VisitFrenchWine.com : quel regard sur la vigne en France ? (1)

Un village parmi les plus touristiques de France, Riquewihr (Alsace).

Le site VisitFrenchWine.com a été mis en ligne il y a quelques mois. Il est destiné à favoriser l’accueil des étrangers qui souhaiteraient visiter notre pays et ses vignobles, et bien sûr à accroître le nombre de touristes qui iraient d’une manière ou d’une autre visiter un vignoble. Je répète même si cela paraît évident : accroître le nombre de touristes qui iraient d’une manière ou d’une autre visiter un vignoble. Cela a son importance. Quelle image de nos vignobles le site véhicule-t-il ? Une analyse du texte, des photographies et du contenu paraît intéressante pour ce qu’elle nous dit de la relation tourisme – vignoble. Et plus encore, de nous-mêmes.


Nombre de prestations proposées par destinations en mai 2015.

Tout commence par un découpage très classique des vignobles par grandes entités : Bourgogne, Jura, Sud-Ouest. À bien y regarder, ça se complique : le Languedoc est coupé en deux entités, Languedoc et Pays d’Oc. Et on apprend sur cette dernière que la « vigne est omniprésente en Languedoc-Roussillon », ce qui fait donc une troisième entité puisque le Roussillon a sa propre page… Bigre. De quoi en perdre son latin pour les étrangers… On subodore derrière tout cela de petites querelles de clocher. La « dénomination « Pays d’Oc IGP » » a donc réussi à se scinder de ses consœurs.


Plusieurs découpages du Languedoc et du Roussillon…

Il existe aussi des chevauchements qui doivent étonner plus d’un étranger : la vallée du Rhône présente une page « Sur la route des vins et vignobles de Provence » que l’on retrouve forcément en Provence. Quant à la Corse, elle s’autoproclame « unique vignoble insulaire de France ». Les îles de Ré et d’Oléron ne seraient-elles pas viticoles ?

Une carte de localisation par Google…

Tout cela ne serait pas très grave si la cartographie vous aidait et pouvait vous faire passer d’une région à l’autre. Ce que l’on serait en droit d’attendre d’un site axé sur la mobilité à l’ère des smartphones. N’est-ce justement pas cela qui est invoqué par le ministère pour mettre en ligne le site ? Et bien non : les cartes sont pensées de manière statique depuis un ordinateur, et non in situ pour un utilisateur. On aimerait par exemple pouvoir passer du Cognac au Bordelais, du Beaujolais à la Bourgogne, ou justement de la Provence au Rhône. Les cartes de simple localisation, c’est-à-dire uniquement ponctuelles, et qui d’ailleurs utilisent la technologie plutôt vieillotte de Google – pour ne pas dire bien cheap ! -, ne permettent pas d’avoir une vue d’ensemble… On est bien dans la logique imposée par les institutions des vignobles, et non dans celle du touriste. Des frontières apparaissent, qui entravent la fluidité des pratiques.

Une cartographie pensée pour la mobilité, sans frontières internes.

La cartographie devrait être pensée comme un outil au service du touriste. Je suis en week-end à Toulouse, que me propose-t-on dans un rayon d’une heure de route ? Je suis à l’hôtel à Strasbourg, où puis-je aller facilement en train dans le vignoble alsacien sans louer de voiture ? Je passe mes vacances à vélo sur les bords de la Loire, que puis-je voir sans difficulté à proximité des pistes cyclables ? Et cerise sur le gâteau, je suis en Provence à Arles, que ce passe-t-il du côté des Costières de Nîmes (une grosse demi-heure de route, mais deux mondes qui paraissent s’ignorer) ?

Bref, j’ai déjà attiré votre attention sur la question de la cartographie dans un précédent billet, il y aurait beaucoup à faire en la matière. Mais cela nécessite un décentrement intellectuel et des compétences en cartographie. Outil merveilleux, mais qui pour l’instant n’est pas intégré à sa juste mesure par les professionnels du vin ou du tourisme. Le site fait référence au vélo, on souhaiterait pouvoir trouver sur le smartphone les parcours qui sont proposés. Là, rien… Ou alors dans un cadre préétabli que tout le monde n’aura pas envie de suivre. « Les 22 et 23 octobre 2016 suivez le balisage »… On en revient à une ère pré-smartphone.

Seul le Beaujolais paraît innover avec des audioguides téléchargeables gratuitement, et des cartes sur GoogleEarth. C’est un début.

Que propose le site VisitFrenchWine.com sur le fond ?

Top 30 des termes utilisés

Glisser la souris pour faire apparaître les données.

On le voit, il s’agit bien de découvrir des châteaux pour y mener une dégustation. On rencontrera donc des vignerons – beaucoup moins de vigneronnes, seulement 9 occurrences pour 121 pour le mot au masculin – dans leur cave ou leur domaine.

La vieille dualité viticulteur – pardon, vigneron – négoce est passée sous silence. Le négoce apparaît en effet sous la dénomination plus sexy de « Maison », avec une majuscule. Soit. Mais pourrai-je donc voir des vignerons si je vais dans le Cognac ? Ou en Champagne ? Vous vous doutez de la réponse. Il faudra faire d’autres recherches sur le net. Et la coopération viticole semble complètement occultée en tant que telle. On connaît son vieux complexe, et c’est dommage. Elle devrait être un acteur clé de l’œnotourisme en France, ce qui est le cas dans certaines régions, mais est loin d’être la norme. Et je ne parle pas de seules dégustations, mais de programmes œnotouristiques élaborés.

Et justement, qu’est ce qui est proposé ?

L’association avec la gastronomie est bien représentée, et c’est logique.

Ceci dit, lorsque l’on sort du triptyque dégustation (3,5 %) – restaurant (0,6 %) – cuisine, le nombre d’occurrence des termes chute vite, tout comme les thématiques.

L’art sous différentes formes est également une association privilégiée. Je laisse les termes de « fête » et « festival » en supposant qu’il puisse y avoir des concerts par exemple.

On remarquera à ce propos la forte représentation du jazz comme genre de musique. Loin de moi l’idée de tomber dans des clichés, mais ce style de musique s’adresse tout de même de manière privilégiée à des catégories socio-professionnelles diplômées, aisées, et plutôt dans la force de l’âge.
Quid des musiques actuelles ? Quid des jeunes ?

Comment accroître le nombre de touriste si l’on s’adresse de manière privilégiée à la partie de la société qui est déjà la plus intéressée par le vin ? Le tourisme ne serait-il pas une manière privilégiée d’attirer au vin des néophytes ?

