Le Plan Stratégique de FranceAgrimer (2) : et la recherche en Sciences Humaines ?

Le Clos de Vougeot, haut lieu du tourisme bourguignon… à découvrir en voiture.

Le Plan Stratégique de FranceAgrimer souhaite « développer d’une manière forte l’innovation, la recherche et le développement » (p. 18), ce qui est louable. Et de citer « les organismes publics de recherche (INRA, IRSTEA, établissements d’enseignement supérieur agronomique, universités, …) et [la] recherche appliquée. » (p. 19). À lire le rapport, l’Université doit plutôt être pensée comme lieu de recherche en sciences « dures » et appliquées, et non en Sciences Humaines. Il y aurait pourtant fort à faire en la matière. Prenons deux exemples.

Vignoble, tourisme et voiture, un modèle à repenser (vignoble savoyard)

Tout d’abord, l’absence de réflexion sur le tourisme, remarquée dans le précédent billet, n’est sans doute pas anodine. À mon sens, c’est pourtant une réelle voie d’avenir pour le vignoble français, beaucoup plus que de chercher à concurrencer les vignobles du Nouveau Monde sur leur propre terrain (i.e. son industrialisation). On a vu précédemment les dangers que cela représentait. Or la France et l’Europe peuvent de nouveau faire figure de modèles pour le développement touristique aux yeux du reste du monde, ce qu’ils ne sont plus forcément dans d’autres domaines viti-vinicoles. À titre d’exemple, il va falloir penser un tourisme durable pour les années à venir. Le tourisme actuel s’appuie sur une mobilité profondément marquée par la voiture, et plutôt individuelle. Et donc très polluante. Il faut innover dans cette voie.

Second point : il est sans doute nécessaire de repenser notre vision de la consommation de vin. Ce rapport, comme de nombreuses études, repose sur un préalable qui pense celle-ci comme étant en forte décroissance.

Plan Stratégique, p. 7.

Ce qui n’est pas faux en soit, mais aussi limité que tronqué. En premier lieu parce que cette analyse ne porte que sur des volumes et non des valeurs. Ne buvons-nous pas moins mais mieux ? Il serait nécessaire de ne plus seulement employer des « litres par an par habitant », pour glisser vers un nouveau taux qui prendrait en compte la valeur de la consommation. Aux économistes de réfléchir sur ce point.

Gustave Caillebotte, Les raboteurs de parquet (102 cm × 146.5 cm, Musée d’Orsay, Paris) : le vin source d’énergie.

Ensuite, parce que ces chiffres de consommation passée ne veulent pas dire grand chose pour notre société. Le vin était, à partir du XIXe siècle, une boisson-alimentation qui permettait aux classes laborieuses, paysans et surtout ouvriers, de trouver de l’énergie pour mener à bien leurs éprouvantes tâches, tout en évitant de boire une eau souvent vectrice de maladies. C’est pourquoi la consommation de vin, encore relativement limitée avant le XIXe siècle, connaît un accroissement spectaculaire pendant cette période, pour connaître son maximum autour de l’Entre-deux-guerres mondiales. La consommation culmine alors à près de 200 litres par an et par habitant. L’histoire du XIXe siècle s’interpose entre nous et les chiffres cités. D’autant plus que ce vin est plutôt de piètre qualité, faiblement alcoolisé, et de conservation très limitée dans le temps. Voudrions-nous revenir à ce prétendu « âge d’or » de la consommation ? Cela n’a pas de sens. Aux historiens (et ils l’ont déjà fait, à nous de les lire !) de démystifier cette consommation passée.

Ana_PER CAP_02La consommation de vin dans le monde (1978-2006)

(Cliquez sur la carte pour l’agrandir)

Ensuite, parce qu’il n’y a jamais eu autant de consommateurs de vin dans le monde ! Alors que le vin était encore jusqu’au début du XXe siècle essentiellement confiné à l’Europe*, il est devenu une boisson globalisée. Presque tous les pays du monde, hormis ceux le refusant pour des raisons religieuses, adoptent progressivement sa consommation. Et ils le font avec un engouement remarquable. Aux géographes et aux sociologues d’en comprendre les ressorts.

