Les paysages viticoles de l’île de Madère (Portugal)

La côte Nord de Madère, un lieu qui invite à la contemplation.

L’île de Madère présente de splendides paysages viticoles. Des pentes impressionnantes, la luxuriance de la végétation, de multiples parcelles étagées sculptant des coteaux entiers, ou encore une myriade de petites maisons blanches témoignant d’une forte densité humaine, contribuent à donner une impression de paysages fortement humanisés. Des paysages qui tranchent avec vigueur avec la platitude de l’Océan Atlantique, teinté d’un bleu vif ou d’un gris sombre en fonction des saisons, du temps qu’il fait, voire même des différentes façades de l’île.

Un coteau somme toute assez classique, avec des cultures diverses (maïs, céréales) qui peuvent coexister avec la vigne, elle-même parfois cultivée en cultura promiscua.

Madère est certainement l’un des vignobles qui repose sur des pentes parmi les plus prononcées au monde. Peut-être certains secteurs de la Moselle (Allemagne) ou du lac Léman (Suisse) atteignent-ils des angles similaires, mais jamais avec une telle extension. Des parois entières de la montagne sont aménagées pour porter des vignes. L’île volcanique est confrontée à un climat subtropical qui facilite la présence de pentes vertigineuses du fait d’une forte érosion. L’île est la plus grande d’un ensemble de volcans situés sur un « point chaud » lié à la tectonique des plaques. Son sommet, le pic de Le Pico Ruivo (« pic rouge ») atteint 1 862 mètres d’altitude, alors que le volcan aurait au total une dimension approchant les 5,5 km de hauteur, avec seulement le tiers émergé. Paradoxalement, ce sont moins les Alizés présents à cette latitude de 32° Nord qui apportent les pluies ; l’influence du courant froid des Canaries se fait sentir pour limiter les précipitations. Ce sont davantage les perturbations hivernales de Nord-Ouest qui frappent de plein fouet l’île et amènent des pluies. Et comme d’autres îles comparables, aux Antilles ou dans l’Océan Indien, elle accuse de ce fait un contraste prononcé avec une côte au vent (au Nord) et une côte sous le vent (vers le Sud). La première connaît des pluies assez continues dans l’année (sauf l’été), avec un maximum autour de 560 mm de précipitations (mais près de 1600 mm en altitude). La seconde connaît au contraire un phénomène d’abri, et présente à l’inverse un climat qui confine à l’aridité (autour de 400 mm).

Une image surprenante pour les amateurs de vins, des bananiers intercalés avec des vignes.

Les conditions climatiques et la pente induisent un étagement altitudinal assez prononcé des cultures. À telle enseigne que c’est probablement l’un des rares endroits au monde où la culture de la vigne côtoie celle de la banane. Alors que la première nécessite un climat relativement sec, la seconde s’épanouit au contraire dans des conditions plutôt humides. Elles se situent parfois côte à côte, reflétant le dénivelé exprimé par les conditions climatiques, avec davantage de fraîcheur en altitude. Mais surtout, les habitants de Madère ont contraint la nature. Un gigantesque système d’irrigation – les levadas – permet d’obvier à ces difficultés, et d’irriguer la vigne ou d’autres cultures. La vigne couvre donc une bonne part de l’île, sans trop tenir compte des conditions naturelles. C’est tout juste si une imperceptible différence apparaît lorsque l’on observe finement les vignes des deux côtes : au Nord se trouvent de petites haies mortes qui dépassent à peine le haut des cultures, offrant ainsi une protection au vent, alors que celles du Sud en sont démunies. Comme les vignes sont cultivées en pergola, les haies permettent en les entourant de former des blocs fermés qui protègent les grappes de raisin du vent.

La multiplicité des terrasses reflète l’atomisation du parcellaire, les propriétés paysannes sont minuscules

Enfin, tout un ensemble de terrasses permet de vaincre la pente. Constituées de murs de pierre sèche, elles reflètent le substratum en place, montrant les très faibles variations de roches sur l’île. Presque partout, c’est le règne du basalte et de ses teintes sombres. Et quel contraste avec l’habitat : quasi toutes les maisons sont badigeonnées à la chaux. Elles s’inscrivent ainsi dans un vaste ensemble d’îles atlantiques aux maisons blanches, depuis les Açores jusqu’à certaines îles du Nord de l’Europe. Sans doute l’un des phénomènes régionaux les plus impressionnants par son homogénéité. Seule la chaux offre sans doute la protection nécessaire pour vaincre une humidité presque constante. Les paysages alternent entre maisons isolées et gros bourgs littoraux.

Le village de São Vicente sur la côte Nord

Souvent situés sur des coulées de lave qui se sont perdues dans la mer, ils permettaient de relier tout l’île par cabotage. Le transport des barriques de vin une fois les vinifications terminées partaient en petits bateaux pour rejoindre Funchal, la ville-port principale. On a peine à imaginer les mouvements qui devaient être engendrés par ce petit cabotage après les vendanges ; ils devaient être d’une rare intensité. De là, les négociants continuaient les processus qui permettent au vin de devenir le vin de Madère, comme le chauffage du vin pour hâter son processus de vieillissement. Puis ils le vendaient au reste du monde, en direction de l’Angleterre ou de ses colonies ou des nouveaux États indépendants, en particulier les États-Unis d’Amérique.