Des néophytes amateurs ou amatrices d’art et de musiques actuelles, rivés à leurs smartphones et particulièrement mobiles les week-end et l’été par exemple, ça ne vous dit rien ?
Des gens pour lesquels les termes d’échange, de solidarité, de participation, de sociabilité – tiens, ne parlait-on pas de coopération un peu plus haut ? – sont devenus essentiels, ça ne vous dit rien non plus ?

À suivre.


Méthodologie : le corpus de texte a été pris sur le site VisitFrenchWine.com le 25 mai 2016, et analysé grâce au logiciel d’analyse textuelle TXM. Le texte total est composé de 47718 mots, qui a été nettoyé de tous les articles et autres pronoms pour en arriver à un corpus de 8319 termes (seuls les mots apparaissant plus de 5 fois sont retenus, soit 460 termes sur lesquels sont faites les statistiques. J’ai supprimé les termes vin (602 fois), vignoble (332) et vigne (176).
Les photographies ont toutes été récupérées (194 fichiers au total) le 25 mai 2016 et seront analysées selon une grille de lecture.

Du gel, des vignes et des hommes

Le vignoble des Riceys (Champagne) : un relief en cuvette, une position septentrionale, des risques de gel accrus.

De nombreux vignobles viennent d’être touchés par une vague de gels répétitifs. Les destructions de bourgeons semblent importantes d’après les premiers retours des viticulteurs. On imagine – ou plutôt, on imagine mal ! – combien cela doit être dur de voir une année de labeur réduite à néant par un coup de gel. La viabilité de nombreuses entreprises est parfois en jeu lorsqu’une récolte est partiellement détruite ou vient à manquer. À plus longue échéance, cela peut aussi entraîner une perte de marchés. C’est ce qui était arrivé à certaines régions atlantiques lorsque les gels de 1981 et de 1986 avaient favorisés une percée des vins du Nouveau Monde en Angleterre. Comme les supermarchés n’avaient pas de volumes conséquents en vins blancs, je pense notamment au muscadet, les chardonnays d’Australie ou de Nouvelle-Zélande eurent tôt fait de prendre la place. Certes, ce ne fut pas la seule raison… mais cette étincelle (oui, on fait mieux comme image pour du gel) favorisa la crise.

Les conséquences à moyen et long termes peuvent donc être terribles, pour une exploitation ou pour un vignoble dans son ensemble.

Un flux de Nord-Est apporte de l’air froid sur l’Europe en arrière d’une perturbation (marquée « L » sur la carte, au Nord-Est de l’Ecosse).
Source : NOAA.

Revenons sur le gel de la fin avril 2016. Que s’est-il passé ? « Ce temps est provoqué par une dépression centrée vers le Benelux, originaire des hautes latitudes et envoyée là par une forte poussée anticyclonique vers le Groenland ». De l’air froid issu des régions septentrionales descend en direction du Sud, et donc des régions viticoles.

Le froid s’abat sur l’Europe.
Source : Meteo 60 (Excellent site au demeurant !)

Les températures nocturnes chutent pour devenir négatives au petit matin. Des températures entre -4°c et -6° c sont enregistrées dans le vignoble de Vouvray. – 3,5° c dans l’Est de la France à Chablis.

La vallée de la Napa (Californie) : des pâles permettent de brasser l’air et de lutter contre le gel.

À un moment même où les vignes ont leurs premiers bourgeons. Les dégâts sont d’autant plus sévères. Les vignobles les plus hauts en latitude sont bien sûr les plus exposés : la Champagne, la Bourgogne, le val de Loire pour la France, mais aussi la Suisse ou l’Allemagne. Et certains vignobles du Nouveau Monde sont tout autant concernés, sinon même plus, par ces phénomènes : le Canada, le Chili ou la Nouvelle-Zélande par exemple. Ils peuvent aussi être dévastés par des gels. Ce fut le cas des Finger Lakes dont je parlais il y a peu. La région fut décrétée en « désastre agricole » par les autorités de l’État de New York tant les bourgeons de vignes furent détruits au printemps. À Geneva, la température tombe à son plus bas niveau à -21,1 °c le 6 mars 2014 pendant toute une semaine de grand froid…

Des chaufferettes utilisées par les viticulteurs suisses (canton de Vaud) en période de risque de gel.

De quels moyens disposent les viticulteurs pour lutter contre ces gelées ? Des chaufferettes peuvent être allumées pour réchauffer les basses couches de l’air. C’est dans doute la méthode la plus ancienne, même si j’ignore depuis quand elle est utilisée. D’autres systèmes ont été inventés : soit la protection des vignes par une gangue de glace – système très coûteux et fort consommateur en eau… pour une utilisation très irrégulière -, soit l’utilisation de pâles qui brassent l’air, sans doute le système le plus répandu aujourd’hui.


La protection des vignes par aspersion. La vidéo est en anglais, mais on voit bien le mécanisme.

La Nouvelle-Zélande avait il y a quelques années utilisé un nombre incalculable d’hélicoptères pour en arriver au même effet… Effet catastrophique en termes d’image et de développement durable ; la presse de l’époque parlait de « film de guerre« . De toute façon, il est difficile de protéger tout un vignoble, seules certaines parcelles peuvent être sauvées.

Reste la question de l’assurance, mais elle semble être peu répandue sauf erreur de ma part. Ce que semble confirmer ce taux de 10 % mentionné pour le vignoble français dans son ensemble (qui est aussi concerné par d’autres fléaux, grêle par exemple). La prise de risque est souvent inconsciemment incorporée par le monde agricole et viticole. On le voit dans cette interview : « mère Nature décide ». Certains collègues géographes font donc la différence entre l’aléa climatique et le risque, qui est lui bien social et culturel. Planter des vignes dans certaines régions, la Champagne par exemple, ou dans certaines situations délicates, des parcelles en bas de pente sous un coteau dans une cuvette qui accumulera de l’air froid – est bien un choix social.

Des vignes surplombent le marais de Goulaine (Nantes en arrière-plan) : un secteur particulièrement gélif.

Tout comme la date de la taille : elle conditionne la période de débourrement. Tailler tôt pour avoir une longue saison végétative, et donc des vins de qualité, amène dans les régions atlantiques à s’exposer au gel. Tailler tard, et donc retarder le débourrement de la vigne pour se défendre du risque de gel entraîne un retard de développement de la plante, et donc le risque d’avoir une saison obérée par l’arrivée des premières perturbations. Un choix cornélien à faire, et qui renvoie bien à des questions sociales, économiques ou encore culturelles.

