Réchauffement climatique : peur sur la vigne (1)

Vallée de Limari (Chili), été austral 2015, je traverse le vignoble, quand soudain quelque chose arrête mon regard dans le paysage. Aux côtés de rangées de vignes verdoyantes se trouvent des vignes en piteux état.

Leur feuillage a presque disparu.

Les ceps ont tout l’air d’être morts.

Ils sont abandonnés. Alors même que les pieds donnent l’impression qu’ils ont été plantés il y a quelques années seulement.

Je ne connaîtrai la raison qu’un peu plus tard : les producteurs n’ayant plus suffisamment d’eau pour irriguer toutes leurs vignes, ils choisissent sciemment de laisser mourir certaines d’entre-elles. Une explication que confirme la Viña Maipo dans une interview. Une image choquante, à laquelle nous ne sommes pas habitués, confortés dans notre idée que nos capacités techniques parviennent à maîtriser tout l’espace dans lequel nous vivons. Ne suffit-il pas d’amener de l’eau pour transformer la région la plus ingrate en pays de Cocagne ? Ce fut le cas hier en Afrique, aujourd’hui en Chine (avec le barrage des Trois-Gorges par exemple). C’était ainsi mettre fin à l’insécurité ancestrale des populations face à la sécheresse, comme la décrivait John Steinbeck dans son roman Au dieu inconnu (1933).

Revenons aux vignes mortes. Voilà bien une terrible manifestation du réchauffement climatique. Elle est certes moins brutale et destructrice que les cyclones tropicaux, comme Pam qui a dévasté l’archipel des Vanuatu, mais sa violence s’inscrit dans la durée. La vallée de Limari est affectée depuis plusieurs années par une sécheresse dramatique, qui vient d’ailleurs d’être stoppée par des pluies diluviennes tout aussi inquiétantes. L’avenir paraît sombre. Nous sommes entrés dans l’Anthropocène.

Source : Greenpeace.

Le dépérissement de ces vignes témoigne en effet des changements globaux qui affectent notre planète et dont nous portons la responsabilité. La vigne est ainsi considérée comme une sentinelle qui nous alerte de modifications souvent difficile à percevoir au quotidien, et pourtant déjà bien présentes. L’ONG Greenpeace avait fait poser des gens nus dans le vignoble bourguignon pour attirer l’attention du grand public et des politiques sur la question du réchauffement climatique. Une équipe de chercheurs avait fait le buzz sur Internet en postant une vidéo anxiogène, montrant la disparition future de nombreux vignobles parmi les plus réputés. Le vignoble bordelais, la vallée de la Napa (Californie), ou la vallée de la Hunter (Australie) seraient condamnés à disparaître. Je reviendrai sur cette vidéo plus loin.

Il est indubitable que la vigne enregistre les modifications du climat. Déjà Emmanuel Leroy Ladurie utilisait les dates de vendanges pour démontrer des oscillations climatiques et notamment caractériser le « Petit âge glaciaire ». L’actuelle avancée des dates de vendanges qui caractérise de nombreux vignobles de par le monde est impressionnante : en une cinquantaine d’années, les vendanges du Château Haut-Brion ont par exemple reculé d’un bon mois.

Les dates de vendanges au Château Haut Brion
Source : Château Haut-Brion.

Les effets du réchauffement climatique se perçoivent aussi en termes de répartition spatiale. Jancis Robinson s’étonne des nouveaux vignobles qui entrent sans cesse dans son Atlas. Aux vins norvégiens ou hollandais répondent les difficultés des vignobles australiens. « Je me demande qui sera le premier à planter des vignes au Pôle Nord ou au Pôle Sud« . écrit-elle.

Un exemple de ce que pourrait être les évolutions du climat de l’Ouest américain. Source : Jones, 2007.

De nombreux scientifiques tirent bien sûr la sonnette d’alarme en suggérant que des vignobles vont soit disparaître, soit être profondément menacés et par la même occasion devoir réagir. Parmi les études sérieuses, citons celles de Gregory Jones ou plus récemment celle dirigée par Hervé Quesnol.

Tous s’accordent sur une avancée des stades phénologiques de la vigne. C’est-à-dire que le débourrement, la véraison ou encore la floraison sont avancés dans la saison. De multiples paramètres, observés aussi bien par des caméras que par des stations météorologiques, analysés grâce à de multiples techniques (analyses physico-chimiques, statistiques, modèles numériques, etc) sont déployés pour comprendre l’évolution des climats dans les régions viticoles.

Station météo du Château Lafite (Pauillac, Médoc).

Le constat est sans appel. « (…) Plusieurs régions européennes risquent de basculer d’un type de climat à un autre d’ici la fin du XXIe siècle, ou de se trouver dans une position délicate de « limite climatique », par exemple le Val de Loire, la région bordelaise et la Champagne. » (Changement climatique et terroirs viticoles, p. 114). Selon certains scénarios, le climat champenois pourrait même ressembler à ceux qui existent actuellement à Santiago du Chili ou dans la vallée de la Napa (ibid., p. 154).

Sur le bassin de la Loire par exemple, une tendance « à une diminution de l’acidité totale et à une augmentation de la teneur en sucre est observée. (…) Par conséquent le degré d’alcool probable a augmenté de 10° à plus de 12,5° pour le cabernet franc et d’environ 10,5° à plus de 12° pour le chenin. (…) Ces changements dans la composition des baies se traduisent dans la qualité des vins produits » (ibid., p. 176).

Au total, le « comportement de la vigne a été influencé par ces changements climatiques, ce qui se traduit par une avancée des dates de vendanges, accompagnée d’une augmentation de la teneur en sucre et une diminution de l’acidité des raisins » (ibid., p. 188).

 

Soit. Mais cette phrase induit un nouveau type de questionnement.

Une augmentation de la teneur en sucre et une diminution de l’acidité des raisins : n’est-ce pas justement ce que l’on a reproché au critique Robert Parker de provoquer du fait de ses notations ? Ne lui a-t-on pas reproché, du fait de ses goûts, de pousser les viticulteurs à produire des vins en surmaturité (donc beaucoup moins acides) avec des arômes de compote ou de confiture plus que de fruit ? N’est-ce pas ainsi que l’on a qualifié la parkerisation de vignobles comme Bordeaux ?

