Réponse à M. Jacques Berthomeau

États-Unis ? Australie ? Non… France, Champagne.

Cher Monsieur Berthomeau,

Je tiens à vous remercier d’avoir rebondi sur mon précédent billet. Je trouve qu’il manque cruellement un espace de débat sur la vigne et le vin en France. Hormis Vino Bravo, seulement une fois par an, quelques colloques scientifiques (la Chaire UNESCO de Dijon mène un gros travail de ce point de vue, avec notamment les Rencontres du Clos de Vougeot, annuelles elles aussi), nous voilà bien démunis. Donc, merci.

En revanche, permettez-moi d’abord d’attirer votre attention sur le fait qu’il faudrait me lire attentivement. Est-ce que « [j’] emboite le pas de ceux qui imaginent ou prévoient voir pousser de la vigne en lieu et place des champs de betteraves, de céréales, de colza dans les grandes plaines du Nord » ?
N’écrivais-je pas justement :

« La Normandie et la Bretagne, pour en rester à la France, se réjouissent déjà. Mais il y a fort à parier que ces plantations seront limitées, et qu’elles se feront à l’initiative de quelques passionnés, de restaurants ou d’hôtels. Sans doute sur un modèle proche de ce qui existe déjà sur les terrils du Nord de la France ou à Rouen. » ?

À mon sens, si un mouvement apparaît, ce sera plutôt – permettez-moi de me citer encore – « dans les régions viticoles déjà existantes ». Merci d’abonder dans mon sens ! En Roumanie effectivement, mais aussi en Bulgarie, en Hongrie ou dans d’autres vignobles étrangers bien à la peine depuis quelques années. Mais cela pourra aussi se faire dans des régions françaises en difficulté, assez nombreuses au demeurant. Dans le Beaujolais et le Muscadet, deux vignobles profondément touchés par la crise – le second connaît une baisse des prix du foncier depuis 25 ans -, ou encore dans le Languedoc, certains secteurs des Côtes-du-Rhône, ou de la Provence.

Nous sommes d’accord pour dire que personne n’est capable pour lire dans le marc (de Bourgogne, je préfère). Zut, re-FOG-erais-je ? Plus sérieusement : qui était capable de prédire la baisse des cours du pétrole ? Qu’un jour les commerces de sport ou de jardinerie seraient phagocytés par la grande distribution avec des produits issus du monde entier ? Que Google ou Facebook (dont on ignorait d’ailleurs jusqu’à l’existence avant 1998… et 2006, c’est-à-dire hier !) capteraient les flux de lecteurs de la presse et mettraient à mal leur survie même ? Et je vous fais grâce de l’apparition des Airbnb et autres Uber… Vous allez me dire, tout ça n’est pas du vin.

Alors, qui aurait pensé avant les années 1980 que le critique le plus influent au monde serait un Américain sorti du fin fond du Maryland, Robert Parker pour ne pas le nommer, et qu’il imposerait à une bonne partie de la planète sa grille de notation des vins sur 100 ? Qui aurait vu venir les pays du Nouveau Monde avant cette même période ? Votre rapport est écrit a posteriori, en 2001 seulement. Qui aurait pensé que les Chinois achèteraient des châteaux dans le bordelais (on doit en être à une centaine aujourd’hui…) ? Avons-nous vu venir la mode du rosé, vin on ne peut plus ringard il y a encore quelques années ? Ou les boissons à base de vin aromatisées à la pêche, dont on sait qu’elles connaissent un succès fulgurant ?

Bref, vous l’aurez compris, personnellement, je ne suis certain de rien. C’est le propre de mon métier. En revanche, chercher à éclairer le présent et donner du « grain à moudre » aux gens qui voudront bien me lire, voilà la mission que je me suis assigné. À chacun de se faire sa propre opinion. À condition qu’elle soit argumentée. Et c’est là que le bât blesse de votre côté : vous réfutez mes arguments, sans vraiment jamais mener une démonstration convaincante. Désolé. Et surtout, vous en restez à une vision franco-française de la question. Encore désolé.

Changeons d’échelle si vous le voulez bien.

Pourquoi un groupe chinois n’irait-il pas investir dans l’Entre-Deux-Mers pour vendre du vin à moindre prix aux classes moyennes de son pays, alors que ces dernières ne rêvent que de consommer des boissons estampillées Bordeaux ?
Idem pour du Cognac ? Certains de mes étudiants ont travaillé il y a quelques années pour un professionnel charentais sur la question des droits de plantation ; ils ont toujours été animés par un sentiment de doute quant à leur véritable mission. Pour qui travaillaient-ils réellement ? Et quel était le véritable objet de leur diagnostic territorial ?
Avec l’accord TAFTA, s’il voit le jour et qu’il amène la création du gigantesque marché unique entre les États-Unis d’Amérique et l’Europe, ne pourrait-on imaginer que la grande distribution américaine ou un grand groupe ne décide de planter des vignes en France ? Carrefour, que vous citez, c’est bien gentil (86 millions d’euros de CA en 2015), mais j’ai en ce qui me concerne en tête plutôt Walmart (484 milliards de $ !) ou Costco. Costco dont on se souviendra que l’influente Annette Alvarez-Peters avait déclaré que vendre du vin ou du papier toilette, c’est la même chose. Comme quoi, le parallèle avec la bière n’est peut être pas si bête que cela, certaines font pire. Et d’ailleurs, Starbuck a lancé avec succès la vente de vin dans ses enseignes américaines ; on peut s’attendre à ce qu’il fasse de même en Europe ou ailleurs. Au bas mot, 19 000 sites dans le monde. Il faudra bien les approvisionner. Et je suis prêt à parier que les fast-foods vont suivre d’ici peu.

