Wine Spectator Top 100 (2013)

Chaque année, la revue américaine Wine Spectator établit un classement des meilleurs vins du monde. Celui de 2013 met à l’honneur un vin espagnol, produit par la Cune (CVNE, Compañía Vinícola del Norte de España) située dans la Rioja à Haro.


(à droite des chais, la voie ferrée).

C’est tout un symbole : la production de vin se développe à Haro au XIXe siècle à un moment où Bordeaux n’a plus de raisins du fait de la destruction des vignes par le phylloxéra. Pour continuer à produire du vin, Bordeaux s’approvisionne directement dans la Rioja (et ailleurs). Comme la région n’est pas encore infectée, rien de plus facile d’aller y chercher des moûts grâce au chemin de fer, qui se développe lui-même dans cette période. On remarquera sur la photo et sur GoogleMaps la proximité des installations viti-vinicoles et de la gare. De nombreux chais sont construits sur un modèle médocain. La région est alors un satellite de Bordeaux.

Ce n’est désormais plus le cas, la Rioja est devenue une région productrice de vins de qualité, avec des caractéristiques propres (et notamment l’utilisation des cépages tempranillo, grenache et carignan). Un processus que l’on pourrait élargir à l’ensemble de la planète où se multiplient les régions productrices de grands vins.

C’est bien ce que laisse voir les cartes ci-dessous. En 2013, les vins récompensés sont issus de presque toutes les grandes régions viticoles, avec notamment une montée en puissance des vignobles du Nouveau Monde.

Carte_Wine_Spe

En 1988 encore, les vins choisis pour le Top 100 sont très centrés sur la France qui domine encore largement le monde des vins de qualité. Les États-Unis sont à l’évidence bien représentés, du fait même des origines de la revue.

Carte_Wine_Spe_1988_V2

Enfin, en comparant ces deux cartes, on peut voir un déclin relatif des régions dominantes, une ouverture de l’éventail des pays représentés, et une affirmation très spectaculaire des vins d’Amérique du Sud, d’Afrique du Sud et d’Océanie.

Carte_Wine_Spe

Ceci pose la question, difficile, de savoir dans quelle mesure les goûts pour le vin ont évolué. Tant le goût des journalistes de Wine Spectator, que celui des Américains. Et pourquoi pas, ce que je serais tenté d’affirmer, du monde entier. On le sait, les vins recherchés aujourd’hui sont généralement plus concentrés en fruit, avec des arômes de fruits bien mûrs voire même de confiture, et ont un degré alcoolique plus élevé.

Les paysages du vignoble de Madère (Portugal)

L’île de Madère offre des paysages viticoles de toute beauté. Pentes impressionnantes, luxuriance de la végétation, multiples parcelles étagées sculptant des coteaux entiers, myriade de petites maisons blanches témoignant d’une forte densité humaine, le tout tranchant avec l’Océan Atlantique. Les paysages ne sont pas sans rappeler ceux formés par les terrasses rizicoles en Asie.

Il faut se rapprocher pour mieux comprendre les détails.

L’île volcanique est confrontée à un climat subtropical qui facilite la présence de pentes vertigineuses du fait d’une forte érosion. Cela induit un étagement altitudinal très marqué des cultures. Il ne doit pas y avoir beaucoup d’endroits dans le monde où la culture de la vigne côtoie celle de la banane.

Tout un ensemble de terrasses permet de vaincre la pente. Les vignes poussent grâce à des pergolas.

Un tel vignoble n’existerait pas si l’île n’avait pas servi de relais entre les continents européen et américain. Les bateaux qui traversaient l’Atlantique y faisaient escale pour se réapprovisionner en eau et en denrée avant la traversée. Les vins étaient consommés en Angleterre – avec souvent des bouteilles vieillies en mer, et marquées « retour des Indes » – et aux États-Unis.

L’âge d’or du vignoble de Madère est donc passé : la fin de la navigation à la voile et les changements de consommation dans les vins (on consomme de moins en moins de vins fortifiés) laissent des cicatrices dans les paysages. Des friches apparaissent, témoignant d’un passé où le moindre coteau devait être exploité.

Le vignoble est hélas en déclin, comme le sont à des degrés divers ceux de Jerez et de Marsala.

Amazon et le vin

Amazon vient d’ouvrir son site chinois à la vente de vins en ligne. Une première à plus d’un titre.
Tout d’abord parce que c’est la première fois qu’une nation non européenne vend directement du vin à une autre nation non européenne grâce à Internet. Forcément, avec Internet, tout est nouveau… Mais tout de même : depuis plusieurs siècles, l’essentiel des ventes de vin se faisait au sein de l’Europe. Il existait certes des cas de vente du Chili en direction des États-Unis depuis le milieu du XXe siècle par exemple, mais cela restait très limité. Au moins avant le milieu des années 1980. Autant dire à quel point c’est récent à l’échelle de la longue histoire de la vigne et du vin.

