20 mesures pour 2020

Le centre Loisium (Langenlois, Autriche) : un centre touristique cité dans le rapport.

Un nouveau rapport vient de paraître. Il ne porte pas seulement sur la vigne et le vin, mais pour la première fois cherche à agir « en faveur de la gastronomie et de l’œnologie françaises ». C’est au moins le 10e rapport sur le sujet depuis l’an 2000. Ce qui atteste d’un certain malaise, je ne vous surprendrai pas.

Existe-t-il d’ailleurs un domaine d’activité qui ait connu tant de rapports et d’études (on en trouvera la liste ici) ? Il est possible d’en douter. Ce qui témoigne d’un puissant pouvoir de lobbying du monde viticole auprès de certaines instances nationales voire européennes. Et bien sûr d’une part importante de création de richesses au sein de notre pays. Mais tout de même : s’il y a presque 3 fois plus d’étudiants à l’Université française (1,5 millions de personnes) que d’exploitants agricoles (600 000, pour seulement 70 000 viticulteurs), les premiers intéressent bien moins les rapports officiels…

Cette multiplication de rapports en dit long sur les incertitudes, les hésitations, et le choc que le Nouveau Monde a entraîné dans une planète des vins aux contours encore bien stables il y a une trentaine d’années. Un choc économique, mais plus encore un choc culturel.

Cliquer sur ce lien pour télécharger le rapport

C’est bien ce qu’évoque ce pré-rapport qui pose tout simplement la question de savoir « comment la cuisine et les vins français peuvent (…) ré-enchanter le monde ? » (p. 2). Vaste programme.

La réponse est complexe, et le rapport propose des analyses intéressantes qui dépassent bien entendu le strict cadre des vins : parmi bien d’autres propositions, publier un guide Michelin à l’échelle mondiale (proposition 5, p. 5), porter l’effort sur la formation initiale et continue (proposition 10, p. 7), en facilitant l’accueil de jeunes étrangers (proposition 20, p. 10) qui seront autant d’ambassadeurs de la gastronomie et des vins français.

En matière de tourisme, la proposition 14 demande « [d’] investir dans des hébergements hôteliers au milieu des vignes avec des lieux de discussion et des centres d’informations sur les vins » (p. 8). Ce qui permettrait sans doute de lever un blocage majeur en termes de fréquentation des vignobles. C’est tout particulièrement le cas dans le vignoble bordelais qui manque cruellement d’hébergements.

L’offre d’hébergement dans le vignoble bordelais

Mais justement, combien de touristes souhaitent-ils réellement dormir dans les vignobles ? Ne faudrait-il pas aussi tenir compte d’une réflexion sur des parcours, des destinations, depuis des villes emblématiques ? Avec la possibilité de rayonner autour de ces grandes villes ? Toujours à propos de l’exemple bordelais, je suis toujours impressionné de voir à quel point le Sauternais, bénéficiant pourtant d’une aura mondiale, n’est pas capable d’attirer de véritables flux touristiques. La réponse n’est-elle pas à chercher, aussi, dans ses liens à Bordeaux, Arcachon, voire même Paris ? Alors même que sur place, hormis quelques illustres châteaux, c’est plutôt le marasme qui règne.

Touristes dans un minibus dans la vallée de la Hunter (Australie).

La vallée de la Hunter en Australie, pourtant éloignée de près de 3 heures de route de Sydney, résout fort bien ce problème en proposant aux touristes une prise en charge directe depuis l’aéroport international. Tel n’est pas le cas à Bordeaux. Et il n’est pas certain que ce soit non plus le cas à Lyon, Strasbourg ou même Aix-en-Provence.

Enfin, le rapport propose, une fois encore, de s’inspirer du modèle du Nouveau Monde.
Marque et vin de cépage deviennent l’horizon indépassable des rapports sur le vin.

Copie d’écran du rapport, p. 9.

Joli paradoxe par rapport à ce qui est évoqué plus haut dans le document, puisqu’on désire « mettre l’accent sur la convivialité, l’authenticité, le terroir » (p. 3). Je doute que les marques et les vins de cépage aillent dans ce sens. Mais surtout, cette fascination pour le Nouveau Monde est bien dangereuse, elle ne mesure aucunement toutes les conséquences qu’il y aurait à industrialiser le monde du vin. J’ai déjà évoqué cette question (ici et ici, et dans un texte ). C’est un véritable choix de société ; il faudrait que nos élites en aient conscience avant de prendre des décisions dans tel ou tel sens.

Je suis donc loin d’être sûr qu’il s’agisse de ré-enchanter le monde avec des telles mesures. La domination française en matière de gastronomie et de vin provient de la puissance culturelle artistique et étatique acquise par la France sous la monarchie, au moins depuis Louis XIV, et longtemps prorogée par la République. Cela participait de la grandeur de la France.
Ce monde n’est plus.

Souper chez le prince de Conti au Temple, 1766, Huile sur toile par Michel Barthélémy Ollivier (1712-1784), Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. Le raffinement français dans toute sa splendeur.

En revanche, les préoccupations sociétales qui sont au cœur d’un probable ré-enchantement du monde sont oubliées : rien n’apparaît par exemple sur l’environnement dans ce rapport. Lorsque l’on se rendra compte à quel point le Nouveau Monde est en avance sur cette question en matière de vins, il sera sans doute déjà trop tard pour imposer nos normes. Car c’est bien ce que le Nouveau Monde est en train de faire, et cela dans tous les domaines.