Une technique déjà très utilisée pour le raisin de table, la protection par des filets (Sicile).

Et d’ailleurs, on touche là un beau paradoxe de la législation viti-vinicole en France. Alors qu’il est possible d’intervenir sur les conditions dites « naturelles » en chauffant l’air à l’approche d’un gel, il est interdit pour ces mêmes raisons de protéger les vignes par des filets pour lutter contre la grêle ou les oiseaux. Ou alors, pas en Appellation d’Origine Contrôlée. Curieux, non ?

Des tests sont visiblement en cours en Bourgogne. Les paysages risquent d’en prendre un coup. N’est-ce pas cette même région qui vient d’être inscrite à la Liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO pour ses climats ?

Les Finger Lakes : un vignoble métropolitain

Panorama du lac Seneca (USA)

Le vignoble des Finger Lakes (USA) est assez méconnu en Europe. Rien d’étonnant à cela, il ne joue certainement pas dans la même catégorie que les vignobles européens du Haut-Douro, de Tokaj ou de Bordeaux. Et pourtant, ce vignoble est à rattacher à la ville la plus puissante au monde, New York. Mais on est certainement au début de quelque chose, et nombreux doivent être les new-yorkais qui ignorent jusqu’à l’existence de cette région située au Sud-Est des Grands-Lacs, sous le lac Ontario pour être plus précis.

L’ancienne entreprise Urbana, aujourd’hui abandonnée.

Et pour cause, la région s’est récemment tournée vers des vins de qualité, le vignoble est d’une taille modeste, et les Nord-Américains ne s’intéressent dans leur majorité au vin que depuis peu. Le vignoble est en effet relativement ancien – le vignoble date du XIXe siècle selon l’historien Pinney -, mais s’est longtemps complu dans la production de vins de type champagnisé avec des cépages hybrides. Deux entreprises majeures dominaient la région, Urbana Wine and Co et Pleasant Valley (encore appelée Great Western). On trouve leurs vins dans des menus de restaurants américains, par exemple dans l’une des plus anciennes tavernes new yorkaise, la Fraunces Tavern. La première est à présent en ruine. La seconde est toujours active, et se targue d’être la première « bonded winery », c’est-à-dire la première entreprise officielle payant des taxes au lendemain de la Prohibition (1919-1933).

Un bâtiment devenu monument historique.

L’orientation qualitative au sens où nous l’entendons ne date que depuis peu, avec l’introduction de Vitis vinifera. Cet un émigré d’origine allemande, le Dr Constantin Franck qui est à l’origine, avec le centre de recherche de la ville de Geneva, de l’introduction des cépages de qualité.

La winery à l’origine de l’introduction des plants de Vinis vinifera.

Il faut bien l’avouer, la région est froide, voire très froide. Cette façade Ouest de l’Atlantique est longée par le courant marin froid du Labrador et peut être affectée par des coulées d’air très froid, d’origine polaire, comme ce fut le cas à la fin de l’hiver 2013-2014 et au début du printemps.

Les températures ont pu atteindre -20°c en janvier et février dans les vignobles situés entre l’Ontario canadien et les Finger Lakes, ce qui constitue des températures risquées pour les vignes. Aussi les vignes sont-elles enterrées de façon à les protéger du froid. Le principe est astucieux : la couche de terre, elle-même recouverte d’une couche de neige, permet de créer un isolant thermique. Ce sont surtout les retours de froid au printemps qui sont à craindre. Cette région fut décrétée en « désastre agricole » par les autorités de l’État de New York du fait de la destruction des bourgeons de vignes au printemps. À Geneva (située sur la côte Nord du plus grand des lacs des Finger Lakes), la température tombe à -21,1 °c le 6 mars 2014 pendant toute une semaine de grand froid…


Les ceps de vignes sont protégées par une couche de terre, puis par la neige qui fait office d’isolant thermique pendant l’hiver.

La région produit désormais des vins de qualité, dans lesquels les principaux cépages sont dominés par les blancs, riesling en tête. Et c’est sans doute le cépage blanc qui fait le plus parler de lui aux États-Unis. On trouve d’ailleurs des vins de la région dans les plus grands restaurants new-yorkais. Cela occasionne un développement du vignoble assez marqué. Les principales wineries sont récentes, et situées sur le pourtour des lacs même, et non plus un petit peu en arrière comme c’était le cas pour les deux entreprises historiques.

Une exploitation bovine. On remarquera les vaches Holstein, vaches de la mondialisation.

Et d’ailleurs, à une échelle locale, ces nouvelles implantations se lisent très bien dans les paysages : elles forment une toute nouvelle auréole sur les rives mêmes des lacs, plus proches de l’eau que ne l’étaient les exploitations traditionnelles d’élevage bovin. Très généralement rouges – j’imagine que c’est lié à l’utilisation du sang des animaux pour la coloration des bois -, elles se situent très légèrement en arrière des coteaux. Les nouvelles wineries sont construites selon d’autres couleurs et d’autres apparences architecturales, et tranchent donc vigoureusement dans les paysages.

Une nouvelle winery (Seneca Shore Wine Cellars) : architecture minimaliste, couleur bleue.

Elles sont comme aimantées par l’eau. Peut-être pour des raisons climatiques. Encore que je doute de cette raison, certaines d’entre-elles sont exposées aux vents froids du Nord, il y a fort à douter que les lacs entraînent réellement un réchauffement des températures printanières, et doivent plutôt jouer à l’inverse avec des réservoirs d’eau à peine dégelée de l’hiver… Peut-être cela joue-t-il davantage à l’automne en créant une micro-arrière-saison plus douce. À mon avis, la véritable raison tient plutôt à deux éléments majeurs : le tropisme qu’exerce la route principale sur les wineries d’une part, et d’autre part au paysage qui est ainsi plus facile à valoriser.

Un bed and breakfast dans la petite ville cossue de Keuka.

Nous sommes bien dans le cadre d’un vignoble métropolitain : un vignoble complètement inféodé à la demande urbaine – et quelle ville ! New York…- et qui prend de ce fait des allures particulières. La plus évidente d’entre-elles, c’est la forte mise en tourisme des Finger Lakes. Et qui plus est sur une bande qui n’est guère étendue, on tombe vite dans les paysages de forêts ou d’élevage bovin intensif sans grand intérêt pour le visiteur. En revanche, sur les bords des différents lacs, on trouve un nombre incalculable d’hôtels (de toutes les formes possibles et imaginables, du motel américain au bed and breakfast cosy en passant par la location airBnB dépouillée pour hipster en mal d’aventure), de restaurants, et de résidences secondaires cossues. De nombreuses activités contribuent à brosser un tableau d’aire de jeu pour urbains aisés : golfs (une vingtaine dans le secteur, et oui, vous avez bien lu !), nautisme, équitation…

Une grange traditionnelle.