Souvenons-nous du commentaire de Michael Broadbent dans le documentaire Mondovino (2004) :

« (…) Je peux vous donner un exemple précis : Château Kirwan, des Schyler. Ça ne se vendait pas très bien. Ça n’a jamais été un vin très excitant.
Arrive Rolland.
Le vin n’est plus identifiable par son terroir comme un Château Kirwan. Mais ça se vend. Bon sang, qu’est-ce qu’on peut dire ? Parce que les vins sont plus riches, plus doux, avec des tanins soyeux. Davantage au goût du plus grand nombre. Je ne me souviens plus de son 1er millésime. Mais j’ai compris ce qui se passait. (…) Tout à coup, Parker a donné 94 points à Kirwan! Ou je ne sais plus quelle note. Ce qui a enchanté les Schyler !
 » (Citation vers 1 h 06 mn du documentaire).

Les vins alsaciens sont-ils moins acides uniquement parce que le climat se réchauffe ?
Colmar, Alsace.

Et si ses manifestations du réchauffement climatique étaient aussi à mettre en relation avec des pratiques sociales et culturelles ? Et si notre goût du vin entraînait des modifications que nous attribuons trop facilement au réchauffement climatique ? Les dates de vendanges ne seraient-elles pas, aussi, corrélées à ce que nos sociétés demandent comme types de vin ?

À suivre…

AVA « Rocks district » : divergences de vues, différences de culture

Vignoble dans la région de Walla Walla, les Blue Mountains en arrière-plan

Un nouveau territoire viticole de qualité vient d’être proposé à l’autorité de régulation américaine (la TTB) : l’American Viticulture Area (AVA) « Rocks district of Milton-Freewater » dans la région de Walla Walla (à la frontière entre les États de Washington et d’Oregon, au Nord-Ouest des Etats-Unis).
La manière dont il est pensé ainsi que la réaction de certains protagonistes sont intéressantes pour illustrer les différences de conception de territoires viti-vinicoles entre le Nouveau Monde et l’Ancien. D’autant que l’un des principaux acteurs, Christophe Baron du domaine Cayuse Vineyards, est Français (champenois pour être précis).

Une parcelle du vignoble Cayuse

Il est à l’origine de l’intérêt que portent les producteurs de la région pour un ancien cône de déjection d’un cours d’eau qui drainait de proches montagnes, les Blue Mountains. Le sol est donc constitué d’un pavement de galets de basalte roulés, les fameux « rocks ». Ils rappellent bien évidemment le vignoble de Châteauneuf-du-Pape. D’anciennes terrasses du Rhône y ont en effet laissé de gros galets roulés qui font la particularité de cette Appellation d’Origine Contrôlée. On en verra des images ici (faire également attention à la bouteille, je reviens dessus plus loin) :

Source : Fédération des Producteurs de Châteauneuf-du-Pape

Ceux-ci sont réputés pour permettre un allongement de la saison végétative des ceps de vigne : la pierre capte l’énergie solaire toute la journée avant de la restituer aux plantes pendant la nuit. Le printemps est avancé, alors que l’automne peut être retardé du fait de cet effet particulier. Les vignes bénéficient du micro-climat particulier ainsi généré. Le principe est le même à Walla Walla.

Les galets roulés en basalte, vignoble Cayuse

Le Nord-Ouest des États-Unis connaît un essor remarquable des plantations en vigne. Alors que la production n’y était qu’anecdotique encore il y a peu, avec un seul domaine important aux portes de Seattle (chateau Ste Michelle), les États d’Oregon et de Washington deviennent des régions très en vogue aux États-Unis, notamment pour leur pinot noir. Ce dernier État ne compte que 19 wineries en 1981, plus de 160 en 2000, et aux alentours de 700 en 2012.

Et comme pour de nombreuses régions viticoles dans le monde, à mesure que la qualité progresse, les producteurs cherchent à individualiser les espaces viticoles. Les Côtes-du-Rhône ont par exemple donné naissance a de nombreuses sous-appellations (Gigondas en 1973, Vacqueyras en 1990), ou appellations villageoises (Beaume-de-Venise en 2005). Les États-Unis connaissent un processus similaire d’identification d’espaces avec des vins aux qualités particulières. C’est là que l’approche devient différente pour créer des sous-régions viticoles.

Les Appellations d’Origine Contrôlée (AOC) méridionales du Rhône

En toute logique, les régions viticoles françaises peuvent se fragmenter en territoires plus petits au sein d’une AOC préexistante à condition de mettre en place des normes de production plus restrictives. Elles s’appuient de ce fait sur des terroirs précis et circonscrits. Ce qui veut dire que les producteurs ont l’accord de l’INAO à condition de démontrer que leurs vins expriment une typicité particulière. Celle-ci renvoie non seulement à des particularités physiques qui proviennent du sol et du sous-sol (la roche-mère, encore dite substratum), de l’exposition ou encore du drainage, mais aussi des pratiques des viticulteurs (rendements limités, cuvaisons plus longues, élevage dans la durée par exemple).

Il leur faut donc prouver qu’il y a bien matière à créer une nouvelle AOC, un échelon de village par exemple, en montrant qu’ils ont le savoir-faire adéquat. Et que leurs vins ne ressemblent à aucun autre vin. Cela nécessite des années de travail pour arriver à un tel résultat. Il s’inscrit dans une démarche collective ; les producteurs se réclament d’un territoire qui donnera son nom au nouveau vignoble. La bouteille particulière de l’appellation Châteauneuf-du-Pape traduit bien cette appartenance. C’est par conséquent une communauté de viticulteurs, situés dans un espace donné, qui cherche à obtenir une nouvelle appellation. J’ai déjà évoqué cette logique de vins de terroirs dans des articles précédents.


La bouteille officielle de Châteauneuf-du-Pape (Source : Fédération des Producteurs de Châteauneuf-du-Pape)

Ceci explique le fait que la France possède désormais plus de 450 AOC, en fait réparties entre 9 bassins de production. C’est le résultat d’un processus qui commence en 1935 avec la naissance des premières AOC et continue depuis avec l’élévation qualitative des vignobles français.

Les Bassins viticoles français. Source : DGCCRF

La logique est bien différente aux États-Unis. Preuve en est l’exemple du Rocks district.