Pourquoi ces groupes s’ennuieraient-ils à investir ici ? Et bien justement parce que les premiers partenariats qui ont existé dans ce sens ont échaudé les Américains. Mondavi n’a pas pu s’implanter à Aniane (et encore là, je vous le concède, c’eut sans doute été un petit investissement). Et surtout, Gallo (n° 1 mondial) a connu une fraude sans précédent en achetant du pinot noir qui n’en était pas à la coopérative Sieur d’Arques. Cela représentait tout de même un marché de plusieurs millions de cols par an. Un rapide calcul, seulement sur la fraude : un volume estimé à 3,57 millions de gallons (135 000 hl), avec un rendement de 50 hl/ha à la louche = 2700 ha. Tiens, l’équivalent de ce que pourrait être une « ferme des mille vignes »… Je n’imagine pas ce que cela donnerait sur le total des ventes annuelles, chiffre inconnu à mon grand regret.
Je pourrais continuer… Les États-Unis sont devenus le plus grand pays consommateur de vin, mais l’Europe est toujours le premier marché, et de loin. Nul doute à cela, elle suscitera des convoitises.

Tout ceci n’arrivera peut-être pas, mais reste du domaine du possible. Et non du « pur fantasme » comme vous l’écrivez.

La « ferme des mille vignes » n’est qu’une image, à ne pas prendre au pied de la lettre. Il est pourtant des secteurs du Bordelais, de la Loire ou de Champagne qui sont complètement banalisés. Grandes parcelles monotones, absence de toute autre végétation que la vigne, et rectitude des horizons. Hélas si, je suis déjà bien « inquiet pour nos chers paysages viticoles ».

La fin des droits de plantation ou « la ferme des mille vignes »

Vignes récemment plantées sur les bords du Rhône.

Au 1er janvier 2016, le monde du vin vient de connaître un changement majeur : la libéralisation des plantations de vignes. Enfin presque… Celle-ci touche pour l’instant la catégorie des vins dits sans indication géographique, les Appellations d’Origine Contrôlée (AOC) sont toujours contingentées. Et c’est sans doute souhaitable.

Il y avait donc des droits de plantation direz-vous ? En effet, le vignoble français est étroitement contrôlé depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le Décret n°53-977 du 30 septembre 1953 « relatif à l’organisation et l’assainissement du marché du vin et à l’orientation de la production viticole » encadre strictement la plantation de vignes. Un principe qui sera d’ailleurs étendus à la Communauté Européenne, puisque repris en 1970 dans le droit européen par l’Organisation Commune du Marché Viti-vinicole (dite OCM-vin). Quels étaient les buts d’une telle régulation ?

Source : Décret n°53-977 du 30 septembre 1953.

En simplifiant, on cherche alors à éliminer les cépages hybrides gros producteurs (comme le noah ou le baco), à diminuer la surface viticole de la France alors en surproduction, ou encore à améliorer la qualité des vins en poussant les viticulteurs à créer des AOC. Dans la longue durée, on perçoit bien combien les surfaces en vignes sont venues se concentrer sur les espaces les plus qualitatifs, globalement ceux possédant des AOC.

Concentration et diminution des vignes en France (1970-2010)
[Cliquez sur la figure pour l’agrandir]
surf_1970_2010Sources : RGA 1970 – 2010

Le phénomène s’est développé en permettant aux viticulteurs professionnels d’acquérir des droits de plantation que délaissaient (un peu contraintes tout de même…) les régions les moins aptes à produire des vins de qualité. Ou pensées comme telles.

Le transfert des droits de plantation en Loire-Atlantique

[cliquez sur la carte pour l’agrandir]
Figure n° 63

Source : R. Schirmer, 2010, Le Muscadet, PUB, p. 307.

On le voit nettement à l’échelle de la Loire-Atlantique, dont la frange Nord a petit à petit abandonné toute vigne, à l’exception des Coteaux de la Loire, au profit du Sud, et notamment du Sèvre-et-Maine. Un processus que l’on rencontre ailleurs.

Il en va de même à l’échelle européenne :

« Une organisation commune du marché viti-vinicole a été progressivement mise en œuvre depuis 1962 dans le cadre de la Politique agricole commune (PAC). Le but de la PAC est d’atteindre les objectifs de l’article 33 du traité, et notamment, dans le secteur viti-vinicole, de stabiliser les marchés et garantir un niveau de vie équitable pour les viticulteurs. La réalisation de ces objectifs suppose, d’une part, l’adaptation des besoins aux ressources en agissant sur l’offre par la gestion appropriée du potentiel viticole (…) et, d’autre part, le recours à des mécanismes de marché pour préserver son équilibre et éviter les excédents (…) ».

Source : Bahans, J.-M., Menjucq, M., 2003, Droit du marché viti-vinicole, Féret, p. 129

Autrement dit, l’action sur l’offre de vin – via les surfaces viticoles – a été conçue comme l’instrument qui stabiliserait les marchés et permettrait une relative prospérité du monde du vin. Un monde viticole, faut-il le rappeler, alors pensé comme étant celui de la petite exploitation familiale. La volonté de protéger le monde du vin d’une industrialisation telle que la connaissent au contraire d’autres domaines agricoles, de la céréaliculture au secteur laitier, guide le législateur. Les vignobles ont donc échappé à ceci :

La Beauce à 300 km/h…
[vous n’êtes pas obligés de regarder la vidéo en entier…]

La régulation a eu pour objet de maintenir des campagnes viticoles denses, faites d’une multitude de petites exploitations paysannes. À des degrés divers selon les régions bien sûr. Mais on touche aux mythes fondateurs de la France. C’est sans doute la Bourgogne qui est allée le plus loin dans ce sens, tant dans l’exacerbation d’un folklore vigneron que dans la consécration de ses « climats« . On lira avec profit les travaux de Gilles Laferté et d’Olivier Jacquet.

