L’Apocalypse ça donne soif… et une belle gueule de bois !

Le traitement des vignes par des pesticides, un procédé de moins en moins accepté dans notre société (Châteauneuf-du-Pape)

Dans son article intitulé « L’Apocalypse ça donne soif » (Le Monde, 23 septembre 2019) la journaliste-bloggeuse Ophélie Neiman explique que « si tout devait s’effondrer, au moins il resterait le vin ». Rien n’est moins certain. Et il semble assez déroutant, pour ne pas dire pire, d’enjoliver ainsi l’histoire de la vigne et du vin. « Et si tout fout le camp ? Je ne m’inquiéterais pas pour le vin » écrit-elle. Moi si.

A commencer par le fait que la vigne ait déjà traversé une crise d’une rare intensité, et qu’elle a bien failli disparaître de nos contrées. L’apparition en 1863 dans le Gard d’un puceron originaire des États-Unis entraîne, selon les mots de l’historien Gilbert Garrier, une « guerre de trente ans » de 1870 à 1900. La géographie du vignoble français en ressort profondément modifiée, certaines régions abandonnent la culture de la vigne : de nombreux secteurs de montagne, la majeure partie de l’ancien vignoble historique formé au Moyen Age autour de La Rochelle – longtemps premier vignoble français en dimension -, certains secteurs du Rhône, les vignobles parisiens. Le chemin de fer hâte le processus, en mettant en concurrence les régions les unes par rapport aux autres. Certes, la vigne a perduré ailleurs, mais on n’imagine guère le bouleversement social et identitaire que cela dût être pour des milliers de personnes. L’exode rural s’est nourri de cette crise sans précédent ; certains viticulteurs de France, d’Italie ou d’Espagne partent s’installer en Californie ou en Amérique Latine.

Cette guerre ne fut vaincue que grâce au greffage des cépages européens sur des souches américaines. A de rares exceptions près, aucune vigne européenne n’est franche de pied. Il y aurait donc beaucoup à dire en matière de terroir si l’on en prend une acception restrictive. Devrons-nous à l’avenir recourir à de nouveaux subterfuges pour maintenir coûte que coûte la vigne dans nos contrées ? Cela paraît plausible. Est-ce souhaitable ? J’en doute.

C’est pourtant bien ce que nous faisons depuis le XIXe siècle : d’autres maladies apparues à cette époque – véhiculées par des champignons, oïdium et mildiou– font que nos vignes sont depuis lors constamment malades. J’écris bien malades. La seule réponse que nous ayions pu développer aujourd’hui est l’utilisation des pesticides. Avec toutes les conséquences que cela occasionne – en matière de perte de biodiversité comme en risques de contracter des cancers -, et auxquelles nos sociétés commencent à exprimer un refus grandissant. La réponse apportée par le monde viticole est aujourd’hui l’utilisation de variétés hybrides résistantes, qui si elles étaient acceptées d’un point de vue agronomique ou encore de celui du goût des vins, nécessiteraient au bas mot plusieurs dizaines d’années pour régénérer le vignoble en son entier. 20 ans ? 30 ans ? Davantage encore ? Et à condition que tout le monde soit d’accord pour le faire, ce qui est loin d’être le cas. La société aura-t-elle cette patience ? Il paraît très plausible d’en douter. Le bio serait-il l’alternative ? L’utilisation de soufre et de cuivre pose également problème.

Et d’ailleurs, ces clones hybrides forcément similaires les uns aux autres ne seraient-ils pas un risque majeur pour que survienne une autre maladie ou un autre parasite ? La leçon du phylloxéra semble avoir été bien vite oubliée.

Un paysage dénaturé à force d’être mécanisé et exploité uniquement pour la vigne (Médoc)

Enfin, nul ne sait précisément ce que donnera le dérèglement climatique. Les vignes souffrent déjà : un record de 45,9° C atteint dans le Gard – coïncidence lugubre -, des épisodes de gels printaniers ou de grêle qui semblent plus récurrents, des goûts du vin qui sont d’ores et déjà inéluctablement modifiés par la montée du degré alcoolique et la perte d’acidité. Pour ne pas parler de la raréfaction des insectes pollinisateurs, ou de paysages mécanisés – autre processus accéléré par le phylloxera – et parfois tellement univoques dans leurs cultures qu’ils sont de véritables déserts de biodiversité.