Les pratiques viti-vinicoles ? Elles sont très récentes, Christophe Baron s’installe dans le secteur en 1996. Et depuis, les producteurs ne cessent de tester de nouvelles techniques (dont la biodynamie depuis peu) ou de nouveau cépages (trempanillo par exemple). Ils sont donc encore en pleine recherche de ce que peuvent être leurs vins. C’est le côté excitant des vignobles du Nouveau Monde, marqués par un débordement d’énergie. Impossible en tout cas de parler ici d’une typicité particulière. Elle n’est d’ailleurs par recherchée : aucune pratique n’est figée dans cet espace, il est possible de produire du vin blanc, rouge, ou même effervescent. À chaque producteur de choisir ce qu’il souhaite produire, avec le cépage de son choix. Au contraire de l’INAO, le TTB n’intervient pas en ce qui concerne les normes de production. C’est le marché, via des prescripteurs comme la presse, qui décide de la qualité des vins.

La communauté de producteurs ? Il n’est pas certain qu’elle existe à proprement parler, même s’il semble qu’il y ait des échanges et une entraide entre les différents acteurs. Elle est de toute façon bien récente. Et de ce fait, aucun usage ancien ne soude les viticulteurs. Peu de wineries utilisent d’ailleurs l’AVA Walla Walla Valley car elles s’approvisionnent souvent en raisin en dehors de la région, en particulier plus en amont vers Yakima. On se souviendra de la winery Corvus que j’avais évoqué ici.

Les limites territoriales ? Il s’agit moins d’un territoire (et donc d’un ensemble identitaire) que d’une délimitation correspondant à un sol particulier. Il n’est pas surprenant que le dossier soit porté par le géologue Kevin R. Pogue de l’Université de Walla Walla (Whitman College). Plus surprenant à nos yeux d’Européens, les producteurs peuvent se situer en dehors même de l’espace concerné. Ce qui serait strictement interdit en France (si l’on inclut l’aire de tolérance accordée par l’INAO).

Plantation de vignes en échalas, une nouvelle technique pour le vignoble Cayuse

Les vignes ? Alors qu’en France les appellations concrétisent des vignobles déjà existants, l’AVA Rocks fait figure de coquille vide si l’on se place dans une perspective européenne. Seuls 7 % de la superficie de l’AVA sont plantés pour l’instant (une centaine d’hectares sur les 1500). Dans une perspective américaine, c’est davantage une forme de confiance dans l’avenir. L’Europe s’appuie sur son passé pour construire son présent, l’Amérique part du présent pour imaginer l’avenir.

On comprend dès lors que le principal intéressé, Christophe Baron, ait pu proclamer qu’il ne revendiquerait pas l’appellation Rocks District pour ses vins. L’absence d’histoire de la région et le problème des limites spatiales paraissent rédhibitoire à ses yeux.

Une divergence de vue du fait d’une différence de culture ? Oui et non, Christophe Baron semble aussi préférer l’absence de toute réglementation – « Let the rocks be free » clame-t-il – et de démarche collective – « I’m playing by my rules ».

Paysages du vin : la vallée del Elqui (Chili)

Panorama de la vallée en direction du village de Pisco Elqui

Les paysages de la vallée del Elqui au Chili figurent certainement parmi les plus impressionnants au monde. Ce qui vaut à cette vallée d’être classée cette année comme 5e destination mondiale à visiter (sur 52… dont la Bourgogne, classée 15e, ou le canton de Vaud, 41e) par le New York Times. Le journal met l’accent sur les paysages nocturnes : le ciel étoilé est époustouflant, du fait de la faiblesse de l’humidité dans l’air qui permet une excellente visibilité. Le NYT évoque aussi les paysages liés aux activités viticoles et de maraîchage ; je reviens sur ce point.

Taille en pergola et filets de protection des vignes

J’ajoute volontiers les paysages sonores : la vallée est extraordinairement calme et silencieuse. Par moment, on entend seulement quelques oiseaux (aux cris déroutants pour nos oreilles d’Européens) et le vent… Le vent siffle à travers les filets qui servent à le freiner pour ne pas nuire aux cultures.

Le stupéfiant contraste entre la vallée et ses parois

La beauté des paysages provient de la force du contraste, plutôt rare dans le monde avec une telle intensité, entre des coteaux escarpés totalement arides et le fond de vallée irrigué. L’aridité est liée à un phénomène d’up welling, c’est-à-dire de remontée d’eau profonde et froide due au courant marin de Humboldt. Ceci provoque un phénomène de stabilité de l’air avec un anticyclone présent sur le proche océan, qui empêche quasiment toutes précipitations. Sauf quand le courant s’inverse, à l’occasion du phénomène d’El Niño. La vallée del Elqui est située non loin du désert d’Atacama, désert le plus aride au monde. Seuls des brouillards se forment quotidiennement l’été avant de se dissiper dans la matinée.

Carte des courants marins, le courant froid de Humboldt remonte le long des côtes du Chili et du Pérou

On remarquera que des phénomènes similaires, mais de moindres portées, touchent d’autres vignobles de l’hémisphère Sud (côtes de l’Afrique du Sud et de l’Australie occidentale) et Nord (Calidornie).

Les coteaux de granite, qui est souvent caché sous une épaisse couche de matériaux détritiques, forment des pentes remarquables

La pente très prononcée des coteaux participe de la beauté des paysages. La vallée pénètre directement à l’intérieur des Andes, encore actives tectoniquement parlant. Le village de Pisco Elqui est situé à près de 1300 mètres d’altitude, alors que les sommets qui l’environnent culminent aisément à plus de 3000 mètres. En outre, la faible végétation présente sur les parois renforce l’impression d’avoir des murs infranchissables autour de soi. D’ailleurs, nul chemin ne permet de les gravir. Il n’y a rien d’autre que des cailloux (du granite pour l’essentiel) ou quelques cactus…


Le village de Montegrande. A gauche, les installations d’une distillerie artisanale

Tout au contraire, la vallée fait figure de long ruban de vie. Plusieurs villages ou petites villes se succèdent les uns aux autres tout au long du cours d’eau ou sur de rares vallées affluentes. Bien entendu, l’eau est l’élément qui permet de donner à la vallée son aspect si verdoyant. La principale culture est la vigne. Les raisins sont utilisés pour produire des raisins de table, du vin, et du pisco. Il s’agit d’une eau-de-vie (aguardiente) dont le Pérou et le Chili se réclament. Les frontières ont coupé un vaste bassin d’approvisionnement sans doute orienté vers le port de Pisco (Pérou). L’historien chilien José del Pozo atteste de la fabrication d’eaux-de-vie dès le XVIe siècle dans le cadre de grands domaines coloniaux espagnols.