Le village de Vosne-Romanée (Bourgogne).

La conséquence ? Un négoce français et même européen plutôt petit, atomisé. Surtout au regard de ce que connaît le Nouveau Monde, dont on rappellera que le premier producteur mondial est californien, le groupe Gallo.

Et c’est justement ce modèle qui inspire la Commission européenne en 2008 lorsqu’elle décide sous la présidence de Mariann Fischer Boel de libéraliser le secteur viti-vinicole communautaire pour lutter contre la concurrence des vins du Nouveau Monde. Le constat est simple : nos opérateurs ne sont pas assez puissants pour lutter à armes égales contre les entreprises américaines, chiliennes ou australiennes. Il est donc nécessaire de libéraliser le secteur viti-vinicole de manière à leur permettre de monter en puissance.

Installations vinicoles de dimension industrielle (vallée de la Barossa, Australie).

Une politique qui s’inscrit dans une pensée libérale plus vaste qui propose, pour réduire le coût de la PAC, de supprimer l’obligation de jachère et les quotas laitier. Dont acte, le secteur laitier est par exemple libéralisé depuis avril 2015. Une « ferme des mille vaches » est apparue, au grand dam des tenants de l’exploitation paysanne.

On remarquera à ce propos que le monde viticole est tout de même un lobby puissant : il a réussi à limiter la libéralisation du secteur. On pourra lire les points de vue des professionnels dans ce rapport de 2010. Mais un lobby moins puissant qu’il n’y paraît, puisque la mesure est en demi-teinte : les AOC sont exclues de la réforme jusqu’en 2018, et seuls les vins sans IG sont pour l’instant libres de plantation.

Quelles sont les conséquences de cette dérégulation ?

Vignes sur le terril d’Haillicourt.
Source : La Voix du Nord.

Tout d’abord, et c’est effectivement le côté sympathique de l’affaire, des vignes vont pouvoir être plantées partout. La Normandie et la Bretagne, pour en rester à la France, se réjouissent déjà. Mais il y a fort à parier que ces plantations seront limitées, et qu’elles se feront à l’initiative de quelques passionnés, de restaurants ou d’hôtels. Sans doute sur un modèle proche de ce qui existe déjà sur les terrils du Nord de la France ou à bientôt à Rouen.

Dans les régions viticoles déjà existantes, il est possible que de puissants opérateurs (négoce et/ou grande distribution) mettent en place des filières pour s’approvisionner en vin avec des volumes conséquents et les revendre en entrée de gamme. Le maire d’une commune de Champagne s’est fait l’écho d’une telle crainte. On pourrait imaginer que ce soit également le cas pour des vins peu valorisés, comme le rosé, ou les boissons fruitées à base de vin (du chardonnay à la pêche par exemple).

Évolution des ventes de vins tranquilles en bag in box par catégorie
Source : FranceAgriMer,Les Ventes de vin tranquilles en grande distribution, 2013.

Avec la montée en puissance du bag in box et la faible valorisation des vins qui sont vendus par ce biais en grande distribution, on peut s’attendre à une banalisation de cette boisson qu’est le vin. Pour ressembler à ce qui peut se faire dans le domaine des spiritueux, de l’eau ou de la bière par exemple.

Bière dont on rappellera qu’elle vient de connaître des fusions d’entreprises sans précédent. Avec désormais quelques grands brasseurs mondiaux qui dominent l’essentiel du marché mondial (voir l’infographie ici). Le monde du vin européen était à des années lumières de telles stratégies. C’est peut être justement un verrou qui vient de sauter et devrait permettre un rattrapage. Avec des conséquences sur des paysages qui témoigneront de cette industrialisation. Monotonie paysagère, et diminution drastique du nombre d’exploitants dans les vignobles les moins valorisés…

Désolé de vous accabler, mais voilà ce que cela peut donner en Australie, dans la région du Riverland. Ça rappelle un peu la Beauce, non ?

Parcelles démesurées, région du Riverland (Australie du Sud).

Des « fermes des mille vignes » risquent bien d’apparaître*.


 

* : le nombre de ceps de vignes sera bien sûr sans commune mesure. Pour une exploitation de 100 ha, on peut facilement atteindre les 500 000 pieds.

Barbaresco !

Oui, il faut continuer à aller en terrasse. Oui, il faut continuer une French way of life si importante aux yeux du monde. Oui, il faut continuer à boire du vin.
Et pour tourner en dérision les barbares, boire du vin du Piémont italien, du Barbaresco.

Vignoble de Barbaresco. Prendre du bon temps en sirotant un excellent verre de vin devant un superbe paysage…

Et faire comme le Bacchus buvant de Reni Guido.
Boire ce vin à l’excès et le pisser en flux continu !


Vers 1620, huile sur toile, 72 × 56 cm, Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde.

Le vin a déjà été confronté à la barbarie. Les Grecs qualifiaient même de « barbares » ceux qui ne buvaient pas de vin, ou alors le buvaient sans y mettre d’eau. Le vin est civilisation.

