Comment créer une région viticole de niveau mondial ?

Vallée de la Willamette (Oregon), une région viticole récemment apparue sur la scène mondiale.

Comment créer une région viticole de niveau mondial* ? Telle est la question que pose Liz Thach, une professeure de management qui travaille à l’Université de Sonoma (Californie). Avant d’examiner certaines des réponses qu’elle apporte, remarquons à quel point la question peut paraître déroutante à nos yeux de Français ou d’Européens. Une région viticole pourrait-elle évoluer parmi d’autres en termes de qualité et de renommée ? Les choses ne seraient-elles pas déterminées une fois pour toutes par le fameux terroir ? La hiérarchie des grands vins n’est-elle pas définitivement fixée ?

Une ancienne publicité pour le Médoc… au discours déjà bien daté.

À l’évidence non, mais il est sans doute nécessaire de le rappeler. L’article de Jacques Dupont et Olivier Bompas sur le vignoble de Châteauneuf-du-Pape montre bien de telles évolutions internes. Elles sont à penser à toutes les échelles, entre tous les vignobles. Nous sommes passés d’un monde largement bâti autour de la France et ses “grands” vins – songeons au classement de 1855 pour en rester à Bordeaux – à un tout autre monde. L’Atlas des vins (Autrement, 2010) portait déjà comme sous-titre “la fin d’un ordre consacré ?”. Et en matière de terroir, à prendre au sens restrictif d’interrelations avec un milieu physique, certains pays sont dotés de capacités hors du commun, je songe par exemple au Chili, aux nouvelles régions chinoises comme la province du Ningxia, ou encore à la Sicile en pleine effervescence.

Des sols similaires à ceux du Médoc, mais avec un climat exceptionnel. Vallée de Colchagua (Chili).

D’autres paramètres seraient-ils en définitive plus intéressants pour comprendre le monde du vin et le classement des régions viticoles les unes par rapport aux autres ? Liz Thach propose plusieurs pistes, comme la focalisation sur une production emblématique – un cépage donné par exemple -, la cohésion des acteurs, la mise en avant d’une histoire commune. Ou encore le rôle dévolu à un acteur majeur, dont la fonction est difficile à traduire en Français, le “brand manager”. Je propose animateur territorial, même si ce n’est pas tout à fait similaire. Toujours est-il que ce dernier vise à maintenir un cap, à promouvoir la région ou encore à défendre la marque collective.
On le voit, autant d’éléments dynamiques sur lesquels il est possible d’agir, de mener une réflexion, d’établir des plans stratégiques… On est à des années lumières de l’ancienne conception qui prévalait en France il y a peu encore. Ou qui est toujours d’actualité dans l’esprit de certains, et dans le monde viticole même. Ce qui est un facteur de blocage essentiel.

Deux points majeurs en découlent en termes de compréhension du monde dans lequel nous vivons.

Un panneau un peu compliqué, entre deux villages seulement…

L’organisation des vignobles français ou européens. Ont-ils la structure la plus à même de mener à bien des projets d’envergure ? Il existe une profusion d’acteurs qui n’ont pas toujours les mêmes objectifs (le négoce vs les viticulteurs par exemple) même si les Comités (ou Conseils ou Bureaux) interprofessionnels sont censés les unir. Leurs compétences sont parfois à la limite de ce qui serait nécessaire. Un exemple ? Le retard de développement qu’accuse notre pays en matière d’œnotourisme : le fait que les collectivités locales aient souvent joués un rôle d’aiguillon décisif en la matière montre bien qu’il y a un problème de gouvernance. C’est la sphère publique qui a souvent été à l’origine du développement de l’œnotourisme, avec une vision territoriale, et non les professionnels du vin. Ou trop peu, et dans une débauche de micro-initiatives. Ce problème n’a pas été véritablement résolu. Un bel esprit de clocher règne toujours dans nombre de nos campagnes. Le second point en est le corollaire.

La concurrence territoriale. Nous sommes entrés dans un monde de concurrence entre les espaces, entre les régions viticoles, entre les métropoles qui les commandent. Des synergies – un mot qu’affectionnait particulièrement un de mes anciens profs de géographie économique – doivent se développer entre les différents acteurs d’une même région. De nouveaux métiers sont apparus, comme ceux liés au marketing territorial. D’autres sont à imaginer afin que nos régions se hissent à un niveau de concurrence qui est celui du XXIe siècle. Beaucoup d’argent est investi dans les sciences “dures” : agronomie, œnologie, compréhension des mécanismes liés au changement climatique – avec une vision trop restrictive à mon sens – ou encore santé. Tout cela est nécessaire. Mais certainement pas suffisant.

Un stand de la Sopexa qui n’attire pas grand monde (Pékin).

Donnons-nous les moyens de combattre les autres régions viticoles dans un monde du soft power. Un observatoire des évolutions que connaît la consommation du vin dans les différentes aires culturelles serait par exemple un premier pas. Un haut responsable d’un vignoble français m’a un jour affirmé, avec une belle morgue : “nous connaissons tout du marché chinois”. Une réflexion qui laisse pantois tant la complexité de la civilisation chinoise est grande. Combien de fois j’ai pu lire ou entendre que les consommateurs n’aiment pas boire du vin blanc… parce qu’il est froid. Alors que les Chinois boivent des bières glacées avec grand plaisir !

Source : Géoconfluences.

Invité aux côtés d’un producteur indien, M. Ravi Viswanathan, lors de l’édition 2015 de Vinobravo, j’ai toujours regretté de ne pas avoir montré cette carte. Réalisée par un de mes collègues spécialiste du monde indien, Pierre-Yves Trouillet, elle montre combien celui-ci fonctionne en termes de diaspora. Nous ne sommes plus dans notre petit univers de frontières délimitées et connues, mais bien plutôt dans un gigantesque maelstrom de populations à l’échelle mondiale. Elles sont mobiles, interfèrent entre elles, et véhiculent nombre d’informations ou de modes de consommation. Voudrions-nous mieux comprendre le marché indien, qu’il faudrait cesser de le percevoir avec nos yeux d’occidentaux. Une question à laquelle je n’ai pas la réponse : d’où partent les modes qui traversent la société indienne ? Bombay ? New Delhi ? Londres ? New York ? Un peu de tout ça ?

La formation des élites viti-vinicole françaises de demain ne devrait-elle pas intégrer ces différents aspects ? Et bien d’autres encore ? C’est à ce prix que nos vignobles resteront à l’avant-garde des “régions viticoles de niveau mondial”.


* : L’auteure fait référence à un article de Steve Charters (Burgundy School of Wine & Spirits) mais sans citer la référence précise.