Jeunes vignes en pergolas. On voit bien la structure en carré qui permettra de soutenir les différentes branches des vignes. Avec de vieilles vignes, la couverture devient complète

La plupart des vignes sont taillées sous la forme de pergolas. Une ancienne technique qui permet de produire des gros rendements. Cela donne des paysages très verts lorsque les feuilles sont présentes ; elles forment un tapis végétal presque continu, perché en hauteur.
La taille Guyot commence à apparaître dans certains secteurs, comme autour de la Viña Falernia. Un signe de modernité pour obtenir des vins de meilleure qualité

La Viña Falernia en bas de la vallée del Elqui

Seule ombre au tableau, une grande misère sociale. Plus on remonte dans la vallée, et plus la pauvreté, sous toutes ses formes, paraît prégnante.

Puisse le tourisme parvenir à davantage développer la vallée.

Vin en vrac, idées en vrac… (2)

Les anciens chais de Bercy, ancienne plaque tournante du vin de négoce en France

Le monde du vin s’est manifestement bâti autour de cette idée qu’un vin de qualité est un vin en bouteille. La mise en bouteille à la propriété est un des points majeurs du rapport de force entre les négociants et les producteurs. On le voit avec le Château Mouton Rothschild, qui pour la première fois en 1924 dans le Bordelais, effectue la mise en bouteille au domaine. Seulement… Les Appellations d’Origine Contrôlée obligent à réaliser cette opération d’embouteillage dans l’aire de production, ce qui ne fut pas sans freiner l’industrialisation du secteur (on pensera au contraire à certains fromages très industrialisés, dont le « vrac » de lait a souvent une origine géographique bien large et permet des acteurs de toute autre dimension).

Car le vrac fut longtemps l’objet de toutes les suspicions. En termes de qualité d’abord, il faisait plutôt penser aux gros rouges du Languedoc-Roussillon, coupés avec des vins d’Algérie dans le port de Sète, avant d’être envoyés à Bercy. En termes de fraude aussi, la crainte que les produits soient échangés ou dénaturés fut longtemps un élément dépréciateur. La fraude sur les pinots noirs destinés au Red Bicyclette de l’américain Gallo s’inscrit dans cette longue histoire de tromperies, sans doute plus faciles à réaliser avant la mise en bouteilles (même si, on le sait, les faussaires peuvent être très imaginatifs). D’ailleurs, il y a toujours cette idée bien ancrée en nous que le vrac est techniquement plus facile à manipuler : l’article sur la désalcoolisation des vins américains fera grincer de nombreuses dents tant il va à l’encontre de nos conceptions sur la noblesse de cette boisson…

Source : Daily Mail, 18 Octobre 2007.

Et pourtant, le vrac présente aujourd’hui de nombreux atouts. Tout d’abord pour réduire les émissions de carbone d’une denrée désormais échangée aux quatre coins du monde. L’utilisation de bateaux pour le vrac permet des économies d’énergies qui sont d’une toute autre nature que les 65 grammes gagnés par bouteille de Champagne… Le fait que le vin puisse être mis en bouteille sur le lieu de consommation diminue notablement la pollution engendrée par le transport. Le supermarché anglais Tesco a mis en place un tel acheminement grâce à des barges qui remontent la rivière Mersey entre Liverpool et Manchester où se trouve le centre de conditionnement. Ceci permettrait d’économiser l’équivalent de 50 camions par semaine.

Un supermarché américain : le vin est présenté sous de multiples formes, contenants et volumes.

Des solutions commencent à faire leur chemin afin que les villes ne soient plus touchées par les incessantes navettes de camion qui approvisionnent les consommateurs. Bruges inaugure une petite révolution en mettant en place un système de pipeline pour la distribution de la bière dans les restaurants et cafés de la ville ! Ne pourrait-on pas imaginer quelque chose de similaire pour le vin ? Certes, de nombreux préjugés devront être éliminés.

On touche là un dernier point important de la question : le vrac permet de s’orienter vers d’autres conditionnements. Les Américains sont bien plus ouverts en la matière que nous ne le sommes. Les consommateurs sont moins marqués par la sempiternelle bouteille. Une étude du groupe américain Gallo montre une utilisation sans doute plus banale des « box ».


Source : 2014 Gallo Consumer Wine Trends

Fait suffisamment rare pour être noté, on peut voir un bag in box de chardonnay dans le 1er épisode de la série Breacking Bad, à l’occasion d’une fête entre amis. Ce qui renvoie bien au « large social gathering » (grande réunion entre amis) évoqué par le document ci-dessus.

Breacking Bad, épisode 1 saison 1 (vers 11 mn). Les femmes se servent en chardonnay, alors que les hommes boivent plutôt des bières.

La vente de vin au verre dans les restaurants – qui gagnent ainsi davantage d’argent à volume égal – entraîne aussi un renouveau du bag-in-box. Comme quoi, les frontières peuvent bouger.

Il nous faudrait réfléchir aux conditionnements et aux usages qui touchent le vin de demain. La question du développement durable sera de plus en plus prégnante dans le choix des consommateurs. Tyler Colman a déjà tenté de dessiner une carte des approvisionnements en vin les plus respectueux de la planète pour les États-Unis. Elle coupe le pays en deux : toute la façade Ouest du pays a tout intérêt à prendre son vin en Californie ou en Oregon ; les grands centres urbains atlantiques devraient privilégier l’Europe.

Ligne de partage entre les approvisionnements centrés sur la vallée de Napa ou le vignoble bordelais.
Source : Tyler Colman, Pablo Päster.

Or, cette carte est fausse : les vins de Bordeaux ne partent pas du port de Bordeaux, mais prennent souvent la route avant d’être envoyés par Rouen ou Rotterdam. Ce qui amoindrirait encore leur aire concurrentielle si l’empreinte carbone venait à être inscrite sur les bouteilles…
Ce qui risque bien d’être le cas tôt ou tard. Il vaudrait mieux anticiper.

