AVA « Rocks district » : divergences de vues, différences de culture

Vignoble dans la région de Walla Walla, les Blue Mountains en arrière-plan

Un nouveau territoire viticole de qualité vient d’être proposé à l’autorité de régulation américaine (la TTB) : l’American Viticulture Area (AVA) « Rocks district of Milton-Freewater » dans la région de Walla Walla (à la frontière entre les États de Washington et d’Oregon, au Nord-Ouest des Etats-Unis).
La manière dont il est pensé ainsi que la réaction de certains protagonistes sont intéressantes pour illustrer les différences de conception de territoires viti-vinicoles entre le Nouveau Monde et l’Ancien. D’autant que l’un des principaux acteurs, Christophe Baron du domaine Cayuse Vineyards, est Français (champenois pour être précis).

Une parcelle du vignoble Cayuse

Il est à l’origine de l’intérêt que portent les producteurs de la région pour un ancien cône de déjection d’un cours d’eau qui drainait de proches montagnes, les Blue Mountains. Le sol est donc constitué d’un pavement de galets de basalte roulés, les fameux « rocks ». Ils rappellent bien évidemment le vignoble de Châteauneuf-du-Pape. D’anciennes terrasses du Rhône y ont en effet laissé de gros galets roulés qui font la particularité de cette Appellation d’Origine Contrôlée. On en verra des images ici (faire également attention à la bouteille, je reviens dessus plus loin) :

Source : Fédération des Producteurs de Châteauneuf-du-Pape

Ceux-ci sont réputés pour permettre un allongement de la saison végétative des ceps de vigne : la pierre capte l’énergie solaire toute la journée avant de la restituer aux plantes pendant la nuit. Le printemps est avancé, alors que l’automne peut être retardé du fait de cet effet particulier. Les vignes bénéficient du micro-climat particulier ainsi généré. Le principe est le même à Walla Walla.

Les galets roulés en basalte, vignoble Cayuse

Le Nord-Ouest des États-Unis connaît un essor remarquable des plantations en vigne. Alors que la production n’y était qu’anecdotique encore il y a peu, avec un seul domaine important aux portes de Seattle (chateau Ste Michelle), les États d’Oregon et de Washington deviennent des régions très en vogue aux États-Unis, notamment pour leur pinot noir. Ce dernier État ne compte que 19 wineries en 1981, plus de 160 en 2000, et aux alentours de 700 en 2012.

Et comme pour de nombreuses régions viticoles dans le monde, à mesure que la qualité progresse, les producteurs cherchent à individualiser les espaces viticoles. Les Côtes-du-Rhône ont par exemple donné naissance a de nombreuses sous-appellations (Gigondas en 1973, Vacqueyras en 1990), ou appellations villageoises (Beaume-de-Venise en 2005). Les États-Unis connaissent un processus similaire d’identification d’espaces avec des vins aux qualités particulières. C’est là que l’approche devient différente pour créer des sous-régions viticoles.

Les Appellations d’Origine Contrôlée (AOC) méridionales du Rhône

En toute logique, les régions viticoles françaises peuvent se fragmenter en territoires plus petits au sein d’une AOC préexistante à condition de mettre en place des normes de production plus restrictives. Elles s’appuient de ce fait sur des terroirs précis et circonscrits. Ce qui veut dire que les producteurs ont l’accord de l’INAO à condition de démontrer que leurs vins expriment une typicité particulière. Celle-ci renvoie non seulement à des particularités physiques qui proviennent du sol et du sous-sol (la roche-mère, encore dite substratum), de l’exposition ou encore du drainage, mais aussi des pratiques des viticulteurs (rendements limités, cuvaisons plus longues, élevage dans la durée par exemple).