Habituellement, je tempérerais aussitôt mon propos, rappelant que c’est le cas pour d’autres boissons ou mets, et que cela vient très largement d’une construction historique et nationale. Mais là, non.

Rappelons avec Roland Barthes dans ses Mythologies (1957) ce qu’est le vin :

Le vin est senti par la nation française comme un bien qui lui est propre, au même titre que ses trois cent soixante espèces de fromages et sa culture. C’est une boisson-totem (…).

Plus loin :

Savoir boire est une technique nationale qui sert à qualifier le Français, à prouver à la fois son pouvoir de performance, son contrôle et sa sociabilité. Le vin fonde ainsi une morale collective (…).

Et comme le rappelle avec John Oliver (HBO), difficile de s’attaquer à tout cela.


[une version sous-titrée en Français ici]

Les symboliques du vin sont riches.

Le vin est séduction.


Édouard Manet, Chez le Père Lathuile, 1879, huile sur toile, 92 × 112 cm, Musée des beaux-arts de Tournai.

Le vin est fête.


Jean-François de Troy, Le Déjeuner d’huîtres, 1735, Huile sur toile, 180 × 126 cm, Musée Condé, Chantilly, France

Le vin est joie.


Leonetto Cappiello (1875-1942), « Buvez du vin et vivez joyeux« , 1933.
Lithographie éditée par le ministère de l’agriculture.

Le vin est érotisme.


Leopold Metlicovitz, Affiche pour Ramos Pinto.

Le vin est amour.

Bacchus protège les amants ;
Il attise des flammes
Dont il est lui-même embrasé.

Ovide, L’art d’aimer.

Le vin est Charlie.


Charlie Hebdo – Wolinski – Château Barrail des Graves.

Séduction. Fête. Joie. Érotisme. Amour. Charlie.
Le vin est culture.


À lire :

Pinçon, Jean-Marie, 2007, Le Champagne dans l’art, Paris, Thalia Edition.
Miret i Nin, Montserrat, 2005, Le vins dans l’art, Grenoble, Glénat
Eros Baccus. L’amour et le vin, 2014, Editions HumuS.

Moulin-à-Vent : des vendanges avec le sourire

Excellente petite vidéo (time-lapse, ou projection accélérée) faite par le domaine du Château du Moulin-à-Vent dans le Beaujolais.

Des vendanges faites le 2 septembre 2015, sur une parcelle dénommée Le Champ de Cour.
Le domaine se trouve dans la commune de Romanèche-Thorins, dans l’Appellation d’Origine Contrôlée Moulin-à-Vent. Un des dix crus du Beaujolais.

Visiblement, la vendange est effectuée tôt le matin (le soleil est encore bas dans l’horizon) de manière à profiter de la fraîcheur et conserver les arômes des raisins. Elle est faite à la main, gage de sélection des meilleures grappes. Une course contre la montre est alors engagée pour amener rapidement la récolte au domaine (9 mn plus tard nous dit-on), sélectionner les raisins sur une table de tri, avant de les presser.

J’espère que l’on pourra voir la suite du processus de vinification.

Amazon, le vin et les pendaisons de crémaillère

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Depuis le 23 septembre dernier, Amazon-France a ouvert une épicerie en ligne. Un « rayon » vin est proposé aux internautes. Rien de très surprenant à cela, l’entreprise le fait déjà aux États-Unis depuis 2012 (après plusieurs échecs), et en Chine depuis peu. « L’arrivée se veut discrète, mais constitue une violente secousse pour la distribution traditionnelle » écrit Morgan Leclerc sur le site LSA. C’est peut-être vrai pour les boîtes de conserve ou l’alimentation bébé, cela reste à démontrer dans le domaine du vin. Ou alors, Amazon va devoir faire de sacrés progrès…

Pourquoi ? Tout d’abord parce qu’il n’y a aucun système de classement des vins par régions. Il faut donc utiliser le moteur de recherche. Vous cherchez un vin de Tokaj ? Impossible de trouver, le site vous propose des livres ou des posters. Et pourtant, il y a bien des références. Afrique du Sud ? C’est seulement sur la 2e page de recherche que vous trouverez une bouteille perdue au milieu des sachets de thé. En tapant « Languedoc », seulement quelques références apparaissent, sans que l’on comprenne bien ce qui apparaît sur près de 600 vins de cette région… Pas certain que cela motive les amateurs de vin.

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

D’autant que l’on se rend rapidement compte que l’on a affaire à un algorithme qui ne doit pas y connaître grand chose dans le domaine du vin… On se demande même s’il y a un être humain un tant soit peu connaisseur derrière ! Du calvados apparaît au milieu des vins (rappelons à Amazon que c’est une boisson faite à base de jus de pomme distillé), tout comme des boissons aromatisées « à base de vin » (on est à la limite de la légalité, la grande distribution doit séparer ces boissons du vin proprement dit dans les étals), ou pire, l’utilisation de termes protégés par la loi. Un « bordeaux blend » pour un vin néo-zélandais… pas certain de que le CIVB apprécie.

 

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Ou encore un « Pinot brut rosé Champagne » allemand. Quand on sait combien les Champenois sont chatouilleux quant à l’utilisation de ce terme, nul doute qu’Amazon va devoir corriger sa copie.

