Paysages de vignoble : Tokaj (Hongrie)

Le domaine de Dereszla Pincészet (Bodrogkeresztúr, Hongrie)

Vignoble producteur de vins fins le plus à l’Est de l’Europe continentale, le vignoble de Tokaj se trouve plus proche de la frontière avec l’Ukraine (à une soixantaine de km à vol d’oiseau) que de Budapest (près de 200 km). C’est dire s’il a une position orientale. D’ailleurs, la Slovénie peut légitimement (depuis 2004) revendiquer l’appartenance de quelques petites communes à l’aire d’appellation Tokaj ; elles appartenaient à la Hongrie d’avant 1919. Un espace aux frontières mouvantes dans la longue durée, issu du démantèlement de l’Empire Austro-hongrois.

La langue contribue au dépaysement. « Cave à vin – restauration ».

Ce caractère oriental se perçoit avec force dans les paysages. Tout d’abord par la langue finno-ougrienne utilisée par les Hongrois (ethniquement parlant dominés par les Magyars). Le dépaysement est total, et malheureusement trop peu d’informations sont encore traduites. L’essor du tourisme nécessiterait davantage de panneaux explicatifs en anglais.

C’est ensuite la présence, dans de nombreux villages, de plusieurs lieux de culte qui renvoient aux différentes religions pratiquées : si la majorité des Hongrois est d’obédience catholique, une minorité importante est quant à elle protestante.

Deux clochers : l’église (à droite) et le temple (à gauche) du village de Tarcal.

Il y aurait encore l’architecture traditionnelle qui donne un cachet particulier à la région : de petites maisons, souvent limitées à un étage, avec un toit en pignon, et généralement peintes en blanc.

Habitat traditionnel (ville de Tokaj).

Elles répondent aux multiples caves enterrées dont le vignoble est littéralement criblé. Ici au beau milieu de vignes, là dans les villages mêmes, sous les rues et les maisons. Je ne m’étends pas sur les procédés d’élaboration du vin liquoreux (à partir de raisins botrytisés et d’un élevage en caves souterraines).

Entrée d’une cave souterraine pour le vieillissement des vins.

Et peut-être surtout, pour en revenir à des aspects géopolitiques et historiques, la Hongrie faisait partie jusqu’en 1989 des pays satellites de la frange occidentale de l’Union Soviétique. Un pays situé à la même longitude que la Grèce, mais qui bascule dans le giron soviétique. Au contraire du précédent, arrimé aux États-Unis d’Amérique, et forcément moins « oriental » dans nos représentations. Jancis Robinson et Hugh Johnson dressent dans leur Atlas mondial du vin (p. 250) un sombre tableau des répercussions viti-vinicoles :

« Quand la Hongrie est devenue communiste en 1949, la qualité de ce qui était reconnu comme le plus grand vin de l’Europe de l’Est s’en est trouvée affectée. Les célèbres vignobles et les grandes propriétés des collines du Tokay perdirent leur identité. Ils furent confisqués et leurs vins furent homogénéisés dans les caves collectivistes qui en prirent le contrôle. Les vignes furent déplacées des collines aux terres plates, leur densité réduite de 10 000 pieds/hectares et les rendements augmentés dans des proportions absurdes. »

Les vignes descendent dans la plaine. On remarquera l’écartement entre les rangées de vignes.

Et effectivement, c’est frappant : les paysages enregistrent ces transformations. Les vignes mécanisées descendent loin sur les contreforts des collines, délaissant les coteaux les plus pentus. L’écartement de certaines vignes est assez impressionnant. On imagine les rendements que doivent permettre de telles plantations.

Un paysage de coteau en pleine déprise.

Les exportations du vignoble s’effectuent alors en direction des pays du bloc soviétique. L’Europe de l’Ouest et les États-Unis se détournent de ce vin liquoreux. La Guerre froide coupe les relations entre les deux Blocs.

L’ouverture de la Hongrie à la suite du démantèlement du Rideau de fer entraîne des modifications importantes. On en revient en termes de qualité à des standards plus habituels, notamment en ce qui concerne les densités de plantation des ceps de vigne. Des investisseurs (le groupe d’assurance AXA-millésimes et le Château Suduiraut de Sauternes) ou des producteurs de vins d’autres régions européennes s’engouffrent dans la brèche de la libéralisation pour nouer des partenariats ou acheter des domaines. Le critique Hugh Johnson au Royal Tokaji Borászat, ou les Espagnols de Vega Sicilia (Duero) avec le domaine d’Oremus.

Le domaine de Disznókő.

Ces grands domaines sont rénovés, ou bien même connaissent de nouvelles construction comme celui de Disznókő. Les bâtiments sont dessinés par l’architecte hongrois Dezső Ekler dans un style considéré comme « organique » : respect de la tradition, intégration dans l’environnement. Aussi le cuvier et les chais s’inspirent-ils des constructions traditionnelles, tout en reprenant la forme de la colline.

La remise des tracteurs, vue de derrière.

Les bâtiments agricoles annexes évoquent quant à eux les volcans de la région ou les yourtes. La remise des tracteurs, située sur une butte artificielle, reprend la morphologie d’un cratère. Le vignoble de Tokaj a effectivement un soubassement volcanique, avec par exemple des roches de type rhyolites. Je doute pour autant que l’on puisse trouver de tels cratères sur ce massif… Le dernier édifice, qui sert je suppose d’entrée de la cave, est plus incongru encore, puisqu’inspiré par les yourtes. Un habitat de nomade pour une construction en pierre. Soit.

Entrée de la cave.

À bien y regarder, il semble bien que l’on puisse toute fois percevoir ici ou là des parcelles qui donnent davantage un air paysan. Cela provient de leur petitesse ou des tailles de vignes qui y sont pratiquées.

Une parcelle paysanne ? Taille en échalas, absence de mécanisation, apparence moins ordonnée.

Je suppose que la réapparition de taille en échalas, non mécanisée, au contraire des grands domaines plutôt en taille Guyot, est à mettre en relation avec le retour d’une petite propriété paysanne. Mais cela reste à démontre faute de plus amples informations.

Un nouveau domaine sur les coteaux du vignoble.

Enfin, l’ouverture au tourisme international contribue à transformer les paysages de la région. Soit en ouvrant à la visite les anciennes caves typiques de Tokaj, soit en facilitant la construction de domaines spécialement prévus pour l’accueil. La petite ville de Tokaj elle-même paraît renaître, avec la multiplication des commerces, des restaurants et des hôtels. Mais le phénomène reste encore bien mesuré, l’animation fait particulièrement défaut le soir…

On est loin, et c’est peut-être tant mieux, des foules de Saint-Émilion, de Logroño (Rioja) ou encore de Greve-in-Chianti. Pour un vignoble dont la renommée n’est plus à redire. Mais les vins liquoreux ont hélas perdu de leur superbe.

Au total, un vignoble oriental, aux paysages bien particuliers, entré de plein fouet dans une mondialisation à plusieurs vitesses.