Révolution : une appellation pour un cépage. Le pinot gris de Vénétie


Une grappe de pinot gris. Source : Wikipedia.

 

Imagineriez-vous une Appellation d’Origine Contrôlée Syrah du Rhône ? Chardonnay de Champagne ? Ou encore Chenin de la Loire ? Cela vous paraît aller à l’encontre de la tradition du monde du vin, qui met à l’honneur un territoire et non un cépage ? Et bien les Italiens l’ont fait. Une appellation Pinot grigio (pinot gris) vient de naître. Que l’on soit pour ou contre, séduit ou choqué, c’est un changement sans précédent qui apparaît là.

Certes, il existe de nombreuses appellations qui reposent sur un cépage : la Bourgogne et ses vins rouges (pinot noir) ou blancs (chardonnay), le Muscadet (melon de Bourgogne), voire même les vins d’Alsace (avec une mention de cépage, qui peut être du riesling, du gewurztraminer, ou encore justement du pinot gris). D’autres régions viticoles s’identifient pleinement à un cépage dominant dans un bouquet de cépages différents : la Rioja et le tempranillo, le Chianti et le sangiovese, le Tokaj et le furmint. Mais personne n’avait osé, pu ou voulu franchir le pas. C’est chose faite. Le territoire, signe majeur d’identification et de revendication, passe au second plan face au cépage.

Nous sommes entrés dans l’ère des vins globalisés. Ce n’est pas nouveau me direz-vous. Pour la première fois tout de même, une appellation prend une désignation qui est celle utilisée de manière privilégiée dans le pays de consommation et non dans celui de la production. L’entrée par cépage est bien sûr une manière de coller aux attentes du consommateur américain. Il n’est pas fortuit que cela commence par l’Italie.

Une bouteille de Chianti dans le Parrain 2 (1974) de Francis Ford Coppola.

Il n’est que de songer aux intimes relations qui existent entre ces deux pays pour s’en convaincre. La présence d’une communauté italo-américaine aux États-Unis facilite bien sûr les interactions entre le marché de consommation et le lieu de production. Les Italiens sont aujourd’hui le premier pays exportateur de vins dans ce pays. Devant la France. À ce propos, souvenons-nous que les premiers vins de qualité produits à base d’un cépage allochtone l’ont été en Toscane. Les “super toscans” élaborés sur la côte de Bolgheri portent déjà une indication de cépage, le cabernet-sauvignon bordelais. Les Sassicaia et autres Ornellaia furent de véritables missiles envoyés sur le continent américain. L’appellation, créée a posteriori, ne mentionnait cependant pas le nom de cépage.


Une bouteille devenue mythique, mentionnant le cépage sans doute pour l’une des toutes premières fois en Europe.

 

 

Tout change à présent. Quelle serait la raison majeure invoquée par les thuriféraires d’un tel système ? La traçabilité. Ce qui prête à sourire. Une appellation normale ne serait-elle pas en mesure de garantir l’origine des raisins ? On doute du contraire. Et si fraude il y a, et l’Italie a malheureusement été frappée de plein fouet par des scandales (notamment en ce qui concerne la composition des vins de Montalcino ?), ce n’est pas cette unique mention de cépage qui protègera le consommateur.

Une géographie mondialisée, le pinot gris
carte_pinot_grigio
(cliquer pour agrandir)

Une raison plus probante ? La forte concurrence qui pèse désormais sur le pinot grigio du fait de sa propagation dans le monde entier. L’engouement qu’il y a pour ce cépage sur le marché américain occasionne des plantations dans le monde entier, et surtout dans les pays du Nouveau Monde. Et comment différencier un pinot grigio italien d’un pinot grigio australien ou encore argentin ? Qui plus est quand des entreprises qui appartiennent à d’anciens immigrés d’origine italienne en produisent ; les noms ont alors la même consonance, que l’on soit dans la King Valley ou à Mendoza.


Une bouteille australienne de pinot gris, un producteur d’origine italienne.

 

 

 

 

 

 

L’influence de la vision américaine du monde du vin est chaque jour plus présente. Nous assistons à une véritable révolution en ce qui concerne cette boisson, tant dans les manières de la nommer que dans celles de la consommer.

Beaujolais : des paysages méconnus

Une équipe de vendangeurs du Château du Moulin-à-Vent – le 23 septembre 2016.

Le Beaujolais fait partie des vignobles qui ont le plus changé ces dernières années. Les dégustations menées par Jacques Dupont et Olivier Bompas permettent de s’en convaincre (ici, ici, et ). Aussi, petit à petit, l’image de vins faciles à boire et sans grande complexité tend-elle à laisser place à celle de vins de terroir.

Une cartographie de la géologie du Beaujolais. Source : Chambre d’Agriculture Rhône-Alpes.

 

 

 

 

 

 

 

Et c’est peut-être là que le bât blesse. Un vin de terroir ne prend toute son ampleur dans l’imaginaire des consommateurs qu’à la condition qu’il soit associé à une identité forte. Celle-ci repose tout d’abord sur des associations mets-vins, plus complexes à mesure que le vin prend de l’âge. Nul doute à cela, les producteurs ont mené un gros travail de compréhension de leur substratum afin d’affiner les qualités organoleptiques de leurs crus. Une fine cartographie des terroirs – au sens restrictif du terme, c’est-à-dire axée uniquement sur les aspects physiques – a été menée. Et de nombreux viticulteurs de talents proposent à présent des cuvées parcellaires bien identifiées.

Mais peut-être manque-t-il une réflexion sur les paysages. Je ne suis pas persuadé – mais je ne demande qu’à me tromper – que beaucoup de gens associent le Beaujolais avec des paysages particuliers. Contrairement sans doute à la Toscane, au Val de Loire ou encore à Saint-Émilion… pour éviter de prendre des exemples parmi les vignobles situés un peu plus au Nord.

Le mont Brouilly et le hameau de Saint-Joseph (Villié-Morgon) dans la brume matinale.

Et pourtant, la douceur des collines granitiques répond à merveille à celle du gamay.

Le moulin à vent de… Moulin-à-Vent, un symbole fort d’une France viticole encore rurale.

Et pourtant, qui mieux que les petits villages de l’appellation, et notamment les dix villages élevés au rang de crus, peut dire le caractère paysan et artisanal des vins ? De quoi définitivement éloigner une image plus négative et industrielle du Beaujolais.

Un élément du petit patrimoine rural, souvent trop peu considéré.

Et pourtant encore, tout un petit patrimoine rural, constitué de clos, de petites bâtisses pour l’outillage des viticulteurs, voire même d’une forte présence de la taille en gobelet, serait à exploiter pour rendre ce vignoble unique dans l’imaginaire des consommateurs.