Vin en vrac, idées en vrac… (1)

La coopérative de Loncomilla (San Javier, région de Maule, Chili), productrice de vins en vrac équitables

Le salon des vins en vrac (World Bulk Wine) s’est tenu il y a peu de temps… à Amsterdam (du 24 au 25 novembre 2014). Des exposants venus de différents pays s’y rencontraient, certains d’entre-eux bien surprenants pour qui s’intéresse au monde du vin. Un exposant malaisien, un autre belge, et 10 exposants moldaves… Cela témoigne probablement d’une nouvelle géographie de la vigne et du vin, et de dynamiques moins visibles à l’échelle du globe.

Origine des exposants du salon des vins en vrac

Le lieu dans lequel se tient le salon en dit beaucoup non pas sur la production mais sur le transport du vin. Amsterdam, une ville proche du 1er port européen, et actuel 4e port mondial, Rotterdam, par lequel une bonne partie du vin européen est envoyé dans le reste du monde. L’exposant malaisien est d’ailleurs spécialisé dans le fret à destination de l’Asie et particulièrement de la Chine. Le groupe belge travaille dans le domaine de l’embouteillage en plastique. Enfin, si la Moldavie est bien un pays anciennement producteur de vin, aujourd’hui 14e producteur européen, elle ne jouit pas d’une grande notoriété…

Autant d’éléments qui pourraient témoigner d’une certaine organisation mondiale de la production de vin. Certains pays ou régions viticoles à faible notoriété sembleraient se spécialiser dans le vrac. Les pays du Nouveau Monde ont assis une part de leur stratégie de conquête des marchés internationaux par le biais d’une production de vrac importante.

Part du vrac (« bulk ») et des bouteilles dans les exportations du Nouveau Monde

Source : Rabobank Industry Note # 468 – December 2014

C’est tout particulièrement le cas du Chili et de ses flux à destination de la Chine.

La géographie des exposants espagnols tendrait à accréditer cette idée. La présence écrasante – peut-être due à une initiative politique – de producteurs de la Mancha n’est pas fortuite. Premier vignoble européen avec près de 450 000 hectares, longtemps orienté dans la production de vins de masse, il produit des vins très largement issus du système coopératif avec une faible valorisation. Tout comme les Pouilles en Italie, ou le Languedoc-Roussillon.

Les exposants espagnols au World Bulk Wine 2014

La carte ci-dessous montre bien cette répartition mondiale des producteurs de vrac. Les pays du Nouveau Monde, mais aussi l’Espagne et l’Italie, se détachent nettement. La France privilégie la mise en bouteille (clic pour agrandir).

 

Carte_exports_vrac_JenksLes pays exportateurs de vin en vrac dans le monde

Dès lors, cette production de vin en vrac finit par prendre des allures de matière première ou de banale production marchande. Avec la libération des échanges et la suppression de très nombreuses frontières dans le monde – l’Australie vient par exemple de signer des accords de libre échange avec la Chine -, rien n’est plus facile que de s’approvisionner sur de multiples « spots ». Le cas est extrême, mais bien révélateur : la société 8th Estate Winery de Hong-Kong vend des vins dont les raisins viennent de l’État de Washington pour les 2007, de Toscane, du Piedmont et de Bordeaux pour les 2008, d’Australie (vallées de McLaren et de Clare) pour les 2010, de Bordeaux pour les 2011…

Un vin de syrah « produit » à Hong-Kong…

C’est donc une géographie très fluide qui se dessine sous nos yeux. Elle est loin de l’image très construite et stable qu’ont de nombreuses personnes en ce qui concerne le monde du vin. Le parallèle avec d’autres secteurs agricoles est tentant

Et pourtant, les origines du vrac ne sont-elles pas anciennes ? N’en trouve-t-on pas de nombreux témoignages, et ce depuis que le vin est échangé sur des distances importantes grâce à la marine fluviale ou maritime ? Le transport de vin en tonneaux, à moins que ceux-ci ne soient dûment identifiés comme venant de tel ou tel producteur, s’apparente au vrac actuel. Seule l’ampleur du phénomène et l’extension des destinations bouleversent la donne.

Bening Simon (vers 1483-1561), Le Marché de vin à Bruges.
Allemagne, Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Abteilung Karten und Bilder.

Ce sont plutôt les échanges de vin en bouteille qui forment l’exception d’un point de vue historique. Ils ont pourtant durablement impressionné notre regard.

À suivre…


 

20 mesures pour 2020

Le centre Loisium (Langenlois, Autriche) : un centre touristique cité dans le rapport.

Un nouveau rapport vient de paraître. Il ne porte pas seulement sur la vigne et le vin, mais pour la première fois cherche à agir « en faveur de la gastronomie et de l’œnologie françaises ». C’est au moins le 10e rapport sur le sujet depuis l’an 2000. Ce qui atteste d’un certain malaise, je ne vous surprendrai pas.

Existe-t-il d’ailleurs un domaine d’activité qui ait connu tant de rapports et d’études (on en trouvera la liste ici) ? Il est possible d’en douter. Ce qui témoigne d’un puissant pouvoir de lobbying du monde viticole auprès de certaines instances nationales voire européennes. Et bien sûr d’une part importante de création de richesses au sein de notre pays. Mais tout de même : s’il y a presque 3 fois plus d’étudiants à l’Université française (1,5 millions de personnes) que d’exploitants agricoles (600 000, pour seulement 70 000 viticulteurs), les premiers intéressent bien moins les rapports officiels…

Cette multiplication de rapports en dit long sur les incertitudes, les hésitations, et le choc que le Nouveau Monde a entraîné dans une planète des vins aux contours encore bien stables il y a une trentaine d’années. Un choc économique, mais plus encore un choc culturel.

Cliquer sur ce lien pour télécharger le rapport

C’est bien ce qu’évoque ce pré-rapport qui pose tout simplement la question de savoir « comment la cuisine et les vins français peuvent (…) ré-enchanter le monde ? » (p. 2). Vaste programme.

La réponse est complexe, et le rapport propose des analyses intéressantes qui dépassent bien entendu le strict cadre des vins : parmi bien d’autres propositions, publier un guide Michelin à l’échelle mondiale (proposition 5, p. 5), porter l’effort sur la formation initiale et continue (proposition 10, p. 7), en facilitant l’accueil de jeunes étrangers (proposition 20, p. 10) qui seront autant d’ambassadeurs de la gastronomie et des vins français.