Référence : Jancis Robinson, Hugh Johnson, 2002, Atlas mondial du vin, 5e éd., Paris, Flammarion, 322 p.

Dom Pérignon démasqué ! (lectures d’été)

Ou plutôt masqué… à l’occasion de l’inscription de la Champagne à l’UNESCO, les Champenois ont voulu rendre justice à l’histoire : Dom Pérignon n’est pas l’inventeur du vin de champagne. Le mythe à été construit au XIXe siècle ; il était temps de lui faire un sort.

 

 

Le village de Cramant, dans la Côte des Blancs de Champagne.

J’en profite donc pour attirer votre attention sur trois excellents ouvrages parus récemment, qui vous permettront d’approfondir vos connaissances sur deux vignobles qui viennent d’être inscrits à l’UNESCO, et un troisième espace qui pourrait bien l’être un jour.

Champagne ! Histoire inattendue est écrit par deux historiens spécialistes des vins et de la région : Claudine Wolikow et Serge Wolikow. L’ouvrage inscrit son propos dans la longue durée, puisqu’il replace le vignoble dans son contexte régional, national et mondial depuis le XVIIe siècle jusqu’à nos jours. Ce livre est richement illustré, ce qui le rend particulièrement intéressant à lire.

 Vosnes-Romanée, un village emblématique de la Côte-de-Nuits (Bourgogne)

Climats du vignoble de Bourgogne. Un patrimoine millénaire exceptionnel est un ouvrage « officiel » puisque publié sous la direction de l’Association pour l’inscription des climats de Bourgogne au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

On le lira donc avec un certain recul ; l’histoire sociale est bien moins présente que dans le précédent ouvrage, et il a résolument pour but de montrer l’exceptionnalité du vignoble. Ceci dit, il s’appuie tout de même sur les travaux menés par la Chaire Unesco de Dijon, à laquelle participe l’historien Jean-Pierre Garcia, principal rédacteur de cet ouvrage. On y trouvera également une riche illustration faites de documents d’archives, de cartes (dont celle de la Côte de Beaune, insérée dans l’ouvrage) et de photographies (parfois trop surfaites à mon goût…).

 Les chais du Château Lafite, en arrière plan ceux de Cos d’Etournel (Médoc).

Estuaire de la Gironde. Paysages et architectures viticoles est un excellent ouvrage sur le patrimoine des rives gauches (le Médoc) et droites (du Nord de l’agglomération bordelaise à la Charentes, en passant par le Blayais). Rédigé par deux conservateurs du patrimoine*, Alain Beschi et Claire Steimer, le livre s’intéresse aux paysages, aux domaines viticoles, et tout particulièrement aux bâtiments viticoles (cuviers et chais).

Un ouvrage particulièrement riche, très bien illustré. Un seul bémol, le regret de ne pas disposer d’un glossaire qui permettrait d’éclairer un vocabulaire parfois trop technique pour les béotiens.

Bonnes lectures.


 

Références :

Claudine Wolikow, Serge Wolikow, Champagne ! Histoire inattendue, Éd. de l’Atelier, 2012, 287 pages.

Climats du Vignoble de Bourgogne. Un patrimoine millénaire exceptionnel, Ouvrage collectif, Préface de Bernard Pivot, Collection « Le Verre et l’assiette », Éd. Glénat, 224 pages.

Estuaire de la Gironde. Paysages et architectures viticoles, Alain Beschi, Claire Steimer, avec la collaboration de Caroline Bordes, Jennifer Riberolle et Yannis Suire, Collection Images du patrimoine. Éd. Lieux Dits, 2015, 192 pages, 500 images.

* Service du patrimoine et de l’Inventaire de la région Aquitaine

Chapeau Melon et Bottes de Cuir, et le vin


L’acteur Patrick Macnee (6 février 1922 – 25 juin 2015) vient de succomber. Son personnage de John Steed incarnait à merveille l’idée que l’on peut se faire d’un amateur de vin anglais.

En particulier par sa fine connaissance des plus grands vins.

La séquence de duel avec du vin est un monument du genre : [voir à partir de 28 mn 20 s.]


The.Avengers.1965.S04E10.Dial.a.Deadly.Number. par superannuatedlps

[Les dialogues en Français sont ici]

Cette séquence montre combien les connaissances en vin font parties du bagage culturel de tout Anglais de la haute société. Être capable de reconnaître un grand cru classé à la vue et au nez ou trouver l’année de production forment une véritable prouesse. Non sans une pointe d’humour so british d’ailleurs, en décrivant le vin comme étant issus de raisins « de la partie Nord du vignoble »… Une prouesse qui en dit long, tant sur le haut degré de complicité qui existe entre Londres et le vignoble bordelais, que sur ce que le vin dit de la position sociale d’une personne. Le vin est un signe de reconnaissance sociale qui permet d’être accepté par l’élite ; toute personne évoluant dans ce milieu doit maîtriser le vocabulaire adéquat et être capable de parler du vin.

Un pigeonnier devenu célèbre à la place d’une tour disparue, Château Latour (Pauillac). Un archétype des vins bus par l’élite anglaise à partir du XVIIIe siècle.

Deux étudiantes de l’Université Paris 4 Sorbonne avaient réalisé un dossier sous ma direction il y a quelques années, Alexandra D. et Géraldine C. Je reprends certains éléments qu’elles avaient dégagés de l’analyse de la série.

On trouve un nombre assez impressionnant d’alcools dans la série, depuis la vodka (symbole fort de la période de Guerre froide dans laquelle s’inscrit la série) jusqu’au cognac dont semble raffoler John Steed. L’épisode Méfiez-vous des morts (1977) présente une bouteille qu’il aurait en permanence chez lui. À l’évidence, les bordeaux sont en bonne place, même si les étiquettes sont très fréquemment dissimulées (soit dit en passant, cela a bien changé aujourd’hui puisque les entreprises peuvent payer pour être vues à l’écran, confère les derniers James Bond) ; on reconnaît la forme des bouteilles. Dans l’épisode évoqué ci-dessus apparaissent un château Latour et un château Lafite. D’autres régions sont mentionnées : la Bourgogne (Chablis), la Loire (Pouilly Fumé), et à l’étranger bien sûr, avec Porto ou Jerez (le sherry cher aux Britanniques).

Emma Peel, John Steed et le champagne, un incontournable de la série.

Le champagne tient une place particulière à double titre. Tout d’abord parce qu’il devient un élément incontournable de la fin de chaque épisode. John Steed et Emma Peel célèbrent systématiquement la fin d’une enquête en buvant une coupe de champagne à partir de 1967. Ensuite parce que cette boisson est davantage associée aux personnages féminins, à commencer par Emma Peel.

Au total, une consommation classique, centrée sur l’Europe et plus spécialement sur la France. Elle porte au firmament de « grands » vins, notamment ceux incarnés par le classement bordelais de 1855.