Granite, grès et silex. Un résumé du substratum sous les yeux du consommateur.

Ce serait encore des particularités liées à l’habitat rural traditionnel, comme ces anciens murs associant le granite et le grès ; ils témoignent du substratum avec une évidence facile à exploiter. Ils renvoient aux interactions qu’une société tisse avec son milieu « naturel ».

Étiquette de bouteille de gamay de la région de la Willamette Valley (Oregon).

C’est sans doute à ce prix que le beaujolais restera unique au monde. Si le gamay devient bien le nouveau cépage à la mode, comme le suggèrent déjà certains, d’autres régions dans le monde ne tarderont pas à faire d’excellents vins.

__________________________________________

Je remercie vivement le Château du Moulin-à-Vent et toute son équipe pour leur fantastique accueil.

La France n’est plus le 1er pays producteur de vin. Et alors ?


Marianne et le vin, une longue histoire.  Salon d’honneur de la mairie de Reims.

 

 

 

Chaque année, au moment des vendanges, la presse s’émeut de voir notre pays relégué au rang de second producteur mondial. Et quel grand soulagement lorsque l’Italie perd de nouveau sa prééminence (non méritée, bien entendu). On touche aux intérêts supérieurs de la France !

Copie d’écran, Le Monde, 14 septembre 2016.

Et alors ? Il s’agit là de volumes, et non de valeurs. Et quand bien même. Dans le monde qui est le nôtre, ce ne sont plus ces flux qui sont primordiaux, mais bien d’autres aspects, parmi lesquels ce que je serais tenté d’appeler l’intelligence du vin. C’est-à-dire une sorte de maelstrom composé d’une infinité de paramètres qui font qu’un vin sera acheté par un consommateur, et qu’il lui apportera du plaisir et du rêve.

Des paysages de qualité pour des vins de qualité.
Banyuls – Collioure.

Bien sûr, les aspects liés au terroir ou aux éléments identitaires sont essentiels. Le vignoble français est résolument engagé dans cette voie, avec des vins de qualité qui renvoient dans notre imaginaire à tel ou tel lieu. En particulier par leurs caractéristiques organoleptiques. Le classement des Climats du vignoble bourguignon s’inscrit dans cette logique.

Mais bien d’autres paramètres transparaissent aujourd’hui. Certains sont évidents, comme l’intime relation qui se lie avec une gastronomie de qualité. Ou un accueil et une offre touristique bien pensés. Ou encore a possibilité de toucher les professionnels qui importent les vins, par des foires ou des salons. Je ne vous apprends rien.

Mais vous remarquerez en lisant les lignes ci-dessus, que l’Italie comme l’Espagne sont passées maîtres en la matière. Il n’est que de penser au Barolo ou à la Rioja pour s’en convaincre.

Du matériel allemand pour des vins blancs… rhodaniens.

D’autres paramètres interviennent avec force. La qualité des matériels ou des techniques viti-vinicoles. La formation des viticulteurs, mais aussi celle de tous les cadres qui les entourent : droit, commerce, marketing, etc. La capacité pour l’État à détenir et définir une vision stratégique de l’avenir du monde du vin. L’Australie avait ouvert la voie il y a plusieurs années avec des plans stratégiques, suivie par les États-Unis ou l’Espagne. La France donne plutôt l’impression d’avancer en ordre dispersé ; à preuve la réforme qui devait structurer le vignoble en grands bassins de production est restée lettre morte. [voir une analyse ici par exemple, p. 16] Le Plan stratégique de France Agrimer – que j’avais évoqué ici – paraît déjà être tombé dans les oubliettes.

Un chardonnay de la vallée de la Sonoma (Chalk Hill Winery) pour la Première Dame des États-Unis dans la série House of Cards (S1E1, vers 35 mn). Une publicité mondiale…

Enfin et surtout : la capacité à développer un soft power dans le domaine du vin. Ce que réalise avec une puissance difficile à mesurer, mais non moins certaine, le cinéma américain.
Bref, il serait temps de ne plus penser le monde du vin en termes de volumes, mais bien en le regardant avec d’autres critères. D’autres critères beaucoup plus difficile à quantifier, parce qu’ils relèvent de l’intelligence.

Des Racines et des Ailes : « En Gironde, des vignobles aux grands lacs »


Bordeaux, les Chartrons.

Si vous êtes passionné.es par les vins de Bordeaux, ne ratez pas la prochaine émission Des Racines et des Ailes sur France 3. Elle sera diffusée mercredi 7 septembre. D’ores et déjà un extrait, avec Alain Baschi, conservateur au Service du Patrimoine et de l’Inventaire de la Région Aquitaine. J’avais déjà évoqué l’excellent ouvrage qu’il avait rédigé avec Claire Steimer.

J’ai eu la chance de participer au tournage de l’émission. Un exercice redoutable : commenter les paysages du vignoble en avion. Et de Bordeaux ! Sans le quartier des Chartrons, le vignoble ne serait pas ce qu’il est.


Le quartier se trouve à l’intérieur du cadre blanc.

Un quartier qui a permis aux négociants bordelais, historiquement cosmopolites, de vendre leurs vins dans le monde entier, et ainsi d’asseoir la domination gustative du Bordeaux. Vous remarquerez, en arrière de la ligne de maison qui se trouve sur les quais des Chartrons et de Bacalans, d’immenses chais pour le vin. Les activités vinicoles ont malheureusement fuit cet ancien faubourg. Mais le quartier vaut le déplacement.


Copie d’écran Googlemaps.

VisitFrenchWine.com : quel regard sur la vigne en France ? (1)

Un village parmi les plus touristiques de France, Riquewihr (Alsace).

Le site VisitFrenchWine.com a été mis en ligne il y a quelques mois. Il est destiné à favoriser l’accueil des étrangers qui souhaiteraient visiter notre pays et ses vignobles, et bien sûr à accroître le nombre de touristes qui iraient d’une manière ou d’une autre visiter un vignoble. Je répète même si cela paraît évident : accroître le nombre de touristes qui iraient d’une manière ou d’une autre visiter un vignoble. Cela a son importance. Quelle image de nos vignobles le site véhicule-t-il ? Une analyse du texte, des photographies et du contenu paraît intéressante pour ce qu’elle nous dit de la relation tourisme – vignoble. Et plus encore, de nous-mêmes.


Nombre de prestations proposées par destinations en mai 2015.