Même les « petites maisons dans la prairie » donnent un air champêtre qui doit parler à l’idéal américain. On est loin de la Californie et de ses puissantes wineries : c’est le règne de la petite structure, même si certaines d’entre-elles appartiennent en réalité à de puissants groupes. Le très puissant Constellation, 2e groupe américain, (situé à Rochester) provient d’une entreprise encore appelée avant 1998 Canandaigua Brands, du nom d’un des lacs (ou de la petite ville éponyme).

Bref, tout est fait pour que vous puissiez passer un bon moment dans un espace rural complètement métamorphosé sous emprise urbaine. C’est bien ce vers quoi se tourne la majeure partie de nos vignobles, avec souvent un grand retard. Toutes les activités sont possibles et imaginables dans les Finger Lakes, cela pourrait donner des idées à certains professionnels. Même la cartographie pour repérer les wineries en dit long ; je vous laisse regarder ce site.

Cliquer ici pour accéder à la cartographie en ligne.

D’une facilité déconcertante pour qui veut trouver une entreprise. Un contre-exemple ?
Le Médoc. Pas même une carte sur le site pour guider le visiteur. Et pourtant, vous êtes prévenu, « plus d’un millier de châteaux »…

Source : Medoc-bordeaux.com

Un peu mieux pour Fronsac, mais ni les numéros de routes, ni les directions, ni les autres activités (restaurants, hébergements…) ne sont indiqués.

Source : www.vins-fronsac.com

Bref, nous avons du chemin à faire en matière d’œno-tourisme.

Une nouvelle carte des pesticides en France

Traitement des vignes.

Sans doute aurez-vous vu cette carte proposée par l’émission Cash Investigation du 2 février 2016 (en replay ici) : les pesticides dangereux. Elle pose de multiples problèmes de cartographie, et fausse donc sa lecture.


Tout d’abord parce que des valeurs absolues ne doivent pas « colorier » entièrement un espace, ici les départements, car elles intègrent sinon un effet de taille. Les grands départements apparaîtront surreprésentés. Il est donc nécessaire de passer à une représentation en cercles proportionnels.

Ensuite parce que la discrétisation proposée (difficile à lire d’ailleurs) repose sur des seuils conventionnels (les valeurs en milliers de tonnes), alors qu’elle devrait se faire en fonction de toute la série statistique. C’est là que l’on peut intégrer la superficie de l’espace considéré. Idéalement, en ne prenant pas tout le département, mais la Surface Agricole Utilisée (ce qui retire par exemple la haute montagne non cultivée dans certains départements) du RGA 2010. Pour davantage de finesse, j’ai également retranché les surfaces en culture biologique, puisque normalement non traitées. Les données se trouvent ici [Pesticides].

Plusieurs discrétisations peuvent alors être proposées.

En tranchant dans le vif, on peut faire émerger les départements qui ont un taux de pesticides supérieur à la moyenne par rapport à ceux qui sont en dessous.

Une France contrastée

Ou alors privilégier une discrétisation par moyennes emboîtées, ce qui donne davantage de finesse à la carte.

Les deux France des pesticides

Une autre méthode peut être utilisée afin de dégager des écarts par rapport à la distribution en utilisant l’algorithme de Jenks [voir ici en page 22]; elle permet d’atteindre un autre degré de précision.

Les deux France des pesticides v.2

Certes, ces différentes cartes ne modifient pas du tout au tout celles de Cash Investigation. Notamment parce que les départements français ont globalement (à part les départements insulaires) des dimensions similaires (ils sont créés par la Révolution française pour que tout le territoire puisse être atteint en une journée de cheval). Et la faiblesse relative de l’agriculture bio n’amène pas beaucoup de variations non plus. Les surfaces ne dépassent jamais plus de 16 % de la SAU.

Mais tout de même. Une opposition France de l’Ouest / France de l’Est apparaît plus nettement. La première est davantage sous l’emprise des pesticides, avec des « régions » particulièrement concernées : un grand Bassin Parisien auquel on peut adjoindre le Nord de la France, terre des grandes cultures céréalières ou industrielles ; un quart Nord-Ouest avec des contrastes importants (moins de pesticides à l’intérieur, mais le Finistère et la Loire-Atlantique plutôt concernées par le phénomène, avec la viticulture et le maraîchage) ; enfin un grand Sud-Ouest viticole ou arboricole. C’est la France des grands espaces, souvent mécanisés.

La France de l’Est est globalement moins touchée par l’utilisation des pesticides, à l’exception des espaces viticoles (Champagne, Alsace, vallée du Rhône et pourtour méditerranéen). En fait, ce sont les régions de montagne (le vide du Massif Central est particulièrement expressif), plutôt orientée vers l’élevage, souvent de manière extensive, qui utilisent le moins de pesticides.

In fine, c’est sans doute moins la question climatique qui intervient comme on le dit – même si elle doit avoir son rôle – que l’insertion des différentes régions dans la mondialisation. Ce qui procède donc d’un choix de société : nous avons souhaité avoir des régions agricoles puissantes, créatrices d’emplois, exportatrices dans le monde entier (et avons-nous véritablement le choix ?). Certaines dégagent des revenus considérables – à nuancer tout de même -, d’autres sont bien plus à la peine, on le voit avec les éleveurs en ce moment.

On me le reprochera peut-être, mais je n’irai pas plus loin dans l’analyse des données.

Le débat est complexe, et nous manquons cruellement d’informations. Un lointain rapport de 2004 évoquait ce point ; il ne me semble pas que l’on ait beaucoup progressé sur la question. Preuve en est l’accès à l’information (voir ci-dessous).

Les données utilisées par Cash Investigation manquent de précisions, et traduisent bien la difficulté à se procurer des données fiables et précises :

Les données avec lesquelles nous avons travaillé proviennent du ministère de l’Écologie. Le ministère de l’Agriculture exerce également un droit de regard sur leur publication. Elles sont confidentielles et couvrent une période qui s’étend de 2008 à 2013 (et de 2009 à 2013 pour l’outre-mer).

Source : Quels pesticides dangereux sont utilisés près de chez vous ?, France-TV, 2 février 2016.

Il serait bien plus intéressant d’avoir des informations par communes.