En matière de tourisme, la proposition 14 demande « [d’] investir dans des hébergements hôteliers au milieu des vignes avec des lieux de discussion et des centres d’informations sur les vins » (p. 8). Ce qui permettrait sans doute de lever un blocage majeur en termes de fréquentation des vignobles. C’est tout particulièrement le cas dans le vignoble bordelais qui manque cruellement d’hébergements.

L’offre d’hébergement dans le vignoble bordelais

Mais justement, combien de touristes souhaitent-ils réellement dormir dans les vignobles ? Ne faudrait-il pas aussi tenir compte d’une réflexion sur des parcours, des destinations, depuis des villes emblématiques ? Avec la possibilité de rayonner autour de ces grandes villes ? Toujours à propos de l’exemple bordelais, je suis toujours impressionné de voir à quel point le Sauternais, bénéficiant pourtant d’une aura mondiale, n’est pas capable d’attirer de véritables flux touristiques. La réponse n’est-elle pas à chercher, aussi, dans ses liens à Bordeaux, Arcachon, voire même Paris ? Alors même que sur place, hormis quelques illustres châteaux, c’est plutôt le marasme qui règne.

Touristes dans un minibus dans la vallée de la Hunter (Australie).

La vallée de la Hunter en Australie, pourtant éloignée de près de 3 heures de route de Sydney, résout fort bien ce problème en proposant aux touristes une prise en charge directe depuis l’aéroport international. Tel n’est pas le cas à Bordeaux. Et il n’est pas certain que ce soit non plus le cas à Lyon, Strasbourg ou même Aix-en-Provence.

Enfin, le rapport propose, une fois encore, de s’inspirer du modèle du Nouveau Monde.
Marque et vin de cépage deviennent l’horizon indépassable des rapports sur le vin.

Copie d’écran du rapport, p. 9.

Joli paradoxe par rapport à ce qui est évoqué plus haut dans le document, puisqu’on désire « mettre l’accent sur la convivialité, l’authenticité, le terroir » (p. 3). Je doute que les marques et les vins de cépage aillent dans ce sens. Mais surtout, cette fascination pour le Nouveau Monde est bien dangereuse, elle ne mesure aucunement toutes les conséquences qu’il y aurait à industrialiser le monde du vin. J’ai déjà évoqué cette question (ici et ici, et dans un texte ). C’est un véritable choix de société ; il faudrait que nos élites en aient conscience avant de prendre des décisions dans tel ou tel sens.

Je suis donc loin d’être sûr qu’il s’agisse de ré-enchanter le monde avec des telles mesures. La domination française en matière de gastronomie et de vin provient de la puissance culturelle artistique et étatique acquise par la France sous la monarchie, au moins depuis Louis XIV, et longtemps prorogée par la République. Cela participait de la grandeur de la France.
Ce monde n’est plus.

Souper chez le prince de Conti au Temple, 1766, Huile sur toile par Michel Barthélémy Ollivier (1712-1784), Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. Le raffinement français dans toute sa splendeur.

En revanche, les préoccupations sociétales qui sont au cœur d’un probable ré-enchantement du monde sont oubliées : rien n’apparaît par exemple sur l’environnement dans ce rapport. Lorsque l’on se rendra compte à quel point le Nouveau Monde est en avance sur cette question en matière de vins, il sera sans doute déjà trop tard pour imposer nos normes. Car c’est bien ce que le Nouveau Monde est en train de faire, et cela dans tous les domaines.

Et il le fait avec une arme redoutable, son industrie cinématographique. Films et séries TV hollywoodiennes forment un soft power d’une influence remarquable. Répondre par un documentaire officiel (p. 10) – qui s’adressera à qui d’ailleurs ? – laisse tout de même rêveur…

 


CONSEIL DE PROMOTION DU TOURISME, 20 Mesures pour 2020 en faveur de la gastronomie et de l’œnologie françaises, Rapport d’étape, Rapporteurs : Alain Ducasse et Guy Savoy. En coopération avec Georges Blanc, Guy Martin et Guy Job (partenaire de Joël Robuchon) ; Coordination-rédaction : Philippe Faure, assisté de Pascal Confavreux.

Le bar à vin : un lieu emblématique des nouvelles consommations

Les bars à vin font désormais partie de notre environnement quotidien. Et pourtant, il y a peu encore, le géographe Gilles Fumey évoquait à leur propos un caractère « incongru ». Son étonnement provenait de ce que pour la première fois, le vin paraissait quitter la table pour être servi pour lui-même. C’était là rompre une tradition qui voudrait que la consommation du vin se fasse à table.

Jean-François de Troy, 1735, Le Déjeuner d’huîtres, Huile sur toile, 180 × 126 cm, Musée Condé, Chantilly, France.

Voire. Il y aurait beaucoup à dire sur la question. J’ai déjà évoqué ce tableau de Caillebotte qui montre le vin comme une boisson-alimentation. Celle-ci permettait aux ouvriers d’avoir un apport d’énergie tout en travaillant. Tout comme les poilus pendant la Grande Guerre. Boire du vin à table, en célébrant les accords mets-vins est sinon récent, au moins pendant longtemps réservé à une certaine élite.

Les bars à vin se sont en tout cas banalisés. L’histoire et la géographie de leur propagation dans le monde restent à écrire. Probablement venus des États-Unis, sans doute nés dans les petits restaurants italiens de la communauté américaine, ou encore inspirés des bars à tapas espagnols (à l’occasion de voyages fait par des Américains à Barcelone), comme le laisse sous-entendre le journaliste du New York Times Eric Asimov, les bars à vin sont désormais devenus un phénomène mondial.

Aussi paraît-il séduisant de les comprendre comme une porte d’entrée de la mondialisation dans nos villes… et dans nos verres. Dans nos villes : il serait intéressant de retracer leur apparition en France même. Gageons que le phénomène a dû commencer dans les plus grandes villes, et probablement à Paris, pour se propager dans le reste de la hiérarchie urbaine. Il n’est d’ailleurs pas certain que beaucoup de villes moyennes ou petites aient leur bar à vin. Ou pas encore.