Après tout, ce n’est sans doute pas grave : la mondialisation permet effectivement de boire des vins venus de contrées presque indemnes de maladies, comme le Chili, ou de nouveaux territoires viticoles, comme l’Angleterre.

En ce qui me concerne, j’ai déjà la gueule de bois et une sensation de nausée face à l’inaction dans laquelle nous nous plaçons.

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Gilbert Garrier, 1989, Le Phylloxera. Une guerre de trente ans (1870-1900), Paris, Albin Michel.

Les Rencontres du Clos de Vougeot 2019

Le Clos de Vougeot (Bourgogne)

A l’occasion des Rencontres du Clos de Vougeot 2019, j’inaugure une nouvelle catégorie : l’actualité scientifique dans le domaine de la vigne et du vin.

Celles-ci auront lieu du 3 au 5 octobre 2019 au Clos de Vougeot, avec comme thème : « Fluctuations climatiques et vignobles du Néolithique à l’actuel : impacts, résilience et perspectives ».

Vous trouverez des informations complémentaires sur le site de la Chaire UNESCO Culture et tradition du vin (Dijon), avec notamment le programme.

Les paysages viticoles de l’île de Madère (Portugal)

La côte Nord de Madère, un lieu qui invite à la contemplation.

L’île de Madère présente de splendides paysages viticoles. Des pentes impressionnantes, la luxuriance de la végétation, de multiples parcelles étagées sculptant des coteaux entiers, ou encore une myriade de petites maisons blanches témoignant d’une forte densité humaine, contribuent à donner une impression de paysages fortement humanisés. Des paysages qui tranchent avec vigueur avec la platitude de l’Océan Atlantique, teinté d’un bleu vif ou d’un gris sombre en fonction des saisons, du temps qu’il fait, voire même des différentes façades de l’île.

Un coteau somme toute assez classique, avec des cultures diverses (maïs, céréales) qui peuvent coexister avec la vigne, elle-même parfois cultivée en cultura promiscua.

Madère est certainement l’un des vignobles qui repose sur des pentes parmi les plus prononcées au monde. Peut-être certains secteurs de la Moselle (Allemagne) ou du lac Léman (Suisse) atteignent-ils des angles similaires, mais jamais avec une telle extension. Des parois entières de la montagne sont aménagées pour porter des vignes. L’île volcanique est confrontée à un climat subtropical qui facilite la présence de pentes vertigineuses du fait d’une forte érosion. L’île est la plus grande d’un ensemble de volcans situés sur un « point chaud » lié à la tectonique des plaques. Son sommet, le pic de Le Pico Ruivo (« pic rouge ») atteint 1 862 mètres d’altitude, alors que le volcan aurait au total une dimension approchant les 5,5 km de hauteur, avec seulement le tiers émergé. Paradoxalement, ce sont moins les Alizés présents à cette latitude de 32° Nord qui apportent les pluies ; l’influence du courant froid des Canaries se fait sentir pour limiter les précipitations. Ce sont davantage les perturbations hivernales de Nord-Ouest qui frappent de plein fouet l’île et amènent des pluies. Et comme d’autres îles comparables, aux Antilles ou dans l’Océan Indien, elle accuse de ce fait un contraste prononcé avec une côte au vent (au Nord) et une côte sous le vent (vers le Sud). La première connaît des pluies assez continues dans l’année (sauf l’été), avec un maximum autour de 560 mm de précipitations (mais près de 1600 mm en altitude). La seconde connaît au contraire un phénomène d’abri, et présente à l’inverse un climat qui confine à l’aridité (autour de 400 mm).

Une image surprenante pour les amateurs de vins, des bananiers intercalés avec des vignes.