Et il le fait avec une arme redoutable, son industrie cinématographique. Films et séries TV hollywoodiennes forment un soft power d’une influence remarquable. Répondre par un documentaire officiel (p. 10) – qui s’adressera à qui d’ailleurs ? – laisse tout de même rêveur…

 


CONSEIL DE PROMOTION DU TOURISME, 20 Mesures pour 2020 en faveur de la gastronomie et de l’œnologie françaises, Rapport d’étape, Rapporteurs : Alain Ducasse et Guy Savoy. En coopération avec Georges Blanc, Guy Martin et Guy Job (partenaire de Joël Robuchon) ; Coordination-rédaction : Philippe Faure, assisté de Pascal Confavreux.

Le bar à vin : un lieu emblématique des nouvelles consommations

Les bars à vin font désormais partie de notre environnement quotidien. Et pourtant, il y a peu encore, le géographe Gilles Fumey évoquait à leur propos un caractère « incongru ». Son étonnement provenait de ce que pour la première fois, le vin paraissait quitter la table pour être servi pour lui-même. C’était là rompre une tradition qui voudrait que la consommation du vin se fasse à table.

Jean-François de Troy, 1735, Le Déjeuner d’huîtres, Huile sur toile, 180 × 126 cm, Musée Condé, Chantilly, France.

Voire. Il y aurait beaucoup à dire sur la question. J’ai déjà évoqué ce tableau de Caillebotte qui montre le vin comme une boisson-alimentation. Celle-ci permettait aux ouvriers d’avoir un apport d’énergie tout en travaillant. Tout comme les poilus pendant la Grande Guerre. Boire du vin à table, en célébrant les accords mets-vins est sinon récent, au moins pendant longtemps réservé à une certaine élite.

Les bars à vin se sont en tout cas banalisés. L’histoire et la géographie de leur propagation dans le monde restent à écrire. Probablement venus des États-Unis, sans doute nés dans les petits restaurants italiens de la communauté américaine, ou encore inspirés des bars à tapas espagnols (à l’occasion de voyages fait par des Américains à Barcelone), comme le laisse sous-entendre le journaliste du New York Times Eric Asimov, les bars à vin sont désormais devenus un phénomène mondial.

Aussi paraît-il séduisant de les comprendre comme une porte d’entrée de la mondialisation dans nos villes… et dans nos verres. Dans nos villes : il serait intéressant de retracer leur apparition en France même. Gageons que le phénomène a dû commencer dans les plus grandes villes, et probablement à Paris, pour se propager dans le reste de la hiérarchie urbaine. Il n’est d’ailleurs pas certain que beaucoup de villes moyennes ou petites aient leur bar à vin. Ou pas encore.

Vignoble du Priorat (Catalogne, Espagne), une très ancienne région viticole aujourd’hui en plein essor du fait de la demande mondiale.

Dans nos verres : nombreux sont les bars à vins qui proposent des crus issus du monde entier. On trouvera aussi bien des vins provenant des régions traditionnelles, Bordeaux, Toscane, ou encore Jerez pour certains bars à vins anglais très spécialisés par exemple, que des régions au développement international plus récent et à présent à la mode. Priorat pour l’Espagne, Marlborough pour la Nouvelle-Zélande, Maipo pour le Chili.

Source : Grolière, C., 2014, p. 65. Données à partir de 52 enquêtes.

Dans nos villes et dans nos verres justement parce que les bars à vins s’adressent à l’une des franges de la population les plus ouvertes à la mondialisation. Étudiants et cadres ou professions intellectuelles supérieures semblent être les consommateurs les plus assidus. C’est bien ce que montre l’étude menée sous ma direction par Clémence Grolière dans un mémoire de Master 1 qui porte sur les bars à vin à Bordeaux.

Hebergeur d'image

L’étude se trouve ici : MemoireM1R_2014_ClémenceGROLIÈRE

Élément particulièrement intéressant de l’étude à mon sens, les bars à vin sont des lieux davantage fréquentés par les femmes que par les hommes.

Source : Grolière, C., 2014, p. 67. Données à partir de 52 enquêtes.

Ce sont donc bien de nouvelles manières de boire le vin qui émergent dans notre société et dans le monde. J’avais ouvert ce blog avec optimisme ; je continue dans cette voie. On s’inscrit bien dans une tendance dans laquelle le nombre de consommateurs.trices réguliers.ières ne cesse de diminuer, alors que le nombre de non consommateurs.trices s’accroît.

France Agrimer, Étude quinquennale 2010 sur la consommation de vin en France, 2010.

Les « occasionnels » deviennent par conséquent le groupe dominant au sein duquel les nouvelles tendances apparaissent. Elles reposent sur une consommation de plus en plus débarrassée de ses codes (la fameuse association met-vin qui propose sur de nombreuses contre-étiquettes d’associer tel vin avec un plat en sauce ou un gibier… que l’on mange bien rarement) pour privilégier un plaisir instantané (on glisse sur un autre standard, « on est sur le fruit », « une belle minéralité ») et plus fun (moins compliqué, plus jouissif, ne nécessitant pas de recourir à des connaissances presque ésotériques). Et surtout, le vin est au cœur d’une convivialité renouvelée, moins hiérarchique et plus horizontale.