Vinexpo 2015 : des airs de vin cépage ?

Le stand de Cahors est juste à côté de celui de l’Argentine

L’affirmation des vins de cépage n’est pas nouvelle, mais elle semble s’amplifier d’année en année. Vinexpo, le salon des vins organisé à Bordeaux tous les 2 ans (cette année du 14 au 18 juin 2015), ne contredit pas cette tendance. Il va de soit que cela n’empêche pas qu’il y ait coexistence avec d’autres manières de nommer les vins, mais tout de même. Quatre exemples parmi bien d’autres conforteront mon propos.

On connaît déjà la stratégie de certains vignobles pour se placer sous l’ombrage de régions paradoxalement plus renommées pour leurs vins de cépage à base de malbec. Pour ceux ou celles qui l’ignorent, la région de Cahors, grande productrice de ce cépage en France (localement appelé Auxerrois), s’appuie sur la renommée des vins argentins pour conquérir les marchés internationaux. Elle s’inscrit donc dans cette tendance qui veut que le cépage soit le point de repère primordial donné au consommateur, avant même la région d’origine. On trouvera des éléments d’explication sur cette tendance ici. Et une autre interprétation que l’on doit aux vins de pays d’Oc.


Visuel utilisé par le stand de l’IGP pays d’Oc sur le salon Vinexpo. S’en suit une longue liste de cépages…

Vaste débat, qui considère les AOC comme un carcan du fait de l’obligation d’utiliser tel ou tel cépage par exemple. L’un des moyens pour se faire une opinion serait justement de déguster des vins… avec des verres spécifiquement prévus pour les cépages.

La nouvelle gamme de verres propose une entrée par les cépages

Le fabricant de verre autrichien Riedel s’engouffre dans la voie en proposant une gamme de verres qui répond à cette entrée par le cépage. Avec bien sûr le plus imposant d’entre eux, le verre que l’on retrouve dans les films ou séries américaines : le verre à pinot noir, ou verre bourguignon. J’avais déjà évoqué le goût du personnage d’Olivia Pope pour ces verres dans la série Scandal. On les retrouve désormais partout… même chez Ikea. C’est dire ! Tout un symbole de la mondialisation.

Une scène banale de la série : Olivia Pope (Kerry Washington) buvant dans un verre inspiré des verres de type bourguignon.
Source : Scandal, saison 2 épisode 18.

Et justement : comment ne pas terminer avec le marché américain, premier marché mondial pour le vin ? Une conférence fort intéressante « Inside the US market » en collaboration avec la revue Wine Spectator, dont on pourra lire des éléments ici (en Anglais) insistait sur les opportunités que représente le marché américain. Réunissant rien moins que certains des acteurs les plus importants de ce pays (Annette Alvarez-PetersCostco ; Mel Dick – Southern Wine and Spirits ; ou Stephen Rust ; Diageo entre autres), elle met bien sûr l’accent sur ses spécificités. Au nombre desquelles apparaît bien sûr le rôle des marques commerciales que ces puissantes entreprises distribueront dans leurs supermarchés, leurs caves ou leurs restaurants. De la marque commerciale au cépage, il n’y a bien sûr qu’un pas. Tout incite le consommateur à choisir un cépage donné en fonction de son repas par exemple (un cabernet pour accompagner les viandes distribuées par Ruth’s Chris steakhouse, une des premières chaînes américaines, représentée lors de la conférence par Helen Mackey).

Annette Alvarez-Peters insiste sur le fait de bien comprendre le marché américain pour pouvoir espérer s’y installer.

Autant d’éléments qui, une fois encore, montrent combien la planète des vins change. Les anciennes manières de dénommer les vins par régions cèdent peu à peu le pas face aux dénominations par cépages. L’équilibre des pays producteurs et consommateurs ne cesse de changer, alors qu’on l’a longtemps cru immuable. Une aire de production et de consommation, centrée autour de l’Océan Pacifique, naît sous nos yeux. Même l’équilibre entre les salons professionnels dédiés au vin connaît une réorganisation frappante : Vinexpo est vivement concurrencé par le salon Prowein de Düsseldorf (Allemagne).

Si l’on s’intéresse au nombre d’exposants, le salon allemand domine nettement son concurrent historique.

[Cliquez sur les cartes pour les agrandir]
Nombre et origine des exposants de Vinexpo
Carte_Vinexpo_2015_2

Nombre et origine des exposants de Prowein
Carte_Prowein_2015_2

Et la tendance est impressionnante : Düsseldorf gagne des exposants d’un salon à l’autre, ce qui n’est pas le cas de Vinexpo. J’avais déjà évoqué cette évolution en 2013.

Évolution 2013-2015 pour Prowein
Carte_Prowein_2013_2015_2

Évolution 2013-2015 pour Vinexpo
Carte_Vinexpo_2013_2015_2

La mondialisation modifie l’équilibre géopolitique bâti autour de la France depuis plusieurs siècles.

Réchauffement climatique : peur sur la vigne (2)

Mécanisation des apports d’amendements. Les Riceys, Champagne.

Il ne s’agit guère de nier le réchauffement climatique, bien au contraire. Il est plutôt question d’essayer de montrer que la vigne n’est peut-être pas un aussi bon indicateur du réchauffement climatique que l’on peut le croire au premier abord. Pourquoi ?

Tout d’abord parce que les vignes sont trop souvent pensées par les climatologues comme une plante qui n’enregistre pas de contraintes autres que climatiques. Ce qui est éminemment faux. Elles sont insérées dans des vignobles, ce qui veut dire qu’elles interagissent avec nos sociétés et ses évolutions. À commencer par celle du monde viticole lui-même.

Des vignes sur le plateau du fait de la mécanisation, Saumur-Champigny.

L’un des changements les plus visibles qui touchent le monde viticole, c’est la mécanisation du travail agricole. Elle entraîne de multiples bouleversements. De nombreux vignobles ont connu des modifications dans leurs parcellaires. Les pentes les plus prononcées peuvent ainsi être abandonnées au profit d’espaces plus plans. Cela peut donner un véritable glissement depuis les anciens coteaux en direction des plateaux qui encadrent les vallées. Les vignobles les plus mécanisés ont bien connu ce phénomène, sur les bords de la Loire, en Gironde, ou encore en Champagne. Cela a entraîné une incidence sur le vin lui-même : les viticulteurs recherchent davantage de maturité pour que les raisins se décrochent mieux des grappes. L’acidité baisse. N’est-ce pas justement ce que l’on enregistre à propos du réchauffement climatique ?

Tout le vignoble n’est pas récolté à la machine me direz-vous. C’est vrai. Mais d’autres paramètres devraient être pris en compte. Les viticulteurs sont de mieux en mieux formés : ils ont donc de bien meilleures connaissances sur la plante et sur les mécanismes de la vinification. Le graphique ci-dessous montre qu’ils sont les plus diplômés du monde agricole en ce qui concerne le Secondaire de cycle court.