Il est tout de même extraordinaire que ces données ne soient pas publiques. On trouve des embryons d’informations sur le site Agreste, mais difficiles à lire, et seulement par bassins viticoles… Tout comme d’ailleurs celles qui concernent les agriculteurs eux-mêmes : très exposés aux traitements qu’ils utilisent – on remarquera sur la photo ci-dessus que le producteur ne se protège pas… pensant sans doute que la cabine suffira bien -, aucune information fiable n’est disponible à ma connaissance. Il y a pourtant plusieurs années, la Mutualité Sociale Agricole avait déclaré mener des analyses en ce sens… Que ne sont-elles devenues publiques ? La Revue du Vin de France évoquait naguère une véritable omerta dans la profession.

Une chose est certaine : la pression monte dans l’opinion publique. Ni les pouvoirs publics ni le monde agricole ne pourront bien longtemps rester sourds à ces demandes de transparence.

Réponse à M. Jacques Berthomeau

États-Unis ? Australie ? Non… France, Champagne.

Cher Monsieur Berthomeau,

Je tiens à vous remercier d’avoir rebondi sur mon précédent billet. Je trouve qu’il manque cruellement un espace de débat sur la vigne et le vin en France. Hormis Vino Bravo, seulement une fois par an, quelques colloques scientifiques (la Chaire UNESCO de Dijon mène un gros travail de ce point de vue, avec notamment les Rencontres du Clos de Vougeot, annuelles elles aussi), nous voilà bien démunis. Donc, merci.

En revanche, permettez-moi d’abord d’attirer votre attention sur le fait qu’il faudrait me lire attentivement. Est-ce que « [j’] emboite le pas de ceux qui imaginent ou prévoient voir pousser de la vigne en lieu et place des champs de betteraves, de céréales, de colza dans les grandes plaines du Nord » ?
N’écrivais-je pas justement :

« La Normandie et la Bretagne, pour en rester à la France, se réjouissent déjà. Mais il y a fort à parier que ces plantations seront limitées, et qu’elles se feront à l’initiative de quelques passionnés, de restaurants ou d’hôtels. Sans doute sur un modèle proche de ce qui existe déjà sur les terrils du Nord de la France ou à Rouen. » ?

À mon sens, si un mouvement apparaît, ce sera plutôt – permettez-moi de me citer encore – « dans les régions viticoles déjà existantes ». Merci d’abonder dans mon sens ! En Roumanie effectivement, mais aussi en Bulgarie, en Hongrie ou dans d’autres vignobles étrangers bien à la peine depuis quelques années. Mais cela pourra aussi se faire dans des régions françaises en difficulté, assez nombreuses au demeurant. Dans le Beaujolais et le Muscadet, deux vignobles profondément touchés par la crise – le second connaît une baisse des prix du foncier depuis 25 ans -, ou encore dans le Languedoc, certains secteurs des Côtes-du-Rhône, ou de la Provence.

Nous sommes d’accord pour dire que personne n’est capable pour lire dans le marc (de Bourgogne, je préfère). Zut, re-FOG-erais-je ? Plus sérieusement : qui était capable de prédire la baisse des cours du pétrole ? Qu’un jour les commerces de sport ou de jardinerie seraient phagocytés par la grande distribution avec des produits issus du monde entier ? Que Google ou Facebook (dont on ignorait d’ailleurs jusqu’à l’existence avant 1998… et 2006, c’est-à-dire hier !) capteraient les flux de lecteurs de la presse et mettraient à mal leur survie même ? Et je vous fais grâce de l’apparition des Airbnb et autres Uber… Vous allez me dire, tout ça n’est pas du vin.

Alors, qui aurait pensé avant les années 1980 que le critique le plus influent au monde serait un Américain sorti du fin fond du Maryland, Robert Parker pour ne pas le nommer, et qu’il imposerait à une bonne partie de la planète sa grille de notation des vins sur 100 ? Qui aurait vu venir les pays du Nouveau Monde avant cette même période ? Votre rapport est écrit a posteriori, en 2001 seulement. Qui aurait pensé que les Chinois achèteraient des châteaux dans le bordelais (on doit en être à une centaine aujourd’hui…) ? Avons-nous vu venir la mode du rosé, vin on ne peut plus ringard il y a encore quelques années ? Ou les boissons à base de vin aromatisées à la pêche, dont on sait qu’elles connaissent un succès fulgurant ?

Bref, vous l’aurez compris, personnellement, je ne suis certain de rien. C’est le propre de mon métier. En revanche, chercher à éclairer le présent et donner du « grain à moudre » aux gens qui voudront bien me lire, voilà la mission que je me suis assigné. À chacun de se faire sa propre opinion. À condition qu’elle soit argumentée. Et c’est là que le bât blesse de votre côté : vous réfutez mes arguments, sans vraiment jamais mener une démonstration convaincante. Désolé. Et surtout, vous en restez à une vision franco-française de la question. Encore désolé.

Changeons d’échelle si vous le voulez bien.

Pourquoi un groupe chinois n’irait-il pas investir dans l’Entre-Deux-Mers pour vendre du vin à moindre prix aux classes moyennes de son pays, alors que ces dernières ne rêvent que de consommer des boissons estampillées Bordeaux ?
Idem pour du Cognac ? Certains de mes étudiants ont travaillé il y a quelques années pour un professionnel charentais sur la question des droits de plantation ; ils ont toujours été animés par un sentiment de doute quant à leur véritable mission. Pour qui travaillaient-ils réellement ? Et quel était le véritable objet de leur diagnostic territorial ?
Avec l’accord TAFTA, s’il voit le jour et qu’il amène la création du gigantesque marché unique entre les États-Unis d’Amérique et l’Europe, ne pourrait-on imaginer que la grande distribution américaine ou un grand groupe ne décide de planter des vignes en France ? Carrefour, que vous citez, c’est bien gentil (86 millions d’euros de CA en 2015), mais j’ai en ce qui me concerne en tête plutôt Walmart (484 milliards de $ !) ou Costco. Costco dont on se souviendra que l’influente Annette Alvarez-Peters avait déclaré que vendre du vin ou du papier toilette, c’est la même chose. Comme quoi, le parallèle avec la bière n’est peut être pas si bête que cela, certaines font pire. Et d’ailleurs, Starbuck a lancé avec succès la vente de vin dans ses enseignes américaines ; on peut s’attendre à ce qu’il fasse de même en Europe ou ailleurs. Au bas mot, 19 000 sites dans le monde. Il faudra bien les approvisionner. Et je suis prêt à parier que les fast-foods vont suivre d’ici peu.