Les erreurs viennent tout simplement, au delà de la négligence, de la traduction automatique. Un domaine Moss Wood devient un « Moss Vale bois ruban ». Un Lion’s Pride est rebaptisé « Fierté Réserve 2013 sec du Lion ». Les accents français sont bien délicats à gérer : la cuvée Les Crès du domaine Borie les Vitarèles finit par ressembler à un vin tchèque…

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Le plus amusant, et ce peut-être une bonne idée d’achat si vous célébrez une pendaison de crémaillère, un Paringa Estate devient un « Paringa immobilière ». Et oui, estate se traduit par domaine…

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Mais il est aussi des lacunes culturelles ! Un cognac « grande champagne » n’est pas un vin de Champagne ! Et c’est pourtant là qu’on le trouve…

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Les AOC ont leurs subtilités qu’Amazon méconnaît. L’Entre-Deux-Mers devient :

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Bref, tout cela ne paraît pas très sérieux. Cela provient tout simplement de l’agrégation de catalogues qui sont ceux des fournisseurs d’Amazon. Ce qui explique la géographie de leur approvisionnement. On pourra facilement trouver des vins anglais dans la catégorie des vins pétillants ; ils proviennent d’un fournisseur situé au Royaume-Uni. De nombreux vins ont leur année d’élaboration indiquée sous la forme « 2014er », parce qu’ils sont au catalogue d’un magasin allemand.

Les vins pétillants sur Amazon.fr
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Champ_Mousseux

De là provient aussi l’importance relative données aux vins du Sud-Ouest et du Languedoc-Roussillon ; ils sont proposés par deux fournisseurs spécialisés dans ces vins.

Les vins tranquilles français sur Amazon.fr
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Vins_tranquilles

Aussi l’offre ne cesse-t-elle de s’étoffer. À mesure que de nouveaux magasins ou négociants sont agrégés à la base de données, le nombre et l’origine des vins varient. Je ferai sans doute une nouvelle carte un jour, si Amazon facilite la tâche des consommateurs en classant ses vins par régions et pays. C’est sans doute le moins que l’on puisse attendre d’un tel site.

Les vins tranquilles du monde sur Amazon.fr
[Cliquer sur la carte pour l’agrandir]
Vins_monde

En espérant aussi que l’offre devienne plus exotique. C’est à mon sens ce qu’il y a de plus frustrant dans ce que l’on peut trouver sur Internet : la géographie des vins proposés est somme toute bien banale au regard de ce que ce médias pourrait permettre. J’écrivais déjà en 2009 : « Internet devrait insuffler une nouvelle modernité dans le monde du vin. Tant en ce qui concerne l’approvisionnement en crus issus de la planète entière, qu’en ce qui concerne les connaissances que le web marchand pourrait apporter. L’interactivité que permet le média plaide dans le même sens. Fort paradoxalement, dans la dialectique entre le caractère novateur du Net versus le monde plus feutré et plus classique du vin, le second semble l’emporter. » Je concluais d’ailleurs mon article ainsi : « Bref, un goût amer perdure lorsque l’on s’intéresse à la vente de vin par Internet et aux novations que le média pourrait introduire. A ce jour en tout cas. ».

Il n’est pas certain que la situation ait beaucoup évolué depuis.
Hélas.

 


 

Méthodologie : Dépouillement de 43 pages sur 51 à la date du mardi 29 septembre (soit 1279  vins sur approximativement 1500 ) pour les vins tranquilles français et étrangers. Dépouillement exhaustif des vins pétillants à cette même date (144 vins).

 

Paysages de vignoble : Tokaj (Hongrie)

Le domaine de Dereszla Pincészet (Bodrogkeresztúr, Hongrie)

Vignoble producteur de vins fins le plus à l’Est de l’Europe continentale, le vignoble de Tokaj se trouve plus proche de la frontière avec l’Ukraine (à une soixantaine de km à vol d’oiseau) que de Budapest (près de 200 km). C’est dire s’il a une position orientale. D’ailleurs, la Slovénie peut légitimement (depuis 2004) revendiquer l’appartenance de quelques petites communes à l’aire d’appellation Tokaj ; elles appartenaient à la Hongrie d’avant 1919. Un espace aux frontières mouvantes dans la longue durée, issu du démantèlement de l’Empire Austro-hongrois.

La langue contribue au dépaysement. « Cave à vin – restauration ».

Ce caractère oriental se perçoit avec force dans les paysages. Tout d’abord par la langue finno-ougrienne utilisée par les Hongrois (ethniquement parlant dominés par les Magyars). Le dépaysement est total, et malheureusement trop peu d’informations sont encore traduites. L’essor du tourisme nécessiterait davantage de panneaux explicatifs en anglais.

C’est ensuite la présence, dans de nombreux villages, de plusieurs lieux de culte qui renvoient aux différentes religions pratiquées : si la majorité des Hongrois est d’obédience catholique, une minorité importante est quant à elle protestante.

Deux clochers : l’église (à droite) et le temple (à gauche) du village de Tarcal.

Il y aurait encore l’architecture traditionnelle qui donne un cachet particulier à la région : de petites maisons, souvent limitées à un étage, avec un toit en pignon, et généralement peintes en blanc.

Habitat traditionnel (ville de Tokaj).

Elles répondent aux multiples caves enterrées dont le vignoble est littéralement criblé. Ici au beau milieu de vignes, là dans les villages mêmes, sous les rues et les maisons. Je ne m’étends pas sur les procédés d’élaboration du vin liquoreux (à partir de raisins botrytisés et d’un élevage en caves souterraines).

Entrée d’une cave souterraine pour le vieillissement des vins.