Tout commence par un découpage très classique des vignobles par grandes entités : Bourgogne, Jura, Sud-Ouest. À bien y regarder, ça se complique : le Languedoc est coupé en deux entités, Languedoc et Pays d’Oc. Et on apprend sur cette dernière que la « vigne est omniprésente en Languedoc-Roussillon », ce qui fait donc une troisième entité puisque le Roussillon a sa propre page… Bigre. De quoi en perdre son latin pour les étrangers… On subodore derrière tout cela de petites querelles de clocher. La « dénomination « Pays d’Oc IGP » » a donc réussi à se scinder de ses consœurs.


Plusieurs découpages du Languedoc et du Roussillon…

Il existe aussi des chevauchements qui doivent étonner plus d’un étranger : la vallée du Rhône présente une page « Sur la route des vins et vignobles de Provence » que l’on retrouve forcément en Provence. Quant à la Corse, elle s’autoproclame « unique vignoble insulaire de France ». Les îles de Ré et d’Oléron ne seraient-elles pas viticoles ?

Une carte de localisation par Google…

Tout cela ne serait pas très grave si la cartographie vous aidait et pouvait vous faire passer d’une région à l’autre. Ce que l’on serait en droit d’attendre d’un site axé sur la mobilité à l’ère des smartphones. N’est-ce justement pas cela qui est invoqué par le ministère pour mettre en ligne le site ? Et bien non : les cartes sont pensées de manière statique depuis un ordinateur, et non in situ pour un utilisateur. On aimerait par exemple pouvoir passer du Cognac au Bordelais, du Beaujolais à la Bourgogne, ou justement de la Provence au Rhône. Les cartes de simple localisation, c’est-à-dire uniquement ponctuelles, et qui d’ailleurs utilisent la technologie plutôt vieillotte de Google – pour ne pas dire bien cheap ! -, ne permettent pas d’avoir une vue d’ensemble… On est bien dans la logique imposée par les institutions des vignobles, et non dans celle du touriste. Des frontières apparaissent, qui entravent la fluidité des pratiques.

Une cartographie pensée pour la mobilité, sans frontières internes.

La cartographie devrait être pensée comme un outil au service du touriste. Je suis en week-end à Toulouse, que me propose-t-on dans un rayon d’une heure de route ? Je suis à l’hôtel à Strasbourg, où puis-je aller facilement en train dans le vignoble alsacien sans louer de voiture ? Je passe mes vacances à vélo sur les bords de la Loire, que puis-je voir sans difficulté à proximité des pistes cyclables ? Et cerise sur le gâteau, je suis en Provence à Arles, que ce passe-t-il du côté des Costières de Nîmes (une grosse demi-heure de route, mais deux mondes qui paraissent s’ignorer) ?

Bref, j’ai déjà attiré votre attention sur la question de la cartographie dans un précédent billet, il y aurait beaucoup à faire en la matière. Mais cela nécessite un décentrement intellectuel et des compétences en cartographie. Outil merveilleux, mais qui pour l’instant n’est pas intégré à sa juste mesure par les professionnels du vin ou du tourisme. Le site fait référence au vélo, on souhaiterait pouvoir trouver sur le smartphone les parcours qui sont proposés. Là, rien… Ou alors dans un cadre préétabli que tout le monde n’aura pas envie de suivre. « Les 22 et 23 octobre 2016 suivez le balisage »… On en revient à une ère pré-smartphone.

Seul le Beaujolais paraît innover avec des audioguides téléchargeables gratuitement, et des cartes sur GoogleEarth. C’est un début.

Que propose le site VisitFrenchWine.com sur le fond ?

Top 30 des termes utilisés

Glisser la souris pour faire apparaître les données.

On le voit, il s’agit bien de découvrir des châteaux pour y mener une dégustation. On rencontrera donc des vignerons – beaucoup moins de vigneronnes, seulement 9 occurrences pour 121 pour le mot au masculin – dans leur cave ou leur domaine.

La vieille dualité viticulteur – pardon, vigneron – négoce est passée sous silence. Le négoce apparaît en effet sous la dénomination plus sexy de « Maison », avec une majuscule. Soit. Mais pourrai-je donc voir des vignerons si je vais dans le Cognac ? Ou en Champagne ? Vous vous doutez de la réponse. Il faudra faire d’autres recherches sur le net. Et la coopération viticole semble complètement occultée en tant que telle. On connaît son vieux complexe, et c’est dommage. Elle devrait être un acteur clé de l’œnotourisme en France, ce qui est le cas dans certaines régions, mais est loin d’être la norme. Et je ne parle pas de seules dégustations, mais de programmes œnotouristiques élaborés.

Et justement, qu’est ce qui est proposé ?

L’association avec la gastronomie est bien représentée, et c’est logique.

Ceci dit, lorsque l’on sort du triptyque dégustation (3,5 %) – restaurant (0,6 %) – cuisine, le nombre d’occurrence des termes chute vite, tout comme les thématiques.

L’art sous différentes formes est également une association privilégiée. Je laisse les termes de « fête » et « festival » en supposant qu’il puisse y avoir des concerts par exemple.

On remarquera à ce propos la forte représentation du jazz comme genre de musique. Loin de moi l’idée de tomber dans des clichés, mais ce style de musique s’adresse tout de même de manière privilégiée à des catégories socio-professionnelles diplômées, aisées, et plutôt dans la force de l’âge.
Quid des musiques actuelles ? Quid des jeunes ?

Comment accroître le nombre de touriste si l’on s’adresse de manière privilégiée à la partie de la société qui est déjà la plus intéressée par le vin ? Le tourisme ne serait-il pas une manière privilégiée d’attirer au vin des néophytes ?

Des néophytes amateurs ou amatrices d’art et de musiques actuelles, rivés à leurs smartphones et particulièrement mobiles les week-end et l’été par exemple, ça ne vous dit rien ?
Des gens pour lesquels les termes d’échange, de solidarité, de participation, de sociabilité – tiens, ne parlait-on pas de coopération un peu plus haut ? – sont devenus essentiels, ça ne vous dit rien non plus ?

À suivre.


Méthodologie : le corpus de texte a été pris sur le site VisitFrenchWine.com le 25 mai 2016, et analysé grâce au logiciel d’analyse textuelle TXM. Le texte total est composé de 47718 mots, qui a été nettoyé de tous les articles et autres pronoms pour en arriver à un corpus de 8319 termes (seuls les mots apparaissant plus de 5 fois sont retenus, soit 460 termes sur lesquels sont faites les statistiques. J’ai supprimé les termes vin (602 fois), vignoble (332) et vigne (176).
Les photographies ont toutes été récupérées (194 fichiers au total) le 25 mai 2016 et seront analysées selon une grille de lecture.

Du gel, des vignes et des hommes

Le vignoble des Riceys (Champagne) : un relief en cuvette, une position septentrionale, des risques de gel accrus.