Pourquoi ces groupes s’ennuieraient-ils à investir ici ? Et bien justement parce que les premiers partenariats qui ont existé dans ce sens ont échaudé les Américains. Mondavi n’a pas pu s’implanter à Aniane (et encore là, je vous le concède, c’eut sans doute été un petit investissement). Et surtout, Gallo (n° 1 mondial) a connu une fraude sans précédent en achetant du pinot noir qui n’en était pas à la coopérative Sieur d’Arques. Cela représentait tout de même un marché de plusieurs millions de cols par an. Un rapide calcul, seulement sur la fraude : un volume estimé à 3,57 millions de gallons (135 000 hl), avec un rendement de 50 hl/ha à la louche = 2700 ha. Tiens, l’équivalent de ce que pourrait être une « ferme des mille vignes »… Je n’imagine pas ce que cela donnerait sur le total des ventes annuelles, chiffre inconnu à mon grand regret.
Je pourrais continuer… Les États-Unis sont devenus le plus grand pays consommateur de vin, mais l’Europe est toujours le premier marché, et de loin. Nul doute à cela, elle suscitera des convoitises.

Tout ceci n’arrivera peut-être pas, mais reste du domaine du possible. Et non du « pur fantasme » comme vous l’écrivez.

La « ferme des mille vignes » n’est qu’une image, à ne pas prendre au pied de la lettre. Il est pourtant des secteurs du Bordelais, de la Loire ou de Champagne qui sont complètement banalisés. Grandes parcelles monotones, absence de toute autre végétation que la vigne, et rectitude des horizons. Hélas si, je suis déjà bien « inquiet pour nos chers paysages viticoles ».

La fin des droits de plantation ou « la ferme des mille vignes »

Vignes récemment plantées sur les bords du Rhône.

Au 1er janvier 2016, le monde du vin vient de connaître un changement majeur : la libéralisation des plantations de vignes. Enfin presque… Celle-ci touche pour l’instant la catégorie des vins dits sans indication géographique, les Appellations d’Origine Contrôlée (AOC) sont toujours contingentées. Et c’est sans doute souhaitable.

Il y avait donc des droits de plantation direz-vous ? En effet, le vignoble français est étroitement contrôlé depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le Décret n°53-977 du 30 septembre 1953 « relatif à l’organisation et l’assainissement du marché du vin et à l’orientation de la production viticole » encadre strictement la plantation de vignes. Un principe qui sera d’ailleurs étendus à la Communauté Européenne, puisque repris en 1970 dans le droit européen par l’Organisation Commune du Marché Viti-vinicole (dite OCM-vin). Quels étaient les buts d’une telle régulation ?

Source : Décret n°53-977 du 30 septembre 1953.

En simplifiant, on cherche alors à éliminer les cépages hybrides gros producteurs (comme le noah ou le baco), à diminuer la surface viticole de la France alors en surproduction, ou encore à améliorer la qualité des vins en poussant les viticulteurs à créer des AOC. Dans la longue durée, on perçoit bien combien les surfaces en vignes sont venues se concentrer sur les espaces les plus qualitatifs, globalement ceux possédant des AOC.

Concentration et diminution des vignes en France (1970-2010)
[Cliquez sur la figure pour l’agrandir]
surf_1970_2010Sources : RGA 1970 – 2010

Le phénomène s’est développé en permettant aux viticulteurs professionnels d’acquérir des droits de plantation que délaissaient (un peu contraintes tout de même…) les régions les moins aptes à produire des vins de qualité. Ou pensées comme telles.

Le transfert des droits de plantation en Loire-Atlantique

[cliquez sur la carte pour l’agrandir]
Figure n° 63

Source : R. Schirmer, 2010, Le Muscadet, PUB, p. 307.

On le voit nettement à l’échelle de la Loire-Atlantique, dont la frange Nord a petit à petit abandonné toute vigne, à l’exception des Coteaux de la Loire, au profit du Sud, et notamment du Sèvre-et-Maine. Un processus que l’on rencontre ailleurs.

Il en va de même à l’échelle européenne :

« Une organisation commune du marché viti-vinicole a été progressivement mise en œuvre depuis 1962 dans le cadre de la Politique agricole commune (PAC). Le but de la PAC est d’atteindre les objectifs de l’article 33 du traité, et notamment, dans le secteur viti-vinicole, de stabiliser les marchés et garantir un niveau de vie équitable pour les viticulteurs. La réalisation de ces objectifs suppose, d’une part, l’adaptation des besoins aux ressources en agissant sur l’offre par la gestion appropriée du potentiel viticole (…) et, d’autre part, le recours à des mécanismes de marché pour préserver son équilibre et éviter les excédents (…) ».

Source : Bahans, J.-M., Menjucq, M., 2003, Droit du marché viti-vinicole, Féret, p. 129

Autrement dit, l’action sur l’offre de vin – via les surfaces viticoles – a été conçue comme l’instrument qui stabiliserait les marchés et permettrait une relative prospérité du monde du vin. Un monde viticole, faut-il le rappeler, alors pensé comme étant celui de la petite exploitation familiale. La volonté de protéger le monde du vin d’une industrialisation telle que la connaissent au contraire d’autres domaines agricoles, de la céréaliculture au secteur laitier, guide le législateur. Les vignobles ont donc échappé à ceci :

La Beauce à 300 km/h…
[vous n’êtes pas obligés de regarder la vidéo en entier…]

La régulation a eu pour objet de maintenir des campagnes viticoles denses, faites d’une multitude de petites exploitations paysannes. À des degrés divers selon les régions bien sûr. Mais on touche aux mythes fondateurs de la France. C’est sans doute la Bourgogne qui est allée le plus loin dans ce sens, tant dans l’exacerbation d’un folklore vigneron que dans la consécration de ses « climats« . On lira avec profit les travaux de Gilles Laferté et d’Olivier Jacquet.

Le village de Vosne-Romanée (Bourgogne).

La conséquence ? Un négoce français et même européen plutôt petit, atomisé. Surtout au regard de ce que connaît le Nouveau Monde, dont on rappellera que le premier producteur mondial est californien, le groupe Gallo.

Et c’est justement ce modèle qui inspire la Commission européenne en 2008 lorsqu’elle décide sous la présidence de Mariann Fischer Boel de libéraliser le secteur viti-vinicole communautaire pour lutter contre la concurrence des vins du Nouveau Monde. Le constat est simple : nos opérateurs ne sont pas assez puissants pour lutter à armes égales contre les entreprises américaines, chiliennes ou australiennes. Il est donc nécessaire de libéraliser le secteur viti-vinicole de manière à leur permettre de monter en puissance.