Vignoble du Priorat (Catalogne, Espagne), une très ancienne région viticole aujourd’hui en plein essor du fait de la demande mondiale.

Dans nos verres : nombreux sont les bars à vins qui proposent des crus issus du monde entier. On trouvera aussi bien des vins provenant des régions traditionnelles, Bordeaux, Toscane, ou encore Jerez pour certains bars à vins anglais très spécialisés par exemple, que des régions au développement international plus récent et à présent à la mode. Priorat pour l’Espagne, Marlborough pour la Nouvelle-Zélande, Maipo pour le Chili.

Source : Grolière, C., 2014, p. 65. Données à partir de 52 enquêtes.

Dans nos villes et dans nos verres justement parce que les bars à vins s’adressent à l’une des franges de la population les plus ouvertes à la mondialisation. Étudiants et cadres ou professions intellectuelles supérieures semblent être les consommateurs les plus assidus. C’est bien ce que montre l’étude menée sous ma direction par Clémence Grolière dans un mémoire de Master 1 qui porte sur les bars à vin à Bordeaux.

Hebergeur d'image

L’étude se trouve ici : MemoireM1R_2014_ClémenceGROLIÈRE

Élément particulièrement intéressant de l’étude à mon sens, les bars à vin sont des lieux davantage fréquentés par les femmes que par les hommes.

Source : Grolière, C., 2014, p. 67. Données à partir de 52 enquêtes.

Ce sont donc bien de nouvelles manières de boire le vin qui émergent dans notre société et dans le monde. J’avais ouvert ce blog avec optimisme ; je continue dans cette voie. On s’inscrit bien dans une tendance dans laquelle le nombre de consommateurs.trices réguliers.ières ne cesse de diminuer, alors que le nombre de non consommateurs.trices s’accroît.

France Agrimer, Étude quinquennale 2010 sur la consommation de vin en France, 2010.

Les « occasionnels » deviennent par conséquent le groupe dominant au sein duquel les nouvelles tendances apparaissent. Elles reposent sur une consommation de plus en plus débarrassée de ses codes (la fameuse association met-vin qui propose sur de nombreuses contre-étiquettes d’associer tel vin avec un plat en sauce ou un gibier… que l’on mange bien rarement) pour privilégier un plaisir instantané (on glisse sur un autre standard, « on est sur le fruit », « une belle minéralité ») et plus fun (moins compliqué, plus jouissif, ne nécessitant pas de recourir à des connaissances presque ésotériques). Et surtout, le vin est au cœur d’une convivialité renouvelée, moins hiérarchique et plus horizontale.

Le compté de Mendocino (Californie), hier à l’ombre des prestigieuses vallées de la Napa et de la Sonoma, aujourd’hui en pleine effervescence.

Nous sortons d’une culture bourgeoise du vin, fondée sur une éducation qui privilégiait des vignobles-monuments (le classement de 1855 pour le Bordelais, que tout œnophile se devait de connaître sur le bout des doigts pour briller en société et asseoir son pouvoir), pour passer à une culture urbaine, cosmopolite, avide de nouvelles découvertes spatiales, souvent exotiques, parfois traversées à l’occasion d’un voyage. Colchagua (Chili), Mendocino (Californie), Montsant (Catalogne) deviennent par exemple les espaces les plus valorisés par cette nouvelle culture.
Pour peu que les producteurs soient attentifs à l’environnement et aux personnes travaillant sur le domaine ou vivant dans son immédiate proximité, et ils peuvent aisément briser les anciennes hiérarchies les plus établies pour apparaître sur la scène mondiale.

Tout le monde ne s’appelle pas Álvaro Palacios ou Eben Sadie, mais de profonds changements affectent bel et bien le monde du vin.


 

Référence :
Clémence Grolière, 2014, L’Émergence des bars à vin à Bordeaux et dans la Communauté Urbaine de Bordeaux. Localisation, Mondialisation, Consommation, Mémoire présenté en vue de l’obtention du Master 1 « Géographie Science de l’Espace et du Territoire », sous la dir. de Raphaël Schirmer, Université Bordeaux Montaigne, 88 p.


 

Un incubateur à wineries (Walla Walla)

L’incubateur à wineries, Walla Walla (État de Washington, USA).

Quoi de plus surprenant qu’un incubateur à wineries, c’est-à-dire à entreprises produisant du vin ? Alors que nous sommes habitués en Europe à penser le monde du vin en termes de disparitions des exploitations, ou de diminution des surfaces plantées (voire même d’arrachage), la région viticole de Walla Walla a développé un espace pour permettre la naissance et la stabilisation d’entreprises dédiées à la production et la vente de vin. Cette région est en plein essor viticole ; elle est passée de quelques hectares de vignes au début des années 1980, à 300 ha en 2000, et à près de à 800 ha aujourd’hui. Le nombre de wineries ne cesse également de croître, on compte désormais une centaine entreprises.

Comment fonctionne l’incubateur ? Les entreprises qui s’y installent ont un loyer réduit pendant 6 ans et bénéficient de la synergie créée par le cluster de wineries. Elles travaillent de concert, s’épaulent en ce qui concerne les techniques, ou encore bénéficient de la proximité de la ville pour la vente directe.

Les différences avec nos traditions sont assez impressionnantes. Nous pensons le monde du vin comme étant avant tout familial et paysan. Ici, il s’agit bel et bien d’entreprises ; elles peuvent acheter des raisins à un grape grower (littéralement celui qui produit les raisins).

Achat de raisins, mais vinification et élevage des vins sur place. Kontos Cellars.

Celui-ci peut d’ailleurs être situé relativement loin du lieu de vinification. Par exemple, l’entreprise Corvus achète ses raisins dans les environs de la vallée de la Columbia, à une distance assez importante de Walla Walla.

La winery Corvus achète des raisins produits à plus de 100 km de son siège.

Nous pensons aussi nos régions viticoles comme étant des espaces anciens et constitués, souvent depuis des siècles. Ici, tout est neuf : la viticulture était encore absente ou anecdotique il y a encore peu, nombreux sont les producteurs de fruits ou de légumes (oignons en particulier) qui se sont reconvertis du fait du succès du vin. Aussi les zones dédiées à la vigne se construisent-elles sous nos yeux. Tout d’abord à une échelle régionale, avec la mise en place des grandes AVA (pour une définition, voir ici), ensuite à une échelle plus locale avec la création de terroirs.