Il leur faut donc prouver qu’il y a bien matière à créer une nouvelle AOC, un échelon de village par exemple, en montrant qu’ils ont le savoir-faire adéquat. Et que leurs vins ne ressemblent à aucun autre vin. Cela nécessite des années de travail pour arriver à un tel résultat. Il s’inscrit dans une démarche collective ; les producteurs se réclament d’un territoire qui donnera son nom au nouveau vignoble. La bouteille particulière de l’appellation Châteauneuf-du-Pape traduit bien cette appartenance. C’est par conséquent une communauté de viticulteurs, situés dans un espace donné, qui cherche à obtenir une nouvelle appellation. J’ai déjà évoqué cette logique de vins de terroirs dans des articles précédents.


La bouteille officielle de Châteauneuf-du-Pape (Source : Fédération des Producteurs de Châteauneuf-du-Pape)

Ceci explique le fait que la France possède désormais plus de 450 AOC, en fait réparties entre 9 bassins de production. C’est le résultat d’un processus qui commence en 1935 avec la naissance des premières AOC et continue depuis avec l’élévation qualitative des vignobles français.

Les Bassins viticoles français. Source : DGCCRF

La logique est bien différente aux États-Unis. Preuve en est l’exemple du Rocks district.

Les pratiques viti-vinicoles ? Elles sont très récentes, Christophe Baron s’installe dans le secteur en 1996. Et depuis, les producteurs ne cessent de tester de nouvelles techniques (dont la biodynamie depuis peu) ou de nouveau cépages (trempanillo par exemple). Ils sont donc encore en pleine recherche de ce que peuvent être leurs vins. C’est le côté excitant des vignobles du Nouveau Monde, marqués par un débordement d’énergie. Impossible en tout cas de parler ici d’une typicité particulière. Elle n’est d’ailleurs par recherchée : aucune pratique n’est figée dans cet espace, il est possible de produire du vin blanc, rouge, ou même effervescent. À chaque producteur de choisir ce qu’il souhaite produire, avec le cépage de son choix. Au contraire de l’INAO, le TTB n’intervient pas en ce qui concerne les normes de production. C’est le marché, via des prescripteurs comme la presse, qui décide de la qualité des vins.

La communauté de producteurs ? Il n’est pas certain qu’elle existe à proprement parler, même s’il semble qu’il y ait des échanges et une entraide entre les différents acteurs. Elle est de toute façon bien récente. Et de ce fait, aucun usage ancien ne soude les viticulteurs. Peu de wineries utilisent d’ailleurs l’AVA Walla Walla Valley car elles s’approvisionnent souvent en raisin en dehors de la région, en particulier plus en amont vers Yakima. On se souviendra de la winery Corvus que j’avais évoqué ici.

Les limites territoriales ? Il s’agit moins d’un territoire (et donc d’un ensemble identitaire) que d’une délimitation correspondant à un sol particulier. Il n’est pas surprenant que le dossier soit porté par le géologue Kevin R. Pogue de l’Université de Walla Walla (Whitman College). Plus surprenant à nos yeux d’Européens, les producteurs peuvent se situer en dehors même de l’espace concerné. Ce qui serait strictement interdit en France (si l’on inclut l’aire de tolérance accordée par l’INAO).

Plantation de vignes en échalas, une nouvelle technique pour le vignoble Cayuse

Les vignes ? Alors qu’en France les appellations concrétisent des vignobles déjà existants, l’AVA Rocks fait figure de coquille vide si l’on se place dans une perspective européenne. Seuls 7 % de la superficie de l’AVA sont plantés pour l’instant (une centaine d’hectares sur les 1500). Dans une perspective américaine, c’est davantage une forme de confiance dans l’avenir. L’Europe s’appuie sur son passé pour construire son présent, l’Amérique part du présent pour imaginer l’avenir.

On comprend dès lors que le principal intéressé, Christophe Baron, ait pu proclamer qu’il ne revendiquerait pas l’appellation Rocks District pour ses vins. L’absence d’histoire de la région et le problème des limites spatiales paraissent rédhibitoire à ses yeux.

Une divergence de vue du fait d’une différence de culture ? Oui et non, Christophe Baron semble aussi préférer l’absence de toute réglementation – « Let the rocks be free » clame-t-il – et de démarche collective – « I’m playing by my rules ».