Installations vinicoles de dimension industrielle (vallée de la Barossa, Australie).

Une politique qui s’inscrit dans une pensée libérale plus vaste qui propose, pour réduire le coût de la PAC, de supprimer l’obligation de jachère et les quotas laitier. Dont acte, le secteur laitier est par exemple libéralisé depuis avril 2015. Une « ferme des mille vaches » est apparue, au grand dam des tenants de l’exploitation paysanne.

On remarquera à ce propos que le monde viticole est tout de même un lobby puissant : il a réussi à limiter la libéralisation du secteur. On pourra lire les points de vue des professionnels dans ce rapport de 2010. Mais un lobby moins puissant qu’il n’y paraît, puisque la mesure est en demi-teinte : les AOC sont exclues de la réforme jusqu’en 2018, et seuls les vins sans IG sont pour l’instant libres de plantation.

Quelles sont les conséquences de cette dérégulation ?

Vignes sur le terril d’Haillicourt.
Source : La Voix du Nord.

Tout d’abord, et c’est effectivement le côté sympathique de l’affaire, des vignes vont pouvoir être plantées partout. La Normandie et la Bretagne, pour en rester à la France, se réjouissent déjà. Mais il y a fort à parier que ces plantations seront limitées, et qu’elles se feront à l’initiative de quelques passionnés, de restaurants ou d’hôtels. Sans doute sur un modèle proche de ce qui existe déjà sur les terrils du Nord de la France ou à bientôt à Rouen.

Dans les régions viticoles déjà existantes, il est possible que de puissants opérateurs (négoce et/ou grande distribution) mettent en place des filières pour s’approvisionner en vin avec des volumes conséquents et les revendre en entrée de gamme. Le maire d’une commune de Champagne s’est fait l’écho d’une telle crainte. On pourrait imaginer que ce soit également le cas pour des vins peu valorisés, comme le rosé, ou les boissons fruitées à base de vin (du chardonnay à la pêche par exemple).

Évolution des ventes de vins tranquilles en bag in box par catégorie
Source : FranceAgriMer,Les Ventes de vin tranquilles en grande distribution, 2013.

Avec la montée en puissance du bag in box et la faible valorisation des vins qui sont vendus par ce biais en grande distribution, on peut s’attendre à une banalisation de cette boisson qu’est le vin. Pour ressembler à ce qui peut se faire dans le domaine des spiritueux, de l’eau ou de la bière par exemple.

Bière dont on rappellera qu’elle vient de connaître des fusions d’entreprises sans précédent. Avec désormais quelques grands brasseurs mondiaux qui dominent l’essentiel du marché mondial (voir l’infographie ici). Le monde du vin européen était à des années lumières de telles stratégies. C’est peut être justement un verrou qui vient de sauter et devrait permettre un rattrapage. Avec des conséquences sur des paysages qui témoigneront de cette industrialisation. Monotonie paysagère, et diminution drastique du nombre d’exploitants dans les vignobles les moins valorisés…

Désolé de vous accabler, mais voilà ce que cela peut donner en Australie, dans la région du Riverland. Ça rappelle un peu la Beauce, non ?

Parcelles démesurées, région du Riverland (Australie du Sud).

Des « fermes des mille vignes » risquent bien d’apparaître*.


 

* : le nombre de ceps de vignes sera bien sûr sans commune mesure. Pour une exploitation de 100 ha, on peut facilement atteindre les 500 000 pieds.

Barbaresco !

Oui, il faut continuer à aller en terrasse. Oui, il faut continuer une French way of life si importante aux yeux du monde. Oui, il faut continuer à boire du vin.
Et pour tourner en dérision les barbares, boire du vin du Piémont italien, du Barbaresco.

Vignoble de Barbaresco. Prendre du bon temps en sirotant un excellent verre de vin devant un superbe paysage…

Et faire comme le Bacchus buvant de Reni Guido.
Boire ce vin à l’excès et le pisser en flux continu !


Vers 1620, huile sur toile, 72 × 56 cm, Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde.

Le vin a déjà été confronté à la barbarie. Les Grecs qualifiaient même de « barbares » ceux qui ne buvaient pas de vin, ou alors le buvaient sans y mettre d’eau. Le vin est civilisation.

Habituellement, je tempérerais aussitôt mon propos, rappelant que c’est le cas pour d’autres boissons ou mets, et que cela vient très largement d’une construction historique et nationale. Mais là, non.

Rappelons avec Roland Barthes dans ses Mythologies (1957) ce qu’est le vin :

Le vin est senti par la nation française comme un bien qui lui est propre, au même titre que ses trois cent soixante espèces de fromages et sa culture. C’est une boisson-totem (…).

Plus loin :

Savoir boire est une technique nationale qui sert à qualifier le Français, à prouver à la fois son pouvoir de performance, son contrôle et sa sociabilité. Le vin fonde ainsi une morale collective (…).

Et comme le rappelle avec John Oliver (HBO), difficile de s’attaquer à tout cela.


[une version sous-titrée en Français ici]

Les symboliques du vin sont riches.

Le vin est séduction.


Édouard Manet, Chez le Père Lathuile, 1879, huile sur toile, 92 × 112 cm, Musée des beaux-arts de Tournai.

Le vin est fête.


Jean-François de Troy, Le Déjeuner d’huîtres, 1735, Huile sur toile, 180 × 126 cm, Musée Condé, Chantilly, France

Le vin est joie.


Leonetto Cappiello (1875-1942), « Buvez du vin et vivez joyeux« , 1933.
Lithographie éditée par le ministère de l’agriculture.

Le vin est érotisme.


Leopold Metlicovitz, Affiche pour Ramos Pinto.

Le vin est amour.

Bacchus protège les amants ;
Il attise des flammes
Dont il est lui-même embrasé.

Ovide, L’art d’aimer.

Le vin est Charlie.


Charlie Hebdo – Wolinski – Château Barrail des Graves.

Séduction. Fête. Joie. Érotisme. Amour. Charlie.
Le vin est culture.


À lire :

Pinçon, Jean-Marie, 2007, Le Champagne dans l’art, Paris, Thalia Edition.
Miret i Nin, Montserrat, 2005, Le vins dans l’art, Grenoble, Glénat
Eros Baccus. L’amour et le vin, 2014, Editions HumuS.

Moulin-à-Vent : des vendanges avec le sourire

Excellente petite vidéo (time-lapse, ou projection accélérée) faite par le domaine du Château du Moulin-à-Vent dans le Beaujolais.