[Cliquez pour agrandir]
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Source : Primeurs n° 281, février 2012 « Jeunes agriculteurs, parmi les actifs les mieux formés ».

Autrement dit, ce sont les BTS viticulture-œnologie que l’on voit ressortir ici. Ces professionnels mieux formés, en constante relation avec leur clientèle, ne font plus les vins acides et de mauvaise qualité que l’on trouvait encore dans les années 1950. Qu’ils soient en coopérative ou viticulteurs indépendants, ils sont aujourd’hui très encadrés. Des techniciens et des œnologues les conseillent depuis la vigne jusqu’au chai. Il serait par exemple intéressant de mesurer l’impact des vendanges en vert, c’est-à-dire le fait de supprimer certaines grappes de raisins pour améliorer la concentration de celles qui restent. Le fait que cette pratique soit aujourd’hui contestée n’est pas non plus sans avoir des incidences sur les productions pour ceux qui l’abandonnent. Dans un autre registre, les modalités de paiement des raisins ont pu changer : les coopératives se sont engagées dans la voie de la qualité. Elles rémunèrent de moins en moins leurs adhérents au volume mais en fonction de paramètres qualitatifs. Or, les efforts les plus importants, sans doute à la suite de l’œnologue Émile Peynaud (1912-2004), ont porté dans tous les vignobles sur le fait de vendanger des raisins sains et mûrs. Gages d’un vin de qualité. On retombe sur la même constatation que tout à l’heure.

À ce propos, comment ne pas évoquer la fermentation malolactique ? Émile Peynaud fut parmi les premiers œnologues à travailler sur la question, à en comprendre les mécanismes, et donc à la maîtriser. Alors qu’elle pouvait être déclenchée sans que l’on comprenne vraiment pourquoi ni comment, qu’elle pouvait même demeurer partielle sans qu’on le veuille, elle est désormais contrôlée par les producteurs. Avec même une période – les années 1980-1990 ? – pendant lesquelles on en a abusé dans bon nombre de vignobles ; le consommateur n’était-il pas avide de vins blancs avec des arômes grillés, torréfiés, évoquant le miel, et des goûts lactés ?
Le résultat : des vins moins acides, encore une fois…

Traitement de la vigne, vallée de la Moselle. Une récolte assurée tous les ans, même dans une région difficile.

On pourrait encore invoquer le contrôle des maladies de la vigne. Grâce aux progrès des prévisions météorologiques, les viticulteurs savent bien mieux quand traiter la vigne, ou quand vendanger. Et je ne fais même pas référence ici à des appareils comme les réfractomètres qui permettent de bien connaître l’évolution du sucre dans le raisin. Les traitements chimiques font en tout cas qu’il n’y a plus d’années catastrophiques. Elles sont plus ou moins bonnes, mais il y a toujours des récoltes… (et de la pollution, mais c’est une autre thématique). Et de bien meilleures qualités que ce ne fut le cas il y a encore 50 ans. La peur de perdre toute une récolte pouvait entraîner les viticulteurs à vendanger trop tôt, lorsque le temps n’est pas favorable. J’avais retrouvé dans les archives de Ouest France une chronique tenue par un vigneron dans les années 1950 ; il ne cessait de blâmer les « verjutiers » qui cédaient à la panique du fait d’un temps pluvieux (voir par exemple Ouest France des 6-7 août 1949). La pression est bien moindre aujourd’hui. Quelle incidence cela a-t-il dans la longue durée sur le goût des vins ?

Robert Parker
Source : Wikimedia

Enfin, et il y aurait sans doute d’autres éléments à prendre en compte, les changements de goûts des consommateurs est essentiel à prendre en compte. J’avais déjà évoqué le rôle de Robert Parker, mais je pense que davantage que sa seule influence (réelle ou supposée), c’est celle de toute une société qu’il faut prendre en compte. Le géographe Jean-Robert Pitte évoque par exemple notre tendance à manger et boire sucré. Mais plus encore, le fait que l’on ait abandonné le vin-alimentation pour un vin de meilleure qualité, source de plaisir, et bu à certains moments de la semaine n’est pas sans conséquences.

Ces éléments n’auraient-ils pas une influence sur les dates de vendange ?

La réponse à la question ne peut être que complexe. Elle invite à davantage appréhender le réchauffement climatique afin de mieux cerner ses incidences futures.

La Chine n’est pas le deuxième vignoble mondial… de vin

Vendanges des raisins dans la province de Taiyuan (capitale du Shanxi).

La nouvelle faisant grand bruit, je ne peux m’empêcher de réagir. Non, la Chine n’est pas le deuxième vignoble mondial… de vin. Nuance. À la suite de la conférence de presse de l’Organisation Internationale de la Vigne et du Vin (OIV) du 27 avril 2015, toute la presse française et étrangère s’est emballée : « la Chine est passée devant la France ! » Horresco referens. Les Anglais se moquent : « c’est assez pour que les Français crachent de dégoût leur sauvignon blanc ».

Tous les articles sont bâtis sur le même schéma. On part d’une statistique fournie par l’OIV et propagée par l’AFP partout dans le monde, en France, en Australie ou au Royaume-Uni.

Hebergeur d'imageSource : Le Monde avec AFP, 27 avril 2015.

Les titres font peur !

Avant de nous rassurer. Ce qui compte, c’est la valeur des vins et des échanges. Ouf, nous sommes sauvés, la France demeure largement devant le reste du monde. Les petits vins du Xinjiang font pâle figure face à nos fleurons que sont les vins de Champagne, de Bordeaux ou de Bourgogne. Pour ne pas parler des eaux-de-vie de Cognac, dont il se vend cinq bouteilles toutes les secondes !

On chanterait presque la Marseillaise, une larme à l’œil.

Il est remarquable de voir à quel point les commentaires passent des superficies en vignes… au vin. Sans voir que les premières données incorporent aussi d’autres éléments. Car les statistiques de l’OIV intègrent aussi les raisins de table et les raisins secs ! Autant de raisins qui ne seront pas vinifiés.

Source : OIV, Présentation PPT, 27 avril 2015, p. 4.

On ne s’étonnera donc pas de voir des pays comme la Turquie, l’Iran ou l’Égypte parmi les premiers vignobles mondiaux… de raisins.

D’ailleurs, la carte de l’OIV elle-même renforce le discours ambiant : comme elle montre les données avec une représentation en aires colorées (il s’agit d’une carte choroplète), elle sur-représente les grands pays, et rend presque invisible les plus petits. La Russie devient un gros producteur, alors que la Moldavie (13e producteur en réalité, devant la Russie) n’apparaît pour ainsi dire pas. D’ailleurs, qui pourrait la repérer aisément sur ce type de carte ? Et puis l’Alaska et la Sibérie en entier produisent du vin…
Il faudrait en réalité faire une carte en cercles proportionnels. Ce qui donne la carte ci-dessous, avec une discrétisation qui repose sur les quantiles de façon à faire ressortir des groupes de pays en fonction de leur contribution à la production totale. Ce qui n’est peut-être pas la meilleure représentation, mais a le mérite de la clarté.