Le compté de Mendocino (Californie), hier à l’ombre des prestigieuses vallées de la Napa et de la Sonoma, aujourd’hui en pleine effervescence.

Nous sortons d’une culture bourgeoise du vin, fondée sur une éducation qui privilégiait des vignobles-monuments (le classement de 1855 pour le Bordelais, que tout œnophile se devait de connaître sur le bout des doigts pour briller en société et asseoir son pouvoir), pour passer à une culture urbaine, cosmopolite, avide de nouvelles découvertes spatiales, souvent exotiques, parfois traversées à l’occasion d’un voyage. Colchagua (Chili), Mendocino (Californie), Montsant (Catalogne) deviennent par exemple les espaces les plus valorisés par cette nouvelle culture.
Pour peu que les producteurs soient attentifs à l’environnement et aux personnes travaillant sur le domaine ou vivant dans son immédiate proximité, et ils peuvent aisément briser les anciennes hiérarchies les plus établies pour apparaître sur la scène mondiale.

Tout le monde ne s’appelle pas Álvaro Palacios ou Eben Sadie, mais de profonds changements affectent bel et bien le monde du vin.


 

Référence :
Clémence Grolière, 2014, L’Émergence des bars à vin à Bordeaux et dans la Communauté Urbaine de Bordeaux. Localisation, Mondialisation, Consommation, Mémoire présenté en vue de l’obtention du Master 1 « Géographie Science de l’Espace et du Territoire », sous la dir. de Raphaël Schirmer, Université Bordeaux Montaigne, 88 p.


 

Un incubateur à wineries (Walla Walla)

L’incubateur à wineries, Walla Walla (État de Washington, USA).

Quoi de plus surprenant qu’un incubateur à wineries, c’est-à-dire à entreprises produisant du vin ? Alors que nous sommes habitués en Europe à penser le monde du vin en termes de disparitions des exploitations, ou de diminution des surfaces plantées (voire même d’arrachage), la région viticole de Walla Walla a développé un espace pour permettre la naissance et la stabilisation d’entreprises dédiées à la production et la vente de vin. Cette région est en plein essor viticole ; elle est passée de quelques hectares de vignes au début des années 1980, à 300 ha en 2000, et à près de à 800 ha aujourd’hui. Le nombre de wineries ne cesse également de croître, on compte désormais une centaine entreprises.

Comment fonctionne l’incubateur ? Les entreprises qui s’y installent ont un loyer réduit pendant 6 ans et bénéficient de la synergie créée par le cluster de wineries. Elles travaillent de concert, s’épaulent en ce qui concerne les techniques, ou encore bénéficient de la proximité de la ville pour la vente directe.

Les différences avec nos traditions sont assez impressionnantes. Nous pensons le monde du vin comme étant avant tout familial et paysan. Ici, il s’agit bel et bien d’entreprises ; elles peuvent acheter des raisins à un grape grower (littéralement celui qui produit les raisins).

Achat de raisins, mais vinification et élevage des vins sur place. Kontos Cellars.

Celui-ci peut d’ailleurs être situé relativement loin du lieu de vinification. Par exemple, l’entreprise Corvus achète ses raisins dans les environs de la vallée de la Columbia, à une distance assez importante de Walla Walla.

La winery Corvus achète des raisins produits à plus de 100 km de son siège.

Nous pensons aussi nos régions viticoles comme étant des espaces anciens et constitués, souvent depuis des siècles. Ici, tout est neuf : la viticulture était encore absente ou anecdotique il y a encore peu, nombreux sont les producteurs de fruits ou de légumes (oignons en particulier) qui se sont reconvertis du fait du succès du vin. Aussi les zones dédiées à la vigne se construisent-elles sous nos yeux. Tout d’abord à une échelle régionale, avec la mise en place des grandes AVA (pour une définition, voir ici), ensuite à une échelle plus locale avec la création de terroirs.

Parcelles de vignes dominant la plaine irriguées et traditionnellement vouée à l’arboriculture ou au maraîchage.

Par exemple, la découverte de terrasses alluviales constituées de cailloux, très proches de ce qui existe à Châteauneuf-du-Pape, incite les producteurs à créer une sous-appellation autour de ce milieu. Le succès rencontré par un producteur français installé à Walla Walla avec son vin Cayuse génère une effervescence autour de ce terroir (au sens très restrictif du terme).

Une ressemblance évidente avec le vignoble de Châteauneuf-du-Pape.

Enfin, et c’est sans doute un élément parmi les plus surprenants, les relations entre la ville et les campagnes – mais s’agit-il bien de campagnes au sens où nous l’entendons en Europe? – sont bien différentes. Presque tout part de la ville. Les wineries disposent fréquemment de locaux, en ville même, pour promouvoir leur vin. Certaines rues sont une succession de magasins dédiés au wine tasting et à la vente de vin.

De nombreuses boutiques de vin apparaissent dans les rues de Walla Walla.

Cela existe en France aussi, à Saint-Émilion ou Colmar, où certains producteurs sont présents en ville même. Mais le phénomène n’a pas l’importance qu’il prend aux États-Unis. Et la plupart des consommateurs n’imagine pas découvrir le vin d’un producteur autre part que sur l’exploitation même, à proximité des ceps. À l’inverse, certaines wineries n’ont même pas de vignes autour d’elles (on regardera ici l’exemple de Long Shadows), celles-ci pouvant se trouver bien plus loin. La relation à l’espace, et la façon de percevoir le monde du vin, sont bien différentes.