Des vendanges faites le 2 septembre 2015, sur une parcelle dénommée Le Champ de Cour.
Le domaine se trouve dans la commune de Romanèche-Thorins, dans l’Appellation d’Origine Contrôlée Moulin-à-Vent. Un des dix crus du Beaujolais.

Visiblement, la vendange est effectuée tôt le matin (le soleil est encore bas dans l’horizon) de manière à profiter de la fraîcheur et conserver les arômes des raisins. Elle est faite à la main, gage de sélection des meilleures grappes. Une course contre la montre est alors engagée pour amener rapidement la récolte au domaine (9 mn plus tard nous dit-on), sélectionner les raisins sur une table de tri, avant de les presser.

J’espère que l’on pourra voir la suite du processus de vinification.

Amazon, le vin et les pendaisons de crémaillère

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Depuis le 23 septembre dernier, Amazon-France a ouvert une épicerie en ligne. Un « rayon » vin est proposé aux internautes. Rien de très surprenant à cela, l’entreprise le fait déjà aux États-Unis depuis 2012 (après plusieurs échecs), et en Chine depuis peu. « L’arrivée se veut discrète, mais constitue une violente secousse pour la distribution traditionnelle » écrit Morgan Leclerc sur le site LSA. C’est peut-être vrai pour les boîtes de conserve ou l’alimentation bébé, cela reste à démontrer dans le domaine du vin. Ou alors, Amazon va devoir faire de sacrés progrès…

Pourquoi ? Tout d’abord parce qu’il n’y a aucun système de classement des vins par régions. Il faut donc utiliser le moteur de recherche. Vous cherchez un vin de Tokaj ? Impossible de trouver, le site vous propose des livres ou des posters. Et pourtant, il y a bien des références. Afrique du Sud ? C’est seulement sur la 2e page de recherche que vous trouverez une bouteille perdue au milieu des sachets de thé. En tapant « Languedoc », seulement quelques références apparaissent, sans que l’on comprenne bien ce qui apparaît sur près de 600 vins de cette région… Pas certain que cela motive les amateurs de vin.

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

D’autant que l’on se rend rapidement compte que l’on a affaire à un algorithme qui ne doit pas y connaître grand chose dans le domaine du vin… On se demande même s’il y a un être humain un tant soit peu connaisseur derrière ! Du calvados apparaît au milieu des vins (rappelons à Amazon que c’est une boisson faite à base de jus de pomme distillé), tout comme des boissons aromatisées « à base de vin » (on est à la limite de la légalité, la grande distribution doit séparer ces boissons du vin proprement dit dans les étals), ou pire, l’utilisation de termes protégés par la loi. Un « bordeaux blend » pour un vin néo-zélandais… pas certain de que le CIVB apprécie.

 

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Ou encore un « Pinot brut rosé Champagne » allemand. Quand on sait combien les Champenois sont chatouilleux quant à l’utilisation de ce terme, nul doute qu’Amazon va devoir corriger sa copie.

Les erreurs viennent tout simplement, au delà de la négligence, de la traduction automatique. Un domaine Moss Wood devient un « Moss Vale bois ruban ». Un Lion’s Pride est rebaptisé « Fierté Réserve 2013 sec du Lion ». Les accents français sont bien délicats à gérer : la cuvée Les Crès du domaine Borie les Vitarèles finit par ressembler à un vin tchèque…

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Le plus amusant, et ce peut-être une bonne idée d’achat si vous célébrez une pendaison de crémaillère, un Paringa Estate devient un « Paringa immobilière ». Et oui, estate se traduit par domaine…

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Mais il est aussi des lacunes culturelles ! Un cognac « grande champagne » n’est pas un vin de Champagne ! Et c’est pourtant là qu’on le trouve…

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Les AOC ont leurs subtilités qu’Amazon méconnaît. L’Entre-Deux-Mers devient :

Source : copie d’écran du site Amazon.fr (le 28 septembre 2015).

Bref, tout cela ne paraît pas très sérieux. Cela provient tout simplement de l’agrégation de catalogues qui sont ceux des fournisseurs d’Amazon. Ce qui explique la géographie de leur approvisionnement. On pourra facilement trouver des vins anglais dans la catégorie des vins pétillants ; ils proviennent d’un fournisseur situé au Royaume-Uni. De nombreux vins ont leur année d’élaboration indiquée sous la forme « 2014er », parce qu’ils sont au catalogue d’un magasin allemand.

Les vins pétillants sur Amazon.fr
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Champ_Mousseux

De là provient aussi l’importance relative données aux vins du Sud-Ouest et du Languedoc-Roussillon ; ils sont proposés par deux fournisseurs spécialisés dans ces vins.

Les vins tranquilles français sur Amazon.fr
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Vins_tranquilles

Aussi l’offre ne cesse-t-elle de s’étoffer. À mesure que de nouveaux magasins ou négociants sont agrégés à la base de données, le nombre et l’origine des vins varient. Je ferai sans doute une nouvelle carte un jour, si Amazon facilite la tâche des consommateurs en classant ses vins par régions et pays. C’est sans doute le moins que l’on puisse attendre d’un tel site.

Les vins tranquilles du monde sur Amazon.fr
[Cliquer sur la carte pour l’agrandir]
Vins_monde

En espérant aussi que l’offre devienne plus exotique. C’est à mon sens ce qu’il y a de plus frustrant dans ce que l’on peut trouver sur Internet : la géographie des vins proposés est somme toute bien banale au regard de ce que ce médias pourrait permettre. J’écrivais déjà en 2009 : « Internet devrait insuffler une nouvelle modernité dans le monde du vin. Tant en ce qui concerne l’approvisionnement en crus issus de la planète entière, qu’en ce qui concerne les connaissances que le web marchand pourrait apporter. L’interactivité que permet le média plaide dans le même sens. Fort paradoxalement, dans la dialectique entre le caractère novateur du Net versus le monde plus feutré et plus classique du vin, le second semble l’emporter. » Je concluais d’ailleurs mon article ainsi : « Bref, un goût amer perdure lorsque l’on s’intéresse à la vente de vin par Internet et aux novations que le média pourrait introduire. A ce jour en tout cas. ».

Il n’est pas certain que la situation ait beaucoup évolué depuis.
Hélas.

 


 

Méthodologie : Dépouillement de 43 pages sur 51 à la date du mardi 29 septembre (soit 1279  vins sur approximativement 1500 ) pour les vins tranquilles français et étrangers. Dépouillement exhaustif des vins pétillants à cette même date (144 vins).