De nombreux vignobles viennent d’être touchés par une vague de gels répétitifs. Les destructions de bourgeons semblent importantes d’après les premiers retours des viticulteurs. On imagine – ou plutôt, on imagine mal ! – combien cela doit être dur de voir une année de labeur réduite à néant par un coup de gel. La viabilité de nombreuses entreprises est parfois en jeu lorsqu’une récolte est partiellement détruite ou vient à manquer. À plus longue échéance, cela peut aussi entraîner une perte de marchés. C’est ce qui était arrivé à certaines régions atlantiques lorsque les gels de 1981 et de 1986 avaient favorisés une percée des vins du Nouveau Monde en Angleterre. Comme les supermarchés n’avaient pas de volumes conséquents en vins blancs, je pense notamment au muscadet, les chardonnays d’Australie ou de Nouvelle-Zélande eurent tôt fait de prendre la place. Certes, ce ne fut pas la seule raison… mais cette étincelle (oui, on fait mieux comme image pour du gel) favorisa la crise.

Les conséquences à moyen et long termes peuvent donc être terribles, pour une exploitation ou pour un vignoble dans son ensemble.

Un flux de Nord-Est apporte de l’air froid sur l’Europe en arrière d’une perturbation (marquée « L » sur la carte, au Nord-Est de l’Ecosse).
Source : NOAA.

Revenons sur le gel de la fin avril 2016. Que s’est-il passé ? « Ce temps est provoqué par une dépression centrée vers le Benelux, originaire des hautes latitudes et envoyée là par une forte poussée anticyclonique vers le Groenland ». De l’air froid issu des régions septentrionales descend en direction du Sud, et donc des régions viticoles.

Le froid s’abat sur l’Europe.
Source : Meteo 60 (Excellent site au demeurant !)

Les températures nocturnes chutent pour devenir négatives au petit matin. Des températures entre -4°c et -6° c sont enregistrées dans le vignoble de Vouvray. – 3,5° c dans l’Est de la France à Chablis.

La vallée de la Napa (Californie) : des pâles permettent de brasser l’air et de lutter contre le gel.

À un moment même où les vignes ont leurs premiers bourgeons. Les dégâts sont d’autant plus sévères. Les vignobles les plus hauts en latitude sont bien sûr les plus exposés : la Champagne, la Bourgogne, le val de Loire pour la France, mais aussi la Suisse ou l’Allemagne. Et certains vignobles du Nouveau Monde sont tout autant concernés, sinon même plus, par ces phénomènes : le Canada, le Chili ou la Nouvelle-Zélande par exemple. Ils peuvent aussi être dévastés par des gels. Ce fut le cas des Finger Lakes dont je parlais il y a peu. La région fut décrétée en « désastre agricole » par les autorités de l’État de New York tant les bourgeons de vignes furent détruits au printemps. À Geneva, la température tombe à son plus bas niveau à -21,1 °c le 6 mars 2014 pendant toute une semaine de grand froid…

Des chaufferettes utilisées par les viticulteurs suisses (canton de Vaud) en période de risque de gel.

De quels moyens disposent les viticulteurs pour lutter contre ces gelées ? Des chaufferettes peuvent être allumées pour réchauffer les basses couches de l’air. C’est dans doute la méthode la plus ancienne, même si j’ignore depuis quand elle est utilisée. D’autres systèmes ont été inventés : soit la protection des vignes par une gangue de glace – système très coûteux et fort consommateur en eau… pour une utilisation très irrégulière -, soit l’utilisation de pâles qui brassent l’air, sans doute le système le plus répandu aujourd’hui.


La protection des vignes par aspersion. La vidéo est en anglais, mais on voit bien le mécanisme.

La Nouvelle-Zélande avait il y a quelques années utilisé un nombre incalculable d’hélicoptères pour en arriver au même effet… Effet catastrophique en termes d’image et de développement durable ; la presse de l’époque parlait de « film de guerre« . De toute façon, il est difficile de protéger tout un vignoble, seules certaines parcelles peuvent être sauvées.

Reste la question de l’assurance, mais elle semble être peu répandue sauf erreur de ma part. Ce que semble confirmer ce taux de 10 % mentionné pour le vignoble français dans son ensemble (qui est aussi concerné par d’autres fléaux, grêle par exemple). La prise de risque est souvent inconsciemment incorporée par le monde agricole et viticole. On le voit dans cette interview : « mère Nature décide ». Certains collègues géographes font donc la différence entre l’aléa climatique et le risque, qui est lui bien social et culturel. Planter des vignes dans certaines régions, la Champagne par exemple, ou dans certaines situations délicates, des parcelles en bas de pente sous un coteau dans une cuvette qui accumulera de l’air froid – est bien un choix social.

Des vignes surplombent le marais de Goulaine (Nantes en arrière-plan) : un secteur particulièrement gélif.

Tout comme la date de la taille : elle conditionne la période de débourrement. Tailler tôt pour avoir une longue saison végétative, et donc des vins de qualité, amène dans les régions atlantiques à s’exposer au gel. Tailler tard, et donc retarder le débourrement de la vigne pour se défendre du risque de gel entraîne un retard de développement de la plante, et donc le risque d’avoir une saison obérée par l’arrivée des premières perturbations. Un choix cornélien à faire, et qui renvoie bien à des questions sociales, économiques ou encore culturelles.

Une technique déjà très utilisée pour le raisin de table, la protection par des filets (Sicile).

Et d’ailleurs, on touche là un beau paradoxe de la législation viti-vinicole en France. Alors qu’il est possible d’intervenir sur les conditions dites « naturelles » en chauffant l’air à l’approche d’un gel, il est interdit pour ces mêmes raisons de protéger les vignes par des filets pour lutter contre la grêle ou les oiseaux. Ou alors, pas en Appellation d’Origine Contrôlée. Curieux, non ?

Des tests sont visiblement en cours en Bourgogne. Les paysages risquent d’en prendre un coup. N’est-ce pas cette même région qui vient d’être inscrite à la Liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO pour ses climats ?

Les Finger Lakes : un vignoble métropolitain

Panorama du lac Seneca (USA)

Le vignoble des Finger Lakes (USA) est assez méconnu en Europe. Rien d’étonnant à cela, il ne joue certainement pas dans la même catégorie que les vignobles européens du Haut-Douro, de Tokaj ou de Bordeaux. Et pourtant, ce vignoble est à rattacher à la ville la plus puissante au monde, New York. Mais on est certainement au début de quelque chose, et nombreux doivent être les new-yorkais qui ignorent jusqu’à l’existence de cette région située au Sud-Est des Grands-Lacs, sous le lac Ontario pour être plus précis.