En effet, le vin est devenu à la mode. « Glamour » dirait la spécialiste anglaise Jancis Robinson. Il semblerait d’ailleurs qu’un frémissement apparaisse en ce qui concerne les jeunes sur les courbes de consommation (en volume, hélas…) publiées par France Agrimer. J’évoque ce point ici.


Source : France Agrimer, Etude quinquennale 2010 sur la consommation de vin en France, 27 novembre 2012.

Il est bien sûr trop tôt pour en tirer des conclusions définitives, et la tendance pourrait s’inverser. Mais tout de même, il semble bien que quelque chose se produise. À preuve, le succès rencontré par les bars à vins. Je reviendrai sur ce point. Mais on peut d’ores et déjà constater qu’il s’agit de lieux fréquentés par des jeunes, urbains, diplômés, travaillant dans le domaine tertiaire, et plutôt féminins.

Deux questions pour finir.

Ces jeunes femmes vont-elles visiter des exploitations viticoles ?

Certainement pas.

Nous sommes nous intéressés à ce qui les motiveraient d’un point de vue oeno-touristique ?

J’en doute.


* On remarquera l’importance de l’Afrique du Nord encore dans les années 1970.

Le Plan Stratégique de FranceAgrimer (1) : une nette influence du Nouveau Monde


Le vignoble de Sancerre. Des campagnes profondément humanisées.

FranceAgrimer vient de rendre public son rapport intitulé Plan stratégique sur les perspectives de la filière vitivinicole à l’horizon 2025 (daté du 14 mai 2015).

PlanStratégiqueVin

Nul doute à cela, c’est un travail sérieux qui mène une analyse rigoureuse des forces et des faiblesses de la filière viti-vinicole, et propose 73 mesures réunies en 21 objectifs. Cela concerne aussi bien la conquête des marchés extérieurs, la réponse à demande sociétale pour une agriculture plus respectueuse de l’environnement (sans d’ailleurs que la porte des OGM ne soit explicitement fermée…*), la modernisation les entreprises, ou encore les questions de gouvernance.

Je ne me prononcerai pas ici sur le bien-fondé de certaines propositions, n’en ayant ni la légitimité ni les compétences. En revanche, il semble particulièrement intéressant de décrypter le regard que porte le rapport en matière de relation à l’espace et de compréhension d’un monde viti-vinicole dont nous sommes les héritiers.

Première remarque. Si les rapports sont bien nombreux à se pencher sur le secteur du vin (depuis les rapports César, Berthomeau, Dubrule ou Pomel pour n’en citer que quelques-uns), il s’agit d’un rapport qui fait figure de plan stratégique. Il est donc dans la droite ligne de ce que le Nouveau Monde a mis en place : à l’image tout d’abord de l’Australie, puis des États-Unis (Wine Vision 2020, introuvable sur le web), ou de l’Argentine et du Chili, plus tard repris par l’Espagne, il s’agit de définir les forces et faiblesses du secteur, et de chercher à remédier aux difficultés en proposant des mesures ciblées.

Autant ces plans sont efficients dans certains pays du Nouveau Monde, tant le nombre d’acteurs est limité, tant la gamme de vin proposée est plus simple (l’Australie ne proposant par exemple dans les années 1990 quasiment que des vins d’entrée de gamme pour partir à la conquête du monde), et surtout, tant ces vignobles fonctionnent réellement sur des modalités de cluster. La réalité française est tout autre. Un exemple : comment concilier OGM et respect de l’environnement ? Il n’est pas certain que les laudateurs des premiers puissent s’entendre avec les producteurs « bio » par exemple, et vice-versa.

Seconde remarque, sur le fond cette fois. Parmi les points qui semblent obérer la compétitivité française : « un système de production fondé exclusivement sur les signes de l’origine et de la qualité » (p. 9). Quelles en sont les conséquences ?

