Europe ou ailleurs. Au bas mot, 19 000 sites dans le monde. Il faudra bien les approvisionner. Et je suis prêt à parier que les fast-foods vont suivre d’ici peu.

Pourquoi ces groupes s’ennuieraient-ils à investir ici ? Et bien justement parce que les premiers partenariats qui ont existé dans ce sens ont échaudé les Américains. Mondavi n’a pas pu s’implanter à Aniane (et encore là, je vous le concède, c’eut sans doute été un petit investissement). Et surtout, Gallo (n° 1 mondial) a connu une fraude sans précédent en achetant du pinot noir qui n’en était pas à la coopérative Sieur d’Arques. Cela représentait tout de même un marché de plusieurs millions de cols par an. Un rapide calcul, seulement sur la fraude : un volume estimé à 3,57 millions de gallons (135 000 hl), avec un rendement de 50 hl/ha à la louche = 2700 ha. Tiens, l’équivalent de ce que pourrait être une « ferme des mille vignes »… Je n’imagine pas ce que cela donnerait sur le total des ventes annuelles, chiffre inconnu à mon grand regret.
Je pourrais continuer… Les États-Unis sont devenus le plus grand pays consommateur de vin, mais l’Europe est toujours le premier marché, et de loin. Nul doute à cela, elle suscitera des convoitises.

Tout ceci n’arrivera peut-être pas, mais reste du domaine du possible. Et non du « pur fantasme » comme vous l’écrivez.

La « ferme des mille vignes » n’est qu’une image, à ne pas prendre au pied de la lettre. Il est pourtant des secteurs du Bordelais, de la Loire ou de Champagne qui sont complètement banalisés. Grandes parcelles monotones, absence de toute autre végétation que la vigne, et rectitude des horizons. Hélas si, je suis déjà bien « inquiet pour nos chers paysages viticoles ».

La fin des droits de plantation ou « la ferme des mille vignes »

Vignes récemment plantées sur les bords du Rhône.

Au 1er janvier 2016, le monde du vin vient de connaître un changement majeur : la libéralisation des plantations de vignes. Enfin presque… Celle-ci touche pour l’instant la catégorie des vins dits sans indication géographique, les Appellations d’Origine Contrôlée (AOC) sont toujours contingentées. Et c’est sans doute souhaitable.

Il y avait donc des droits de plantation direz-vous ? En effet, le vignoble français est étroitement contrôlé depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le Décret n°53-977 du 30 septembre 1953 « relatif à l’organisation et l’assainissement du marché du vin et à l’orientation de la production viticole » encadre strictement la plantation de vignes. Un principe qui sera d’ailleurs étendus à la Communauté Européenne, puisque repris en 1970 dans le droit européen par l’Organisation Commune du Marché Viti-vinicole (dite OCM-vin). Quels étaient les buts d’une telle régulation ?

Source : Décret n°53-977 du 30 septembre 1953.

En simplifiant, on cherche alors à éliminer les cépages hybrides gros producteurs (comme le noah ou le baco), à diminuer la surface viticole de la France alors en surproduction, ou encore à améliorer la qualité des vins en poussant les viticulteurs à créer des AOC. Dans la longue durée, on perçoit bien combien les surfaces en vignes sont venues se concentrer sur les espaces les plus qualitatifs, globalement ceux possédant des AOC.

Concentration et diminution des vignes en France (1970-2010)
[Cliquez sur la figure pour l’agrandir]
surf_1970_2010Sources : RGA 1970 – 2010

Le phénomène s’est développé en permettant aux viticulteurs professionnels d’acquérir des droits de plantation que délaissaient (un peu contraintes tout de même…) les régions les moins aptes à produire des vins de qualité. Ou pensées comme telles.

Le transfert des droits de plantation en Loire-Atlantique

[cliquez sur la carte pour l’agrandir]
Figure n° 63

Source : R. Schirmer, 2010, Le Muscadet, PUB, p. 307.

On le voit nettement à l’échelle de la Loire-Atlantique, dont la frange Nord a petit à petit abandonné toute vigne, à l’exception des Coteaux de la Loire, au profit du Sud, et notamment du Sèvre-et-Maine. Un processus que l’on rencontre ailleurs.

Il en va de même à l’échelle européenne :

« Une organisation commune du marché viti-vinicole a été progressivement mise en œuvre depuis 1962 dans le cadre de la Politique agricole commune (PAC). Le but de la PAC est d’atteindre les objectifs de l’article 33 du traité, et notamment, dans le secteur viti-vinicole, de stabiliser les marchés et garantir un niveau de vie équitable pour les viticulteurs. La réalisation de ces objectifs suppose, d’une part, l’adaptation des besoins aux ressources en agissant sur l’offre par la gestion appropriée du potentiel viticole (…) et, d’autre part, le recours à des mécanismes de marché pour préserver son équilibre et éviter les excédents (…) ».

