Réchauffement climatique : peur sur la vigne (2)

Mécanisation des apports d’amendements. Les Riceys, Champagne.

Il ne s’agit guère de nier le réchauffement climatique, bien au contraire. Il est plutôt question d’essayer de montrer que la vigne n’est peut-être pas un aussi bon indicateur du réchauffement climatique que l’on peut le croire au premier abord. Pourquoi ?

Tout d’abord parce que les vignes sont trop souvent pensées par les climatologues comme une plante qui n’enregistre pas de contraintes autres que climatiques. Ce qui est éminemment faux. Elles sont insérées dans des vignobles, ce qui veut dire qu’elles interagissent avec nos sociétés et ses évolutions. À commencer par celle du monde viticole lui-même.

Des vignes sur le plateau du fait de la mécanisation, Saumur-Champigny.

L’un des changements les plus visibles qui touchent le monde viticole, c’est la mécanisation du travail agricole. Elle entraîne de multiples bouleversements. De nombreux vignobles ont connu des modifications dans leurs parcellaires. Les pentes les plus prononcées peuvent ainsi être abandonnées au profit d’espaces plus plans. Cela peut donner un véritable glissement depuis les anciens coteaux en direction des plateaux qui encadrent les vallées. Les vignobles les plus mécanisés ont bien connu ce phénomène, sur les bords de la Loire, en Gironde, ou encore en Champagne. Cela a entraîné une incidence sur le vin lui-même : les viticulteurs recherchent davantage de maturité pour que les raisins se décrochent mieux des grappes. L’acidité baisse. N’est-ce pas justement ce que l’on enregistre à propos du réchauffement climatique ?

Tout le vignoble n’est pas récolté à la machine me direz-vous. C’est vrai. Mais d’autres paramètres devraient être pris en compte. Les viticulteurs sont de mieux en mieux formés : ils ont donc de bien meilleures connaissances sur la plante et sur les mécanismes de la vinification. Le graphique ci-dessous montre qu’ils sont les plus diplômés du monde agricole en ce qui concerne le Secondaire de cycle court.

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Source : Primeurs n° 281, février 2012 « Jeunes agriculteurs, parmi les actifs les mieux formés ».

Autrement dit, ce sont les BTS viticulture-œnologie que l’on voit ressortir ici. Ces professionnels mieux formés, en constante relation avec leur clientèle, ne font plus les vins acides et de mauvaise qualité que l’on trouvait encore dans les années 1950. Qu’ils soient en coopérative ou viticulteurs indépendants, ils sont aujourd’hui très encadrés. Des techniciens et des œnologues les conseillent depuis la vigne jusqu’au chai. Il serait par exemple intéressant de mesurer l’impact des vendanges en vert, c’est-à-dire le fait de supprimer certaines grappes de raisins pour améliorer la concentration de celles qui restent. Le fait que cette pratique soit aujourd’hui contestée n’est pas non plus sans avoir des incidences sur les productions pour ceux qui l’abandonnent. Dans un autre registre, les modalités de paiement des raisins ont pu changer : les coopératives se sont engagées dans la voie de la qualité. Elles rémunèrent de moins en moins leurs adhérents au volume mais en fonction de paramètres qualitatifs. Or, les efforts les plus importants, sans doute à la suite de l’œnologue Émile Peynaud (1912-2004), ont porté dans tous les vignobles sur le fait de vendanger des raisins sains et mûrs. Gages d’un vin de qualité. On retombe sur la même constatation que tout à l’heure.

À ce propos, comment ne pas évoquer la fermentation malolactique ? Émile Peynaud fut parmi les premiers œnologues à travailler sur la question, à en comprendre les mécanismes, et donc à la maîtriser. Alors qu’elle pouvait être déclenchée sans que l’on comprenne vraiment pourquoi ni comment, qu’elle pouvait même demeurer partielle sans qu’on le veuille, elle est désormais contrôlée par les producteurs. Avec même une période – les années 1980-1990 ? – pendant lesquelles on en a abusé dans bon nombre de vignobles ; le consommateur n’était-il pas avide de vins blancs avec des arômes grillés, torréfiés, évoquant le miel, et des goûts lactés ?
Le résultat : des vins moins acides, encore une fois…

Traitement de la vigne, vallée de la Moselle. Une récolte assurée tous les ans, même dans une région difficile.

On pourrait encore invoquer le contrôle des maladies de la vigne. Grâce aux progrès des prévisions météorologiques, les viticulteurs savent bien mieux quand traiter la vigne, ou quand vendanger. Et je ne fais même pas référence ici à des appareils comme les réfractomètres qui permettent de bien connaître l’évolution du sucre dans le raisin. Les traitements chimiques font en tout cas qu’il n’y a plus d’années catastrophiques. Elles sont plus ou moins bonnes, mais il y a toujours des récoltes… (et de la pollution, mais c’est une autre thématique). Et de bien meilleures qualités que ce ne fut le cas il y a encore 50 ans. La peur de perdre toute une récolte pouvait entraîner les viticulteurs à vendanger trop tôt, lorsque le temps n’est pas favorable. J’avais retrouvé dans les archives de Ouest France une chronique tenue par un vigneron dans les années 1950 ; il ne cessait de blâmer les « verjutiers » qui cédaient à la panique du fait d’un temps pluvieux (voir par exemple Ouest France des 6-7 août 1949). La pression est bien moindre aujourd’hui. Quelle incidence cela a-t-il dans la longue durée sur le goût des vins ?

Robert Parker
Source : Wikimedia

Enfin, et il y aurait sans doute d’autres éléments à prendre en compte, les changements de goûts des consommateurs est essentiel à prendre en compte. J’avais déjà évoqué le rôle de Robert Parker, mais je pense que davantage que sa seule influence (réelle ou supposée), c’est celle de toute une société qu’il faut prendre en compte. Le géographe Jean-Robert Pitte évoque par exemple notre tendance à manger et boire sucré. Mais plus encore, le fait que l’on ait abandonné le vin-alimentation pour un vin de meilleure qualité, source de plaisir, et bu à certains moments de la semaine n’est pas sans conséquences.

Ces éléments n’auraient-ils pas une influence sur les dates de vendange ?

La réponse à la question ne peut être que complexe. Elle invite à davantage appréhender le réchauffement climatique afin de mieux cerner ses incidences futures.