De rares chais urbains persistent dans la ville de Funchal

En effet, un tel vignoble n’existerait pas si l’île n’avait pas servi de relais entre les continents européen et américain. Les bateaux qui traversaient l’Atlantique y faisaient escale pour se réapprovisionner en eau et en denrée avant la traversée. Les vins étaient consommés en Angleterre et aux États-Unis – avec souvent des bouteilles vieillies en mer, et marquées « retour des Indes » –. L’âge d’or du vignoble de Madère est donc passé. La fin de la navigation à la voile et les changements de consommation dans les vins (on consomme de moins en moins de vins fortifiés) laissent des cicatrices dans les paysages. Des friches apparaissent, témoignant d’un passé où le moindre coteau devait être exploité. Le vignoble est hélas en déclin, comme le sont à des degrés divers ceux de Jerez (Andalousie) et de Marsala (Sicile).

Bibliographie :

Guichard, François, 2002, « Notes sur les vignes et les vins de Madère », Sud-Ouest Européen, n° 14, pp. 121-126.

Hancock, David, 2009, Oceans of Wine. Madeira and the Emergence of American Trade and Taste, New Haven & London, Connecticut, Yale University Press, 662 p.

Huetz de Lemps, Alain, 1989, Les Vins de Madère, Grenoble, Glénat, 128 p.

La Grande Guerre et le vin

Le monument aux morts de Vertus (Champagne), Marianne et des grappes de raisin

La relation qu’entretiennent la Grande Guerre et le vin est relativement connue, tant à travers l’imaginaire qui fut créé par les Poilus autour de cette boisson, que par son absolue nécessité au moment de l’assaut. « Au combat (…), le pinard réchauffe les cœurs, donne du courage et suspend, un temps, l’épouvante qui s’empare de chacun au moment de l’assaut. Dans un conflit marqué par son extrême brutalité et l’expérience de la mort quotidienne, la transgression rendue par les nouvelles formes de guerre implique un état de désinhibition entretenu par l’alcool » écrit Christophe Lucand dans son remarquable ouvrage Le Pinard des Poilus. Toute une organisation est mise en place pour envoyer coûte que coûte du vin vers le front.

Ce qui l’est sans doute moins, ce sont les conséquences géographiques du conflit. Non pas tant les destructions occasionnées dans les vignobles mêmes – ce point est plutôt bien documenté, tout particulièrement pour la Champagne, qui connaît la terrible bataille de la Marne (5 au 12 septembre 1914) -, mais davantage en ce qui concerne la place du vin dans le roman national d’une part, et d’autre part dans ce qui touche à la constitution d’un premier ordre viti-vinicole mondial.

De nombreux villages du vignoble français, comme ici à Vayres (Gironde), ont été dramatiquement affectés par le conflit en envoyant des hommes au combat

Le vin devient la boisson nationale par excellence. L’Alsace et la Lorraine, dont les vignobles traduiraient bien le caractère « latin » de ces régions, réintègrent l’espace national. Et la boisson est érigée au rang de marqueur de civilisation, s’opposant aussi aux nations « barbares » buveuses de bière, de schnaps ou de vins industriels et frelatés. La Grande Guerre contribue à façonner l’identité française, et à donner au vin une place majeure dans sa définition. Jusqu’à faire de ce dernier, aux yeux du monde entier, un breuvage dont les produits les plus fins ne peuvent être que français. Le culte du terroir – mot français désormais repris dans le monde entier – se situe dans le prolongement de cette pensée, et représente aujourd’hui le nec plus ultra en termes de qualité.

D’ailleurs, à l’échelle internationale, la création de l’Office international du vin – qui deviendra l’Organisation Internationale de la Vigne et du Vin (OIV) – en 1924 contribue à véhiculer une manière française de faire le vin : celui-ci est produit au sein de territoires dûment délimités (les appellations d’origine, créées en 1919) et ne souffre pas de transformations industrielles (le vin, comme le stipule la loi Griffe de 1889 reprise par l’OIV, est strictement issu de raisins ou de moûts de raisin*).

OIV et WWTG, deux organisations pour le monde des vins

Les lendemains de la Première Guerre mondiale créent le monde multilatéral que nous avons connus jusqu’à présent dans le domaine du vin. Le bilatéralisme, et les accords entre pays ou entre blocs, est en train de gagner du terrain. En France même, le rapport Pomel (2006)avait ouvert la voie à l’aromatisation des vins par trempage de copeaux de bois. Et dans le monde, il n’est pas certain que la conception française du vin soit toujours celle qui rencontre le plus de succès. Le fait que les États-Unis d’Amérique aient quitté l’OIV en 2001 – et créés une organisation parallèle, plus libérale, le WWTG -, et que la Chine ne l’est toujours pas intégrée – le fera-t-elle un jour, alors qu’elle est déjà le7e producteur mondial ? – ne plaident pas en la faveur de l’institution de la rue d’Aguesseau (siège de l’OIV à Paris).

Certes, l’Ouzbékistan vient tout juste de la rejoindre…

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*Ce qui exclut tout ajout (de colorant, de sirop ou d’autres matières chimiques) ou toute macération (les vermouths ne sont plus de « vrais »vins…). Seul le sucre, permettant une chaptalisation des vins, n’a pas été interdit – sous l’influence des vignobles du Nord de la France placés au plus près de Paris – alors que l’irrigation est par exemple prohibée.

à lire :

Christophe Lucand, 2015, Le Pinard des Poilus. Une histoire du vin en Francedurant la Grande Guerre (1914-1918), Ed. Universitaires de Dijon, 170p.