Source : Bahans, J.-M., Menjucq, M., 2003, Droit du marché viti-vinicole, Féret, p. 129

Autrement dit, l’action sur l’offre de vin – via les surfaces viticoles – a été conçue comme l’instrument qui stabiliserait les marchés et permettrait une relative prospérité du monde du vin. Un monde viticole, faut-il le rappeler, alors pensé comme étant celui de la petite exploitation familiale. La volonté de protéger le monde du vin d’une industrialisation telle que la connaissent au contraire d’autres domaines agricoles, de la céréaliculture au secteur laitier, guide le législateur. Les vignobles ont donc échappé à ceci :

La Beauce à 300 km/h…
[vous n’êtes pas obligés de regarder la vidéo en entier…]

La régulation a eu pour objet de maintenir des campagnes viticoles denses, faites d’une multitude de petites exploitations paysannes. À des degrés divers selon les régions bien sûr. Mais on touche aux mythes fondateurs de la France. C’est sans doute la Bourgogne qui est allée le plus loin dans ce sens, tant dans l’exacerbation d’un folklore vigneron que dans la consécration de ses « climats« . On lira avec profit les travaux de Gilles Laferté et d’Olivier Jacquet.

Le village de Vosne-Romanée (Bourgogne).

La conséquence ? Un négoce français et même européen plutôt petit, atomisé. Surtout au regard de ce que connaît le Nouveau Monde, dont on rappellera que le premier producteur mondial est californien, le groupe Gallo.

Et c’est justement ce modèle qui inspire la Commission européenne en 2008 lorsqu’elle décide sous la présidence de Mariann Fischer Boel de libéraliser le secteur viti-vinicole communautaire pour lutter contre la concurrence des vins du Nouveau Monde. Le constat est simple : nos opérateurs ne sont pas assez puissants pour lutter à armes égales contre les entreprises américaines, chiliennes ou australiennes. Il est donc nécessaire de libéraliser le secteur viti-vinicole de manière à leur permettre de monter en puissance.

Installations vinicoles de dimension industrielle (vallée de la Barossa, Australie).

Une politique qui s’inscrit dans une pensée libérale plus vaste qui propose, pour réduire le coût de la PAC, de supprimer l’obligation de jachère et les quotas laitier. Dont acte, le secteur laitier est par exemple libéralisé depuis avril 2015. Une « ferme des mille vaches » est apparue, au grand dam des tenants de l’exploitation paysanne.

On remarquera à ce propos que le monde viticole est tout de même un lobby puissant : il a réussi à limiter la libéralisation du secteur. On pourra lire les points de vue des professionnels dans ce rapport de 2010. Mais un lobby moins puissant qu’il n’y paraît, puisque la mesure est en demi-teinte : les AOC sont exclues de la réforme jusqu’en 2018, et seuls les vins sans IG sont pour l’instant libres de plantation.

Quelles sont les conséquences de cette dérégulation ?

Vignes sur le terril d’Haillicourt.
Source : La Voix du Nord.

Tout d’abord, et c’est effectivement le côté sympathique de l’affaire, des vignes vont pouvoir être plantées partout. La Normandie et la Bretagne, pour en rester à la France, se réjouissent déjà. Mais il y a fort à parier que ces plantations seront limitées, et qu’elles se feront à l’initiative de quelques passionnés, de restaurants ou d’hôtels. Sans doute sur un modèle proche de ce qui existe déjà sur les terrils du Nord de la France ou à bientôt à Rouen.

Dans les régions viticoles déjà existantes, il est possible que de puissants opérateurs (négoce et/ou grande distribution) mettent en place des filières pour s’approvisionner en vin avec des volumes conséquents et les revendre en entrée de gamme. Le maire d’une commune de Champagne s’est fait l’écho d’une telle crainte. On pourrait imaginer que ce soit également le cas pour des vins peu valorisés, comme le rosé, ou les boissons fruitées à base de vin (du chardonnay à la pêche par exemple).

Évolution des ventes de vins tranquilles en bag in box par catégorie
Source : FranceAgriMer,Les Ventes de vin tranquilles en grande distribution, 2013.

Avec la montée en puissance du bag in box et la faible valorisation des vins qui sont vendus par ce biais en grande distribution, on peut s’attendre à une banalisation de cette boisson qu’est le vin. Pour ressembler à ce qui peut se faire dans le domaine des spiritueux, de l’eau ou de la bière par exemple.

Bière dont on rappellera qu’elle vient de connaître des fusions d’entreprises sans précédent. Avec désormais quelques grands brasseurs mondiaux qui dominent l’essentiel du marché mondial (voir l’infographie ici). Le monde du vin européen était à des années lumières de telles stratégies. C’est peut être justement un verrou qui vient de sauter et devrait permettre un rattrapage. Avec des conséquences sur des paysages qui témoigneront de cette industrialisation. Monotonie paysagère, et diminution drastique du nombre d’exploitants dans les vignobles les moins valorisés…

Désolé de vous accabler, mais voilà ce que cela peut donner en Australie, dans la région du Riverland. Ça rappelle un peu la Beauce, non ?

Parcelles démesurées, région du Riverland (Australie du Sud).

Des « fermes des mille vignes » risquent bien d’apparaître*.


 

* : le nombre de ceps de vignes sera bien sûr sans commune mesure. Pour une exploitation de 100 ha, on peut facilement atteindre les 500 000 pieds.