On ne s’étonnera donc pas que la ville puisse donner naissance à des entreprises produisant du vin, sans que des vignes n’y soient rattachées, et sans que l’on puisse même les percevoir. Un autre monde.

Cet incubateur pourrait-il servir de modèle à transposer en Europe de façon à redonner une dynamique à certaines régions viticoles ? Cela semble difficile au premier abord, notamment pour les différences culturelles qui ont été évoquées ci-dessus. En outre, le réseau scolaire agricole permet d’assurer la formation des futurs professionnels du CAP à l’école d’ingénieur en passant par le lycée viticole. La personne qui s’installe possède déjà un bagage technique. Enfin, une bonne partie des installations se fait en reprenant des fermes ou des terres préexistantes.

Mais tout de même, l’idée n’est peut-être pas à éliminer immédiatement. En matière de développement touristique notamment. Et en ce qui concerne les exploitations viticoles, ne pourrait-on pas imaginer que certaines jeunes exploitations ne s’installent directement en ville ? Mise en place de circuits courts, création d’une clientèle, et animations oeno-touristiques diverses permettraient de créer des liens forts entre des producteurs et leur nouvelle clientèle.

Ne pourrait-on pas rêver, à Bordeaux, Lyon ou Nantes, d’une rue dédiée au vin ?


 

Paysages du vin : la Wachau (Autriche)

Le village d’Unterloiben (Autriche) sur les rives du Danube.

Le vignoble de la Wachau représente l’une des dernières avancées vers l’Est d’une viticulture de qualité ancienne et établie en Europe. Il n’est guère que le vignoble de Tokaj (Hongrie) qui connaisse une position plus orientale encore.
Sans doute est-ce lié aux conditions naturelles qui deviennent limites pour obtenir une maturité suffisante des raisins chaque année. D’ailleurs, seules les pentes les mieux exposées portent en théorie des vignes. La rive droite du fleuve, beaucoup plus plane, est bien moins plantée.

Vue du Danube depuis la forteresse de Spitz : rive gauche, des terrasses viticoles ; rive droite, des vignes seulement quand la vallée s’ouvre.

À l’inverse sur la rive gauche, c’est tout un système de terrasse qui se développe au dessus des villages. De magnifiques paysages, classés par l’UNESCO, apparaissent alors.

Réseau de terrasses viticoles (Splitz)

La ligne de villages qui s’étendent le long du Danube donne, comme souvent dans les régions viticoles, une impression de vie intense qui contraste avec les plateaux ou les massifs forestiers plus austères qui les bordent. L’architecture participe de cette ambiance, avec des représentations de Bacchus ou des ornementations diverses en relation avec la vigne ou le vin. La vallée a favorisé la propagation de courants artistiques ou architecturaux venus de la ville de Vienne toute proche.

Représentation de Bacchus sur l’église de Dürnstein.

Le village d’influence baroque de Dürnstein.

Mais là n’est pas tout. Il faut sans doute évoquer la volonté de marquer un territoire par des éléments culturels forts, dans un espace longtemps convoités par de multiples puissances, et notamment par l’Empire Ottoman. La Wachau appartient à ces régions européennes souvent disputées ; la présence de multiples monastères est symbolique de cette volonté d’arrimer ce morceau d’espace à la Chrétienté.

L’abbaye de Melk, une abbaye bénédictine fondée au XIe siècle.

La vigne est la matérialisation culturelle et paysagère de ce rapport de force, comme une forme d’artéfact géopolitique. Elle a perduré dans le temps. Elle s’est enracinée dans les mentalités.

Ce qui n’est pas sans rappeler ce qu’évoque le géographe Augustin Berque à propos de l’île d’Hokkaidô : si les Japonais ont développé la riziculture sur cette île froide située en dehors des limites habituelles (pour ne pas dire « naturelles »…) du riz, c’est pour des raisons coloniales (intégrer cet espace au Japon, au détriment de la minorité Aïnou), esthétiques (importance symbolique du paysage de rizière), et culturelles (alimentaires en particulier).

Il en va de même avec la viticulture, dont les limites n’ont rien de naturel. La propagation de la vigne et du vin est en relation étroite avec des phénomènes historiques, culturels, sociaux, géopolitiques, etc… dont on a parfois oublié la signification même.

C’est bien ce que la mondialisation réalise sous nos yeux en dynamisant d’anciennes régions viticoles ou en développant de nouveaux espaces, aux États-Unis, en Amérique latine ou en Chine. Voire même en Europe, on l’a vu avec les vignobles de Barolo et Barbaresco.

Paysages du vin : Barolo et Barbaresco (Italie)

Le village de Barolo.

Il n’est sans doute pas beaucoup de vignobles en Europe qui aient connu une telle croissance que ceux de Barolo et de Barbaresco (de part et d’autres de la ville d’Alba, région du Piémont). Ils sont passés en une trentaine ou une quarantaine d’années d’une situation de polyculture, sans notoriété aucune, à une spécialisation totale dans le domaine viticole, avec une renommée mondiale. Une trajectoire qui fait davantage penser à des vignobles du Nouveau Monde, Australie, Nouvelle-Zélande ou Chili. Mais on est bien en Europe.