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Carte_prod_2011

Production mondiale de raisin (2011)

Maintenant, si l’on s’intéresse aux vins, le classement est bien différent. La Chine n’est plus que le 8e producteur mondial…

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Prod_10Les 10 premiers producteurs mondiaux de vin

On n’aurait cependant tort de se moquer de ses productions. Ce pays va très vite, comme dans d’autres secteurs. J’avais déjà évoqué le fait que des vins chinois soient vendus à Londres chez l’emblématique caviste Berry Bros. Une dégustation de la revue Decanter avait il y a peu sacré un vin chinois. Au delà de la Chine, on assiste bien à une explosion du nombre de pays produisant des vins de qualité. On trouvera d’autres éléments ici ou .

Vignes irriguées en Provence, la fin d’un stress hydrique incontrôlé, la possibilité de faire des vins de meilleure qualité.

Enfin, on remarquera à quel point notre pays est sensible en la matière. Toutes ces évolutions touchent à notre identité profonde. Le journal Le Monde évoquait le fait que la France soit toujours le 1er pays producteurs de vin pour s’en réjouir face à la crise. Cet équilibre géographique n’est nullement le fruit d’un hasard ou d’une supériorité naturelle, il est le fruit d’un équilibre géopolitique, constitué dans la durée, qui touche aussi bien aux techniques (l’irrigation fut longtemps interdite dans les régions méditerranéennes), qu’aux renommées (le vin est probablement l’un des derniers éléments de la splendeur de la France, hier encore adulée pour sa langue, ses écrivains, son artisanat d’art et bien sûr sa gastronomie) ou au goût même du vin (un vin rouge fut longtemps synonyme de vin de Bordeaux).

Dans le domaine du vin, cette apogée est sans doute placée à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Que l’OIV, fondée en 1924, soit située à Paris témoigne bien de cette domination de la France sur le reste du monde.

Le moscato, une mode qui est arrivée à vive allure aux États-Unis…

Un monde qui change. Et qui change à vive allure. Le succès des vins italiens aux États-Unis, désormais premier marché mondial, devant la France, est là pour le rappeler. L’engouement pour les proseccos italiens, les cavas catalans ou les moscatos américains montre aussi à quel point le consommateur a changé, et ne recherche plus forcément du champagne. Le vin traduit les évolutions de nos sociétés. De la même manière qu’il n’y a plus de « grands hommes », il n’est pas certains que l’idée de « grands vins » demeure chez bon nombre de nos contemporains.

Réchauffement climatique : peur sur la vigne (1)

Vallée de Limari (Chili), été austral 2015, je traverse le vignoble, quand soudain quelque chose arrête mon regard dans le paysage. Aux côtés de rangées de vignes verdoyantes se trouvent des vignes en piteux état.

Leur feuillage a presque disparu.

Les ceps ont tout l’air d’être morts.

Ils sont abandonnés. Alors même que les pieds donnent l’impression qu’ils ont été plantés il y a quelques années seulement.

Je ne connaîtrai la raison qu’un peu plus tard : les producteurs n’ayant plus suffisamment d’eau pour irriguer toutes leurs vignes, ils choisissent sciemment de laisser mourir certaines d’entre-elles. Une explication que confirme la Viña Maipo dans une interview. Une image choquante, à laquelle nous ne sommes pas habitués, confortés dans notre idée que nos capacités techniques parviennent à maîtriser tout l’espace dans lequel nous vivons. Ne suffit-il pas d’amener de l’eau pour transformer la région la plus ingrate en pays de Cocagne ? Ce fut le cas hier en Afrique, aujourd’hui en Chine (avec le barrage des Trois-Gorges par exemple). C’était ainsi mettre fin à l’insécurité ancestrale des populations face à la sécheresse, comme la décrivait John Steinbeck dans son roman Au dieu inconnu (1933).

Revenons aux vignes mortes. Voilà bien une terrible manifestation du réchauffement climatique. Elle est certes moins brutale et destructrice que les cyclones tropicaux, comme Pam qui a dévasté l’archipel des Vanuatu, mais sa violence s’inscrit dans la durée. La vallée de Limari est affectée depuis plusieurs années par une sécheresse dramatique, qui vient d’ailleurs d’être stoppée par des pluies diluviennes tout aussi inquiétantes. L’avenir paraît sombre. Nous sommes entrés dans l’Anthropocène.

Source : Greenpeace.

Le dépérissement de ces vignes témoigne en effet des changements globaux qui affectent notre planète et dont nous portons la responsabilité. La vigne est ainsi considérée comme une sentinelle qui nous alerte de modifications souvent difficile à percevoir au quotidien, et pourtant déjà bien présentes. L’ONG Greenpeace avait fait poser des gens nus dans le vignoble bourguignon pour attirer l’attention du grand public et des politiques sur la question du réchauffement climatique. Une équipe de chercheurs avait fait le buzz sur Internet en postant une vidéo anxiogène, montrant la disparition future de nombreux vignobles parmi les plus réputés. Le vignoble bordelais, la vallée de la Napa (Californie), ou la vallée de la Hunter (Australie) seraient condamnés à disparaître. Je reviendrai sur cette vidéo plus loin.

Il est indubitable que la vigne enregistre les modifications du climat. Déjà Emmanuel Leroy Ladurie utilisait les dates de vendanges pour démontrer des oscillations climatiques et notamment caractériser le « Petit âge glaciaire ». L’actuelle avancée des dates de vendanges qui caractérise de nombreux vignobles de par le monde est impressionnante : en une cinquantaine d’années, les vendanges du Château Haut-Brion ont par exemple reculé d’un bon mois.

Les dates de vendanges au Château Haut Brion
Source : Château Haut-Brion.

Les effets du réchauffement climatique se perçoivent aussi en termes de répartition spatiale. Jancis Robinson s’étonne des nouveaux vignobles qui entrent sans cesse dans son Atlas. Aux vins norvégiens ou hollandais répondent les difficultés des vignobles australiens. « Je me demande qui sera le premier à planter des vignes au Pôle Nord ou au Pôle Sud« . écrit-elle.

Un exemple de ce que pourrait être les évolutions du climat de l’Ouest américain. Source : Jones, 2007.

De nombreux scientifiques tirent bien sûr la sonnette d’alarme en suggérant que des vignobles vont soit disparaître, soit être profondément menacés et par la même occasion devoir réagir. Parmi les études sérieuses, citons celles de Gregory Jones ou plus récemment celle dirigée par Hervé Quesnol.

Tous s’accordent sur une avancée des stades phénologiques de la vigne. C’est-à-dire que le débourrement, la véraison ou encore la floraison sont avancés dans la saison. De multiples paramètres, observés aussi bien par des caméras que par des stations météorologiques, analysés grâce à de multiples techniques (analyses physico-chimiques, statistiques, modèles numériques, etc) sont déployés pour comprendre l’évolution des climats dans les régions viticoles.