Et peut-être surtout, pour en revenir à des aspects géopolitiques et historiques, la Hongrie faisait partie jusqu’en 1989 des pays satellites de la frange occidentale de l’Union Soviétique. Un pays situé à la même longitude que la Grèce, mais qui bascule dans le giron soviétique. Au contraire du précédent, arrimé aux États-Unis d’Amérique, et forcément moins « oriental » dans nos représentations. Jancis Robinson et Hugh Johnson dressent dans leur Atlas mondial du vin (p. 250) un sombre tableau des répercussions viti-vinicoles :

« Quand la Hongrie est devenue communiste en 1949, la qualité de ce qui était reconnu comme le plus grand vin de l’Europe de l’Est s’en est trouvée affectée. Les célèbres vignobles et les grandes propriétés des collines du Tokay perdirent leur identité. Ils furent confisqués et leurs vins furent homogénéisés dans les caves collectivistes qui en prirent le contrôle. Les vignes furent déplacées des collines aux terres plates, leur densité réduite de 10 000 pieds/hectares et les rendements augmentés dans des proportions absurdes. »

Les vignes descendent dans la plaine. On remarquera l’écartement entre les rangées de vignes.

Et effectivement, c’est frappant : les paysages enregistrent ces transformations. Les vignes mécanisées descendent loin sur les contreforts des collines, délaissant les coteaux les plus pentus. L’écartement de certaines vignes est assez impressionnant. On imagine les rendements que doivent permettre de telles plantations.

Un paysage de coteau en pleine déprise.

Les exportations du vignoble s’effectuent alors en direction des pays du bloc soviétique. L’Europe de l’Ouest et les États-Unis se détournent de ce vin liquoreux. La Guerre froide coupe les relations entre les deux Blocs.

L’ouverture de la Hongrie à la suite du démantèlement du Rideau de fer entraîne des modifications importantes. On en revient en termes de qualité à des standards plus habituels, notamment en ce qui concerne les densités de plantation des ceps de vigne. Des investisseurs (le groupe d’assurance AXA-millésimes et le Château Suduiraut de Sauternes) ou des producteurs de vins d’autres régions européennes s’engouffrent dans la brèche de la libéralisation pour nouer des partenariats ou acheter des domaines. Le critique Hugh Johnson au Royal Tokaji Borászat, ou les Espagnols de Vega Sicilia (Duero) avec le domaine d’Oremus.

Le domaine de Disznókő.

Ces grands domaines sont rénovés, ou bien même connaissent de nouvelles construction comme celui de Disznókő. Les bâtiments sont dessinés par l’architecte hongrois Dezső Ekler dans un style considéré comme « organique » : respect de la tradition, intégration dans l’environnement. Aussi le cuvier et les chais s’inspirent-ils des constructions traditionnelles, tout en reprenant la forme de la colline.

La remise des tracteurs, vue de derrière.

Les bâtiments agricoles annexes évoquent quant à eux les volcans de la région ou les yourtes. La remise des tracteurs, située sur une butte artificielle, reprend la morphologie d’un cratère. Le vignoble de Tokaj a effectivement un soubassement volcanique, avec par exemple des roches de type rhyolites. Je doute pour autant que l’on puisse trouver de tels cratères sur ce massif… Le dernier édifice, qui sert je suppose d’entrée de la cave, est plus incongru encore, puisqu’inspiré par les yourtes. Un habitat de nomade pour une construction en pierre. Soit.

Entrée de la cave.

À bien y regarder, il semble bien que l’on puisse toute fois percevoir ici ou là des parcelles qui donnent davantage un air paysan. Cela provient de leur petitesse ou des tailles de vignes qui y sont pratiquées.

Une parcelle paysanne ? Taille en échalas, absence de mécanisation, apparence moins ordonnée.

Je suppose que la réapparition de taille en échalas, non mécanisée, au contraire des grands domaines plutôt en taille Guyot, est à mettre en relation avec le retour d’une petite propriété paysanne. Mais cela reste à démontre faute de plus amples informations.

Un nouveau domaine sur les coteaux du vignoble.

Enfin, l’ouverture au tourisme international contribue à transformer les paysages de la région. Soit en ouvrant à la visite les anciennes caves typiques de Tokaj, soit en facilitant la construction de domaines spécialement prévus pour l’accueil. La petite ville de Tokaj elle-même paraît renaître, avec la multiplication des commerces, des restaurants et des hôtels. Mais le phénomène reste encore bien mesuré, l’animation fait particulièrement défaut le soir…

On est loin, et c’est peut-être tant mieux, des foules de Saint-Émilion, de Logroño (Rioja) ou encore de Greve-in-Chianti. Pour un vignoble dont la renommée n’est plus à redire. Mais les vins liquoreux ont hélas perdu de leur superbe.

Au total, un vignoble oriental, aux paysages bien particuliers, entré de plein fouet dans une mondialisation à plusieurs vitesses.


Référence : Jancis Robinson, Hugh Johnson, 2002, Atlas mondial du vin, 5e éd., Paris, Flammarion, 322 p.

Dom Pérignon démasqué ! (lectures d’été)

Ou plutôt masqué… à l’occasion de l’inscription de la Champagne à l’UNESCO, les Champenois ont voulu rendre justice à l’histoire : Dom Pérignon n’est pas l’inventeur du vin de champagne. Le mythe à été construit au XIXe siècle ; il était temps de lui faire un sort.

 

 

Le village de Cramant, dans la Côte des Blancs de Champagne.

J’en profite donc pour attirer votre attention sur trois excellents ouvrages parus récemment, qui vous permettront d’approfondir vos connaissances sur deux vignobles qui viennent d’être inscrits à l’UNESCO, et un troisième espace qui pourrait bien l’être un jour.