L’ancienne entreprise Urbana, aujourd’hui abandonnée.

Et pour cause, la région s’est récemment tournée vers des vins de qualité, le vignoble est d’une taille modeste, et les Nord-Américains ne s’intéressent dans leur majorité au vin que depuis peu. Le vignoble est en effet relativement ancien – le vignoble date du XIXe siècle selon l’historien Pinney -, mais s’est longtemps complu dans la production de vins de type champagnisé avec des cépages hybrides. Deux entreprises majeures dominaient la région, Urbana Wine and Co et Pleasant Valley (encore appelée Great Western). On trouve leurs vins dans des menus de restaurants américains, par exemple dans l’une des plus anciennes tavernes new yorkaise, la Fraunces Tavern. La première est à présent en ruine. La seconde est toujours active, et se targue d’être la première « bonded winery », c’est-à-dire la première entreprise officielle payant des taxes au lendemain de la Prohibition (1919-1933).

Un bâtiment devenu monument historique.

L’orientation qualitative au sens où nous l’entendons ne date que depuis peu, avec l’introduction de Vitis vinifera. Cet un émigré d’origine allemande, le Dr Constantin Franck qui est à l’origine, avec le centre de recherche de la ville de Geneva, de l’introduction des cépages de qualité.

La winery à l’origine de l’introduction des plants de Vinis vinifera.

Il faut bien l’avouer, la région est froide, voire très froide. Cette façade Ouest de l’Atlantique est longée par le courant marin froid du Labrador et peut être affectée par des coulées d’air très froid, d’origine polaire, comme ce fut le cas à la fin de l’hiver 2013-2014 et au début du printemps.

Les températures ont pu atteindre -20°c en janvier et février dans les vignobles situés entre l’Ontario canadien et les Finger Lakes, ce qui constitue des températures risquées pour les vignes. Aussi les vignes sont-elles enterrées de façon à les protéger du froid. Le principe est astucieux : la couche de terre, elle-même recouverte d’une couche de neige, permet de créer un isolant thermique. Ce sont surtout les retours de froid au printemps qui sont à craindre. Cette région fut décrétée en « désastre agricole » par les autorités de l’État de New York du fait de la destruction des bourgeons de vignes au printemps. À Geneva (située sur la côte Nord du plus grand des lacs des Finger Lakes), la température tombe à -21,1 °c le 6 mars 2014 pendant toute une semaine de grand froid…


Les ceps de vignes sont protégées par une couche de terre, puis par la neige qui fait office d’isolant thermique pendant l’hiver.

La région produit désormais des vins de qualité, dans lesquels les principaux cépages sont dominés par les blancs, riesling en tête. Et c’est sans doute le cépage blanc qui fait le plus parler de lui aux États-Unis. On trouve d’ailleurs des vins de la région dans les plus grands restaurants new-yorkais. Cela occasionne un développement du vignoble assez marqué. Les principales wineries sont récentes, et situées sur le pourtour des lacs même, et non plus un petit peu en arrière comme c’était le cas pour les deux entreprises historiques.

Une exploitation bovine. On remarquera les vaches Holstein, vaches de la mondialisation.

Et d’ailleurs, à une échelle locale, ces nouvelles implantations se lisent très bien dans les paysages : elles forment une toute nouvelle auréole sur les rives mêmes des lacs, plus proches de l’eau que ne l’étaient les exploitations traditionnelles d’élevage bovin. Très généralement rouges – j’imagine que c’est lié à l’utilisation du sang des animaux pour la coloration des bois -, elles se situent très légèrement en arrière des coteaux. Les nouvelles wineries sont construites selon d’autres couleurs et d’autres apparences architecturales, et tranchent donc vigoureusement dans les paysages.

Une nouvelle winery (Seneca Shore Wine Cellars) : architecture minimaliste, couleur bleue.

Elles sont comme aimantées par l’eau. Peut-être pour des raisons climatiques. Encore que je doute de cette raison, certaines d’entre-elles sont exposées aux vents froids du Nord, il y a fort à douter que les lacs entraînent réellement un réchauffement des températures printanières, et doivent plutôt jouer à l’inverse avec des réservoirs d’eau à peine dégelée de l’hiver… Peut-être cela joue-t-il davantage à l’automne en créant une micro-arrière-saison plus douce. À mon avis, la véritable raison tient plutôt à deux éléments majeurs : le tropisme qu’exerce la route principale sur les wineries d’une part, et d’autre part au paysage qui est ainsi plus facile à valoriser.

Un bed and breakfast dans la petite ville cossue de Keuka.

Nous sommes bien dans le cadre d’un vignoble métropolitain : un vignoble complètement inféodé à la demande urbaine – et quelle ville ! New York…- et qui prend de ce fait des allures particulières. La plus évidente d’entre-elles, c’est la forte mise en tourisme des Finger Lakes. Et qui plus est sur une bande qui n’est guère étendue, on tombe vite dans les paysages de forêts ou d’élevage bovin intensif sans grand intérêt pour le visiteur. En revanche, sur les bords des différents lacs, on trouve un nombre incalculable d’hôtels (de toutes les formes possibles et imaginables, du motel américain au bed and breakfast cosy en passant par la location airBnB dépouillée pour hipster en mal d’aventure), de restaurants, et de résidences secondaires cossues. De nombreuses activités contribuent à brosser un tableau d’aire de jeu pour urbains aisés : golfs (une vingtaine dans le secteur, et oui, vous avez bien lu !), nautisme, équitation…

Une grange traditionnelle.

Même les « petites maisons dans la prairie » donnent un air champêtre qui doit parler à l’idéal américain. On est loin de la Californie et de ses puissantes wineries : c’est le règne de la petite structure, même si certaines d’entre-elles appartiennent en réalité à de puissants groupes. Le très puissant Constellation, 2e groupe américain, (situé à Rochester) provient d’une entreprise encore appelée avant 1998 Canandaigua Brands, du nom d’un des lacs (ou de la petite ville éponyme).

Bref, tout est fait pour que vous puissiez passer un bon moment dans un espace rural complètement métamorphosé sous emprise urbaine. C’est bien ce vers quoi se tourne la majeure partie de nos vignobles, avec souvent un grand retard. Toutes les activités sont possibles et imaginables dans les Finger Lakes, cela pourrait donner des idées à certains professionnels. Même la cartographie pour repérer les wineries en dit long ; je vous laisse regarder ce site.

Cliquer ici pour accéder à la cartographie en ligne.