Le village de Barbaresco.

Ce qui a déclenché la croissance du vignoble, c’est le projecteur que la presse américaine a braqué sur certains producteurs à partir du milieu des années 1980, comme Angelo Gaja. Barolo et Barbaresco sortent du néant pour devenir deux des vignobles parmi les plus encensés au monde par la critique internationale.

Copie d’écran de l’application pour iPhone. Source.

Tout est allé très vite, tant et si bien que le vignoble a d’ores et déjà établi une cartographie de ses « crus » sur un modèle bourguignon. Alors qu’il ne s’agit ni plus ni moins que de parcelles. Mais comment jouer au plus vite dans la cour des grands, si ce n’est en communiquant sur ses terroirs ? Avec une communication à la pointe du progrès, puisque disponible dans les applications vendues par Apple. Comme il s’agit des crus « officiels », la boucle est bouclée ; le vignoble est devenu riche de multiples terroirs. Un beau syllogisme. Barolo et Barbaresco sont désormais à l’égal des plus prestigieux vignobles mondiaux.

Parcellaire viticole sous le village de La Morra. On regardera aussi celui du village de Barbaresco ci-dessus.

La rectitude du parcellaire est impressionnante, comme si tout venait d’être dessiné. C’est une hypothèse, mais on dirait bien que les parcelles ont été reconstituées à mesure que les viticulteurs plantaient des vignes. On voit bien la différence avec un parcellaire ancien, comme celui du Canyon de Sil (Galice, Espagne) par exemple.

Parcellaire ancien et moins ordonné du Canyon de Sil.

Il en va de même avec les petites cahutes qui servent aux vignerons à déposer leur outillage : elles sont flambant neuves, et ont été construites pour répondre à l’impérieuse demande mondiale en vins régionaux.

Cahute vigneronne fraîchement bâtie.

Que devait-on trouver auparavant sur ces coteaux ? Des vignes et des cultures arbustives très certainement, mais davantage aux pieds des villages comme on peut encore plus ou moins le voir à Montalcino (Toscane, Italie).

Village de Montalcino (Toscane).

Plus loin, de nombreux coteaux devaient servir de pâturage pour le bétail. On voit encore ici ou là quelques petites maisons, certainement utilisées par des pasteurs. Les céréales devaient prendre la plus grande place du finage.

Tout ceci a été bouleversé en un temps record. A vue d’œil, il ne reste plus beaucoup de place pour planter des vignes… Une évolution digne de celles des vignobles du Nouveau Monde. La mondialisation dans le domaine des vins touche bel et bien nos régions viticoles.

Une nouvelle page : la documentation sur la vigne et le vin


1995


2012
Les exportations françaises de vin 1995-2012

Vous rêviez de comparer les exportations françaises de vin dans le monde sur une dizaine d’année ? L’Observatoire de la complexité économique propose de créer des graphiques faciles à lire. Par exemple pour le vin.

Vous souhaitez obtenir des données sur les terroirs (au sens restrictif du terme) de la Loire, e-terroir est pour vous.

Copie d’écran à la hauteur de la commune de Faye-d’Anjou

Ou encore connaître la production de vin par commune dans l’Aude ? Consultez l’Observatoire de la viticulture française.

Copie d’écran de la Récolte totale de vin par commune dans l’Aude (2013)

Je vais donc regrouper sur une page spéciale différentes informations sur le vin. En France bien sûr, mais aussi à l’étranger. La page sera d’abord « en construction », mais accessible, avant d’atteindre je l’espère sa vitesse de croisière…
N’hésitez pas à me joindre pour me faire part de vos observations ou informations intéressantes.

Holly[wine] ou le vin dans le cinéma américain

Vins et vignobles dans le cinéma américain

Un billet plutôt inhabituel. Venant de publier un texte sur la relation vin et cinéma américain dans la revue Les Annales de Géographie (Mai-Juin, vol. 123, n° 697, p. 867-889), et n’ayant pas pu tout insérer, je profite de ce blog pour ajouter certaines données. Deux images et la filmographie.

Pour ceux que cela intéresse, l’article Holly[wine] ou le vin dans le cinéma américain

est disponible en ligne*.

Résumé de l’article :
Soixante-quinze ans après la Prohibition, les États-Unis d’Amérique sont devenus le premier consommateur mondial de vin et le quatrième producteur mondial. Le rôle du pays est comparable à l’échelle mondiale à ce que fut celui de l’Angleterre des XVIIIe et XIXe siècle pour l’Europe : une plaque tournante de l’économie viti-vinicole, un pays prescripteur de goûts, avec un remarquable effet de construction ou de transformation des territoires du vin. Le cinéma américain tend à refléter cette nouvelle passion de la société pour le vin. Tout l’intérêt est de comprendre le discours qu’il tient à ce propos, ainsi que l’imaginaire qu’il bâtit autour de cette boisson. Le vin est presque devenu banal en ce qui concerne ses apparitions à l’écran, non dans ce qu’il signifie. Car l’Amérique cherche à se débarrasser des anciens codes qui encadrent le vin pour en proposer de nouveaux, sensés être plus démocratiques.

