1968 dans les vignes (1)

Si l’année 1968 attire une attention bien légitime sur les villes, le monde ouvrier et les étudiants, il n’en demeure pas moins que les campagnes, et notamment les vignobles, connaissent des évolutions remarquables. Elles sont plus feutrées, moins évidentes, mais sont tout de même essentielles pour comprendre les vignobles actuels. Trois reportages autour des vendanges de l’année 1968 permettent de s’en convaincre.

Vendanges médiocres pour le Saint-Émilion

1968 est une année difficile pour les viticulteurs, avec un été pluvieux ; elle place les vignobles dans des situations périlleuses du fait de la pression des maladies, avec la pourriture grise par exemple. À ce propos, ce n’est pas de la fumée que l’on voit comme l’indique le journaliste, mais bien les spores des champignons. Certains domaines perdent leur récolte, tout du moins parce que la qualité suffisante n’est pas au rendez-vous. Deux remarques à ce propos. Tout d’abord, l’utilisation des pesticides n’est pas encore commune à Saint-Émilion, alors qu’elle permet déjà de sauver la récolte des vins de Savoie, comme on le verra ci-dessous. Peut-être l’émiettement des structures, une attitude plus attentiste sinon conservatrice, sans doute encore un éloignement d’une France de l’Est et du Nord plus industrialisée et proche des foyers d’innovation, freinent-ils encore le développement de procédés qui permettront d’obtenir des récoltes chaque année ou presque. Ce sera tout le travail d’un œnologue comme Émile Peynaud (1912-2004) d’enseigner aux producteurs à obtenir avant tout des récoltes saines pour bénéficier de vins de qualité. Le vignoble français est en route vers une transformation considérable de ses manières de produire le vin.


La dégustation, phase essentielle de l’agrément des vins.

Et justement, cela se fait à Saint-Émilion par un agrément. Cette AOC est la première de France à mettre en place non seulement un contrôle de l’origine des raisins, mais aussi un contrôle de la qualité dès 1954 dans le cadre du classement. Les vins doivent être conformes à des critères mis en place par les viticulteurs, en termes par exemple de pH, de degré d’alcool, mais aussi de caractéristiques gustatives. Une trentaine d’année après la création des AOC (1935), Saint-Émilion ouvre la voie à un système qui permet une forte élévation qualitative du vignoble français, par la dégustation et la comparaison des vins, et normalement par un encadrement des viticulteurs dont les vins sont en dessous des normes souhaitées. Les idées de progrès et d’amélioration qualitative des vins sous l’influence de « noyaux d’élite » est au fondement de la démarche de la France en matière de vigne et de vin. On pourra lire l’excellent article de l’historien Florian Humbert sur le sujet.

Mariage en Saône et Loire

(on peut se limiter à 1 mn 30 de visionnage)

Source : INA.fr

Même si le sujet du reportage ne porte que bien peu sur la vigne et le vin, on peut percevoir dans ce vignoble les débuts de la mécanisation. Plus tardive que dans d’autres cultures, elle est favorisée par le développement à la fin des années 1950 et au début des années 1960 par les premiers tracteurs enjambeurs créés en Bourgogne. Ils permettent de ne pas reconfigurer les vignobles, avec toute leur structure de vignes palissées pour les traitements, et par conséquent de passer au dessus des vignes depuis certaines allées.

Un tracteur enjambeur, vue de derrière (la vue la plus claire dans ce reportage)

Cette mécanisation ouvre la voie à une forte banalisation des paysages, par la suppression par exemple des arbres fruitiers présents dans les vignes ou le long des haies, et s’accompagne d’une spécialisation des exploitants agricoles. Le reportage suivant le dira : « cet agriculteur sait être un vigneron ». Tout le système scolaire, banquier, syndical ou ministériel ira dans le sens d’une spécialisation poussée des agriculteurs : ici des éleveurs, là des céréaliers, plus loin des viticulteurs. La fin de la polyculture, longtemps perçue comme un archaïsme surtout sous l’influence du modèle Nord-Américain – le plan Marshall (1947) repose notamment sur l’équipement accéléré des agriculteurs en tracteurs et autres outils mécanisés -, est un des éléments majeurs de la France de la deuxième moitié du XXe siècle.

Le vin blanc de Savoie : l’Apremont

Source : INA.fr

Enfin, et au-delà des éléments déjà évoqués, ce reportage évoque la création d’une cave coopérative. Elle est bien tardive pour le reste de la France, puisque les grands moments de développement coopératifs se sont faits au tout début du XXe siècle et dans les années 1950. Mais elle témoigne de la complexité accrue du métier de viticulteur : nécessité de recourir à des savoirs scientifiques et techniques, utilisation d’outillage de plus en plus perfectionnés, comme en attestent les pressoirs horizontaux du film, ou encore création de structures de ventes. On le voit, l’horizon des viticulteurs savoyards est encore régional, ils cherchent à étendre leur influence en direction des grandes villes, Lyon et Paris. Ce sera plus tard le développement des stations de ski qui leur permettra de toucher une nouvelle clientèle, et de manière ultime, l’étranger. Alors que seuls 10 % des vins français sont vendus à l’étranger à la fin des années 1960, ce sont maintenant plus de 30 % d’entre eux qui passent une frontière. Le vignoble français – hormis les « grands » vignobles de Bordeaux, Champagne, Bourgogne et Cognac qui étaient déjà internationalisés – commence à s’intégrer à la mondialisation dans ces années là. Porté par l’essor de la grande distribution – en pleine croissance dans ces années 1960 – et des classes moyennes, le vignoble français connaît alors une forte croissance de ses productions.

1968 n’est à l’évidence pas une année charnière pour le vignoble français, mais il n’en demeure pas moins que ce dernier connaît de nombreuses évolutions : professionnalisation, spécialisation, mécanisation, utilisation de la chimie, internationalisation puis mondialisation des ventes. Des changements profonds, mais inscrits dans la durée. Nulle révolution ? Si, mais c’est en Italie qu’une petite révolution se tient en matière de vigne et de vin. À suivre…