Station météo du Château Lafite (Pauillac, Médoc).

Le constat est sans appel. « (…) Plusieurs régions européennes risquent de basculer d’un type de climat à un autre d’ici la fin du XXIe siècle, ou de se trouver dans une position délicate de « limite climatique », par exemple le Val de Loire, la région bordelaise et la Champagne. » (Changement climatique et terroirs viticoles, p. 114). Selon certains scénarios, le climat champenois pourrait même ressembler à ceux qui existent actuellement à Santiago du Chili ou dans la vallée de la Napa (ibid., p. 154).

Sur le bassin de la Loire par exemple, une tendance « à une diminution de l’acidité totale et à une augmentation de la teneur en sucre est observée. (…) Par conséquent le degré d’alcool probable a augmenté de 10° à plus de 12,5° pour le cabernet franc et d’environ 10,5° à plus de 12° pour le chenin. (…) Ces changements dans la composition des baies se traduisent dans la qualité des vins produits » (ibid., p. 176).

Au total, le « comportement de la vigne a été influencé par ces changements climatiques, ce qui se traduit par une avancée des dates de vendanges, accompagnée d’une augmentation de la teneur en sucre et une diminution de l’acidité des raisins » (ibid., p. 188).

 

Soit. Mais cette phrase induit un nouveau type de questionnement.

Une augmentation de la teneur en sucre et une diminution de l’acidité des raisins : n’est-ce pas justement ce que l’on a reproché au critique Robert Parker de provoquer du fait de ses notations ? Ne lui a-t-on pas reproché, du fait de ses goûts, de pousser les viticulteurs à produire des vins en surmaturité (donc beaucoup moins acides) avec des arômes de compote ou de confiture plus que de fruit ? N’est-ce pas ainsi que l’on a qualifié la parkerisation de vignobles comme Bordeaux ?

Souvenons-nous du commentaire de Michael Broadbent dans le documentaire Mondovino (2004) :

« (…) Je peux vous donner un exemple précis : Château Kirwan, des Schyler. Ça ne se vendait pas très bien. Ça n’a jamais été un vin très excitant.
Arrive Rolland.
Le vin n’est plus identifiable par son terroir comme un Château Kirwan. Mais ça se vend. Bon sang, qu’est-ce qu’on peut dire ? Parce que les vins sont plus riches, plus doux, avec des tanins soyeux. Davantage au goût du plus grand nombre. Je ne me souviens plus de son 1er millésime. Mais j’ai compris ce qui se passait. (…) Tout à coup, Parker a donné 94 points à Kirwan! Ou je ne sais plus quelle note. Ce qui a enchanté les Schyler !
 » (Citation vers 1 h 06 mn du documentaire).

Les vins alsaciens sont-ils moins acides uniquement parce que le climat se réchauffe ?
Colmar, Alsace.

Et si ses manifestations du réchauffement climatique étaient aussi à mettre en relation avec des pratiques sociales et culturelles ? Et si notre goût du vin entraînait des modifications que nous attribuons trop facilement au réchauffement climatique ? Les dates de vendanges ne seraient-elles pas, aussi, corrélées à ce que nos sociétés demandent comme types de vin ?

À suivre…

AVA « Rocks district » : divergences de vues, différences de culture

Vignoble dans la région de Walla Walla, les Blue Mountains en arrière-plan

Un nouveau territoire viticole de qualité vient d’être proposé à l’autorité de régulation américaine (la TTB) : l’American Viticulture Area (AVA) « Rocks district of Milton-Freewater » dans la région de Walla Walla (à la frontière entre les États de Washington et d’Oregon, au Nord-Ouest des Etats-Unis).
La manière dont il est pensé ainsi que la réaction de certains protagonistes sont intéressantes pour illustrer les différences de conception de territoires viti-vinicoles entre le Nouveau Monde et l’Ancien. D’autant que l’un des principaux acteurs, Christophe Baron du domaine Cayuse Vineyards, est Français (champenois pour être précis).

Une parcelle du vignoble Cayuse

Il est à l’origine de l’intérêt que portent les producteurs de la région pour un ancien cône de déjection d’un cours d’eau qui drainait de proches montagnes, les Blue Mountains. Le sol est donc constitué d’un pavement de galets de basalte roulés, les fameux « rocks ». Ils rappellent bien évidemment le vignoble de Châteauneuf-du-Pape. D’anciennes terrasses du Rhône y ont en effet laissé de gros galets roulés qui font la particularité de cette Appellation d’Origine Contrôlée. On en verra des images ici (faire également attention à la bouteille, je reviens dessus plus loin) :

Source : Fédération des Producteurs de Châteauneuf-du-Pape

Ceux-ci sont réputés pour permettre un allongement de la saison végétative des ceps de vigne : la pierre capte l’énergie solaire toute la journée avant de la restituer aux plantes pendant la nuit. Le printemps est avancé, alors que l’automne peut être retardé du fait de cet effet particulier. Les vignes bénéficient du micro-climat particulier ainsi généré. Le principe est le même à Walla Walla.

Les galets roulés en basalte, vignoble Cayuse

Le Nord-Ouest des États-Unis connaît un essor remarquable des plantations en vigne. Alors que la production n’y était qu’anecdotique encore il y a peu, avec un seul domaine important aux portes de Seattle (chateau Ste Michelle), les États d’Oregon et de Washington deviennent des régions très en vogue aux États-Unis, notamment pour leur pinot noir. Ce dernier État ne compte que 19 wineries en 1981, plus de 160 en 2000, et aux alentours de 700 en 2012.

Et comme pour de nombreuses régions viticoles dans le monde, à mesure que la qualité progresse, les producteurs cherchent à individualiser les espaces viticoles. Les Côtes-du-Rhône ont par exemple donné naissance a de nombreuses sous-appellations (Gigondas en 1973, Vacqueyras en 1990), ou appellations villageoises (Beaume-de-Venise en 2005). Les États-Unis connaissent un processus similaire d’identification d’espaces avec des vins aux qualités particulières. C’est là que l’approche devient différente pour créer des sous-régions viticoles.

Les Appellations d’Origine Contrôlée (AOC) méridionales du Rhône

En toute logique, les régions viticoles françaises peuvent se fragmenter en territoires plus petits au sein d’une AOC préexistante à condition de mettre en place des normes de production plus restrictives. Elles s’appuient de ce fait sur des terroirs précis et circonscrits. Ce qui veut dire que les producteurs ont l’accord de l’INAO à condition de démontrer que leurs vins expriment une typicité particulière. Celle-ci renvoie non seulement à des particularités physiques qui proviennent du sol et du sous-sol (la roche-mère, encore dite substratum), de l’exposition ou encore du drainage, mais aussi des pratiques des viticulteurs (rendements limités, cuvaisons plus longues, élevage dans la durée par exemple).