En relation avec la note infrapaginale 13 :

Le vin, boisson conviviale par excellence

Source : Affiche de promotion du film Sideways (2004) d’Alexander Payne.

En relation avec la note infrapaginale 14 :
Marilyn Monroe : « Did you ever drunk a potato chip in champagne? It’s real crazy »

Source : Sept ans de réflexion (1955) de Billy Wilder avec Marilyn Monroe et Tom Ewell.

Enfin, pour accéder à la filmographie, cliquez sur le lien ci-dessous :
Filmographie


* Je ne touche aucun droit sur sa vente.


Le Plan Stratégique de FranceAgrimer (2) : et la recherche en Sciences Humaines ?

Le Clos de Vougeot, haut lieu du tourisme bourguignon… à découvrir en voiture.

Le Plan Stratégique de FranceAgrimer souhaite « développer d’une manière forte l’innovation, la recherche et le développement » (p. 18), ce qui est louable. Et de citer « les organismes publics de recherche (INRA, IRSTEA, établissements d’enseignement supérieur agronomique, universités, …) et [la] recherche appliquée. » (p. 19). À lire le rapport, l’Université doit plutôt être pensée comme lieu de recherche en sciences « dures » et appliquées, et non en Sciences Humaines. Il y aurait pourtant fort à faire en la matière. Prenons deux exemples.

Vignoble, tourisme et voiture, un modèle à repenser (vignoble savoyard)

Tout d’abord, l’absence de réflexion sur le tourisme, remarquée dans le précédent billet, n’est sans doute pas anodine. À mon sens, c’est pourtant une réelle voie d’avenir pour le vignoble français, beaucoup plus que de chercher à concurrencer les vignobles du Nouveau Monde sur leur propre terrain (i.e. son industrialisation). On a vu précédemment les dangers que cela représentait. Or la France et l’Europe peuvent de nouveau faire figure de modèles pour le développement touristique aux yeux du reste du monde, ce qu’ils ne sont plus forcément dans d’autres domaines viti-vinicoles. À titre d’exemple, il va falloir penser un tourisme durable pour les années à venir. Le tourisme actuel s’appuie sur une mobilité profondément marquée par la voiture, et plutôt individuelle. Et donc très polluante. Il faut innover dans cette voie.

Second point : il est sans doute nécessaire de repenser notre vision de la consommation de vin. Ce rapport, comme de nombreuses études, repose sur un préalable qui pense celle-ci comme étant en forte décroissance.

Plan Stratégique, p. 7.

Ce qui n’est pas faux en soit, mais aussi limité que tronqué. En premier lieu parce que cette analyse ne porte que sur des volumes et non des valeurs. Ne buvons-nous pas moins mais mieux ? Il serait nécessaire de ne plus seulement employer des « litres par an par habitant », pour glisser vers un nouveau taux qui prendrait en compte la valeur de la consommation. Aux économistes de réfléchir sur ce point.

Gustave Caillebotte, Les raboteurs de parquet (102 cm × 146.5 cm, Musée d’Orsay, Paris) : le vin source d’énergie.

Ensuite, parce que ces chiffres de consommation passée ne veulent pas dire grand chose pour notre société. Le vin était, à partir du XIXe siècle, une boisson-alimentation qui permettait aux classes laborieuses, paysans et surtout ouvriers, de trouver de l’énergie pour mener à bien leurs éprouvantes tâches, tout en évitant de boire une eau souvent vectrice de maladies. C’est pourquoi la consommation de vin, encore relativement limitée avant le XIXe siècle, connaît un accroissement spectaculaire pendant cette période, pour connaître son maximum autour de l’Entre-deux-guerres mondiales. La consommation culmine alors à près de 200 litres par an et par habitant. L’histoire du XIXe siècle s’interpose entre nous et les chiffres cités. D’autant plus que ce vin est plutôt de piètre qualité, faiblement alcoolisé, et de conservation très limitée dans le temps. Voudrions-nous revenir à ce prétendu « âge d’or » de la consommation ? Cela n’a pas de sens. Aux historiens (et ils l’ont déjà fait, à nous de les lire !) de démystifier cette consommation passée.

Ana_PER CAP_02La consommation de vin dans le monde (1978-2006)

(Cliquez sur la carte pour l’agrandir)

Ensuite, parce qu’il n’y a jamais eu autant de consommateurs de vin dans le monde ! Alors que le vin était encore jusqu’au début du XXe siècle essentiellement confiné à l’Europe*, il est devenu une boisson globalisée. Presque tous les pays du monde, hormis ceux le refusant pour des raisons religieuses, adoptent progressivement sa consommation. Et ils le font avec un engouement remarquable. Aux géographes et aux sociologues d’en comprendre les ressorts.

En effet, le vin est devenu à la mode. « Glamour » dirait la spécialiste anglaise Jancis Robinson. Il semblerait d’ailleurs qu’un frémissement apparaisse en ce qui concerne les jeunes sur les courbes de consommation (en volume, hélas…) publiées par France Agrimer. J’évoque ce point ici.


Source : France Agrimer, Etude quinquennale 2010 sur la consommation de vin en France, 27 novembre 2012.