Parcelles de vignes dominant la plaine irriguées et traditionnellement vouée à l’arboriculture ou au maraîchage.

Par exemple, la découverte de terrasses alluviales constituées de cailloux, très proches de ce qui existe à Châteauneuf-du-Pape, incite les producteurs à créer une sous-appellation autour de ce milieu. Le succès rencontré par un producteur français installé à Walla Walla avec son vin Cayuse génère une effervescence autour de ce terroir (au sens très restrictif du terme).

Une ressemblance évidente avec le vignoble de Châteauneuf-du-Pape.

Enfin, et c’est sans doute un élément parmi les plus surprenants, les relations entre la ville et les campagnes – mais s’agit-il bien de campagnes au sens où nous l’entendons en Europe? – sont bien différentes. Presque tout part de la ville. Les wineries disposent fréquemment de locaux, en ville même, pour promouvoir leur vin. Certaines rues sont une succession de magasins dédiés au wine tasting et à la vente de vin.

De nombreuses boutiques de vin apparaissent dans les rues de Walla Walla.

Cela existe en France aussi, à Saint-Émilion ou Colmar, où certains producteurs sont présents en ville même. Mais le phénomène n’a pas l’importance qu’il prend aux États-Unis. Et la plupart des consommateurs n’imagine pas découvrir le vin d’un producteur autre part que sur l’exploitation même, à proximité des ceps. À l’inverse, certaines wineries n’ont même pas de vignes autour d’elles (on regardera ici l’exemple de Long Shadows), celles-ci pouvant se trouver bien plus loin. La relation à l’espace, et la façon de percevoir le monde du vin, sont bien différentes.

On ne s’étonnera donc pas que la ville puisse donner naissance à des entreprises produisant du vin, sans que des vignes n’y soient rattachées, et sans que l’on puisse même les percevoir. Un autre monde.

Cet incubateur pourrait-il servir de modèle à transposer en Europe de façon à redonner une dynamique à certaines régions viticoles ? Cela semble difficile au premier abord, notamment pour les différences culturelles qui ont été évoquées ci-dessus. En outre, le réseau scolaire agricole permet d’assurer la formation des futurs professionnels du CAP à l’école d’ingénieur en passant par le lycée viticole. La personne qui s’installe possède déjà un bagage technique. Enfin, une bonne partie des installations se fait en reprenant des fermes ou des terres préexistantes.

Mais tout de même, l’idée n’est peut-être pas à éliminer immédiatement. En matière de développement touristique notamment. Et en ce qui concerne les exploitations viticoles, ne pourrait-on pas imaginer que certaines jeunes exploitations ne s’installent directement en ville ? Mise en place de circuits courts, création d’une clientèle, et animations oeno-touristiques diverses permettraient de créer des liens forts entre des producteurs et leur nouvelle clientèle.

Ne pourrait-on pas rêver, à Bordeaux, Lyon ou Nantes, d’une rue dédiée au vin ?


 

Paysages du vin : la Wachau (Autriche)

Le village d’Unterloiben (Autriche) sur les rives du Danube.

Le vignoble de la Wachau représente l’une des dernières avancées vers l’Est d’une viticulture de qualité ancienne et établie en Europe. Il n’est guère que le vignoble de Tokaj (Hongrie) qui connaisse une position plus orientale encore.
Sans doute est-ce lié aux conditions naturelles qui deviennent limites pour obtenir une maturité suffisante des raisins chaque année. D’ailleurs, seules les pentes les mieux exposées portent en théorie des vignes. La rive droite du fleuve, beaucoup plus plane, est bien moins plantée.

Vue du Danube depuis la forteresse de Spitz : rive gauche, des terrasses viticoles ; rive droite, des vignes seulement quand la vallée s’ouvre.

À l’inverse sur la rive gauche, c’est tout un système de terrasse qui se développe au dessus des villages. De magnifiques paysages, classés par l’UNESCO, apparaissent alors.

Réseau de terrasses viticoles (Splitz)

La ligne de villages qui s’étendent le long du Danube donne, comme souvent dans les régions viticoles, une impression de vie intense qui contraste avec les plateaux ou les massifs forestiers plus austères qui les bordent. L’architecture participe de cette ambiance, avec des représentations de Bacchus ou des ornementations diverses en relation avec la vigne ou le vin. La vallée a favorisé la propagation de courants artistiques ou architecturaux venus de la ville de Vienne toute proche.

Représentation de Bacchus sur l’église de Dürnstein.

Le village d’influence baroque de Dürnstein.

Mais là n’est pas tout. Il faut sans doute évoquer la volonté de marquer un territoire par des éléments culturels forts, dans un espace longtemps convoités par de multiples puissances, et notamment par l’Empire Ottoman. La Wachau appartient à ces régions européennes souvent disputées ; la présence de multiples monastères est symbolique de cette volonté d’arrimer ce morceau d’espace à la Chrétienté.

L’abbaye de Melk, une abbaye bénédictine fondée au XIe siècle.

La vigne est la matérialisation culturelle et paysagère de ce rapport de force, comme une forme d’artéfact géopolitique. Elle a perduré dans le temps. Elle s’est enracinée dans les mentalités.

Ce qui n’est pas sans rappeler ce qu’évoque le géographe Augustin Berque à propos de l’île d’Hokkaidô : si les Japonais ont développé la riziculture sur cette île froide située en dehors des limites habituelles (pour ne pas dire « naturelles »…) du riz, c’est pour des raisons coloniales (intégrer cet espace au Japon, au détriment de la minorité Aïnou), esthétiques (importance symbolique du paysage de rizière), et culturelles (alimentaires en particulier).

Il en va de même avec la viticulture, dont les limites n’ont rien de naturel. La propagation de la vigne et du vin est en relation étroite avec des phénomènes historiques, culturels, sociaux, géopolitiques, etc… dont on a parfois oublié la signification même.

C’est bien ce que la mondialisation réalise sous nos yeux en dynamisant d’anciennes régions viticoles ou en développant de nouveaux espaces, aux États-Unis, en Amérique latine ou en Chine. Voire même en Europe, on l’a vu avec les vignobles de Barolo et Barbaresco.