Il leur faut donc prouver qu’il y a bien matière à créer une nouvelle AOC, un échelon de village par exemple, en montrant qu’ils ont le savoir-faire adéquat. Et que leurs vins ne ressemblent à aucun autre vin. Cela nécessite des années de travail pour arriver à un tel résultat. Il s’inscrit dans une démarche collective ; les producteurs se réclament d’un territoire qui donnera son nom au nouveau vignoble. La bouteille particulière de l’appellation Châteauneuf-du-Pape traduit bien cette appartenance. C’est par conséquent une communauté de viticulteurs, situés dans un espace donné, qui cherche à obtenir une nouvelle appellation. J’ai déjà évoqué cette logique de vins de terroirs dans des articles précédents.


La bouteille officielle de Châteauneuf-du-Pape (Source : Fédération des Producteurs de Châteauneuf-du-Pape)

Ceci explique le fait que la France possède désormais plus de 450 AOC, en fait réparties entre 9 bassins de production. C’est le résultat d’un processus qui commence en 1935 avec la naissance des premières AOC et continue depuis avec l’élévation qualitative des vignobles français.

Les Bassins viticoles français. Source : DGCCRF

La logique est bien différente aux États-Unis. Preuve en est l’exemple du Rocks district.

Les pratiques viti-vinicoles ? Elles sont très récentes, Christophe Baron s’installe dans le secteur en 1996. Et depuis, les producteurs ne cessent de tester de nouvelles techniques (dont la biodynamie depuis peu) ou de nouveau cépages (trempanillo par exemple). Ils sont donc encore en pleine recherche de ce que peuvent être leurs vins. C’est le côté excitant des vignobles du Nouveau Monde, marqués par un débordement d’énergie. Impossible en tout cas de parler ici d’une typicité particulière. Elle n’est d’ailleurs par recherchée : aucune pratique n’est figée dans cet espace, il est possible de produire du vin blanc, rouge, ou même effervescent. À chaque producteur de choisir ce qu’il souhaite produire, avec le cépage de son choix. Au contraire de l’INAO, le TTB n’intervient pas en ce qui concerne les normes de production. C’est le marché, via des prescripteurs comme la presse, qui décide de la qualité des vins.

La communauté de producteurs ? Il n’est pas certain qu’elle existe à proprement parler, même s’il semble qu’il y ait des échanges et une entraide entre les différents acteurs. Elle est de toute façon bien récente. Et de ce fait, aucun usage ancien ne soude les viticulteurs. Peu de wineries utilisent d’ailleurs l’AVA Walla Walla Valley car elles s’approvisionnent souvent en raisin en dehors de la région, en particulier plus en amont vers Yakima. On se souviendra de la winery Corvus que j’avais évoqué ici.

Les limites territoriales ? Il s’agit moins d’un territoire (et donc d’un ensemble identitaire) que d’une délimitation correspondant à un sol particulier. Il n’est pas surprenant que le dossier soit porté par le géologue Kevin R. Pogue de l’Université de Walla Walla (Whitman College). Plus surprenant à nos yeux d’Européens, les producteurs peuvent se situer en dehors même de l’espace concerné. Ce qui serait strictement interdit en France (si l’on inclut l’aire de tolérance accordée par l’INAO).

Plantation de vignes en échalas, une nouvelle technique pour le vignoble Cayuse

Les vignes ? Alors qu’en France les appellations concrétisent des vignobles déjà existants, l’AVA Rocks fait figure de coquille vide si l’on se place dans une perspective européenne. Seuls 7 % de la superficie de l’AVA sont plantés pour l’instant (une centaine d’hectares sur les 1500). Dans une perspective américaine, c’est davantage une forme de confiance dans l’avenir. L’Europe s’appuie sur son passé pour construire son présent, l’Amérique part du présent pour imaginer l’avenir.

On comprend dès lors que le principal intéressé, Christophe Baron, ait pu proclamer qu’il ne revendiquerait pas l’appellation Rocks District pour ses vins. L’absence d’histoire de la région et le problème des limites spatiales paraissent rédhibitoire à ses yeux.

Une divergence de vue du fait d’une différence de culture ? Oui et non, Christophe Baron semble aussi préférer l’absence de toute réglementation – « Let the rocks be free » clame-t-il – et de démarche collective – « I’m playing by my rules ».

Paysages du vin : la vallée del Elqui (Chili)

Panorama de la vallée en direction du village de Pisco Elqui

Les paysages de la vallée del Elqui au Chili figurent certainement parmi les plus impressionnants au monde. Ce qui vaut à cette vallée d’être classée cette année comme 5e destination mondiale à visiter (sur 52… dont la Bourgogne, classée 15e, ou le canton de Vaud, 41e) par le New York Times. Le journal met l’accent sur les paysages nocturnes : le ciel étoilé est époustouflant, du fait de la faiblesse de l’humidité dans l’air qui permet une excellente visibilité. Le NYT évoque aussi les paysages liés aux activités viticoles et de maraîchage ; je reviens sur ce point.

Taille en pergola et filets de protection des vignes

J’ajoute volontiers les paysages sonores : la vallée est extraordinairement calme et silencieuse. Par moment, on entend seulement quelques oiseaux (aux cris déroutants pour nos oreilles d’Européens) et le vent… Le vent siffle à travers les filets qui servent à le freiner pour ne pas nuire aux cultures.

Le stupéfiant contraste entre la vallée et ses parois

La beauté des paysages provient de la force du contraste, plutôt rare dans le monde avec une telle intensité, entre des coteaux escarpés totalement arides et le fond de vallée irrigué. L’aridité est liée à un phénomène d’up welling, c’est-à-dire de remontée d’eau profonde et froide due au courant marin de Humboldt. Ceci provoque un phénomène de stabilité de l’air avec un anticyclone présent sur le proche océan, qui empêche quasiment toutes précipitations. Sauf quand le courant s’inverse, à l’occasion du phénomène d’El Niño. La vallée del Elqui est située non loin du désert d’Atacama, désert le plus aride au monde. Seuls des brouillards se forment quotidiennement l’été avant de se dissiper dans la matinée.

Carte des courants marins, le courant froid de Humboldt remonte le long des côtes du Chili et du Pérou

On remarquera que des phénomènes similaires, mais de moindres portées, touchent d’autres vignobles de l’hémisphère Sud (côtes de l’Afrique du Sud et de l’Australie occidentale) et Nord (Calidornie).