D’une facilité déconcertante pour qui veut trouver une entreprise. Un contre-exemple ?
Le Médoc. Pas même une carte sur le site pour guider le visiteur. Et pourtant, vous êtes prévenu, « plus d’un millier de châteaux »…

Source : Medoc-bordeaux.com

Un peu mieux pour Fronsac, mais ni les numéros de routes, ni les directions, ni les autres activités (restaurants, hébergements…) ne sont indiqués.

Source : www.vins-fronsac.com

Bref, nous avons du chemin à faire en matière d’œno-tourisme.

Une nouvelle carte des pesticides en France

Traitement des vignes.

Sans doute aurez-vous vu cette carte proposée par l’émission Cash Investigation du 2 février 2016 (en replay ici) : les pesticides dangereux. Elle pose de multiples problèmes de cartographie, et fausse donc sa lecture.


Tout d’abord parce que des valeurs absolues ne doivent pas « colorier » entièrement un espace, ici les départements, car elles intègrent sinon un effet de taille. Les grands départements apparaîtront surreprésentés. Il est donc nécessaire de passer à une représentation en cercles proportionnels.

Ensuite parce que la discrétisation proposée (difficile à lire d’ailleurs) repose sur des seuils conventionnels (les valeurs en milliers de tonnes), alors qu’elle devrait se faire en fonction de toute la série statistique. C’est là que l’on peut intégrer la superficie de l’espace considéré. Idéalement, en ne prenant pas tout le département, mais la Surface Agricole Utilisée (ce qui retire par exemple la haute montagne non cultivée dans certains départements) du RGA 2010. Pour davantage de finesse, j’ai également retranché les surfaces en culture biologique, puisque normalement non traitées. Les données se trouvent ici [Pesticides].

Plusieurs discrétisations peuvent alors être proposées.

En tranchant dans le vif, on peut faire émerger les départements qui ont un taux de pesticides supérieur à la moyenne par rapport à ceux qui sont en dessous.

Une France contrastée

Ou alors privilégier une discrétisation par moyennes emboîtées, ce qui donne davantage de finesse à la carte.

Les deux France des pesticides

Une autre méthode peut être utilisée afin de dégager des écarts par rapport à la distribution en utilisant l’algorithme de Jenks [voir ici en page 22]; elle permet d’atteindre un autre degré de précision.

Les deux France des pesticides v.2

Certes, ces différentes cartes ne modifient pas du tout au tout celles de Cash Investigation. Notamment parce que les départements français ont globalement (à part les départements insulaires) des dimensions similaires (ils sont créés par la Révolution française pour que tout le territoire puisse être atteint en une journée de cheval). Et la faiblesse relative de l’agriculture bio n’amène pas beaucoup de variations non plus. Les surfaces ne dépassent jamais plus de 16 % de la SAU.

Mais tout de même. Une opposition France de l’Ouest / France de l’Est apparaît plus nettement. La première est davantage sous l’emprise des pesticides, avec des « régions » particulièrement concernées : un grand Bassin Parisien auquel on peut adjoindre le Nord de la France, terre des grandes cultures céréalières ou industrielles ; un quart Nord-Ouest avec des contrastes importants (moins de pesticides à l’intérieur, mais le Finistère et la Loire-Atlantique plutôt concernées par le phénomène, avec la viticulture et le maraîchage) ; enfin un grand Sud-Ouest viticole ou arboricole. C’est la France des grands espaces, souvent mécanisés.

La France de l’Est est globalement moins touchée par l’utilisation des pesticides, à l’exception des espaces viticoles (Champagne, Alsace, vallée du Rhône et pourtour méditerranéen). En fait, ce sont les régions de montagne (le vide du Massif Central est particulièrement expressif), plutôt orientée vers l’élevage, souvent de manière extensive, qui utilisent le moins de pesticides.

In fine, c’est sans doute moins la question climatique qui intervient comme on le dit – même si elle doit avoir son rôle – que l’insertion des différentes régions dans la mondialisation. Ce qui procède donc d’un choix de société : nous avons souhaité avoir des régions agricoles puissantes, créatrices d’emplois, exportatrices dans le monde entier (et avons-nous véritablement le choix ?). Certaines dégagent des revenus considérables – à nuancer tout de même -, d’autres sont bien plus à la peine, on le voit avec les éleveurs en ce moment.

On me le reprochera peut-être, mais je n’irai pas plus loin dans l’analyse des données.

Le débat est complexe, et nous manquons cruellement d’informations. Un lointain rapport de 2004 évoquait ce point ; il ne me semble pas que l’on ait beaucoup progressé sur la question. Preuve en est l’accès à l’information (voir ci-dessous).

Les données utilisées par Cash Investigation manquent de précisions, et traduisent bien la difficulté à se procurer des données fiables et précises :

Les données avec lesquelles nous avons travaillé proviennent du ministère de l’Écologie. Le ministère de l’Agriculture exerce également un droit de regard sur leur publication. Elles sont confidentielles et couvrent une période qui s’étend de 2008 à 2013 (et de 2009 à 2013 pour l’outre-mer).

Source : Quels pesticides dangereux sont utilisés près de chez vous ?, France-TV, 2 février 2016.

Il serait bien plus intéressant d’avoir des informations par communes.

Il est tout de même extraordinaire que ces données ne soient pas publiques. On trouve des embryons d’informations sur le site Agreste, mais difficiles à lire, et seulement par bassins viticoles… Tout comme d’ailleurs celles qui concernent les agriculteurs eux-mêmes : très exposés aux traitements qu’ils utilisent – on remarquera sur la photo ci-dessus que le producteur ne se protège pas… pensant sans doute que la cabine suffira bien -, aucune information fiable n’est disponible à ma connaissance. Il y a pourtant plusieurs années, la Mutualité Sociale Agricole avait déclaré mener des analyses en ce sens… Que ne sont-elles devenues publiques ? La Revue du Vin de France évoquait naguère une véritable omerta dans la profession.

Une chose est certaine : la pression monte dans l’opinion publique. Ni les pouvoirs publics ni le monde agricole ne pourront bien longtemps rester sourds à ces demandes de transparence.

Réponse à M. Jacques Berthomeau

États-Unis ? Australie ? Non… France, Champagne.

Cher Monsieur Berthomeau,

Je tiens à vous remercier d’avoir rebondi sur mon précédent billet. Je trouve qu’il manque cruellement un espace de débat sur la vigne et le vin en France. Hormis Vino Bravo, seulement une fois par an, quelques colloques scientifiques (la Chaire UNESCO de Dijon mène un gros travail de ce point de vue, avec notamment les Rencontres du Clos de Vougeot, annuelles elles aussi), nous voilà bien démunis. Donc, merci.