Les conditions climatiques et la pente induisent un étagement altitudinal assez prononcé des cultures. À telle enseigne que c’est probablement l’un des rares endroits au monde où la culture de la vigne côtoie celle de la banane. Alors que la première nécessite un climat relativement sec, la seconde s’épanouit au contraire dans des conditions plutôt humides. Elles se situent parfois côte à côte, reflétant le dénivelé exprimé par les conditions climatiques, avec davantage de fraîcheur en altitude. Mais surtout, les habitants de Madère ont contraint la nature. Un gigantesque système d’irrigation – les levadas – permet d’obvier à ces difficultés, et d’irriguer la vigne ou d’autres cultures. La vigne couvre donc une bonne part de l’île, sans trop tenir compte des conditions naturelles. C’est tout juste si une imperceptible différence apparaît lorsque l’on observe finement les vignes des deux côtes : au Nord se trouvent de petites haies mortes qui dépassent à peine le haut des cultures, offrant ainsi une protection au vent, alors que celles du Sud en sont démunies. Comme les vignes sont cultivées en pergola, les haies permettent en les entourant de former des blocs fermés qui protègent les grappes de raisin du vent.

La multiplicité des terrasses reflète l’atomisation du parcellaire, les propriétés paysannes sont minuscules

Enfin, tout un ensemble de terrasses permet de vaincre la pente. Constituées de murs de pierre sèche, elles reflètent le substratum en place, montrant les très faibles variations de roches sur l’île. Presque partout, c’est le règne du basalte et de ses teintes sombres. Et quel contraste avec l’habitat : quasi toutes les maisons sont badigeonnées à la chaux. Elles s’inscrivent ainsi dans un vaste ensemble d’îles atlantiques aux maisons blanches, depuis les Açores jusqu’à certaines îles du Nord de l’Europe. Sans doute l’un des phénomènes régionaux les plus impressionnants par son homogénéité. Seule la chaux offre sans doute la protection nécessaire pour vaincre une humidité presque constante. Les paysages alternent entre maisons isolées et gros bourgs littoraux.

Le village de São Vicente sur la côte Nord

Souvent situés sur des coulées de lave qui se sont perdues dans la mer, ils permettaient de relier tout l’île par cabotage. Le transport des barriques de vin une fois les vinifications terminées partaient en petits bateaux pour rejoindre Funchal, la ville-port principale. On a peine à imaginer les mouvements qui devaient être engendrés par ce petit cabotage après les vendanges ; ils devaient être d’une rare intensité. De là, les négociants continuaient les processus qui permettent au vin de devenir le vin de Madère, comme le chauffage du vin pour hâter son processus de vieillissement. Puis ils le vendaient au reste du monde, en direction de l’Angleterre ou de ses colonies ou des nouveaux États indépendants, en particulier les États-Unis d’Amérique.

De rares chais urbains persistent dans la ville de Funchal

En effet, un tel vignoble n’existerait pas si l’île n’avait pas servi de relais entre les continents européen et américain. Les bateaux qui traversaient l’Atlantique y faisaient escale pour se réapprovisionner en eau et en denrée avant la traversée. Les vins étaient consommés en Angleterre et aux États-Unis – avec souvent des bouteilles vieillies en mer, et marquées « retour des Indes » –. L’âge d’or du vignoble de Madère est donc passé. La fin de la navigation à la voile et les changements de consommation dans les vins (on consomme de moins en moins de vins fortifiés) laissent des cicatrices dans les paysages. Des friches apparaissent, témoignant d’un passé où le moindre coteau devait être exploité. Le vignoble est hélas en déclin, comme le sont à des degrés divers ceux de Jerez (Andalousie) et de Marsala (Sicile).

Bibliographie :

Guichard, François, 2002, « Notes sur les vignes et les vins de Madère », Sud-Ouest Européen, n° 14, pp. 121-126.

Hancock, David, 2009, Oceans of Wine. Madeira and the Emergence of American Trade and Taste, New Haven & London, Connecticut, Yale University Press, 662 p.

Huetz de Lemps, Alain, 1989, Les Vins de Madère, Grenoble, Glénat, 128 p.