Champagne ! Histoire inattendue est écrit par deux historiens spécialistes des vins et de la région : Claudine Wolikow et Serge Wolikow. L’ouvrage inscrit son propos dans la longue durée, puisqu’il replace le vignoble dans son contexte régional, national et mondial depuis le XVIIe siècle jusqu’à nos jours. Ce livre est richement illustré, ce qui le rend particulièrement intéressant à lire.

 Vosnes-Romanée, un village emblématique de la Côte-de-Nuits (Bourgogne)

Climats du vignoble de Bourgogne. Un patrimoine millénaire exceptionnel est un ouvrage « officiel » puisque publié sous la direction de l’Association pour l’inscription des climats de Bourgogne au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

On le lira donc avec un certain recul ; l’histoire sociale est bien moins présente que dans le précédent ouvrage, et il a résolument pour but de montrer l’exceptionnalité du vignoble. Ceci dit, il s’appuie tout de même sur les travaux menés par la Chaire Unesco de Dijon, à laquelle participe l’historien Jean-Pierre Garcia, principal rédacteur de cet ouvrage. On y trouvera également une riche illustration faites de documents d’archives, de cartes (dont celle de la Côte de Beaune, insérée dans l’ouvrage) et de photographies (parfois trop surfaites à mon goût…).

 Les chais du Château Lafite, en arrière plan ceux de Cos d’Etournel (Médoc).

Estuaire de la Gironde. Paysages et architectures viticoles est un excellent ouvrage sur le patrimoine des rives gauches (le Médoc) et droites (du Nord de l’agglomération bordelaise à la Charentes, en passant par le Blayais). Rédigé par deux conservateurs du patrimoine*, Alain Beschi et Claire Steimer, le livre s’intéresse aux paysages, aux domaines viticoles, et tout particulièrement aux bâtiments viticoles (cuviers et chais).

Un ouvrage particulièrement riche, très bien illustré. Un seul bémol, le regret de ne pas disposer d’un glossaire qui permettrait d’éclairer un vocabulaire parfois trop technique pour les béotiens.

Bonnes lectures.


 

Références :

Claudine Wolikow, Serge Wolikow, Champagne ! Histoire inattendue, Éd. de l’Atelier, 2012, 287 pages.

Climats du Vignoble de Bourgogne. Un patrimoine millénaire exceptionnel, Ouvrage collectif, Préface de Bernard Pivot, Collection « Le Verre et l’assiette », Éd. Glénat, 224 pages.

Estuaire de la Gironde. Paysages et architectures viticoles, Alain Beschi, Claire Steimer, avec la collaboration de Caroline Bordes, Jennifer Riberolle et Yannis Suire, Collection Images du patrimoine. Éd. Lieux Dits, 2015, 192 pages, 500 images.

* Service du patrimoine et de l’Inventaire de la région Aquitaine

Chapeau Melon et Bottes de Cuir, et le vin


L’acteur Patrick Macnee (6 février 1922 – 25 juin 2015) vient de succomber. Son personnage de John Steed incarnait à merveille l’idée que l’on peut se faire d’un amateur de vin anglais.

En particulier par sa fine connaissance des plus grands vins.

La séquence de duel avec du vin est un monument du genre : [voir à partir de 28 mn 20 s.]


The.Avengers.1965.S04E10.Dial.a.Deadly.Number. par superannuatedlps

[Les dialogues en Français sont ici]

Cette séquence montre combien les connaissances en vin font parties du bagage culturel de tout Anglais de la haute société. Être capable de reconnaître un grand cru classé à la vue et au nez ou trouver l’année de production forment une véritable prouesse. Non sans une pointe d’humour so british d’ailleurs, en décrivant le vin comme étant issus de raisins « de la partie Nord du vignoble »… Une prouesse qui en dit long, tant sur le haut degré de complicité qui existe entre Londres et le vignoble bordelais, que sur ce que le vin dit de la position sociale d’une personne. Le vin est un signe de reconnaissance sociale qui permet d’être accepté par l’élite ; toute personne évoluant dans ce milieu doit maîtriser le vocabulaire adéquat et être capable de parler du vin.

Un pigeonnier devenu célèbre à la place d’une tour disparue, Château Latour (Pauillac). Un archétype des vins bus par l’élite anglaise à partir du XVIIIe siècle.

Deux étudiantes de l’Université Paris 4 Sorbonne avaient réalisé un dossier sous ma direction il y a quelques années, Alexandra D. et Géraldine C. Je reprends certains éléments qu’elles avaient dégagés de l’analyse de la série.

On trouve un nombre assez impressionnant d’alcools dans la série, depuis la vodka (symbole fort de la période de Guerre froide dans laquelle s’inscrit la série) jusqu’au cognac dont semble raffoler John Steed. L’épisode Méfiez-vous des morts (1977) présente une bouteille qu’il aurait en permanence chez lui. À l’évidence, les bordeaux sont en bonne place, même si les étiquettes sont très fréquemment dissimulées (soit dit en passant, cela a bien changé aujourd’hui puisque les entreprises peuvent payer pour être vues à l’écran, confère les derniers James Bond) ; on reconnaît la forme des bouteilles. Dans l’épisode évoqué ci-dessus apparaissent un château Latour et un château Lafite. D’autres régions sont mentionnées : la Bourgogne (Chablis), la Loire (Pouilly Fumé), et à l’étranger bien sûr, avec Porto ou Jerez (le sherry cher aux Britanniques).