Il est bien sûr trop tôt pour en tirer des conclusions définitives, et la tendance pourrait s’inverser. Mais tout de même, il semble bien que quelque chose se produise. À preuve, le succès rencontré par les bars à vins. Je reviendrai sur ce point. Mais on peut d’ores et déjà constater qu’il s’agit de lieux fréquentés par des jeunes, urbains, diplômés, travaillant dans le domaine tertiaire, et plutôt féminins.

Deux questions pour finir.

Ces jeunes femmes vont-elles visiter des exploitations viticoles ?

Certainement pas.

Nous sommes nous intéressés à ce qui les motiveraient d’un point de vue oeno-touristique ?

J’en doute.


* On remarquera l’importance de l’Afrique du Nord encore dans les années 1970.

Le Plan Stratégique de FranceAgrimer (1) : une nette influence du Nouveau Monde


Le vignoble de Sancerre. Des campagnes profondément humanisées.

FranceAgrimer vient de rendre public son rapport intitulé Plan stratégique sur les perspectives de la filière vitivinicole à l’horizon 2025 (daté du 14 mai 2015).

PlanStratégiqueVin

Nul doute à cela, c’est un travail sérieux qui mène une analyse rigoureuse des forces et des faiblesses de la filière viti-vinicole, et propose 73 mesures réunies en 21 objectifs. Cela concerne aussi bien la conquête des marchés extérieurs, la réponse à demande sociétale pour une agriculture plus respectueuse de l’environnement (sans d’ailleurs que la porte des OGM ne soit explicitement fermée…*), la modernisation les entreprises, ou encore les questions de gouvernance.

Je ne me prononcerai pas ici sur le bien-fondé de certaines propositions, n’en ayant ni la légitimité ni les compétences. En revanche, il semble particulièrement intéressant de décrypter le regard que porte le rapport en matière de relation à l’espace et de compréhension d’un monde viti-vinicole dont nous sommes les héritiers.

Première remarque. Si les rapports sont bien nombreux à se pencher sur le secteur du vin (depuis les rapports César, Berthomeau, Dubrule ou Pomel pour n’en citer que quelques-uns), il s’agit d’un rapport qui fait figure de plan stratégique. Il est donc dans la droite ligne de ce que le Nouveau Monde a mis en place : à l’image tout d’abord de l’Australie, puis des États-Unis (Wine Vision 2020, introuvable sur le web), ou de l’Argentine et du Chili, plus tard repris par l’Espagne, il s’agit de définir les forces et faiblesses du secteur, et de chercher à remédier aux difficultés en proposant des mesures ciblées.

Autant ces plans sont efficients dans certains pays du Nouveau Monde, tant le nombre d’acteurs est limité, tant la gamme de vin proposée est plus simple (l’Australie ne proposant par exemple dans les années 1990 quasiment que des vins d’entrée de gamme pour partir à la conquête du monde), et surtout, tant ces vignobles fonctionnent réellement sur des modalités de cluster. La réalité française est tout autre. Un exemple : comment concilier OGM et respect de l’environnement ? Il n’est pas certain que les laudateurs des premiers puissent s’entendre avec les producteurs « bio » par exemple, et vice-versa.

Seconde remarque, sur le fond cette fois. Parmi les points qui semblent obérer la compétitivité française : « un système de production fondé exclusivement sur les signes de l’origine et de la qualité » (p. 9). Quelles en sont les conséquences ?

Plan stratégique, p. 10.

et :

Plan stratégique, p. 10.

Au total, je cite, « la France est pénalisée en terme de compétitivité prix (la moyenne des rendements en France est structurellement / culturellement faible voire très faible par rapport à ses concurrents ce qui affecte substantiellement la compétitivité des produits et des entreprises). » p. 11.
Que faudrait-il à l’inverse ? Des « marques fortes intégrées dans des groupes puissants » comme cela existe dans le Cognac et la Champagne (p. 10).

Marques commerciales versus signes de qualité. N’est-ce justement pas ce que le Nouveau Monde propose ? Des marques connues et facilement identifiables, vendues par quelques producteurs très puissants (Gallo aux États-Unis, Concha y Toro au Chili, Casella Wines en Australie), qui tirent leurs vins de régions peu identifiées. Ou lorsqu’elles le sont, il s’agit en réalité d’appellations qui reposent uniquement sur des délimitations sans cahiers des charges. Ce qui veut dire par exemple que la question des rendements est totalement libre.
On pourra lire ici une comparaison entre le modèle proposé par le Nouveau Monde et le modèle français.

Ce premier modèle met l’accent sur la vini-culture, ce qui se passe dans la winery ou la bodega pour aller vite, et s’appuie sur de simples producteurs de raisin. Une vision beaucoup plus industrielle.


Parcellaire de format industriel au Chili (vallée de Colchagua).

À l’inverse, les Signes de qualité comme les Appellations d’Origine Contrôlée, ont été créés dans des espaces ruraux ; ils mettent l’accent sur la viti-culture. Le modèle français s’appuie sur des producteurs dont les exploitations sont de dimensions modestes, familiales ; elles animent le tissu rural. Une vie dense, marquée bien souvent par une longue succession de villages, comme en Alsace, en Bourgogne ou sur les bords de Loire.

La longue succession de villages alsaciens, un monde densément peuplé.