Plan stratégique, p. 10.

et :

Plan stratégique, p. 10.

Au total, je cite, « la France est pénalisée en terme de compétitivité prix (la moyenne des rendements en France est structurellement / culturellement faible voire très faible par rapport à ses concurrents ce qui affecte substantiellement la compétitivité des produits et des entreprises). » p. 11.
Que faudrait-il à l’inverse ? Des « marques fortes intégrées dans des groupes puissants » comme cela existe dans le Cognac et la Champagne (p. 10).

Marques commerciales versus signes de qualité. N’est-ce justement pas ce que le Nouveau Monde propose ? Des marques connues et facilement identifiables, vendues par quelques producteurs très puissants (Gallo aux États-Unis, Concha y Toro au Chili, Casella Wines en Australie), qui tirent leurs vins de régions peu identifiées. Ou lorsqu’elles le sont, il s’agit en réalité d’appellations qui reposent uniquement sur des délimitations sans cahiers des charges. Ce qui veut dire par exemple que la question des rendements est totalement libre.
On pourra lire ici une comparaison entre le modèle proposé par le Nouveau Monde et le modèle français.

Ce premier modèle met l’accent sur la vini-culture, ce qui se passe dans la winery ou la bodega pour aller vite, et s’appuie sur de simples producteurs de raisin. Une vision beaucoup plus industrielle.


Parcellaire de format industriel au Chili (vallée de Colchagua).

À l’inverse, les Signes de qualité comme les Appellations d’Origine Contrôlée, ont été créés dans des espaces ruraux ; ils mettent l’accent sur la viti-culture. Le modèle français s’appuie sur des producteurs dont les exploitations sont de dimensions modestes, familiales ; elles animent le tissu rural. Une vie dense, marquée bien souvent par une longue succession de villages, comme en Alsace, en Bourgogne ou sur les bords de Loire.

La longue succession de villages alsaciens, un monde densément peuplé.

Les AOC ont justement donné plus de puissance aux producteurs contre les négociants pour limiter ce processus d’industrialisation des productions. C’est donc un choix de société. Le petit vin de terroir à forte typicité en est l’aboutissement. Et ce modèle fonctionne. Dans la durée, il a permis un maintien d’un tissu rural vivant. D’un point de vue économique, les chiffres sur les revenus des exploitants agricoles français montrent combien les secteurs les plus industrialisés (céréales, cochon, etc…) sont en difficulté, alors que seuls les exploitants en vin paraissent connaître un mieux-être.

Enfin, si notre offre peut sans doute paraître compliquée, l’Italie, sur laquelle le rapport pointe à plusieurs reprises les succès sur les marchés internationaux, n’est pas un modèle de simplicité… Plus de 450 AOC en France, pour plus de 300 DOC (Denominazione di origine controllata) en Italie. C’est donc un faux débat.

Vouloir se conformer au modèle proposé par le Nouveau Monde entraîne à se fourvoyer.

Il est bien dommage qu’un tel rapport ne prenne pas en compte des réalités spatiales et culturelles, qui sont le résultat d’une longue histoire, de fortes identités, pour se borner à une vision technique et économique. La question territoriale, si elle est bien annoncée dans le document (p. 4), est en réalité complètement évacuée. D’ailleurs, en ce qui concerne la réflexion sur le tourisme, le rapport est bien court (p. 19):

Plan stratégique, p. 19.

Je laisse le blanc, qui au-delà du simple effet de mise en page, en dit long…


 

* : Mesure 65 : « Repréciser le cadre réglementaire des autorisations d’expérimentation des nouveaux cépages et clones » (p. 28). Il faut lire entre les lignes… Qu’est-ce qu’un « nouveau » cépage, sinon un OGM ? Le respect de l’environnement passe-t-il par l’utilisation d’espèces génétiquement modifiées ? Vaste débat qu’on ne tranchera pas ici, mais dont on notera le langage politiquement correct.