Origine des vins proposés par Amazon Chine
(cliquer sur la carte pour l’agrandir)
Carte_Amazon_Chine

Ensuite, (au delà des valeurs sûres que sont la France et l’Espagne), les pays du Nouveau Monde, Australie en tête, prennent une importance remarquable. Ceci renvoie bien sûr à la nouvelle configuration que prend la planète des vins, très influencée par la montée en puissance de ces derniers pays. Une carte centrée sur la Chine permet de comprendre tout de suite leur proximité relative (on en trouvera une ici), tous groupés autour du Pacifique.
Certainement l’origine des vins sera-t-elle modifiée d’ici peu : on s’étonnera de l’absence de certains pays, comme l’Italie ou les États-Unis, peut-être pour des raisons de fournisseurs ou d’accords commerciaux. J’essaierai de modifier la carte de temps à autres.

Enfin, et peut-être surtout, le discours sur les vins est légèrement différent de ce que nous sommes habitués à connaître en Europe. L’entrée par « cépage », comme le montre la capture d’écran ci-dessous, est essentielle.


Source : Amazon.cn ; capture d’écran en date du 7 octobre 2013.

Et si l’on se réfère à ce qu’Amazon peut vendre en ligne aux États-Unis, on notera que la définition de la catégorie « vin » n’est pas aussi stricte qu’en Europe. Par exemple pour le Japon, du saké et du vin aromatisé au thé (« artificiel et naturel » sic) sont proposés.

Origine des vins vendus par Amazon US
(cliquer sur la carte pour l’agrandir)
Carte_Amazon_US
Source : Amazon.com ; capture d’écran en date du 7 octobre 2013.

C’est aller à l’encontre de la définition du vin admise par les pays membres de l’Organisation Internationale de la Vigne et du Vin : « Le vin est exclusivement la boisson résultant de la fermentation alcoolique complète ou partielle du raisin frais, foulé ou non, ou du moût de raisin. Son titre alcoométrique acquis ne peut être inférieur à 8,5% vol. » (OIV, Définition de base (18/73). Cette définition reprend une loi française de 1889, dite loi de Griffe.
Une définition qui exclut tout autre type de fruit, et en toute logique, toute aromatisation. Ce qui n’est pas le cas ici.

Rappelons-le, les États-Unis ne font plus partie de l’OIV, justement parce qu’ils considèrent cette réglementation comme trop restrictive. Ne freine-t-elle pas la possibilité d’industrialiser le secteur du vin pour en faire un produit de consommation courante ?
Une idée qui fait son chemin en Europe même : après l’essor des vins aromatisés aux copeaux de bois (permis depuis 2006 dans l’élevage des vins hors AOC, depuis 2009 pendant la fermentation, et « à l’essai » dans certaines AOC), les vins… pardon… les boissons à base de vin aromatisé au fruit font un tabac dans les supermarchés. Blanc au sirop de pêche, rouge au goût de fraise artificielle.

Le monde du vin évolue très rapidement.

Merci à H.W. pour la traduction.

Fin de vendanges dans le Sauternes (Aquitaine)

Arrivée des raisins au château de Rieussec.

Le Sauternais fait partie de ces rares régions viticoles (avec le Tokaj en Hongrie, la vallée du Rhin en Allemagne et l’Alsace pour certains vins, etc) où l’on recherche l’humidité ! Elle facilite le développement de la « pourriture noble », le champignon Botrytis cinerea, qui absorbe l’eau des raisins et les rend donc beaucoup plus concentrés en matières.
Le développement de brumes matinales, liées à la proximité de la Garonne et de son petit affluent le Ciron, offre des conditions optimales pour produire des raisins botrytisés.


Le château de Malle (XVIIe siècle) encore dans les brumes.

Plus en hauteur, on peut voir les brumes se retirer (à gauche de la photo) à mesure que le soleil perce. Des vendangeurs dans les vignes.

Le savoir-faire humain permet de faire de ce handicap naturel que sont les brumes un atout pour la production de vins d’excellence : des tries sélectives sont opérées lors des vendanges des grands domaines (c’est-à-dire que les vendangeurs repasseront plusieurs fois dans les parcelles pour ne cueillir que les raisins qui présentent les conditions de pourriture optimales), et en amont, des systèmes de drainage sont enfouis dans le sol pour faciliter l’évacuation du trop plein d’eau.


Château Yquem, le domaine surplombe la vallée.

Le château Yquem possède par exemple une centaine de kilomètres de drains en terre cuite enfouis dans le sol depuis le XIXe siècle. D’ailleurs, lorsque les années ne sont pas suffisamment bonnes pour produire des vins liquoreux de très grande qualité, le château ne commercialise pas sous son nom, comme ce fut le cas en 1992 ou 2012.

Le terroir est bien une construction historique et sociale (voir ici une explication avec un diaporama de l’INAO : Definition_terroir_INAO).

Photos prises le 31 octobre 2013.