Les AOC ont justement donné plus de puissance aux producteurs contre les négociants pour limiter ce processus d’industrialisation des productions. C’est donc un choix de société. Le petit vin de terroir à forte typicité en est l’aboutissement. Et ce modèle fonctionne. Dans la durée, il a permis un maintien d’un tissu rural vivant. D’un point de vue économique, les chiffres sur les revenus des exploitants agricoles français montrent combien les secteurs les plus industrialisés (céréales, cochon, etc…) sont en difficulté, alors que seuls les exploitants en vin paraissent connaître un mieux-être.

Enfin, si notre offre peut sans doute paraître compliquée, l’Italie, sur laquelle le rapport pointe à plusieurs reprises les succès sur les marchés internationaux, n’est pas un modèle de simplicité… Plus de 450 AOC en France, pour plus de 300 DOC (Denominazione di origine controllata) en Italie. C’est donc un faux débat.

Vouloir se conformer au modèle proposé par le Nouveau Monde entraîne à se fourvoyer.

Il est bien dommage qu’un tel rapport ne prenne pas en compte des réalités spatiales et culturelles, qui sont le résultat d’une longue histoire, de fortes identités, pour se borner à une vision technique et économique. La question territoriale, si elle est bien annoncée dans le document (p. 4), est en réalité complètement évacuée. D’ailleurs, en ce qui concerne la réflexion sur le tourisme, le rapport est bien court (p. 19):

Plan stratégique, p. 19.

Je laisse le blanc, qui au-delà du simple effet de mise en page, en dit long…


 

* : Mesure 65 : « Repréciser le cadre réglementaire des autorisations d’expérimentation des nouveaux cépages et clones » (p. 28). Il faut lire entre les lignes… Qu’est-ce qu’un « nouveau » cépage, sinon un OGM ? Le respect de l’environnement passe-t-il par l’utilisation d’espèces génétiquement modifiées ? Vaste débat qu’on ne tranchera pas ici, mais dont on notera le langage politiquement correct.

Tourisme et vin en Californie


La Winery de Robert Mondavi

Si l’on fait exception des routes du vin en Allemagne, il est de coutume de dire que le tourisme du vin est né en Californie sous l’influence de Robert Mondavi (1913-2008). Décidant de voler de ses propres ailes après un conflit avec son frère portant sur l’entreprise de vin familiale, il crée la Robert Mondavi Winery en 1966.
Dès la construction des bâtiments, tout est prévu pour permettre l’accueil du public. Pour ce premier édifice dédié au vin construit depuis la période de la Prohibition (1919-1933), Mondavi fait appel à l’architecte américain Cliff May (1909-1989) qui s’inspire de l’architecture des Missions espagnoles (2e moitié du XVIIIe – début XIXe siècle).


La mission San Carlos Borromeo (Carmel, Monterrey)

Comme R. Mondavi est très influencé par les vignobles européens et leurs traditions, il faut sans doute voir là la volonté d’ancrer le vignoble californien dans la durée. Alors même que son essor débute réellement avec la ruée vers l’or (1848 – 1856) et le développement de l’urbanisation.

Il cherche également à faire de sa winery un lieu dédié à la culture et au plaisir. Des concerts sont donc régulièrement programmés. Et il bien sûr possible de boire du vin, de manger sur place, ou encore d’acheter toutes sortes de produits plus ou moins liés au vin et à la gastronomie.


Le restaurant et la terrasse de la winery


La salle de vente.

L’entreprise génère donc des revenus issus de toute une série d’activités périphériques à la vigne proprement dite. Un modèle appelé à se répandre dans le monde entier avec le succès que l’on sait. Et dont l’expansion est loin d’être aboutie…

La vallée de la Napa fonctionne sur ce modèle décliné un nombre incalculable de fois, avec plus ou moins de variantes. Tout s’organise le long de la route n° 128 depuis la ville de Napa jusqu’à Calistoga en remontant vers le Nord, ou sur un tracé parallèle, le Silverado Trail. Il n’y a plus qu’à choisir le domaine à visiter, depuis Chandon (LVMH) jusqu’au château Montelena.

L’expérience est sans doute troublante pour un Européen. La machine est bien huilée, et tout fonctionne à merveille. Mais elle est totalement impersonnelle. Le visiteur est pris dans un engrenage que conduit un salarié de l’entreprise, certes qualifié sur le vin et les processus de vinification, ayant des compétences en matière de dégustation et délivrant un discours préétabli sur tel ou tel arôme du vin dont il ne doit sans doute pas sortir, mais qui le tiendra finalement à l’écart du domaine.

À aucun moment il ne rencontrera un ouvrier agricole, un technicien, ou un œnologue. La mise en tourisme à la californienne crée tout un scénario (le story telling serait plus juste) autour du vin, en écartant le visiteur du processus de production viti-vinicole.

Ce que l’on trouve aussi dans les régions viticoles européennes dominées par de grandes maisons de négoce (la Champagne ou le Cognac, ou encore Porto et Jerez) ou de puissants châteaux (le Médoc par exemple).


Lone Oak Estate Winery (Comté de Mendocino)

C’est bien sûr affaire de goût, mais il manque à mon sens un contact avec le producteur ou la productrice. Ce que l’on trouvera davantage dans des espaces à forte tradition rurale. La Loire, l’Entre-Deux-Mer, la Toscane, ou encore la Moselle. Ou en Californie toujours, dans les régions plus périphériques, assises sur une viticulture plus familiale.
Small is beautiful.