Les coteaux de granite, qui est souvent caché sous une épaisse couche de matériaux détritiques, forment des pentes remarquables

La pente très prononcée des coteaux participe de la beauté des paysages. La vallée pénètre directement à l’intérieur des Andes, encore actives tectoniquement parlant. Le village de Pisco Elqui est situé à près de 1300 mètres d’altitude, alors que les sommets qui l’environnent culminent aisément à plus de 3000 mètres. En outre, la faible végétation présente sur les parois renforce l’impression d’avoir des murs infranchissables autour de soi. D’ailleurs, nul chemin ne permet de les gravir. Il n’y a rien d’autre que des cailloux (du granite pour l’essentiel) ou quelques cactus…


Le village de Montegrande. A gauche, les installations d’une distillerie artisanale

Tout au contraire, la vallée fait figure de long ruban de vie. Plusieurs villages ou petites villes se succèdent les uns aux autres tout au long du cours d’eau ou sur de rares vallées affluentes. Bien entendu, l’eau est l’élément qui permet de donner à la vallée son aspect si verdoyant. La principale culture est la vigne. Les raisins sont utilisés pour produire des raisins de table, du vin, et du pisco. Il s’agit d’une eau-de-vie (aguardiente) dont le Pérou et le Chili se réclament. Les frontières ont coupé un vaste bassin d’approvisionnement sans doute orienté vers le port de Pisco (Pérou). L’historien chilien José del Pozo atteste de la fabrication d’eaux-de-vie dès le XVIe siècle dans le cadre de grands domaines coloniaux espagnols.


Jeunes vignes en pergolas. On voit bien la structure en carré qui permettra de soutenir les différentes branches des vignes. Avec de vieilles vignes, la couverture devient complète

La plupart des vignes sont taillées sous la forme de pergolas. Une ancienne technique qui permet de produire des gros rendements. Cela donne des paysages très verts lorsque les feuilles sont présentes ; elles forment un tapis végétal presque continu, perché en hauteur.
La taille Guyot commence à apparaître dans certains secteurs, comme autour de la Viña Falernia. Un signe de modernité pour obtenir des vins de meilleure qualité

La Viña Falernia en bas de la vallée del Elqui

Seule ombre au tableau, une grande misère sociale. Plus on remonte dans la vallée, et plus la pauvreté, sous toutes ses formes, paraît prégnante.

Puisse le tourisme parvenir à davantage développer la vallée.

Vin en vrac, idées en vrac… (2)

Les anciens chais de Bercy, ancienne plaque tournante du vin de négoce en France

Le monde du vin s’est manifestement bâti autour de cette idée qu’un vin de qualité est un vin en bouteille. La mise en bouteille à la propriété est un des points majeurs du rapport de force entre les négociants et les producteurs. On le voit avec le Château Mouton Rothschild, qui pour la première fois en 1924 dans le Bordelais, effectue la mise en bouteille au domaine. Seulement… Les Appellations d’Origine Contrôlée obligent à réaliser cette opération d’embouteillage dans l’aire de production, ce qui ne fut pas sans freiner l’industrialisation du secteur (on pensera au contraire à certains fromages très industrialisés, dont le « vrac » de lait a souvent une origine géographique bien large et permet des acteurs de toute autre dimension).

Car le vrac fut longtemps l’objet de toutes les suspicions. En termes de qualité d’abord, il faisait plutôt penser aux gros rouges du Languedoc-Roussillon, coupés avec des vins d’Algérie dans le port de Sète, avant d’être envoyés à Bercy. En termes de fraude aussi, la crainte que les produits soient échangés ou dénaturés fut longtemps un élément dépréciateur. La fraude sur les pinots noirs destinés au Red Bicyclette de l’américain Gallo s’inscrit dans cette longue histoire de tromperies, sans doute plus faciles à réaliser avant la mise en bouteilles (même si, on le sait, les faussaires peuvent être très imaginatifs). D’ailleurs, il y a toujours cette idée bien ancrée en nous que le vrac est techniquement plus facile à manipuler : l’article sur la désalcoolisation des vins américains fera grincer de nombreuses dents tant il va à l’encontre de nos conceptions sur la noblesse de cette boisson…

Source : Daily Mail, 18 Octobre 2007.

Et pourtant, le vrac présente aujourd’hui de nombreux atouts. Tout d’abord pour réduire les émissions de carbone d’une denrée désormais échangée aux quatre coins du monde. L’utilisation de bateaux pour le vrac permet des économies d’énergies qui sont d’une toute autre nature que les 65 grammes gagnés par bouteille de Champagne… Le fait que le vin puisse être mis en bouteille sur le lieu de consommation diminue notablement la pollution engendrée par le transport. Le supermarché anglais Tesco a mis en place un tel acheminement grâce à des barges qui remontent la rivière Mersey entre Liverpool et Manchester où se trouve le centre de conditionnement. Ceci permettrait d’économiser l’équivalent de 50 camions par semaine.

Un supermarché américain : le vin est présenté sous de multiples formes, contenants et volumes.

Des solutions commencent à faire leur chemin afin que les villes ne soient plus touchées par les incessantes navettes de camion qui approvisionnent les consommateurs. Bruges inaugure une petite révolution en mettant en place un système de pipeline pour la distribution de la bière dans les restaurants et cafés de la ville ! Ne pourrait-on pas imaginer quelque chose de similaire pour le vin ? Certes, de nombreux préjugés devront être éliminés.

On touche là un dernier point important de la question : le vrac permet de s’orienter vers d’autres conditionnements. Les Américains sont bien plus ouverts en la matière que nous ne le sommes. Les consommateurs sont moins marqués par la sempiternelle bouteille. Une étude du groupe américain Gallo montre une utilisation sans doute plus banale des « box ».


Source : 2014 Gallo Consumer Wine Trends

Fait suffisamment rare pour être noté, on peut voir un bag in box de chardonnay dans le 1er épisode de la série Breacking Bad, à l’occasion d’une fête entre amis. Ce qui renvoie bien au « large social gathering » (grande réunion entre amis) évoqué par le document ci-dessus.

Breacking Bad, épisode 1 saison 1 (vers 11 mn). Les femmes se servent en chardonnay, alors que les hommes boivent plutôt des bières.

La vente de vin au verre dans les restaurants – qui gagnent ainsi davantage d’argent à volume égal – entraîne aussi un renouveau du bag-in-box. Comme quoi, les frontières peuvent bouger.

Il nous faudrait réfléchir aux conditionnements et aux usages qui touchent le vin de demain. La question du développement durable sera de plus en plus prégnante dans le choix des consommateurs. Tyler Colman a déjà tenté de dessiner une carte des approvisionnements en vin les plus respectueux de la planète pour les États-Unis. Elle coupe le pays en deux : toute la façade Ouest du pays a tout intérêt à prendre son vin en Californie ou en Oregon ; les grands centres urbains atlantiques devraient privilégier l’Europe.

Ligne de partage entre les approvisionnements centrés sur la vallée de Napa ou le vignoble bordelais.
Source : Tyler Colman, Pablo Päster.

Or, cette carte est fausse : les vins de Bordeaux ne partent pas du port de Bordeaux, mais prennent souvent la route avant d’être envoyés par Rouen ou Rotterdam. Ce qui amoindrirait encore leur aire concurrentielle si l’empreinte carbone venait à être inscrite sur les bouteilles…
Ce qui risque bien d’être le cas tôt ou tard. Il vaudrait mieux anticiper.