Emma Peel, John Steed et le champagne, un incontournable de la série.

Le champagne tient une place particulière à double titre. Tout d’abord parce qu’il devient un élément incontournable de la fin de chaque épisode. John Steed et Emma Peel célèbrent systématiquement la fin d’une enquête en buvant une coupe de champagne à partir de 1967. Ensuite parce que cette boisson est davantage associée aux personnages féminins, à commencer par Emma Peel.

Au total, une consommation classique, centrée sur l’Europe et plus spécialement sur la France. Elle porte au firmament de « grands » vins, notamment ceux incarnés par le classement bordelais de 1855.

Vinexpo 2015 : des airs de vin cépage ?

Le stand de Cahors est juste à côté de celui de l’Argentine

L’affirmation des vins de cépage n’est pas nouvelle, mais elle semble s’amplifier d’année en année. Vinexpo, le salon des vins organisé à Bordeaux tous les 2 ans (cette année du 14 au 18 juin 2015), ne contredit pas cette tendance. Il va de soit que cela n’empêche pas qu’il y ait coexistence avec d’autres manières de nommer les vins, mais tout de même. Quatre exemples parmi bien d’autres conforteront mon propos.

On connaît déjà la stratégie de certains vignobles pour se placer sous l’ombrage de régions paradoxalement plus renommées pour leurs vins de cépage à base de malbec. Pour ceux ou celles qui l’ignorent, la région de Cahors, grande productrice de ce cépage en France (localement appelé Auxerrois), s’appuie sur la renommée des vins argentins pour conquérir les marchés internationaux. Elle s’inscrit donc dans cette tendance qui veut que le cépage soit le point de repère primordial donné au consommateur, avant même la région d’origine. On trouvera des éléments d’explication sur cette tendance ici. Et une autre interprétation que l’on doit aux vins de pays d’Oc.


Visuel utilisé par le stand de l’IGP pays d’Oc sur le salon Vinexpo. S’en suit une longue liste de cépages…

Vaste débat, qui considère les AOC comme un carcan du fait de l’obligation d’utiliser tel ou tel cépage par exemple. L’un des moyens pour se faire une opinion serait justement de déguster des vins… avec des verres spécifiquement prévus pour les cépages.

La nouvelle gamme de verres propose une entrée par les cépages

Le fabricant de verre autrichien Riedel s’engouffre dans la voie en proposant une gamme de verres qui répond à cette entrée par le cépage. Avec bien sûr le plus imposant d’entre eux, le verre que l’on retrouve dans les films ou séries américaines : le verre à pinot noir, ou verre bourguignon. J’avais déjà évoqué le goût du personnage d’Olivia Pope pour ces verres dans la série Scandal. On les retrouve désormais partout… même chez Ikea. C’est dire ! Tout un symbole de la mondialisation.

Une scène banale de la série : Olivia Pope (Kerry Washington) buvant dans un verre inspiré des verres de type bourguignon.
Source : Scandal, saison 2 épisode 18.

Et justement : comment ne pas terminer avec le marché américain, premier marché mondial pour le vin ? Une conférence fort intéressante « Inside the US market » en collaboration avec la revue Wine Spectator, dont on pourra lire des éléments ici (en Anglais) insistait sur les opportunités que représente le marché américain. Réunissant rien moins que certains des acteurs les plus importants de ce pays (Annette Alvarez-PetersCostco ; Mel Dick – Southern Wine and Spirits ; ou Stephen Rust ; Diageo entre autres), elle met bien sûr l’accent sur ses spécificités. Au nombre desquelles apparaît bien sûr le rôle des marques commerciales que ces puissantes entreprises distribueront dans leurs supermarchés, leurs caves ou leurs restaurants. De la marque commerciale au cépage, il n’y a bien sûr qu’un pas. Tout incite le consommateur à choisir un cépage donné en fonction de son repas par exemple (un cabernet pour accompagner les viandes distribuées par Ruth’s Chris steakhouse, une des premières chaînes américaines, représentée lors de la conférence par Helen Mackey).

Annette Alvarez-Peters insiste sur le fait de bien comprendre le marché américain pour pouvoir espérer s’y installer.

Autant d’éléments qui, une fois encore, montrent combien la planète des vins change. Les anciennes manières de dénommer les vins par régions cèdent peu à peu le pas face aux dénominations par cépages. L’équilibre des pays producteurs et consommateurs ne cesse de changer, alors qu’on l’a longtemps cru immuable. Une aire de production et de consommation, centrée autour de l’Océan Pacifique, naît sous nos yeux. Même l’équilibre entre les salons professionnels dédiés au vin connaît une réorganisation frappante : Vinexpo est vivement concurrencé par le salon Prowein de Düsseldorf (Allemagne).

Si l’on s’intéresse au nombre d’exposants, le salon allemand domine nettement son concurrent historique.

[Cliquez sur les cartes pour les agrandir]
Nombre et origine des exposants de Vinexpo
Carte_Vinexpo_2015_2

Nombre et origine des exposants de Prowein
Carte_Prowein_2015_2

Et la tendance est impressionnante : Düsseldorf gagne des exposants d’un salon à l’autre, ce qui n’est pas le cas de Vinexpo. J’avais déjà évoqué cette évolution en 2013.

Évolution 2013-2015 pour Prowein
Carte_Prowein_2013_2015_2

Évolution 2013-2015 pour Vinexpo
Carte_Vinexpo_2013_2015_2

La mondialisation modifie l’équilibre géopolitique bâti autour de la France depuis plusieurs siècles.