En revanche, permettez-moi d’abord d’attirer votre attention sur le fait qu’il faudrait me lire attentivement. Est-ce que « [j’] emboite le pas de ceux qui imaginent ou prévoient voir pousser de la vigne en lieu et place des champs de betteraves, de céréales, de colza dans les grandes plaines du Nord » ?
N’écrivais-je pas justement :

« La Normandie et la Bretagne, pour en rester à la France, se réjouissent déjà. Mais il y a fort à parier que ces plantations seront limitées, et qu’elles se feront à l’initiative de quelques passionnés, de restaurants ou d’hôtels. Sans doute sur un modèle proche de ce qui existe déjà sur les terrils du Nord de la France ou à Rouen. » ?

À mon sens, si un mouvement apparaît, ce sera plutôt – permettez-moi de me citer encore – « dans les régions viticoles déjà existantes ». Merci d’abonder dans mon sens ! En Roumanie effectivement, mais aussi en Bulgarie, en Hongrie ou dans d’autres vignobles étrangers bien à la peine depuis quelques années. Mais cela pourra aussi se faire dans des régions françaises en difficulté, assez nombreuses au demeurant. Dans le Beaujolais et le Muscadet, deux vignobles profondément touchés par la crise – le second connaît une baisse des prix du foncier depuis 25 ans -, ou encore dans le Languedoc, certains secteurs des Côtes-du-Rhône, ou de la Provence.

Nous sommes d’accord pour dire que personne n’est capable pour lire dans le marc (de Bourgogne, je préfère). Zut, re-FOG-erais-je ? Plus sérieusement : qui était capable de prédire la baisse des cours du pétrole ? Qu’un jour les commerces de sport ou de jardinerie seraient phagocytés par la grande distribution avec des produits issus du monde entier ? Que Google ou Facebook (dont on ignorait d’ailleurs jusqu’à l’existence avant 1998… et 2006, c’est-à-dire hier !) capteraient les flux de lecteurs de la presse et mettraient à mal leur survie même ? Et je vous fais grâce de l’apparition des Airbnb et autres Uber… Vous allez me dire, tout ça n’est pas du vin.

Alors, qui aurait pensé avant les années 1980 que le critique le plus influent au monde serait un Américain sorti du fin fond du Maryland, Robert Parker pour ne pas le nommer, et qu’il imposerait à une bonne partie de la planète sa grille de notation des vins sur 100 ? Qui aurait vu venir les pays du Nouveau Monde avant cette même période ? Votre rapport est écrit a posteriori, en 2001 seulement. Qui aurait pensé que les Chinois achèteraient des châteaux dans le bordelais (on doit en être à une centaine aujourd’hui…) ? Avons-nous vu venir la mode du rosé, vin on ne peut plus ringard il y a encore quelques années ? Ou les boissons à base de vin aromatisées à la pêche, dont on sait qu’elles connaissent un succès fulgurant ?

Bref, vous l’aurez compris, personnellement, je ne suis certain de rien. C’est le propre de mon métier. En revanche, chercher à éclairer le présent et donner du « grain à moudre » aux gens qui voudront bien me lire, voilà la mission que je me suis assigné. À chacun de se faire sa propre opinion. À condition qu’elle soit argumentée. Et c’est là que le bât blesse de votre côté : vous réfutez mes arguments, sans vraiment jamais mener une démonstration convaincante. Désolé. Et surtout, vous en restez à une vision franco-française de la question. Encore désolé.

Changeons d’échelle si vous le voulez bien.

Pourquoi un groupe chinois n’irait-il pas investir dans l’Entre-Deux-Mers pour vendre du vin à moindre prix aux classes moyennes de son pays, alors que ces dernières ne rêvent que de consommer des boissons estampillées Bordeaux ?
Idem pour du Cognac ? Certains de mes étudiants ont travaillé il y a quelques années pour un professionnel charentais sur la question des droits de plantation ; ils ont toujours été animés par un sentiment de doute quant à leur véritable mission. Pour qui travaillaient-ils réellement ? Et quel était le véritable objet de leur diagnostic territorial ?
Avec l’accord TAFTA, s’il voit le jour et qu’il amène la création du gigantesque marché unique entre les États-Unis d’Amérique et l’Europe, ne pourrait-on imaginer que la grande distribution américaine ou un grand groupe ne décide de planter des vignes en France ? Carrefour, que vous citez, c’est bien gentil (86 millions d’euros de CA en 2015), mais j’ai en ce qui me concerne en tête plutôt Walmart (484 milliards de $ !) ou Costco. Costco dont on se souviendra que l’influente Annette Alvarez-Peters avait déclaré que vendre du vin ou du papier toilette, c’est la même chose. Comme quoi, le parallèle avec la bière n’est peut être pas si bête que cela, certaines font pire. Et d’ailleurs, Starbuck a lancé avec succès la vente de vin dans ses enseignes américaines ; on peut s’attendre à ce qu’il fasse de même en Europe ou ailleurs. Au bas mot, 19 000 sites dans le monde. Il faudra bien les approvisionner. Et je suis prêt à parier que les fast-foods vont suivre d’ici peu.

Pourquoi ces groupes s’ennuieraient-ils à investir ici ? Et bien justement parce que les premiers partenariats qui ont existé dans ce sens ont échaudé les Américains. Mondavi n’a pas pu s’implanter à Aniane (et encore là, je vous le concède, c’eut sans doute été un petit investissement). Et surtout, Gallo (n° 1 mondial) a connu une fraude sans précédent en achetant du pinot noir qui n’en était pas à la coopérative Sieur d’Arques. Cela représentait tout de même un marché de plusieurs millions de cols par an. Un rapide calcul, seulement sur la fraude : un volume estimé à 3,57 millions de gallons (135 000 hl), avec un rendement de 50 hl/ha à la louche = 2700 ha. Tiens, l’équivalent de ce que pourrait être une « ferme des mille vignes »… Je n’imagine pas ce que cela donnerait sur le total des ventes annuelles, chiffre inconnu à mon grand regret.
Je pourrais continuer… Les États-Unis sont devenus le plus grand pays consommateur de vin, mais l’Europe est toujours le premier marché, et de loin. Nul doute à cela, elle suscitera des convoitises.

Tout ceci n’arrivera peut-être pas, mais reste du domaine du possible. Et non du « pur fantasme » comme vous l’écrivez.

La « ferme des mille vignes » n’est qu’une image, à ne pas prendre au pied de la lettre. Il est pourtant des secteurs du Bordelais, de la Loire ou de Champagne qui sont complètement banalisés. Grandes parcelles monotones, absence de toute autre végétation que la vigne, et rectitude des horizons. Hélas si, je suis déjà bien « inquiet pour nos chers paysages viticoles ».